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Full text of "Revue philosophique de la France et de l'étranger"

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i^ . 091 



REVUE 

PHILOSOPHIQUE 

DE LA FRANCE ET DE L'ÉTRANGER 



COULOiMMIERS 
Imprimerie Paul BRODARD. 



REVUE 



PHILOSOPHIQUE 



DE LA FRANCE ET DE L'ÉTRANGER 



PARAISSANT TOUS LES MOIS • 



DIRIGEE PAR 



TH. RIBOT 



VINGT-SIXIÈME ANNÉE 



LU 



(JUÎLL-ET A DÉCEMBRE 190i; 



-7^ 



w 



FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET &<> 

108, BOULE VAPa) SAINT-GERMAIN, 108 

PARIS, 6^ 

1901 



e 



2. 

t, ^'> 



LES BASES NATURELLES 

DE LA GÉOMÉTRIE D'EUGLIDE 



I. — Introduction. 

Dans la hiérarchie des connaissances Platon assigne avec raison 
aux mathématiques une place intermédiaire entre les connaissances 
philosophiques et celles que nous acquérons par l'intermédiaire des 
sens. Le philosophe présente des posltdats, le mathématicien en 
déduit des propositions, le naturaliste décide, a l'aide des perceptions 
des sens, si tel postulat et, partant, telles propositions qui en sont 
déduites, répondent à la réalité des choses. 

Quand la portée de nos organes des sens eut été considérablement 
augmentée par l'invention du télescope, du microscope et d'autres 
instruments de précision, et que, par suite, les méthodes d'investi- 
gation, grâce à l'application de l'analyse. mathématique à l'étude des 
phénomènes physi(]ues, eurent atteint un haut degré d'exactitude, 
les naturalistes purent accomplir leur tâche avec un succès inespéré 
et résoudre maint problème de la vie et de l'univers. 

La question de l'origine de nos idées de l'espace ne fut portée 
qu'au commencement du siècle dernier dans le domaine de l'inves- 
tigation exacte, et plus spécialement dans celui de la psychologie 
expérimentale. Le débat séculaire entre les écoles philosophiques 
sur le problème de l'espace portait en réalité sur ce dilemme : nos 
représentations géométriques sont-elles basées uniquement sur 
l'expérience de nos organes des sens, ou nous sont-elles données par 
certaines idées et concepts inhérents à notre esprit. La décision 
entre ces deux alternatives ne pouvait être donnée que par la 
psycho-physiologie. C'est aux physiologistes aussi qu'appartenait la 
tâche de montrer pourquoi les sensations de nos organes ne 
revêtent que des formes géométriques déterminées. 

On sait, en effet, avec quel succès d'éminents physiologistes se 
sont efforcés, au siècle dernier, de remplir cette tâche. Il suffira ici 
de citer les noms de Purkinje, Joh. Muller, Donders, Helmhollz et 
Hering. Si pourtant ils n'ont pas réussi à donner une solution défini- 

TOME LU. — JUILLET iUOl. • ï 



2 KEVLE PHILOSOPHIQUE 

tive du problème, cela tient surtout ù ce que leurs études se sont 
portées presque exclusivement sur le sens de la vue. Ainsi leurs 
solutions ne sont-elles valables que pour Vesjoace visuel. La vraie 
solution ne se trouvait ni dans le sens de la vue, ni dans aucun des 
cinq sens connus, mais dans un sixième sens, le sens de l'espace. 
Ce sens le plus primitif et le plus répandu a échappé à l'attention 
des savants parce que son action est presque ininterrompue, et que 
ses impressions, toujours de la même nature et de la même intensité, 
nous donnent des notions sur les propriétés invariables de l'espace 
infî)}i de l'univers. Ses sensations sont celles des tro'is directions : 
la sagittale ou longitudinale (avant et arrièrej, la transversale (droit 
et gauche) et la verticale (haut et bas). Sur ces trois sensations de 
direction sont basées nos notions des trois étendues de l'espace et 
des trois dimensions des corps solides qui s'y meuvent. 

Les sensations de ces directions sont les plus habituelles; elles 
sont si uniformes et si précoces que le plus souvent elles échap- 
pent à notre attention. Au cours de l'ontogenèse, peut-être même de 
la phylûgénèse, elles sont devenues tout instinctives, inconscientes. 
Nous croyons aisément les notions de ces directions être innées, et 
même le physiologiste se demande à peine, d'où elles proviennent. 
Et quand on s'enquiert de leur origine, la réponse est toute trouvée : 
l'origine en est dans nos sensations de mouvement. Une simple 
réllexion montre pourtant l'erroné d'une pareille explication : la 
direction précède le mouvement. La notion de la direction voulue 
doit déjà exister 2^our que les mouvements musculaires nous y 
dirigent. 

D'ailleurs l'expression, sensation de mouvement, est bien vague et 
indéterminée. Certaines sensations comprises sous ce nom n'exis- 
tent pas en réalité, et celles que nous percevons ne peuvent nulle- 
ment nous renseigner sur la direction du mouvement exécuté *. 

En réalité les sensations des trois directions fondamentales nous 
sont données par un orr/ane spécial, ad hoc. Cet organe, comme 
mes études expérimentales poursuivies pendant trente années l'ont 
démontré, a son siège dans le labyrinthe de Vore'ille. 

En analysant de plus près les étranges phénomènes provoqués 
par Flourens, en opérant sur des canaux semi-circulaires, je fus par- 
ticulièrement frappé par la régularité absolue, avec laquelle une 
lésion ou une excitation d'une paire de canaux provoquaient chez 
l'animal des mouvements dans le plan où cette paire était située. La 
situation anatomique des canaux semi-circulaires dans trois plans 

1. Voir le ciiapitre II de mon élude (33). 



DE CYON. — DE LA GÉOMÉTRIE d'eUCLIDE 3 

perpendiculaires l'un à l'autre, répondant aux trois étendues de 
l'espace, avait également éveillé mon attention. Je suis bientôt par- 
venu, au moyen d'opérations sur certains canaux, à contraindre les 
animaux, pigeons, grenouilles et autres, à n'exécuter leurs mouve- 
ments que dans des directions déterminées d'avance. Une position 
inaccoutumée de la tête, artificiellement produite, ainsi que des 
troubles dans le champ visuel, provoqués à l'aide de lunettes pris- 
matiques, occasionnèrent chez l'animal des désordres moteurs ana- 
logues. 

Dès mon premier exposé de ces expériences j'émettais l'hypo- 
thèse que les canaux semi-circulaires jouaient un rôle important 
dans la formation de nos notions de Vespace (1). 

La découverte de l'influence dominante qu'exercent les canaux 
semi-circulaires sur l'appareil moteur de l'œil (toute excitation d'un 
canal provoque des mouvements du globe oculaire, déterminés par 
l'axe de ce canal), suivie, bientôt (1876) de la démonstration que le 
labyrinthe de l'oreille est à même de déterminer et de régler les 
forces d'innervation du système musculaire tout entier, confir- 
mèrent la justesse de Vhypothèse de 1873 {%. Des recherches ulté- 
rieures me permirent enfin de démontrer définitivement l'existence 
dans le labyrinthe de l'oreille d'un organe particulier qui nous 
fournit trois sensations différentes de l'espace. Les sensations de cet 
organe servent aux animaux à orienter leurs mouvements dans les 
trois directions de l'espace et à localiser les objets dans le monde 
extérieur. L'homme les utilise en outre pour la formation de la 
notion d'espace à trois étendues. L'ensemble des sensations de nos 
autres organes des sens, en tant qu'elles se rapportent à la disposi- 
tion dans l'espace des objets qui nous environnent et à la position de 
notre propre corps dans cet espace, sont projetées sur un système 
idéal des trois coordonnées rectangulaires, fournies directement par 
les sensations du labyrinthe (3). 

L'existence démontrée d'un tel organe rendait possible la solu- 
tion d'une partie de l'important problème de l'espace, de celle qui 
jusqu'alors avait été l'écueil contre lequel venaient échouer toutes 
les explications proposées par les philosophes et les mathémati- 
ciens : Pourquoi l'esprit humain se voit-il forcé d'arranger toutes ses 
sensations dans le cadre d'un espace à trois dimensions? 

La possibilité d'apphquer les résultats de mes recherches à la 
solution entière du problème de l'espace était déjà indiquée dès 
l'année 1878. Mais il était préférable de laisser peu à peu l'opinion 
s'habituer à la nouvelle théorie, qui allaita rencontre des idées reçues 
depuis des milliers d'années. Il valait mieux aussi laisser à d'autres 



4 HEVUE PHILOSOPHIQUE 

expérimeiitaleurs le temps de vérifier et d'élargir les bases expéri- 
menlales de celte théorie. L'exactitude matérielle de mes résultats 
fut bientôt confirmée de plusieurs cOtés. De nouvelles et impor- 
tantes constatations sont même venues à l'appui de ma thèse. Je rap- 
pellerai, par exemple, les recherches d'Yves Delage sur la fonction 
des otocysles comme organes d'orientation, qui démontrèrent que 
chez les invertébrés ces olocystes jouent le même rôle que les 
canaux demi-circulaires chez les vertébrés; je l'avais déjà prévu dès 
l'année 1878 • (4). La discussion ne portait pendant des années que 
sur l'interprétation à donner aux phénomènes observés. Mais, grâce 
à de nouvelles investigations, un accord presque unanime s'est fait 
sur les deux faits dominants de ma théorie : 1° le labyrinthe est le 
siège d'un sens spécial, en dehors du sens acoustique, et ce sens 
sert ù l'oiientation des animaux dans les trois directions de l'es- 
pace; 2° il exerce dans ce but une action déterminante sur la force 
des innervations de tout le sytème musculaire. 

D'autre part, durant ces dernières années, la Géométrie des 
espaces non-euclidiens a pris un essor tout à fait inattendu, et le pro- 
blème de l'espace présente, grâce à cela un aspect tout nouveau. 
Les malhcmaliciens, qui depuis des milliers d'années s'eflorçaient 
de rechercher des preuves pour les bases de la géométrie d'Euclide, 
dont la certitude ne fut jamais mise en doute par eux, firent subite- 
ment voile-face. Pour la plupart des fondateurs de la géométrie non- 
euclidienne ces axiomes ne sont plus valables que pour des formes 
d'espace déterminées. De nouvelles formes d'espace ont été imagi- 
nées par Lobatchevsky et Iliemann-Helmholtz auxquelles les 
axiomes d'Euclide ne seraient plus applicables. Pour ces formes d'es- 
pace on revendique depuis, dans la solution du problème de l'espace, 
une valeur égale à celle de l'espace euclidien. 

En prenant les fonctions du labyrinthe comme point de départ 
pour la solution du problème de l'espace, nous avons donc dû 
accorder une attention toute particulière aux solutions proposées 
par les adeptes les plus éminents de la nouvelle géométrie « imagi- 
naire f). Nous avons été amené ainsi à consacrer dans ce travail 
une étude de quelque étendue à la géométrie non-euclidienne, pour 
autant, bien entendu, qu'elle a trait au problème général de l'espace. 



1. A rappeler aussi les observalioDS de James, Strehl, Kn-idl et autres sur les 
sourils-iuuels, celles de Ravitz sur les souris japonaises, de Lyon et Loeb sur 
les poissons, etc. L!n résumé complet de toutes les rccli'erchcs laites dans cette 
tlirectiun se trouve dans mon article. i.E sens i>e l'espace, dans le Dictionnaire 
de l'hf/siolof/ie de Charles Richet, t. V. Mes recherches, postérieures à l'année 
ISlN, furent i)ubliées dans les travaux o, 6, 1, S, 9 et 10. 



DE CYON. — DE L\ GÉOMÉTRIE d'ELCLIDE S 

La tâche principale de cette étude est de prendre pour base les 
fonctians bien établies du labyrinthe, afin de décider si les notions 
sensorielles des propriétés de l'espace extérieur s'accordent avec 
les propositions de la géométrie d'Euclide ou avec celles de la 
géométrie de Lobatchevsky et de Riemann-Helmholtz. Nous avons 
entrepris cette tâche avec la conviction que sa solution est intime- 
ment liée à la solution du problème de l'espace lui-même. 



II. — État actuel du problème de l'espace. 

A. L'espace a-t-il une existence réelle propre, indépendante de la 
matière qui se meut en lui, ou s'identifie-t-il avec cette dernière? 

B. Sur quoi repose la nécessité pour l'esprit humain d'envisager 
l'espace comme ayant trois dimensions; d'oili vient l'impossibilité 
de disposer les impressions de nos sens sous une forme autre que 
cette l'orme géométrique? 

C. Quelle est Forigine des axiomes géométriques d'Euclide et sur 
quoi repose leur certitude apodictique, puisque leur exactitude n'a 
jamais pu être démontrée? 

Dans ces trois questions tient tout le problème de l'espace, quels 
que soient les aspects qu'il ait revêtus au cours des siècles. Des 
philosophes, des mathématiciens et des physiologistes ont cherché à 
résoudre de préférence l'une ou l'autre de ces questions, selon le 
but spécial que visaient leurs recherches. Bien que le nombre des 
solutions soit incalculable ont peut les ranger sous deux catégories 
bien distinctes : les empiriques et les nalivisles. 

Locke, qui renonça à donner une définition de l'espace et de 
l'étendue, admettait l'existence d'un véritable espace vide où se 
meut la matière. Noire connaissance de cet espace nous vient des 
expériences de nos organes sensoriels, en particulier de la vue et 
du toucher. Adversaire résolu des idées innées, Locke peut être 
considéré comme le créateur de la théorie empirique de l'espace. 

Berkeley rejeta la notion d'un espace réel et prétendit que notre 
conception de l'espace provenait d'expériences fournies par le mou- 
vement : « Est-il possible que nous ayons l'idée de l'étendue avant 
d'avoir accompli des mouvements? En d'autres termes, un homme 
qui n'a jamais accompli de mouvements pourrait-il se représenter 
des objets situés à une certaine distance l'un de l'autre? (12) » 
Ainsi formulées, ces deux questions contiennent déjà in ovo toutes 
les solutions que donnent au problème les adeptes modernes de la 
théorie empiriste, tant philosophes et mathématiciens que physio- 



6 REVUE PHILOSOPHIQUE 

logistes, à cette différence près que les physiologistes admettent 
pour la plupart la réalité de l'espace absolu. 

Kant fit faire un grand pas au problème en formulant sa célèbre 
théorie aprioristique de l'idée de l'espace. Il la conrut à une époque 
déjà avancée de sa carrière. Kant admettait au début l'existence 
d'un espace absolu, tout à fait indépendant de la matière. Dans son 
ouvrage paru en 1708 : Raisons prend cres de la différenciation des 
objets dans l'espace, il regardait même l'existence de l'espace objectif 
comme une condition préalable nécessaire à l'existence de la matière. 
Mais déjà en 1770 il formula une doctrine tout opposée qui trouva 
son expression définitive dans la Critique de la raison pure (1781), 
Cette doctrine domine encore aujourd'hui tout le problème; nous la 
reproduisons telle que Kant la formula : 

« 1° L'espace n'est pas une notion empirique tirée d'expériences 
extérieures. Pour que je puisse avoir la sensation de quelque chose 
se trouvant en dehors de moi (c'est-à-dire dans un autre endroit que 
celui où je me trouve moi-même), comme aussi pour que je puisse 
me représenter plusieurs objets à côté l'un de l'autre, autrement dit 
occupant des endroits différents, il faut que les représentations de 
l'espace soient déjà au fond de mes notions. » 

« 2° L'espace est une représentation a priori qui est au fond de 
toutes les notions extérieures. On ne peut pas se figurer qu'il n'y a 
pas d'espace, mais bien qu'il n'y a point d'objets dans l'espace. 
L'espace n'est pas un concept général de relations entre objets, 
mais une pure idée. » 

Comme argument principal en faveur de l'apriorisme de notre 
idée de l'espace, Kant présente Vapodicticité des axiomes géomé- 
triques qui passent pour absolument exacts, bien que cette exacti- 
tude n'ait jamais pu être démontrée... « car les propositions géomé- 
triques sont apodictiques, c'est-à-dire qu'on a conscience de leur 
nécessité, ainsi : l'espace n'a que trois dimensions ; mais de telles 
propositions ne peuvent être empiriques, ni tirées de l'expérience ». 

La doctrine de Kant présente ce grand avantage qu'elle résout, ou 
paraît résoudre, le problème de l'espace. Les trois questions formu- 
lées au début de ce chapitre se trouvent résolues d'un coup. Mais 
on peut lui reprocher de n'être qu'une hypothèse, un postulat dont il 
faudrait démontrer l'exactitude et, qu'en outre, elle n'explique 
rien. 

Un postulat peut être d'une grande utihté au philosophe ou au 
mathématicien pour des déductions et des développements ulté- 
rieurs. Le naturaliste qui s'efforce d'expliquer le mécanisme des 
phénomènes doit réclamer des preuves du bien fondé de ce postulat. 



DE CYON. — DE LA GKOMÉTRIE D EUCLIDK 7 

Aussi recherchera-t-il avant tout l'origine et les causes organiques 
de l'idée à 'priori. 

La solution du problème opposée à celle de Kant a été déve- 
loppée systématiquement au siècle dernier par J. Stuart Mill (15). 
Mill conteste avec raison aux sciences mathématiques une certitude 
plus grande que celle présentée par les sciences expérimentales. 
Les théories aux développements purement mathématiques ont dû 
d'abord être confirmées par l'expérience pour pouvoir prétendre à 
la certitude. Les définitions géométriques ne présentent qu'une 
exactitude relative. Les axiomes sont, il est vrai, admis par tous, 
mais n'en est-il pas de même pour beaucoup de vérités des sciences 
purement expérim.entales? Pour Mill les définitions ne sont que des 
généralisations de certaines perceptions d'objets extérieurs : le point 
est le minimum visibile; la ligne, à dimension unique, est l'abstrac- 
tion d'un trait à la craie ou d'un fil tendu ; le cercle complet est la 
reproduction de la coupe transversale d'un arbre. Les définitions 
géométriques ne peuvent donc prétendre qu'à une validité approxi- 
mative. 

On reconnaît aisément ce qu'il y a de risqué dans une pareille 
argumentation. Les définitions de la géométrie d'Euclide se rapportent 
à un point idéal sans étendue, à une ligne qui est une longueur sans 
largeur, à une droite idéale qui peut être prolongée à l'infini, etc. 
Les points, les lignes, les droites, etc. réels, sur lesquels se font nos 
expériences ne possèdent pas ces propriétés. Comment alors de ces 
expériences grossières aurait-on pu tirer des conclusions idéalisées 
conduisant à des axiomes absolument exacts? Pour échapper à l'ob- 
jection, Stuart Mill a recours à l'association d'idées entre des notions 
toujours liées ensemble. Mais il doit reconnaître qu'il est très malaisé 
de séparer de semblables notions, quand les sensations correspon- 
dantes ne se présentent jamais séparément à l'esprit humain. 

Néanmoins les philosophes et les mathématiciens, pour démontrer 
l'origine empirique de la géométrie sont contraints de recourir à 
Vidéalisation des expériences fournies par les objets réels. Une 
pareille idéalisation est-elle justifiable? « Les axiomes sont-ils tirés 
de l'expérience? demande F. Klein (16). On sait que Helm- 
holtz s'est prononcé pour l'affirmative de la façon la plus catégo- 
rique. Toutefois son explication semble, sous un certain rapport, 
incomplète. Quand on y réfléchit, on admet volontiers, à la vérité, 
que l'expérience ait une part importante dans la formation des 
axiomes, mais on remarque que Helmholtz passe, sans l'examiner, 
précisément le point qui intéresse avant tout les mathématiciens. 
Il s'agit d'un procédé que nous employons dans toute discussion 



8 REVUE PHILOSOPHIQUE 

théorique des données empiriques quelconques, et qui peut sembler 
toute simple à un naturaliste. Ou, pour m'exprimer d'une manière 
plus générale, je dirai : Les résultats d'observations quelles qu'elles 
soient ne sont valables que dans des limites d'exactitude déterminées 
et dans des conditions spéciales; en posant des axiomes nous rem- 
plaçons ces résultats par des énoncés d'une précision et d'une 
généralité absolues. C'est sur cette « idéalisation » des données 
empiriques que repose selon moi la nature essentielle des axiomes. » 

Klein est donc loin de trouver toute naturelle Vidéalisalion des 
expériences faites sur des objets réels. Il n'en admet la nécessité 
que dans la physique théorique. Mais les axiomes de la géométrie 
euclidienne jouissent d'une certitude absolue, tandis que les hypo- 
thèses de la physique théorique n'ont qu'une valeur temporaire. L'ori- 
gine de ces axiomes doit donc se trouver ailleurs et nullement dans 
l'idéalisation de faits empiriques. Tant de mathématiciens éminents 
de toutes les époques se seraient-ils appliqués avec autant de zèle à 
rechercher des preuves pour le onzième axiome d'Euclide si Vidéa- 
lisation d'expériences brutes avait été une base suffisante? A l'aide 
de quelques traits de craie ils auraient pu trouver des preuves en 
abondance. 

Ce défaut de cuirasse dans les théories empiriques a dû frapper 
les grands penseurs qui les soutenaient surtout pour échapper à 
la thèse de Kant. Ainsi, par exemple, Taine, après avoir essayé de 
déduire avec toute la rigueur possible nos idées géométriques des 
sensations de mouvements, aboutit-il ailleurs à une tout autre 
manière de voir : Le temps est le père de l'espace, ce qui veut dire, 
sans doute, que la coïncidence des sensations analogues produit la 
notion de l'espace. Mais une pareille coïncidence peut tout au plus 
conduire à la notion de la distance, non à celle d'espace et moins 
encore d'un espace à trois dimensions. 

IIL — Les kokmes d'espace non-euclidiennes et le problè.me 

DK l'espace 

Quelle est l'origine des axiomes de la géométrie d'Euclide et sur 
quoi repose leur certitude apodictique? Telle est la question dans 
la solution du problème de l'espace qui préoccupe surtout les mathé- 
maticiens. Le onzième axiome, dit des parallèles, a, dès l'antiquité, 
frappé les mathématiciens par son caractère particulier. « Pour la 
théorie des parallèles nous ne sommes pas plus çivancés qu'Euclide. 
C'est la partie honteuse des mathématiques, qui tôt ou tard devra 
prendre un autre aspect », dit Gauss (17, p. 106). Le onzième 



DE CYON. — DE LA GÉOMÉTRIE d'eL'CLIDE 9 

axiome, ou, comme on le désigne à présent, le cinquième postulat, 
est formulé chez Euclide comme suit : « Si une ligne droite coupe 
deux autres lignes droites situées sur le même pian, en sorte qu'elle 
fasse des angles intérieurs du même côté, moindres que deux angles 
droits, ces deux lignes prolongées à Tinfini se rencontreront du côté 
où les deux angles sont moindres que deux angles droits ». Comme 
on le voit, cette proposition fondamentale diffère des autres axiomes 
qu'Euclideaavec raison présentés comme «notions communes». Il 
a besoin, en apparence du moins, d'être démontré preuves à l'appui. 
Les tentatives faites pour trouver ces preuves ont abouti à la créa- 
tion de la géométrie imaginaire ou la géométrie des formes d'espace 
no7i-euclidiennes. 

Nous présenterons ici un bref historique de la formation de cette 
géométrie, pour autant qu'elle touche directement au problème de 
l'espace. 

Le célèbre mathématicien Legendre essaya de prouver l'axiome 
des parallèles en démontrant l'exactitude absolue d'une proposition 
équivalente : la somme des angles d'un triangle est égale à deux 
angles droits. Il réussit en effet à prouver que cette somme ne peut 
être plus grande que deux angles droits. Par contre, ces efforts pour 
prouver qu'elle peut èlveplus petite échouèrent. Vers 4840, le grand 
mathématicien russe Lobatchesvky C^O) tenta une autre méthode de 
démonstration. Développant un postulat opposé à cet axiome, il 
chercha s'il ne se heurterait pas à des contradictions insurmontables 
et s'il ne pourrait pas, par cette voie, démontrer la validité de l'axiome. 
Mais ses déductions synthétiques le conduisirent à ce résultat inat- 
tendu, qu'il n'existait pas de telles contradictions. En effet, on pou- 
vait imaginer une forme d'espace, où la somme des angles d'un 
triangle était jj^^s petite que deux angles droits, où par conséquent 
l'axiome d'Euclide et les théorèmes auxquels il sert de base ne 
seraient plus valables. Presque à la même époque que Lobatchesvky, 
un capitaine d'artillerie hongrois, Johann Bolyai, guidé par son père, 
ami et ancien condisciple de Gauss, arrivait au même résultat. Ainsi 
fut créée la nouvelle géométrie imaginaire. 

Dans la seconde moitié du siècle dernier, la géométrie non eucli- 
dienne prit un nouvel essor quand, en 1854, Riemann eut démontré 
la possibilité d'une troisième forme d'espace, une forme sphérique, 
oii l'axiome des parallèles d'Euclide est également inapplicable et où 
la somme des angles d'un triangle peut être plus grande que deux 
angles droits. Dans une variante de cette forme d'espace, le douzième 
axiome d'Euclide serait également inexact : deux droites y peuvent 
renfermer un espace, c'est-à-dire s'y croiser plusieurs fois. Riemann 



10 REVUK l'IllLOSOPHIQLE 

(21 ( prit pour base de ses déductions une expression algébrique, la 
mesure de courbure (Krùmmungsmaass) qui serait le fondement 
essentiel de toute géométrie; c'est une expression par laquelle on 
donne la distance de deux points dans une direction quelconque, et 
en premier lieu de deux points à une distance infiniment petite l'un 
de l'autre. Riemann pose comme axiome que dans tout espace où le 
libre mouvement de corps solides est possible, cette mesure de 
courbure a une valeur co)istante. 

La forme d'espace de Puemann a surtout été étudiée par Helmholtz. 
Partant des trois propositions sur le libre mouvement des corps 
solides' Helmholtz établit par voie de la géométrie analytique la 
grande portée de la mesure de courbure de Puemann. Helmholtz a 
également accepté comme axiome le postulat posé par Riemann que 
l'espace pouvait être considéré comme une grandeur de dimensions 
multiples (Zahlenmannigfaltigkeit). Le résultat dominant des raison- 
nements analytiques de Helmholtz fut que les différences entre les 
diverses formes de l'espace se caractérisent par leur mesure de 
courbure Kriimmungsmaass). Par une conférence retentissante faite 
à lleidelbergen 1870 (19), il sut attirer l'attention générale du monde 
savant sur la nouvelle géométrie. Cette géométrie non-euclidienne 
admet donc aujourd'hui comme également possibles trois formes 
d'espace. Elle les caractérise de la manière suivante : 1° la forme 
euclidienne, où l'axiome des parallèles est exact, et où la somme 
des trois angles d'un triangle est égale à deux angles droits et la 
mesure de courbure est égale à zéro; 1° l'espace de Lobatchevsky, 
où la somme des angles d'un triangle est plus petite que deux droits; 
la mesure de courbure a un signe négatif; 3° l'espace de Pvie- 
mann-llelmholtz, où la somme des angles d'un triangle est plus^ 
grande que deux droits et où la mesure de courbure a un signe 
positif; dans une variante de cette forme deux droites pourraient 
aussi renfermar un espace. La forme d'espace d'Euclide est, selon 
Riemann, un espace-plan; la forme de Lobatchevsky est désignée 
par ISeltrami sous le nom de pseudo-sphérique; la forme de Pde- 
mann-Helmholtz est l'espace sphérique. 

La création de la nouvelle géométrie devait forcément influencer 
la solution du problème de l'espace. Gauss, qui avait déjà entrevu la 
possibilité d'une géométrie indépendante du onzième axiome, avait 
même prédit qu'elle aurait pour conséquence la solution de ce pro- 

1. Ces propositions, comme l'a démontré le professeur Wassilief (de Kasan),. 
sont identiques à celles dont s'était déjà servi avec succès, en 1850, un phi- 
losopiic allemand, Ueberweg, pour déduire les bases de la géométrie par voie 
analytique (iSj. 



DE CYON. — DE LA GÉOMÉTRIE d'eUCLIDE 11 

blême, ou au moins qu'elle lui donnerait un aspect tout nouveau. 
Dans la partie de sa correspondance qui traite de la nécessité d'une 
géométrie non-euclidienne, on trouve de nombreuses indications sur 
la manière dont cette solution devra s'opérer. Nous en reproduirons 
quelques-unes. Il écrit à Olbers (28 avril 1817) : « Je me persuade 
de plus en plus que la nécessité de notre géométrie ne peut être 
démontrée, du moins par l'esprit d'un homme à l'esprit d'un homme. 
Peut-être dans la vie future comprendrons-nous ce qu'il nous est 
impossible de comprendre maintenant, lanature de l'espace. Jusque-là 
nous devons comparer la Géométrie à la Mécanique et non à V Arith- 
métique, qui est fondée sur des combinaisons à priori ». 

Il résulte du passage en italiques que Gauss ne reconnaissait pas 
à la géométrie une origine aprioristique. Il s'en tenait plutôt à 
l'opinion que Newton formulait en ces termes : 

« Fundatur igitur Geometria in praxi Mechanica et nihil aliud, 
quam Mechanicae universalis pars illa quae artem mensurandi accu- 
rate proponit ac demonstrat. » 

«... Je ne sais pas si je vous ai déjà exposé mes idées à ce sujet, 
écrivait Gauss à Bessel, le 29 janvier 1829. 

« Ici aussi j'ai consolidé plusieurs points, et ma conviction s'est 
encore raffermie qu'on ne pourrait simplement déduire la géomé- 
trie à priori »... (( Nous avouerons avec humilité, écrit-il au même, 
le 9 avril 1830, que si le nombre est un pur produit de notre esprit, 
Vespace est pour notre esprit une réalité k laquelle nous ne pouvons 
certainement prescrire des lois à priori (17, p. 201). 

En plusieurs endroits Gauss se prononce nettement contre la 
doctrine de Kant, notaniment dans sa lettre à Wolfgang de Bolyai 
(6 mars 1832). «... L'impossibilité de décider à priori entre X. de S. 
prouve de la façon la plus claire que Kant avait tort d'affirmer que 
l'espace n'était qu'une forme de noire intuition. J'ai indiqué une 
autre raison non moins valable dans un petit travail publié par 
Gottingische Gelehrte Anzeigen, 1831, ch. vi, p. 635. » 

Lobatchevsky, à qui il fut donné de présenter la solution vers 
laquelle tendaient les recherches de Gauss, avait de la doctrine de 
Kant une opinion analogue. 

« La vérité n'est pas inhérente aux notions géométriques; comme 
les lois physiques elle doit être confirmée par l'expérience, par des 
observations astronomiques. » 

«... Dans la nature, dit encore Lobatchevsky, nous ne percevons 
à proprement parler que le mouvement, sans lequel les impressions 
des sens sont impossibles. Toutes les autres notions, par exemple 
les notions géométriques, étant empruntées aux propriétés du 



12 REVUE rHII.OSOPHIQUE 

mouvement, sont acquises par notre esprit artificiellement, et par 
conséquent l'espace n'existe pas séparément »... « Nos premières 
notions sont acquises par les sensations ; on ne doit pas ajouter foi 
aux notions innées (20). » 

En un mot Lobatchevsky pense, comme Gauss, que les vérités 
géométriques sont déduites de l'expérience et qu'aucune certitude 
apodictique ne leur est propre. 

lliemann se prononça d'une façon tout aussi nette en faveur de 
l'origine empirique de nos notions de l'espace. Il en voit la preuve 
dans ce fait « qu'une grandeur de dimensions multiples est suscep- 
tible de différents rapports métriques et que l'espace n'est par suite 
qu'un cas particulier d'une grandeur de trois dimensions » (21). 

Par conséquent les axiomes « ne peuvent se déduire des concepts 
généraux de grandeur, mais que les propriétés par lesquelles l'es- 
pace se distingue de toute autre grandeur imaginable à trois éten- 
dues ne peuvent être empruntées qu'à l'expérience». 

Dans la conférence, déjà mentionnée, sur l'origine et la significa- 
tion des axiomes géométriques, Helmholtz a eu recours à plusieurs 
reprises à la géométrie non-euclidienne pour combattre l'origine 
à priori de nos notions de l'espace. 

« Du moment que nous pouvons nous figurer différentes formes 
de l'espace, l'opinion qui veut que les axiomes géométriques soient 
les conséquences nécessaires d'une forme transcendentale et à 
priori de notre intuition dans le sens kantien du mot, devient insou- 
tenable » (19). 

L'origine purement empirique de ces axiomes est donc prouvée, 
selon Helmboltz, de la façon la plus indubitable par la possibilité 
d'imaginer des espaces pseudo-sphériques et sphériques, où les 
axiomes d'Euclide ne seraient pas valables. 

Ces opinions unanimes des créateurs de la géométrie imaginaire 
sont-elles réellement justifiées? Ont-ils vraiment réussi à réfuter 
l'origine à priori ou nativiste ' de nos notions de l'espace et à en 
prouver l'origine empirique? En d'autres termes Gauss, Lobat- 
chevsky, Riemann et Helmholtz ont-ils fourni une solution réelle- 
ment satisfaisante du problème de l'espace dans le sens de la thèse 
empirique? La réponse à ces questions est négative. Ni sur la 
réalité de l'espace absolu, ni sur la provenance de nos représenta- 
tions de l'espace à trois dimensions, ni sur l'origine des axiomes 
d'Euclide la géométrie non-euclidienne n'a apporté d'éclaircis- 
sements décisifs. 

1. Ces deux hypothèses ne sont pas nécessairement identiques. 



DE CYON. — DE LA GÉOMÉTRIE d'eUCLIDE \S 

Pour Gauss l'espace est une réalité; Lobatchevsky prétend 
que (<: l'espace n existe pas séparément » ; Helmholtz, à qui l'origine 
purement transcendentale des formes non-euclidiennes de l'espace 
n'a pu échapper, convient même que l'espace peut être transcen- 
dental; ce n'est que pour les axiomes qu'il revendique encore une 
origine empirique. Mais, dans ses études complémentaires sur cette 
question provoquées par une polémique ardente avec les adeptes de 
Kant, Helmholtz n'a pu fournir des preuves expérimentales qu"en 
faveur des axiomes d'Euclide. Il a dû même convenir que l'espace 
physique, c'est-à-dire accessible à nos sens, concorde parfaitement 
avec les données de la géométrie euclidienne. 

Ainsi Helmholtz reconnaît (19, p. 23) « que tous les systèmes pra- 
tiques de mensuration géométrique où les trois angles de grands 
triangles rectilignes ont été mesurés isolément, notamment tous les 
systèmes de mensurations astronomiques, qui donnent une valeur 
égale à zéro aux parallaxes des étoiles lixes éloignées,... confirment 
empiriquement l'axiome des parallèles et montrent que dans notre 
espace, et avec nos méthodes de mensuration la mesure de cour- 
bure ne diffère pas de zéro. » 

D'ailleurs sommes-nous vraiment en état de nous former une 
représentation nette de l'espace sphérique et pseudo-sphérique, 
ou plutôt des perceptions que nous aurions si nous étions tout à 
coup placés dans un tel espace? Les tableaux que nous fait 
Helmholtz de ces perceptions et que Klein appelle avec raison « un 
mélange de vrai et de faux » ne constituent pas des preuves. Les 
(( séries de sensations » qu'un monde sphérique ou pseudo-sphé- 
rique nous donnerait, s'il existait, sont déduites tout à fait arbitraire- 
ment. Elles sont aussi problématiques que l'existence même de ce 
monde. Ces déductions obtenues par la méthode purement abstraite 
de l'analyse n'étaient pas faites pour réfuter l'origine transcendentale 
des notions et des axiomes de l'espace euclidien. Au contraire, elles 
pourraient plutôt servir aux Kantiens d'argument en faveur de la 
conception à priori, car jusqu'à présent les formes d'espace de 
Riemann-Helmholtz n'admettent point de démonstrations j^r V expé- 
rience. Elles n'ont pas non plus une origine empirique. 

D'autre part, les créateurs de la géométrie non-euclidienne ont 
reconnu expressément l'impossibilité d'expliquer, au moyen de cette 
géométrie, les causes qui nous forcent à limiter nos notions de 
l'espace à trois dimensions. 

(( Il en est autrement des trois dimensions de l'espace. Tous les 
moyens dont disposent nos sens se rapportant à un espace à trois 
dimensions et la quatrième dimension n'étant pas une simple varia- 



i4 HEVUE PHILOSOPHIQUE 

tion de la réalité, mais quelque chose de tout à fait nouveau, nous 
nous trouvons, par notre organisation physique même, dans l'impos- 
sibilité absolue de nous représenter une quatrième dimension » 
(19, p. t>9). 

Ainsi llelmholtz reconnaît que Tespace à 7i dimensions de Riemann 
est inaccessible à la perception des sens. Il est, par conséquent, un 
simple produit de l'esprit et non de l'expérience. 

Récemment, l'éminent mathématicien Poincaré a, dans plusieurs 
études, exposé d'une façon magistrale les rapports de la géométrie 
non-euclidienne avec le problème de l'espace i;i3 . 

Poincaré prend pour bases de ses considérations psychologiques 
sur les fondements de la géométrie, d'une part, les prétendues sen- 
sations de mouvement, surtout de mouvements oculaires; d'autre 
part, les développements donnés aux recherches de Helmholtz par 
Sophus Lie dans le troisième volume de ses Groupes de transfor- 
mation ('24). 

Ce que Poincaré dit au sujet des sensations musculaires, de 
l'impossibilité oi:i nous serions d'avoir conscience du mouvement 
des corps solides, si notre œil et nos organes du toucher n'étaient 
pas mobiles, de la non-existence des sensations de direction, etc., — 
tout cela est en contradiction flagrante avec les données physiolo- 
giques les mieux établies. Sa psychologie de l'espace, en tant qu'elle 
repose sur le mouvement de corps solides, se rapporte en réalité à 
l'espace visuel et non à l'espace réel. Elle se trouve déjà réfutée par 
le fait que des aveugles-nés possèdent des notions d'espace assez 
complètes '. 

Les lois des déplacements des corps solides dans l'espace 
visuel ne peuvent nous renseigner que sur les distances et nulle- 
ment nous donner des notions sur l'espace réel. Elles peuvent 
encore moins nous imposer la notion d'un espace à trois dimensions. 

Déjà en 1850 Ueberweg déduisait de l'analyse des mouvements 
l'homogénéité, la continuité et l'infinité de l'espace d'Euclide. Les 
études de Sophus Lie sur les groupes de transformation ont déduit 
avec bien plus d'ampleur les mêmes propriétés également pour les 
formes de l'espace non-euclidien. 

Mais malgré leur très grande valeur au point de vue des mathé- 
matiques pures, les travaux de Sophus Lie n'ont pas réussi à 
démontrer ni l'origine empirique de notre notion d'un espace à 
trois étendues, ni celui des autres formes géométriques. 

Pour s'en convaincre il suffit de citer les conclusions tirées par 

1. Voir 33, ch. ii. 



DE CYON. — DE LA GÉOMÉTRrE d'eUCI.IDE lo 

Poincaré de son exposé de la doctrine de formations de groupes : 

(( La notion de ces corps idéaux (les figures géométriques) est 
tirée de toutes pièces de notre esprit, et l'expérience n'est qu'une 
occasion qui nous engage à l'en faire sortir » (25, p. 545). Poincaré 
se prononce aussi catégoriquement dans le sens de la conception 
kantienne au cours d'une étude plus récente : 

« Geometry is not an expérimental science : expérience forms 
merely the occasion for our reflecting upon the geometrical ideas, 
which pre-exist in us » (23, p. 41). 

A cette occasion Poincaré déclare avec raison qu'il est en accord 
complet avec Helmholtz et Lie : 

« I differ from them in one point only, but probably the différence 
is in the mode of expression only and at bottom we are com- 
pletely in accord » (23, 40). Ce point a trait à une objection faite à 
Helmholtz et Lie : 

« But your group présupposes space; to construct it you are 
obliged to assume a continuum of three dimensions. Youproceedas 
if you already knew analytical geometry. » 

La différence entre 'présupposes et pre-exist n'est pas, en effet, 
bien essentielle. 

Ce retour forcé des représentants les plus éminents de la géo- 
métrie non-euclidienne vers les notions géométriques à priori 
préexistantes ou innées montre de la façon la plus décisive que les 
mathématiciens sont aussi impuissants que les philosophes empi- 
riques à expliquer à l'aide de mouvements des corps solides les ori- 
gines véritables des axiomes d'Euclide et surtout de notre notion 
d'un espace à trois dimensions. 



IV. — L'Origine physiologiqul: des définitions 

ET DES AXIOMES d'EuCLIDE 

Lorsqu'on suit au cours des siècles les efforts réitérés des mathé- 
maticiens pour prouver les axiomes d'Euclide, et plus particulière- 
ment le onzième axiome, on constate que la notion « direction » est le 
(( Leitmotiv » de la plupart des solutions proposées. Jusqu'au milieu 
du xix" siècle, mathématiciens et philosophes se sont servis de 
cette notion, en apparence si claire, pour formuler leurs théories les 
plus satisfaisantes. Même, plusieurs promoteurs de la géométrie non- 
euclidienne espéraient encore baser sur la « direction » l'axiome des 
parallèles. Dans ses premiers essais géométriques Lobatchevsky 
définissait les parallèles, comme on l'avait fait avant lui, « les lignes 



-16 KEVUE PHILOSOPHIQUE 

de même direction d '. Dans les passages de l'œuvre posthume et de 
la correspondance de Gauss, où il est question des premiers fonde- 
ments de la j;éométrie, on a souvent recours à la « direction » 
quand on cherche l'origine de l'axiome des parallèles. Dans les 
célèbres articles de la Quarlerly Review, par lesquels sir John 
Herschel (27) prit une part décisive à la polémique entre Stuurt Mill 
et Whewell, nous lisons : « La seule notion claire que nous possé- 
dons de la ligne droite est l'uniformité de la direction, car l'espace, 
dans sa dernière analyse, n'est qu'une quantité de distances et de 
directions. » 

Le philosophe Ueberweg, aiirès avoir tenté, dans son travail déjà 
cité, de déduire analytiquement les principales formes géométriques 
de mouvements des corps solides, passe à la fin à une construction 
synthétique de la géométrie, en prenant pour base la notion de la 
direction qu'il cherche à définir. Une très remarquable tentative de 
résoudre le problème de l'espace à l'aide des sensations de direction 
fut encore celle de Riehl (28). Malheureusement, Riehl voulut expli- 
quer les sensations de direction par de problématiques sensations de 
mouvement, et cela fit échouer sa tentative. Récemment ; en 1890) Hey- 
mans reprit l'idée de Riehl, qu'il essaya de développer d'une façon 
des plus intéressantes (29). Mais nos travaux des années 1876-1878, 
sur l'existence d'un organe spécial qui nous fournit les sensations de 
direction, étaient inconnus à Heymans. Réduit aux seules sensa- 
tions de mouvement il ne pouvait réussir mieux que son devancier. 
. Si, à l'aide de la notion de direction, on ne pouvait aboutir à 
aucune solution décisive, cela tenait à ce que mathématiciens et 
philosophes ne parvenaient pas à donner une définition satisfaisante 
de la « direction ». Chose étrange, la plupart attachaient une impor- 
tance capitale à une pareille définition. Gauss voulut, il est vrai, 
réagir contre cette tendance, et le passage que nous allons citer 
montre qu'il avait très justement pressenti l'origine physiologique 
de la nolion de direction : 

... c( La dilTérence entre droite et gauche ne peut pas être définie, 
mais seulement indiquée ; il y a entre elles une corrélation analogue à 
celle qui existe entre doux et amer. Mais : omne simile claudicat;\a. 
dernière comparaison n'est valable que pour des êtres qui pos- 
sèdent les organes du goût, la première existe pour tous les 
esprits, auxquels la perception du monde matériel est accessible; 
deux esprits de cet ordre ne peuvent pourtant s'entendre direc- 
tement sur droile et gauche que si quelque 'objet individuel et 

\. Voir Wassilie/f (26, p. 239). 



DE CYON. — DE LA GÉO.MKTRIE d'eUCLIDÊ il 

matériel vient jeter entre eux un point. Je dis directement, car A 
peut aussi s'entendre avec Z au moyen de ponts matériels jetés suc- 
cessivement entre A et B, B et C, etc. J'ai indiqué brièvement 
dans les GOttingische Gelehrte Anzeigen, 1831, p. 635, quelle en 
est la portée en métaphysique, et j'ai ajouté que j'y trouvais la 
réfutation de la chimère de Kant que l'espace serait uniquement 
une forme de notre intuition... (17) (Lettre à Schumacher, du 
8 février 1840). 

Ces paroles du plus éminent mathématicien du siècle dernier 
pourraient presque servir d'épigraphe à notre étude, car on y 
trouve le fond même de la solution donnée ici au problème de 
l'espace. 

Les directions gauche et droite (de même que devant et arrière, 
haut et bas) sont des sensations comme doux et amer, rouge et 
vert. La différence entre ces sensations ne peut pas être définie, 
mais seulement indiquée. Les « ponts » qu'il s'agissait d'établir 
entre les différents esprits, afin qu'ils pussent s'entendre sur les 
directions et arriver à une solution du problème de l'espace, ces 
ponts^sont jetés par les travaux qui ont reconnu l'existence d'un 
organe de sens particulier, destiné à nous donner des sensations 
de direction de trois qualités différentes « lesquelles nous rendent 
accessible le monde matériel ». 

Ces idées si claires de Gauss sur l'importance de la « direction » 
dans le problème de l'espace n'ont été révélées que tout récemment 
par la publication de ses œuvres posthumes. Elles n'ont donc pas 
pu empêcher que, faute de définition, la « direction » ne fût presque 
bannie de la géométrie dans la solution du problème de l'espace, au 
profit de la notion de distance. 

Déjà Proklos avait essayé de démontrer le onzième axiome en 
remplaçant la direction par la distance. En développant l'idée de 
Proklos on arriva à la définition des parallèles « comme lignes équi- 
distantes » au lieu de « lignes de la même direction » développée 
par Lobatchevsky après Jacobi et autres. 

La distance est redevable de sa victoire actuelle sur la direction à 
la physiologie ou, plus exactement, à l'optique physiologique. En 
effet la notion de la distance comme grandeur métrique repose sur 
l'estimation visuelle (Augenmaass). 

En étudiant par voie analytique les mouvements des corps solides, 
on prend en considération presque exclusivement l'espace visuel. 
Pour ces études la notion de distance a donc pu fournir une base 
tangible. Et lorsqu'on chercha ensuite à appliquer directement les 
expériences de l'espace visuel à la connaissance de l'espace absolu, 
TOME LU. — 1901. 2 - 



IS nEVLE PHILOSOPHIQUE 

la distance devait forcément remplacer la direction '. Aussi Helmholtz 
combaltait-il la légitimité de l'emploi de cette dernière notion : 
<x Comment défmirait-on la direction, sinon précisément par la ligne 
droite. Ici nous tournons dans un cercle vicieux... (19, p. ^'S'I). 

Nous pouvons moins encore définir exactement les sensations de 
doux et amer, de rouge et vert que les trois directions fondamen- 
tales (sagittale, transversale et verticale). Néanmoins les notions des 
couleurs et des directions sont pour nous complètement claires. 
A l'aide de ces notions, M. Young, Maxwell, Helmholtz et autres ont 
pu formuler la théorie des couleurs; pourquoi n'en pourrait-on faire 
autant pour la géométrie? 

Le présent essai, le premier qui tende à ramener les définitions et 
les axiomes d'Euclide à leur origine physiologique, aux sensations 
de l'appareil des canaux semi-circulaires, ne pourra donner que des 
indications générales sur l'origine des notions qui avaient servi à 
les formuler. Aussi sommes-nous loin de considérer comme définitifs 
les détails de noire démonstration. Si nous réussissons à faire par- 
tager notre conviction que la géométrie d'Euclide a pour bases natu- 
relles les perceptions des sens de l'espace, le développement ulté- 
rieur de cette démonstration ne tardera pas à être donné par des 
géomètres compétents. C'est pourquoi nous ne considérerons ici 
que quelques formes géométriques d'Euclide les plus importantes. 

La ligne droite est définie ainsi par Euclide : « La ligne droite est 
celle qui est également située entre ses extrémités » (Traduction 
Kônig, H. 1). Recta linea est, qnaecunqxie cxaequo punciis in ea sitis 
iacel. La traduction allemande que donne Lorenz, aussi d'après le 
texte grec, a le même sons : « Eine gerade Linie ist diejenige, 
welche zwischen allen in ihr befindlichen Pankten auf einerlei Art 
liegl ^ y>. 

La notion de la ligne droite qu'Euclide a voulu définir apparaît 
clairement : une ligne située d'une seule façon, ou également, par 
rapport à tous ses points; cela signifie une ligne qui ne dévie ni se 
courbe d'aucun côté, c'est-à-dire qui conserve la même direction. 

1. Coni[)renanl fort bien i]nc la géoniélrie des formes non-euclidiennes de 
l'espace doit rester purement transccndentale et sans aucun rap])orl avec 
l'expérience de nos sens, j)lu#icurs partisans autorisés de cette géométrie dési- 
rent également renoncer à la distance. Ainsi Killing dit : « De même que la 
géométrie a dû écarter la notion de direction dans le sens employé pour 
l'axiome des parallèles, de même la notion de dislance comme notion fondamen- 
tale ne pourra être maintenue et par suite ne pourra être bien utile pour les 
formes d'espace non-euclidiennes dans le sens strict » (30). 

2. Clarius propose encore une autre traduction : 

•• Nullum pnnctum intermedium ah exlromis sursum aut deorsum vel, liucvel 
illuc flijclrudi) subsullul. » 



DE CYON. — DE LA GÉOMÉTRIE d'eUCLIDE 19 

La ligne droite est la ligne de direction constante, comme disait 
avec raison Ueberweg. 

Ce philosophe essaya de donner à la définition une base plus stric- 
tement scientifique, en déduisant la direction du mouvement des 
corps solides. « Nous nommons droite la ligne qui, dans sa rotation 
autour de deux points fixes ne sort pas d'elle-même ». Sans compter 
que la rotation présuppose déjà la notion de direction, cette origine 
no peut répondre à la définition d'Euclide, car celui-ci a certaine- 
ment de propos délibéré exclu la notion de mouvement de son pre- 
mier livre. Cette exclusion indique assez clairement que la notion 
du mouvement était étrangère aux idées qui l'inspiraient dans ces 
définitions. Les idées devenues familières aux non-euclidiens, grâce 
à certaines hypothèses émises seulement au cours du siècle dernier, 
n'ont pu évidemment exercer une action sur Euclide. 

On invoque, il est vrai, l'axiome de la congruence comme preuve 
qu'Euclide, dès son premier livre, avait déjà eu en vue le mouve- 
ment. Même, s'il en était ainsi, cela ne prouverait nullement que 
dans ses autres définitions il s'inspirait des notions analogues. En 
réalité la congruence n'est basée que sur la similitude. Gomment 
s'exprime l'axiome d'Euclide sur la congruence? « Quas sibi mutuo 
congruunt ^unt œqualia. >■> « Les grandeurs qui coïncident sont égales 
et semblables » (Konig . Lorenz traduit: « Was einander deckl ist 
einander gleich. » Lambert : « Ausgedehnte Grussen, die auf einander 
passeji sind einander gleich » (32). 

Où voit-on là l'expérience tirée des mouvements? Si la congruence 
avait pour base l'expérience du mouvement, elle nous serait inconnue 
encore aujourd'hui, car « où l'expérience montre-t-elle des choses 
qui coïncident ou même qui soient égales? » demande très justement 
Albert Krause (35). Une parfaite congruence des corps solides est 
impossible, et ce n'est que sur des corps solides que l'expérience 
peut s'appuyer. En réalité la seule parfaite congruence que nous 
connaissons est celle qui est produite dans notre conscience par la 
fusion de deux images ou de deux directions identiques, La notion 
de la congruence nous vient peut-être justement d'une fusion pareille. 
Au fond on ne trouve dans les définitions et les axiomes du premier 
livre d'Euclide que les notions de direction et de position. 

Nous avons exposé ailleurs (33)' le fonctionnement normal du 
labyrinthe en tant qu'organe périphérique des sensations de direc- 
tion, et montré le mécanisme intime par lequel ces sensations pro- 
voquent des mouvements oculaires. 

1. Ctiapitre 2. 



20 UEVCR PIIILOSOPIIIQL'E 

En même temps que l'animal perçoit une sensation de direction 
simultanément avec la sensation du son ou du bruit provoquée par 
la même cause extérieure 'vibration de l'air), la même excilalionde 
nerfs ampullaires produit des mouvements oculaires destinés à 
diriger son regard dans la direction perçue, afin d'en découvrir la 
cause. Si ce mouvement ne suffisait pas pour diriger la ligne 
visuelle dans cette direction, des mouvements de la tête et, éven- 
tuellement, du corps entier interviennent, déterminés eux aussi par 
les canaux demi-circulaires. 

Le cliemin le plus court qui conduit de la source d'excitation des 
nerfs de l'ampoule au point oi^i a lieu la perception de la direction 
est la ligne droite de cette direction. Celte ligne droite coïncide avec 
la ligne visuelle Blicklinie . Elle est limitée d'une part par le point 
d'excitation, d'autre part par le point de perception; elle en indique 
ainsi la distance. 

La direction idéale comme telle n'a pas des limites; elle peut 
s'étendre à l'infini. Aussi pouvons-nous dans notre esprit prolonger 
de deux eûtes la ligne droite, en suivant la direction à laquelle elle 
correspond. 

C'est cette propriété de la ligne droite idéale, déterminée par son 
origine même, qui explique et justifie la seconde demande d'Euclide : 
a Toute ligne droite peut toujours être prolongée en direction 
droite ». Psychologiquement, d'après le mécanisme exposé, on 
pourrait du^e : La ligne droite est la perception intuitive d'une sen- 
sation de direction. 

Cette origine de la notion de ligne droite détermine également sa 
qualité d'être la ligne la plus courte entre deux points (Archimède) 
et justifie aussi la définition de Legendre : « La droite est le plus 
court chemin d'un point à un autre ». On a reproché à celte défini- 
tion de nécessiter la définition préalable du chemin : l'origine phy- 
siologique de la direction en indique directement le sens précis. 
Ainsi donc, la définition de Legendre correspond encore beaucoup 
plus exactement à l'origine physiologique de la droite idéale. 

Par la seconde demande citée plus haut, Euclide montre peut-être 
encore plus nettement que par sa définilion que la notion de la 
droite est déterminée par l'intuition (Anschauung) de la direction. 

Le douzième axiome le fait dune façon non moins convaincante : 
« Deux droites ne peuvent pas renfermer un espace », ou deux 
droites ne peuvent se croiser qu'une fois et divergent ensuite 
à l'infini. Ceci résulte directement de la pr'ojeclion en dehors de 
deux sensations de direction différente. Il suffit de fixer un instant 
notre attention sur deux directions de qualité ditïérenle pour avoir 



DE CYON. — DE LA GKOMIÎTRIK d'eUCLIDE 21 

la certitude qu'elles ne peuvent plus jamais se rencontrer. Cette cer- 
titude résulte de nos perceptions mêmes. 

La preuve la plus évidente que la notion de la ligne droite, 
comme ligne de direction constante et comme chemin le plus court 
entre deux points, a son origine dans les sensations du labyrinthe 
de l'oreille, nous la trouvons dans ce fait : non seulement l'homme, 
mais tous les animaux qui possèdent cet organe, et eux seulement, 
connaissent la ligne droite comme le chemin le plus couH. Ils se diri- 
gent avec la plus grande précision dans la ligne droite pour parvenir 
le plus rapidement possible à leur but. Par contre les animaux 
auxquels manque cet organe spécial et qui s'orientent à l'aide de 
leur vue ou de leur odorat seulement so)it incapables de suivre la 
ligne droite. 

Qu'on observe, par exemple, les pigeons voyageurs quand ils 
retournent au colombier', les chiens quand ils traversent une rue, 
les bêtes poursuivies à la chasse, et l'on verra avec quelle sûreté ils 
savent, en changeant brusquement de direction, prendre la diagonale 
pour raccourcir leur chemin. Par contre les animaux, même ceux 
qui, comme les abeilles et les fourmis, sans labyrinthe, s'orientent 
pourtant à la perfection, ne se meuvent qu'en arcs ou en demi-cer- 
cles. La ligne droite leur est inconnue-. 

Chez la première catégorie d'animaux, des défauts innés ou acci- 
dentels des canaux semi-circulaires peuvent entraîner l'absence ou 
la perte de cette connaissance de la direction en ligne droite. Cela 
s'observe chez certaines souris dansantes japonaises et chez les 
lamproies % comme chez les pigeons, les lapins, les grenouilles et 
autres animaux qui avaient subi certaines mutilations du labyrinthe, 
et cela, même quand leur vue est resté intacte. 

L'homme peut perdre la connaissance de la ligne droite momen- 
tanément ou pour un temps plus ou moins long par suite de mala- 
dies du labyrinthe, d'intoxication ou de mouvements inaccoutumés, 
tels que le balancement, la rotation prolongée autour d'un axe 
longitudinal ou de toute autre cause accidentelle qui, par suile 
parvient cà troubler l'harmonie des rapports normaux entre le sens 
de l'espace et celui de la vue *. 

1. Voir l'élude 10. 

2. La plupart des altrape-mouches sont basés sur cette ignorance de la ligne 
droite. 

3. Ces êtres à une ou deux dimensions, c'est-à-dire qui ne connaissent qu'une 
ou deux directions de l'espace, ne se meuvent jamais en ligne droite, mais en 
zigza^-'s et en cercle. 

4. Voir sur la portée physiologique de ces rapports les chapitres consacrés 
dans mes travaux 4, 5, 6 et 7 au vertige, à la rotation et aux observations sur 
les sourds-muets. 



22 REVUE PHILOSOPHIQUE 

Les expériences et observations innombrables qui ont établi ces 
faits d'une façon indiscutable n'admettent qu'une seule interpréta- 
tion : nos notions de la ligne droite, cette figure fondamentale de la 
géométrie d'Euclide, proviennent des sensations de direction du 

labyrinthe. 

Une fois que la définition de la ligne droite idéale se trouve 
expliquée par son origine physiologique, les difficultés que présen- 
tait jusqu'ici l'axiome des parallèles d'Euclide disparaissent : sont 
parallèles les lignes droites qui, situées dans le même plan, ne se 
rencontrent d'aucun des deux côtés, à quelque distance qu'on les 
prolonge. Les tentatives des mathématiciens pour préciser cette 
définition et démontrer l'exactitude de l'axiome XI, qui en est la con- 
séquence, se heurtaient à une difficulté capitale, à l'impossibilité de 
démontrer que les lignes tracées étaient vraiment des droites idéales 
situées dans un plan, telles qu'Euclide les exigeait. C'est aux 
notions de direction ou de distance qu'ils avaient le plus souvent 
recours pour pouvoir donner cette démonstration : sont parallèles 
les lignes qui ont une seule et même direction, ou les lignes paral- 
lèles sont celles qui dans leur parcours conservent la même dis- 
tance entre elles '. 

Comme nous l'avons vu, ces deux notions, ramenées à leur vraie 
signification physiologique, ont été déterminantes pour l'origine 
de la définition euclidienne de la ligne droite. Ceci indique par 
conséquent la même origine naturelle à la définition par Euclide 
des droites parallèles. S'il en est ainsi, la notion des parallèles doit 
être connue également aux animaux et aux enfants. En eftet, les uns 
elles autres savent très bien que les directions et les chemins paral- 
lèles ne peuvent se rencontrer. Dans les jeux des enfants entre eux ou 
avec des animaux et dans la poursuite de ces derniers on constate 
facilement ceci : l'animal, poursuivi sérieusement ou par jeu, 
cherche dans sa fuite à garder la mémo direction que celui qui le 
poursuit; tandis qu'au contraire celui-ci cherche à saisir le tugitif en 
déviant de la direction parallèle et en prenant la diagonale. Quand 
le poursuivant change de direction, le poursuivi choisit lui aussi la 
même direction et cherche en même temps par le coup d'œil à 
rester à égale distance du poursuivant. Quand le jeu a lieu dans un 
espace limité, on s'aperroit que la poursuite .s'opère en zigzags'-. 
Or, si le poursuivi n'était pas persuadé qu'en gardant la direction 
parallèle une rencontre est impossible, il aurait, pour échapper à la 

1. Voir ci-dessus. 

2. Sur le jeu des animaux en zigzags voir, entre autres, l'ouvrage très inté- 
ressant de Groos (34, Die Spiele der Tfiiere). 



DE CYON. — DE LA GÉOMÉTRIE d'eUCLIDE 23 

poursuite, choisi plutôt une direction opposée à celle du poursui- 
vant. . 

Il ne peut être question chez des animaux d'idéalisation ou 
d'abstraction d'expériences faites antérieurement. La notion des 
parallèles leur est donc donnée directement par l'intuition des sens. 

Ces observations nous donnent un nouvel exempte de la colla- 
boration harmonieuse du labyrinthe de l'oreille avec l'organe de la 
vue, sur lequel sont basés les rapports entre l'espace réel et l'espace 
visuel. Les nerfs vestibulaires jouent dans ces rapports le rôle déter- 
minant grâce à leur action sur les nerfs oculomoteurs. La notion 
des trois directions de l'espace doit déjà exister pour que notre 
orientation dans l'espace visuel soit possible. 

La notion de Vinfinité de la ligne droite, telle qu'elle résulte de 
la seconde demande d'Euclide (voir p. 18) a été également uti- 
lisée par plusieurs mathématiciens pour démontrer l'axiome des 
parallèles. Ainsi que nous l'avons vu cette demande est également 
une conséquence directe de la notion de direction idéale, telle 
qu'elle nous est donnée immédiatement par les sensations du 
labyrinthe de l'oreille. 

La définition du plan donnée par Euchde : « une surface située 
d'une seule façon entre toutes les lignes qui se trouvent en elle », 
est considérée par tous les géomètres comme analogue à sa défini- 
tion de la ligne droite. Avec notre connaissance actuelle de l'origine 
physiologique de la notion de la ligne droite, il ne serait pas diffi- 
cile de déduire la notion du plan de sensations des directions 
identiques, perçues par les extrémités des nerfs situés tous dans 
le plan d'uu seul canal semi-circulaire. Les propriétés du plan 
pourront sans difficulté s'accorder avec une semblable origine de 
nos représentations de cette forme d'espace. 

La notion de l'angle tel qu'Euclide le définit nous est donnée par 
intuition directe de la même manière : un angle plan eslV inclinaison 
de deux lignes qui se rencontrent dans un plan sans être situées en 
ligne droite. Inclinaison ne peut dire autre chose que différence 
de direction, car les mots en ligne droite n'admettent que la seule 
signification : en direction droite. Ueberweg, qui dans la partie syn- 
thétique de son très important travail a donné tant d'exemples d'in- 
tuition vraiment extraordinaire, formule de la manière suivante cette 
définition d'Euclide : <( La différence des directions de deux lignes 
partant d'un point s'appelle angle ». Il a suffi à Ueberweg d'avoir 
présente à l'esprit la notion de direction, lorsqu'il déduisit les formes 
d'espace d'Euclide, pour deviner presque que cette notion provient 
des sensations. Car même avec la connaissance actuelle de l'ori- 



24 REVUE PHILOSOPHIQUE 

gine physiologique de la notion de direction on ne pourrait définir 
l'angle d'une façon plus juste. Il suffira de remplacer « partant d'un 
point » par « se renconitant en un point », puisque nous projetons 
nos sensations à l'extérieur. 

La position des canaux semi-circulaires en trois plans perpendicu- 
laires l'un à l'autre a pour conséquence que l'idée de Vangle droit 
nous est donnée directement. Aussi la définition de cet angle 
précède-t-elle chez Euclide celle des autres angles, aigu et obtus. 

Il ne serait pas difficile de ramener à une origine analogue les 
autres définitions du premier livre d'Euclide. La notion du cercle 
pourrait par exemple être déduite de la rotation des globes oculaires, 
ou éventuellement de notre tète et de notre corps autour de leur 
axe longitudinal, au moment de la détermination de la direction 

ressentie. 

Nous ne nous arrêterons un moment qu'à la définition euclidienne 

du point : 

Un point est ce qui ne peut être divisé. On a proposé diverses 
autres définitions : les extrémités d'une ligne se nomment points 
(Legendre); le point est le lieu oîideux lignes se coupent (Blanchet). 
Ces dernières peuvent sans difficulté, après ce que nous venons 
d'exposer, être ramenées à leur origine naturelle. Cependant celle 
d'Euclide nous paraît encore la plus exacte au point de vue physio- 
logique. On lui a reproché d'être trop générale, et de convenir aussi 
à la conscience, à l'intelligence ou à l'âme'. Mais, peut-être, ce 
reproche même fait mieux ressortir la notion qu'Euclide avait en 
vue en formulant sa définition : le point où toutes les sensations de 
direction se rencontrent est précisément la conscience (Bewusstsein), 
qui n'admet ni division ni étendue. Ce point répond au point zéro 
d'un système de trois coordonnées rectangulaires. C'est dans notre 
moi conscient que se croisent les trois directions, et c'est là qu'elles 
changent de signe, c'est-à-dire de positives deviennent négatives : 
dans la direction verticale le haut passe au bas, dans la transver- 
sale — le droit passe au gauche, dans la sagittale — l'avant passe à 
l'arrière. Ces changements de désignation de sens de direction n'in- 
diquent en effet que la relation entre la direction de l'espace réel et 
le moi conscient -. 

Les définitions d'Euclide, comme je viens de le montrer, ne sont donc 
point des jwslidats ou des hypothèses, mais l'expression des notions 
géométriques qui nous sont fournies directement par les percep- 



\. Voir p. ex. Delbœuf, 36, p. 161. 
2. Voir 33, ch. 2. 



DE CYON. — UE LA GÉOMÉTRIE d'eUCLIDE 25 

tions de nos sens. Les figures géométriques sont des grandeurs 
idéales, d'espace et non, comme le pensent à tort les empiriques, 
des corps géométriques idéalisés. Elles se présentent déjà à notre 
conscience comme formes idéales et ne proviennent pas de l'idéali- 
sation des expériences brutes sur des objets réels. Les tentatives 
aussi nombreuses que vaines pour prouver les axiomes d'Euclide 
échouèrent par suite de l'impossibilité de démontrer la légitimité 
d'une pareille idéalisation. Euclide lui-même basait ses définitions 
et axiomes (notions communes) sur des notions intuitives, il tint 
donc pour superflu, ou pour impossible, d'en donner la démonstration . 
Mais il n'était pas moins convaincu de leur exactitude. Les mathé- 
maticiens qui cherchaient la démonstration du onzième axiome le 
faisaient précisément parce qu'eux aussi ne doutaient pas de son 
exactitude absolue '. La première partie de l'axiome, que deux 
droites situées dans un même plan, quand elles forment avec une 
droite qui les coupe un angle intérieur moindre que deux angles 
droits, étant prolongées, doivent se rapprocher demandait à peine 
d'être prouvée. Le reproche qu'on adressait a Euclide était d'avoir 
ajouté, sans fournir des raisons péremptoires, que de telles droites 
situées dans le même plan, suffisamment prolongées, devaient se 
rencontrera la fin. La raison de cette nécessité se trouvait pourtant 
déjà dans la deuxième demande d'Euclide, qui, comme nous l'avons 
vu (p. 18), est légitimée par l'origine même de notre notion de la 
ligne droite. 

Avec la connaissance de l'origine physiologique de la notion des 
parallèles idéales, le onzième axiome d'Euclide aurait, peut être, pu 
se formuler ainsi : Si une ligne droite coupe deux autres lignes 
droites non parallèles situées dans le même plan, les deux angles 
intérieurs que fait cette ligne droite seront intérieurs à deux droits 
du côté oi^i ces deux lignes prolongées finissent par se rencontrer. 
Ainsi formulé, le onzième axiome serait devenu une vraie notion 
commune. Mais aurait-il sulfit pour démontrer la proposition '29? 

Les géomètres qui, comme Piamus, Clairaut, etc., prétendaient 
qu'il était inutile de chercher à démontrer ce qui était en soi par- 
faitement clair, partageaient l'avis d'Euclide. D'ailleurs, à présent 
que nous savons que les bases naturelles de la géométrie euclidienne 
se trouvent dans les perceptions de nos sens, les démonstrations 
fournies par Wallis, Lambert, Saccheri et autres - acquièrent leur 
pleine et entière valeur. 

1. EucUdes ab omni naevo vindicalus, tel est, par e.\emplc, le litre de la remar- 
quable élude de Succheri, l'un des précurseurs de la géométrie non-euclidienne. 

2. En particulier les preuves physico-géométriques de Succheri. 



26 REVUE PHILOSOPHIQUE 

A la démonstration donnée en 1878 que nos idées des trois éten- 
dues de l'espace reposent sur les sensations de direction de notre 
appareil de canaux semi-circulaires, s'ajoute à présent cette autre 
certitude que les définitions et les axiomes les plus importants 
d'Euclide ' ont aussi leur origine dans les fonctions de cet appareil 
et dans ses rapports physiologiques avec l'appareil de la vue. De 
tout temps, les mathématiciens considéraient la direction et la distance 
comme les deux bases fondamentales, sur lesquelles doit être édifiée 
la géométrie : notre démonstration vient d'établir qu'elles constituent 
«n réalité les bases naturelles de la géométrie d'Euclide. 
. Cette origine établit très nettement la diiïérence fondamentale 
entre les formes d'espace de la géométrie d'Euclide et celles de la 
géométrie non-euclidienne. Les premières nous sont imposées par 
les fonctions d'un organe spécial des sens. L'expérience de milliers 
d'années a démontré leur certitude absolue. Par là même apparaît 
la parfaite concordance des perceptions de cet organe avec les pro- 
priétés de l'espace qui nous entoure (voir ch. 5). 

La géométrie non-euclidienne a par contre son origine dans de 
pures opérations de l'esp'if . Elle ne repose que sur la négation de la 
valeur absolue de l'axiome des parallèles d'Euclide ou, pour employer 
l'expression usuelle, plus précise, sur l'indépendance des formes 
d'espace de cet axiome. Ces espaces ne concordent ni avec 
les diverses perceptions de nos sens, ni avec aucune de nos expé- 
riences tirées jusqu'ici de l'espace physique. C'est avec raison que 
Lobatchevsky l'avait dénommée la géométrie imaginaire, par 
opposition à la géométrie naturelle d'Euclide. Ses formes d'espace 
sont purement transcendentales et presque inaccessibles à notre 
représentation. La preuve est encore à faire que ces espaces existent 
dans le monde réel. 

Les mouvements des corps solides dans ces espaces transcenden- 
taux peuvent être déduits analytiquement au moyen d'équations 
variables. Mais les formules algébriques ne peuvent pas prouver 
que les lois de ces mouvements trouvent leur application quelque 
part dans l'espace réel. La possibilité par exemple de la déduction 
des groupes qui correspondent ù la géométrie de Lobatchevsky ne 
prouve ni que la « notion des groupes continus » nous est innée, ni 
que « l'espace (réel) est un groupe » (Poincaré;. 

La possibilité pour notre esprit cViniaginer des formes d'espace 
indépendants du onzième axiome n'infirme donc nullement l'exac- 



1. \ partir de la 29° proposition presque toute la géométrie d'Euclide est 
construite sur le 11' axiome. 



DE CYON. — DE LA GÉOMÉTRIE d'EUCLIDE 27 

titude ou la valabilité de cet axiome. Il ne peut par conséquent pas 
être sérieusement question d'une équivalence de deux géométries, et 
encore moins est-il permis de considérer la géométrie d'Euclide 
comme un cas spécial (Specialfall selon Klein) d'une géométrie géné- 
rale, qui fait abstraction de l'axiome des parallèles. L'origine natu- 
relle des axiomes d'EucUdo des perceptions de nos sens indique 
clairement que l'indépendance réciproque des axiomes (du premier 
livre du moins) est tout à fait illusoire. 

... (( Si la représentation de l'espace, a dit très justement Taurinus, 
l'un des précurseurs de la géométrie non-euclidienne, peut être con- 
sidérée comme une simple forme des sens extérieurs, il est incon- 
testable alors que le systèm.e d'Euclide est le seul vrai » (35). Qu'il 
en est réellement ainsi, cela doit paraître hors conteste, après la 
preuve établie de l'origine physiologique des définitions euclidiennes 
de la droite et des parallèles. 

V. — La solution du problème de l'espace 

Des trois questions essentielles au problème de l'espace (voir 
p. 5) deux ont trouvé leur solution dans le fait de ramener la 
géométrie d'Euclide à ses bases naturelles. L'espace euclidien est 
l'espace physiologique, c'est-à-dire que les formes géométriques, 
dont Euclide s'occupe, nous sont données par les perceptions de nos 
sens, spécialement du sixième sens, le sens de Vespace. 

La troisième question du problème, celle qui porte sur la réalité 
de l'espace, ne peut guère être discutée par le naturahste, car une 
réponse négative entraînerait la négation de l'existence des organes 
des- sens, de Tentendement humain et de celle du naturaliste lui- 
même. La loi de causalité est le premier fondement de toute con- 
naissance humaine. Elle nous contraint de reconnaître l'existence 
d'un espace réel, sans lequel ne seraient possibles ni les mouve- 
ments des corps solides, ni, en général, aucune sensation. 

Le pur phénoménalisme de Berkeley ne saura jamais être professé 
par le naturaliste, quelle que soit l'admiration que doit inspirer la 
profondeur d'esprit et l'extraordinaire habileté de ce penseur. S'il 
n'y avait d'autre vérité que la vérité psychique, tous les hommes 
devraient être du même avis. Or, on ne trouverait peut-être pas deux 
métaphysiciens qui soient complèlement d'accord sur n'importe 
quelle question théorique de la connaissance. 

• Ce n'est certes pas un hasard que les physiologistes n'aient com- 
mencé à s'intéresser au problème de l'espace que depuis que Kant, 
par la doctrine de la « Chose en soi », a concilié le système de Ber- 



28 ItEVLE PHILOSOPIllQUK 

keley avec les plus élémentaires exigences delà raison humaine. La 
doctrine de l'origine à priori de nos représentations de l'espace a 
du moins fourni une base positive à la discussion scientifique. 
On a vu plus haut que Kant n'eut recours à cette doctrine qu'après 
avoir reconnu Pimpossibilité de déduire de l'expérience, basée sur les 
perceptions des cinq sens connus (à proprement parler même du sens 
de la vue), l'existence de nos idées d'un espace à trois dimensions. 

Cette impossibilité a aussi ramené à la doctrine de Kant les créa- 
teurs de la géométrie non-euclidienne, bien qu'ils se déclarassent 
partisans résolus des idées empiriques. La constatation de l'exis- 
tence d'un sens spécial, auquel nous devons les perceptions des 
trois directions de l'espace, a écarté cette impossibilité. Sont innés 
ou préexistants, non pas nos représentations de l'espace ou nos 
idées géométriques, mais les organes qui nous fournissent ces 
représentations. Les animaux emploient les notions des trois direc- 
tions de l'espace à orienter leurs mouvements et à localiser les 
objets extérieurs dans l'espace visuel ou tactile. L'homme s'en sert 
en outre pour former la représentation des trois étendues de 
l'espace et des trois dimensions des corps solides. Sur le système des 
trois coordonnées rectangulaires, formé par les sensations des trois 
canaux semi-circulaires disposés dans trois plans perpendiculaires 
l'un à l'autre, l'homme transporte les sensations de ses autres 
organes des sens. 

Ces mots de Kant : « L'espace n'est pas autre chose que la forme 
de tous les phénomènes de nos sens extérieurs », n'ont plus de 
valeur dans le sens strict de ces mois. Au point de vue physiolo- 
gique, la pensée de Kant devrait être formulée : Les propriétés de 
l'espace nous sont données par la forme des perceptions du sens de 
l'espace. L'organisation phijsirjue, que Helmholtz présupposait pour 
expliquer l'idée nécessaire d'un espace b trois étendues, est basée 
non seulement sur les fonctions de l'appareil périphérique des canaux, 
mais aussi sur la capacité des centres cérébraux, auxquels abou- 
tissent les nerfs de l'espace, à percevoir les excitations de ces der- 
niers sous la forme de directions de trois qualités ou modalités 
différentes. 

Les trois directions de l'espace perçues correspondent-elles à 
trois étendues réelles de l'espace extérieur, ou les trois dimensions 
ne sont-elles que des propriétés réelles de corps solides'i La struc- 
ture analomique des canaux et leur position réciproque semblent 
indiquer réellement dans cet organe des sens une certaine concor- 
dance entre la nature de nos perceptions et les propriétés de la 
« chose en soi » . Ueberweg, qui ne connaissait pourtant pas l'exis- 



DE CYON- — DK LA GÉOMÉTIUE d'kLCLIDE 29 

tence de l'organe du sens de Tespace, pressentait déjà la nécessité 
d'une telle concordance entre nos sensations d'espace et les pro- 
priétés de l'espace extérieur. « Si ces dernières étaient sujettes à 
d'autres lois que celles que nous pouvons tirer de la nature même 
de nos perceptions géométriques de l'espace, nous pourrions bien 
édifier une géométrie pure harmonique en elle-même, mais non 
une géométrie appliquée, et surtout nous ne pourrions pas donner 
une explication géométrique des phénomènes physiques». Gomment, 
en effet, toutes les mensurations physiques et astronomiques exécu- 
tées jusqu'à ce jour auraient-elles pu confirmer les lois de la géomé- 
trie d'Euclide, si nos notions des trois directions de l'espace ne 
correspondaient pas à des propriétés réelles de l'espace véritable? 

Cet espace n'a-t-il que trois étendues, ou ce nombre trois tient-il 
aux limites de l'organisation de notre labyrinthe? Des êtres possé- 
dant un système de quatre paires de canaux pourraient-ils avoir la 
représentation d'une quatrième étendue de l'espace (non des corps 
solides)? Dans l'état actuel de la science, il paraît impossible de 
répondre d'une manière catégorique. Mais, comme le dit très juste- 
ment Krause : « au caractère de la notion d'espace comme ayant 
trois directions perpendiculaires l'une à Vautre, une méthode algé- 
brique traitant une quatrième direction ne changerait absolument 
rien » (35). 

D'autre part, nous ne voyons non plus qu'un nombre limité des 
vibrations d'éther d'une longueur d'ondes déterminée et nous n'eii- 
tendons des vibrations aériennes que de quelques octaves. Malgré 
•cela nous coinaissons des vibrations d'éther et d'air qui ne peuvent 
exciter ni notre rétine ni nos nerfs auditifs. Nous pouvons bien 
entendre les ondes hertziennes invisibles et voir, grâce à R. Kônig, 
plusieurs octaves insaisissables pour l'oreille. Pourquoi donc l'hypo- 
thèse de Newcomb, qui veut que les lois des mouvements dans la 
quatrième dimension soient valables pour les mouvements des molé- 
cules, ne serait-elle pas confirmée un jour, peut-être même pour les 
vibrations qui provoquent des phénomènes psychiques? La confir- 
mation de cette hypothèse serait le triomphe le plus éclatant de 
Riemann, qui, dans sa thèse célèbre, écrivait : « Il est donc très légi- 
time de supposer que les rapports métriques de l'espace dans Vinfi- 
niment petit ne sont pas conformes aux hypothèses de la géométrie, 
et c'est ce qu'il faudrait effectivement admettre, du moment 
où l'on obtiendrait par là une explication plus simple des phéno- 
mènes ». 

D"" E. DE Gyon. 



30 IIEVUE PHILOSOPHIQUE 



BIBLKMiiKAPHIE 

i. E. lie Cyon. Ueher die Functionen der lialbcirkelfôrviigen CanUle (Archives 
de pliysioloffie, PIliiger, 1813.) 

2. Les rapports physiolor/iques entre le nerf acoiis/i'jiie et l'appareil oculo- 
miilenr (Comptes rendus tie rAcadémie des sciences, 1876). 

3. Les nrfjanes perip/ieri'jues du sens de l'espace (C. K., 31 déc. 1817). 

4. Recherches expérimentales sur les functions des canaux semi-circulaires et 
sur leur riile ilans la formation dp la notion de l'espace (Bibliothèque de l'École 
des Hautes Études. Section des sciences naturelles. Tome VIII, 1878). Les mé- 
moires 1-4 sont réimprimés dans le Recueil des travaux physioloqiques de l'au- 
teur. Herlin. 1888, Hirschwald. 

b. Rorp'iifp'inçie îind Raumsinn [Archives de jihysiologie de Du Bois-Reymond^ 
1897). 

6. Die Functionen des Ohrlabyrinths [Arch. de P/liiger, vol. 71, 1898). 

7. Ohrlabyrinth Raumsinn v. Orientiruny (Arch. de Pflûger, 1890, vol. 79). 

8. Les sens de l'espace chez les souris dansantes japonaises (Cinquantenaire de 
la société de Biologie, 1899). 

9. Le sens de l'espace (Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1900). 

10. L'orientation chez les pigeons voyageurs (Revue scientifique, 1900). 

11. Le sens de l'espace (Dictionnaire île ph!/si(dogie de Richet, V, 1901). 

12. Berkeley. lVo?-/;s, cdited by Fraser, Oxford, 1871, vol. III, p. 291. 

13. J. Kant. De mundi sensib'ilis atque intelligibiiis forma aique principii,. 
1770. 

14. Krilik der reinen Vernunff. 6" édition, Leipzig, 1818, p. 29. 

15. John Stuart Mill. Système de logique inductive et déductive, ch. V. 

16. F. Klein. Zur erster Vertheilung des Lobalchewsky-Preises, Kasan, 1897. 

17. C. F. Gauss. Werke, vol. VIII, Leipzig, 1900. (Grundlagen der géométrie). 

18. A. Wassilief. Espace et mouvement (Annuaire pitysico-muthématique, .Moscou,. 
1900; en russe). 

19. Helmholtz. Ueber den Vrsprung und die Redeutung der geometrischen 
Axiome (Vortrûge ti. Reden, vol. 11, 1876, Braunschweig). 

20. Lobatchewsky. Xeue Anfangsgriinde der Géométrie, Bd. L 

21. B. Kiemunn. Ueber die Ilypolhesen, welche der Géométrie zu Grundeliegeiv 
(Gesamm. Werke, Leipzig, 1876). 

22. H. Poincaré. L'espace et la ge'omélrie (Revue de Méfaphgsùiue, 189o).' 

23. On the toundations of geomclry [The Monist, oetober. 1898). 

24. Soplius Lie. Théorie der Transfonnationigruppen, vol. III, Leipzig. 

2.Ï. Ueberweg. Die Principien der Géométrie, etc. (Arcli. f. Philologie u. Pcida- 
gogie, vol. 17, 1881; traduction Delbœuf, 36). 

26. V^'assilief. SikoluC hranorrilch Lobatcttevsky (Rede. Leipzig, 1893, Teubner). 

27. i^ir John Ilerschel. Quarterly Review, June, 1841 (Réimprimé dans ses 
Essays). 

28. Riehl. Der p/dlosophische Kriticismus, etc., Leipzig, 1876-1887. 

29. G. Heymans. Die Gesetze u. Elemenle des vissenschaftlichen DenkenSy 
Leiden, 1890. 

30. W- Killiug. Die nicht-eucUdisclien Raumformen. etc.. Leipzig, 1885. 

31. F^uclidc. Eléments de In géométrie, traduit par KoiMiig, Paris, 1762. 

32. StiicUel et Kngel. Die Théorie der Parallellinien, von Euclid bis auf GausSy 
Leipzig, 1805. 

33. E. de Cyon. Die physiologischen Grundlagen, etc. (Arch. de Pflûger, 
vol. 86, 1901). 

3^1. Karl Groos. Die Spiele der Thiere, léna, 1896. 

35. Albert Krausc. Kant u. Ilelmhollz, Lahr, 1878. 

36. Delbiruf. Prolégomènes jiltilosophiques de la géométrie et solutions des 
postulats, Liège, 1860. 



LA MÉTHODE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 



Il est extrêmement logique, dans toutes les recherches scienti- 
fiques, de commencer par étudier les phénomènes élémentaires et 
de les étudier à fond, avant d'entreprendre l'examen des phéno- 
mènes complexes qui sont la synthèse d'un grand nombre de phéno- 
mènes élémentaires simples. On reste stupéfait devant le mouve- 
ment d'un glacier qui moule successivement tous les obstacles 
résistants semés sur son chemin et tout étonnement cesse quand 
on connaît les belles expériences de Tyndall sur la plasticité de la 
glace. La connaissance des propriétés élémentaires de l'eau con 
gelée nous fournit l'interprétation immédiate d'un mouvement syn- 
thétique si extraordinaire qu'on la souvent comparé à une manifes- 
tation vitale. 

En biologie, comme en météorologie, il faut procéder du simple 
au composé. Il y a des êtres vivants très simples, les êtres dits 
unicelhdaires, et d'autres êtres bien plus compliqués, dits plnricel- 
lulaires, qui sont exclusivement formés d'un très grand nombre 
d'éléments, dont chacun ressemble à un être unicellulaire, tant au 
point de vue morphologique qu'au point de vue physiologique. 

Le fonctionnement d'un tel organisme ne peut se concevoir que 
comme une résultante des fonctionnements de ses éléments cellu- 
laires. Il est donc bien certain que, si l'on connaissait comp/èfenient 
les propriétés élémentaires des cellules, on comprendrait le phéno- 
mène d'ensemble, la vie de l'être supérieur. De là Tintérêt énorme 
qui s'attache à l'étude approfondie des manifestations vitales des 
Protozoaires et des Protophytes. 

Mais, pour être infiniment plus simple que la vie d'un homme, 
la vie d'une cellule est déjà quelque chose d'extrêmement com- 
pliqué; elle comprend un grand nombre de phénomènes chimiques, 
accompagnés de manifestations physiques et de modifications mor- 
phologiques. Il faudrait appliquer à l'étude de l'ensemble de la 
cellule la méthode analytique employée pour les organismes pluri- 
cellulaires; il faudrait étudier, séparément, chacun des phénomènes 
élémentaires dont la résultante est la vie cellulaire totale. 

Malheureusement, la chimie actuelle ne sait pas nous renseigner 



32 REVUE rHILOSOl'IIlQUE 

sur la structure moléculaire des substances vivantes. L'étude des 
IransiormatiOMS opérées dans les milieux de culture, sous l'influence 
de la vie des cellules, ne nous donne que de grossiers résultats 
d'ensemble; l'observation microscopique nous montre des phéno- 
mènes morphologiques dont le lien avec les phénomènes chimiques 
concomitants ne peut s'établir directement en aucune manière. Il 
semble donc que l'essence même des phénomènes cellulaires doive 
rester lettre close pour nous, jusqu'à ce que la chimie ait fait assez 
de progrès, et que nous devions nous contenter jusque-là d'une 
connaissance générale des manifestations totales de la vie élémen- 
taire. 

Mais les biologistes peuvent tourner la difficulté au lieu de se 
résigner à attendre sans comprendre. 

S'il est dangereux de tii-er de simples observations histologiques 
sur la cellule l'interprétation directe des phénomènes morpholo- 
giques observés, s'il est mauvais de chercher dans l'observation, 
même la plus minutieuse, de la karyokinèse par exemple, l'expli- 
cation directe de la karyokinèse, je suis convaincu, en revanche, 
qu'il est possible, par l'application rationnelle de la méthode déduc- 
tive, de pénétrer profondément dans les arcanes de la vie cellulaire, 
en se servant, comme point de départ, non pas seulement des don- 
nées histologiques et de l'étude morphologique des modifications 
intracellulaires, mais encore et surtout des résultats de l'observation 
des phénomènes d'ensemble qui se manifestent chez les êtres 
pluricellulaires les plus élevés en organisation. 

Ceci peut paraître en contradiction avec le principe, exposé plus 
haut, que, en biologie, comme partout ailleurs, il faut procéder du 
simple au complexe. Et, en effet, si nous avions des procédés directs 
pour faire l'étude complète de la vie cellulaire, nous devrions 
demander aux résultats de cette étude, et à ces résultats seuls, 
l'interprétation du fait que la barbe pousse à l'homme au moment 
rie la puberté, ou que les animaux cavernicoles finissent par perdre 
leurs yeux et p;\r donner des petits aveugles, ou que les Euphorbes 
infestées par des Urédinées ne fleurissent pas, etc., etc. Tous ces 
faits que nous constatons sans qu'aucun doute puisse s'élever à leur 
sujet, nous ne savons, pas les expli({uer au moyen de propriétés 
connues des cellules vivantes; mais, puisque dans un être complexe 
toute manifestation vitale est une syntJièse d'activités élémentaires, 
ne serait-il pas possible d'établir, entre le fait complexe et les faits 
élémentaires, un lien assez solide pour que, de Tohservalion directe 
du fait complexe se dégageât une connaissance nouvelle et plus 
PROFONDE des faits élémentaires dont le premier est la synthèse'^ 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 33 

Les calculs faits avec des données incomplètes sur les éléments 
du système solaire avaient permis de prévoir approximativement 
les révolutions des planètes. 

L'observation directe des astres permit de constater une différence 
entre la réalité et le résultat du calcul et de la constatation de cette 
différence, le génie de Le Verrier conclut à l'existence d'une planète 
nouvelle dont il donna la détermination. Dans cette histoire admi- 
rable de la découverte de Neptune, c'est le phénomène complexe 
qui a amené la connaissance de l'élément nouveau, parce qu'il exis- 
tait une relation mathématique entre les révolutions célestes et les 
dispositions élémentaires du système solaire. 

Est-il possible, en biologie, d'établir une relation analogue entre 
les phénomènes de la vie cellulaire et les manifestations complexes 
de la vie des êtres supérieurs? Si oui, tous les faits d'observation, 
quels qu'ils soient, pourvu qu'ils soient bien observés, pourront 
être pris comme point de départ de raisonnements déductifs, dont le 
résultat intéressera quelquefois une partie de la biologie très dif- 
férente, très éloignée de celle qui aura été le théâtre même de 
l'observation. L'hérédité d'un caractère acquis par un mollusque 
sous l'influence de l'enroulement en spirale pourra nous amener à 
la connaissance des relations qui, dans une cellule quelconque, 
existent entre le protoplasma et le noyau! 

Une question bien connue des philosophes nous donne un 
exemple de la possibilité de conclure des phénomènes d'ensemble 
aux propriétés élémentaires des cellules. Les expériences les plus 
précises ont amené les biologistes à admettre le déterminisme 
absolu de toutes les manifestations de la vie élémentaire; or, 
l'homme étant uniquement composé de cellules, tout ce qu'il fait 
est la résultante, la synthèse de ses activités élémentaires; ces acti- 
vités élémentaires étant déterminées, l'homme n'est pas libre. 

A ceci, certains psychologues répondent : l'homme est libre; 
l'observation journalière le prouve; le raisonnement des biologistes 
amène donc à conclure que, puisque la synthèse de toutes les acti- 
vités cellulaires n^est pas déterminée, c'est que chaque activité élé- 
mentaire n'est pas déterminée; seulement, comme l'homme se 
compose de plusieurs trillions de cellules, il suffit d'une très petite 
dose d'indétermination dans chaque cellule pour que la synthèse 
humaine soit largement indéterminée. Il suffit pour cela d'une dose 
d'indétermination cellulaire inférieure aux erreurs ordinaires d'expé- 
rience... 

Voilà un raisonnement dans lequel on conclut du phénomène com- 
plexe au phénomène simple. Les biologistes, sur la foi d'expériences 

TOME LU. — 1901. 3 



34 nEVL'E PHILOSOPHIQUE 

assez précises, avaient cru pouvoir conclure au déterminisme cellu- 
laire. Les psychologues, se basant sur l'observation de la liberté 
humaine, leur montrent que leurs expériences sont défectueuses. 
Reste à savoir si l'observation de la liberté humaine dont partent 
les psvchologues est plus inatta(|uable que celle du déterminisme 
des protozoaires dont partent les biologistes; je ne discuterai pas la 
chose pour le moment; je voulais seulement montrer que l'on a 
déjà employé, en biologie, des points de départ consistant en faits 
très complexes, pour arriver, de déductions en déductions, à la con- 
naissance de propriétés élémentaires. Mais, je le répète, si tout fait 
bien observé peut être le point de départ d'un raisonnement 
déductif fécond, du moins doit-il être bien observé et inattaquable. 
La première chose à faire est donc d'établir une relation entre 
les phénomènes cellulaires et les phénomènes d'ensemble qui se 
manifestent chez les êtres supérieurs; cette relation se conçoit 
immédiatement, si l'on remarque que tout être supérieur dérive 
d'un œuf, qui est une simple cellule, par suite de bipartitions succes- 
sives. Le phénomène delà bipartition', si facile à observer dans 
son ensemble chez toutes les espèces unicellulaires, n'est qu'un 
phénomène total, dont l'analyse nous échappe; mais du moment 
que nous le connaissons très bien en tant que phénomène total, et 
qu'il n'existe à aucun degré chez les corps bruts, nous pouvons, 
dans une première approximation, le considérer comme la manifes- 
tation d'un ensemble de caractères qui distinguent les corps vivants 
des corps bruts. Puis, prenant ce fait d'observation comme point de 
départ de déductions qui suivront pas à pas le développement de 
l'être pluricellulaire, nous arriverons peut-être à en tirer les grandes 
lignes de l'histoire des êtres les plus élevés en organisation. Mais 
si, en faisant cette série de déductions, nous devons nous préoccuper 
uniquement de la logique de nos raisonnements, nous ne devons 
pas oublier non plus qu'il y a une hypothèse dans notre point de 
départ, et nous devons être préparés à n'accepter que sous bénéfice 
d'inventaire les résultats ultimes de notre investigation. Nous avons 
en effet étudié la multiplication par bipartition chez des êtres qui 
se composent d'une simple cellule; nous avons constaté la géné- 
ralité des lois qui régissent cette multiplication par bipartition chez 
tous les êtres unicellulaires connus; mais nous avons ensuite rai- 
sonné par analogie et appliqué les lois, tirées de l'observation d'êtres 
unicellulaires, à l'étude de la segmentation d'un œuf. Nous avons 
donc implicitement admis que les bipartitions successives de l'œuf 

1. J'entends de la multiplication par bipartition. 



LE DANTEC. — LA MKTHOUE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 3o 

sont de tout point comparables à celles d'une bactérie ou d'un pro- 
tozoaire; or, si les bipartitions de ïœ\i( ressemblent, par beaucoup 
de points, aux bipartitions d'une bactérie, elles en diffèrent aussi 
par un caractère qui est peut-être essentiel, à savoir, l'adhérence 
qui existe entre les cellules résultant des bipartitions successives, 
adhérence qui est la condition même de la formation d'un être plu- 
ricellulaire. 

En raisonnant sur les blastomères * comme sur des cellules ne 
différant pas essentiellement des êtres unicellulaires, nous nous 
exposons donc à une erreur. Mais, si nous nous sommes trompés, 
nous aurons heureusement le moyen de nous en apercevoir. En 
effet, nos déductions logiques nous conduiront à des conséquences 
positives. Si les blastomères sont réellement comparables à des 
éléments cellulaires isolés, l'être pluricellulaire qui provient de 
l'œuf jouira de telles et telles propriétés. Ces propriétés, prévues 
par déduction, nous pourrons les comparer aux propriétés direc- 
tement observées dans l'étude des êtres supérieurs. Alors, ou bien il 
y aura contradiction, et, si nous sommes sûrs de nos raisonnements, 
nous en conclurons que nos prémisses étaient fausses, que les blas- 
tomères diffèrent essentiellement des organismes unicellulaires, et 
ce sera déjà ce résultat intéressant. Ou bien il y aura concordance 
parfaite, et nous en conclurons, au contraire, que notre point de 
départ était bon. 

Je me suis livré à ce travail il y a plusieurs années déjà dans un 
livre intitulé : Théorie nouvelle de la vie; j'ai supposé que les 
blastomères avaient exactement les propriétés fondamentales recon- 
nues chez les êtres unicellulaires et j'en ai tiré, par des déductions 
fort simples, la conception d'êtres piuricelluloires théoriques régis 
par un certain nombre de lois fondamentales. Or, ces lois fondamen- 
tales se retrouvent toules chez les êtres pluricellulaires vrais de la 
nature; je crois même pouvoir affirmer que quelques-unes d"entre 
elles n'étaient pas connues et que, par conséquent, je n'avais pas 
pu me laisser influencer inconsciemment, au cours de mes déduc- 
tions, par la précision du résultat. Devant celte constatation, le 
doute n'était plus permis; les propriétés élémentaires des blasto- 
mères ne diffèrent pas essentiellement de celles des être unicellu- 
laires. Voilà une première acquisition intéressante, mais elle n'est 
rien auprès*de celles qu'elle prépare. 

Si, en effet, avec un point de départ vrai et des raisonnements 

1. On donne le nom de blastomères aux cellules qui résultent de la segmen- 
tation de l'œuf, tant que le nombre de ces cellules n'est pas devenu trop con- 
sidérable. 



36 «EVUK PHILOSOPHIQUE 

exacts, nous n'avons pu arriver qu'à des résultats conCormes à la 
réalité, nous ne pouvons cependant nous dissimuler que notre point 
de départ, la propriété de J)ipartition, était bien incomplet. Les 
résultats auxquels nous sommes arrivés ne peuvent donc être non 
plus que fort incomplets, c'est-à-dire que, pour être entièrement 
vérifiés dans la nature, ils n'en sont pas moins très vagues et très 
généraux. Mais alors, en les comparant à la réalité, en les rappro- 
chant des faits bien observés sur les animaux supérieurs, nous pou- 
vons , soit pour l'ensemble des êtres vivants, soit dans des cas 
particuliers, pour un animal d'une espèce donnée, remplacer les 
résultats généraux de nos déductions par les résultats plus précis de 
l'observation directe. 

Il n'était donc pas utile, dira-t-on, de nous donner la peine de 
faire d'abord cette laborieuse série de déductions dont nous aban- 
donnons le résultat pour le remplacer par celui d'une observation 
directe, réalisée le plus simplement du monde. C'est ici qu'intervient 
la méthode employée par Le Verrier pour découvrir Neptune. Parti 
d'éléments incomplets, il a obtenu, par le calcul, des résultats 
incomplets et approximatifs; il a remplacé ces résultats par les 
résultats de l'observation directe, puis, avec ces nouveaux résultats 
précis comme point de départ, il a refait, en sens inverse, la série 
de ses calculs et est arrivé ainsi à compléter ses éléments primitfs. 

Faisons de même en biologie. 

Partis de propriétés certaines, mais incomplètes, des élémenls 
cellulaires, nous sommes arrivés à des résultats certains, mais 
approximatifs, au moyen d'une série de déductions qui nous a servi à 
établir un lien entre les propriétés des cellules et les manifestations 
vitales d'êtres pluricellulaires théoriques, voisins des êtres réels. 
Remplaçons maintenant ces manifestations théoriques par les mani- 
festations réelles observées chez les animaux réels, et avec cette 
nouvelle cormaissance des choses, parcourons en sens inverse la 
série de nos déductions; nous arriverons ainsi à compléter nos 
éléments point de départ, c'est-à-dire à nous faire une idée plus 
précise des propriétés des éléments cellulaires'; partis de la seule 
notion de bipartition, nous pourrons arriver, par exemple, à la 



1. .l'ai comparé celle manière de procéder à celle qui a amené Le Verrier à 
découvrir Neptune. Un autre exemple sera peul-ètre plus l'amilier à cerlnins 
lecteurs. Les marins, pour faire le iioint, cominenceni par manjucr sur la carte 
le lieu cil ils se trouveraient si leur estime de navigation était exacte. De ce 
lieu, comme point de départ, ils font des constructions géométriques (par le 
calcul] en tenant compte de données astronomiques observées, et ils arrivent 
ainsi à un point plus exact. 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 37 

connaissance des relations entre le protoplasme et le noyau, ou à la 
compréhension du phénomène de karyokinèse. 

Mais là ne s'arrêtera pas notre investigation ; une fois en posses- 
sion d'une connaissance plus approfondie des propriétés des cellules, 
nous recommencerons nos déductions avec ces nouvelles acqui- 
sitions comme point de départ; nous réaliserons ainsi, pour les êtres 
supérieurs, une approximation plus grande que la première fois, 
et ainsi de suite; nous ferons la navette entre les êtres unicellulaires 
et les êtres supérieurs et, à chaque fois, les premiers nous expli- 
queront davantage les seconds, les seconds nous feront pénétrer 
plus profondément dans la connaissance des premiers. 

Cette méthode de la navette, nous pourrons y recourir un aussi 
grand nombre de fois que nous le voudrons et nous arriverons ainsi, 
non seulement à préciser de plus en plus notre connaissance des 
propriétés élémentaires des cellules et de la substance vivante en 
général, mais encore a concevoir la biologie toute entière comme 
un ensemble parfaitement harmonieux dans lequel les grandes 
notions d'hérédité, d'individualité, de sexualité, ont des domaines 
presque entièrement confondus les uns avec les autres. Nous arri- 
verons enfin, comme dernière conséquence de nos recherches, à 
comprendre et à expliquer cette unité si mystérieuse et si imprévue 
de l'animal supérieur et de l'homme. 



Le but de la biologie est la connaissance de la vie dans ses mani- 
festations variées ; la vie est ce quelque chose qui fait que nous décla- 
rons vivants certains corps à l'exclusion de certains autres appelés 
bruts; nous savons quand nous devons dire qu'un corps est vivant; 
autrement dit, avant de savoir ce que c'est que la vie, nous savons 
la reconnaître partout et toujours; pour arriver à savoir ce que 
c'est, il sera donc naturel de chercher simplement ce qu'il y a de 
commun à tous les êtres que nous appelons vivants. 

Mais si l'appellation commune de corps vivants donnée par nous 
aux hommes, aux chiens, aux poissons, aux crabes, aux vers de 
terre, aux fougères et aux rosiers, nous fait prévoir qu'il doit y avoir 
quelque chose de commun à tous ces corps, nous ne pouvons cepen- 
dant pas nous empêcher de constater qu'il y a surtout des dissem- 
blances entre ces corps. Ces dissemblances sont même telles qu'un 
esprit non prévenu ne penserait jamais qu'elles cachent une pro- 
priété commune; un chien, un ver de terre et un rosier paraissent 
être des choses entièrement différentes. 



38 REVUE PHILOSOPHIQUE 

Pour pouvoir parler sans difficulté de tant d'objets dissemblables, 
à l'étude desquels s'applique la biologie, il est nécessaire de faire, 
dès le début, tiuelques observations générales sur les ressennblances 
que présentent entre eux un certain nombre de ces objets. Ces 
observations serviront à restreindre le nombre des êtres à étudier, 
au moins dans une première approximation; s'il y a, par exemple, 
cent millions de moineaux, il suffira d^étudier un seul de ces 
moineaux, car ce qui est commun aux moineaux, aux chiens et 
aux rosiers, existera certainement dans n'importe lequel des moi- 
neaux. Avant donc d'entrer dans le domaine de la biologie, il faudra 
s'occuper de ce qu'on appelle l'espèce; ce sera une question de pure 
logique, que de déterminer, entre tant d'êtres vivants, tous indivi- 
duellement différents, quels sont ceux qu'il est raisonnable de 
classer sous le même nom, quel est le degré de dissemblance qui 
doit au contraire amener à déclarer que deux êtres sont d'espèces 
différentes. 

Cette première étude de l'espèce nous amènera, toujours dans 
le domaine de la logique pure, à nous poser un certain nombre de 
questions fondamentales, à nous demander en particulier s'il faut 
accorder à la forme des êtres ou à la nature de leur substance 
constitutive une importance prépondérante, s'il n'y a pas une relation 
de cause à effet entre ces deux éléments de la description dun 
être, etc. Il nous sera d'ailleurs impossible de vider la question de 
l'espèce sans nous occuper des différences sexuelles, de sorte 
qu'avant d'entrer dans notre champ d'études proprement dit, nous 
aurons déjà touché à plusieurs parties fondamentales de la biologie. 

1. — L'espèce et la forme. 

La notion d'espèce nous paraît très simple parce qu'elle nous est 
très familière, et cependant il n'y a pas de définition plus contro- 
versée que celle de l'espèce. Les discussions interminables aux- 
quelles ce sujet a donné lieu viennent de ce que, sans y prendre 
garde, on a voulu en même temps définir l'espèce et résoudre toutes 
les questions d'origine et de parenté qui se posent au sujet des 
espèces animales ou végétales. Il y avait cependant une définition 
de l'espèce pour les substances brutes, ou du moins, on savait telle- 
ment bien ce qu'on disait en parlant d'une espèce chimique qu'on 
n'éprouvait même pas le besoin de définir l'espèce. Deux morceaux 
de sucre sont des substances de même espèce parce qu'il y a entre 
eux identité de composition chimique, et cela, quelle que soit la 
quantité de substance de chacun des morceaux. On dit donc de 



LE DANTEC. — JA MÉTHODE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 39 

deux corps bruts qu'ils sont de même espèce quand il y a entre eux 
identité qualitative, quelles que soient d'ailleurs les différences 
quantitatives qui les séparent. 

En cherchant avec soin s'il est possible de donner de l'espèce, en 
biologie, une définition à la fois précise et générale, une définition 
logique surtout, on constate qu'il faut renoncer à modifier quoi que 
ce soit de la définition de l'espèce en chimie'. De même que les 
corps bruts de même espèce, les êtres vivants de même espèce sont 
les êtres entre lesquels il n'existe que des différences quantitatives. 
Et, cela étant établi, ils devient bien évident qu'il fallait définir 
l'espèce avant d'entrer dans le domaine de la biologie. 

Je ne dis pas que l'espèce, définie par l'identité qualitative, cadre 
exactement avec les espèces telles qu'elles sont limitées aujourd"hui 
dans les traités de botanique ou de zoologie. On dit par exemple 
que les tigres, les chats, les panthères, sont des espèces difi'érentes 
du même genre Felis. Gela veut-il dire que l'on peut trouver entre 
les tigres, les chats et les panthères des différences qualitatives? 
C'est une question à étudier, et je dois avouer que, dans l'état actuel 
de la chimie, elle n'est pas facile à résoudre. Peut-être découvrira- 
t-on un jour qu'il y a seulement des différences quantitatives entre 
ces types animaux et, alors, si l'on accepte la définition précédente 
de l'espèce, il faudra déclarer que les tigres, les chats, les panthères 
sont des variétés différentes d'une même espèce Felis. Peut-être 
même découvrira-t-on que tous les Felis ne diflêrent pas qualitati- 
vement des Canit: et réunira-t-on les chats et les chiens dans une 
même espèce encore plus vaste. Peut-être, au contraire, les espèces 
actuelles sont-elles trop vastes; peut-être trouvera-t-on un jour qu'il 
y a des différences qualitatives entre les bassets, les épagneuls et 
les danois et démeml)rera-t-on l'espèce chien actuelle en plusieurs 
espèces plus limitées. 

Dans l'un ou l'autre cas, on n'en devra pas moins conserver la 
définilion logique de l'espèce. En effet, la grande question de la 
biologie est celle de la variation des êtres vivants. Cette question 
se pose de la manière suivante : nous sommes certains que les êtres 
varient, mais varient-ils assez pour sortir des limites de l'espèce'^ Si 
l'on y réfléchit sans parti pris, on voit bien que la question précé- 
dente n'a aucune valeur à moins qu'on ait donné de l'espèce une 
définition logique, à priori, avant de rien savoir des propriétés des 
êtres vivants. Il y aura dans la classification des êtres vivants un 
grand nombre de groupes à limites conventionnelles, les genres, 

1. Voir L'Espèce {Revue de Paris, lo novembre 1900). 



40 revIje philosophique 

ordres, familles, etc., d'une part, les races, variétés, sous-varictés 
d'autre part; mais il y a un groupement logique et précis, celui des 
êtres à identité, qualitative, et c'est ce groupement que l'on doit 
appeler espèce puisque c'est sur la fixité ou la variabilité de l'espèce 
que doit porter toute la grande question du transformisme; cette 
question se pose, d'ailleurs, alors de la manière la plus simple du 
monde : « Les êtres sont-ils susceptibles de variations qualitatives^ » 

La définition (jualitative de l'espèce, très simple à énoncer, suffit 
néanmoins à poser un très grand nombre de questions biologiques 
d'une extrême complexité. Elle nous fait prévoir quel sera le rôle 
fondamental de la chimie en biologie, puisque les différences qu'il 
faudra constater seront des difTérences d'ordre chimique. 

Mais, de plus, pour un esprit non prévenu, quel sujet d'étonne- 
menl que le problème de la recherche de différences chimiques entre 
des corps aussi hétérogènes que les hommes, les chiens, les pois- 
sons et les vers de terre? Déjà, dans un homme, que de parties dif- 
férentes, la main, le pied, l'œil, le cerveau, l'estomac? Et dans 
chacune de ces parties, que d'éléments divers, le muscle, l'os, le 
cartilage, le nerf, etc.? Comment chercher s'il y a identité qualita- 
tive entre cet ensemble si comphqué et un autre ensemble égale- 
ment compliqué? Et que signifie celte question de l'espèce biolo- 
gique, si, dans un animal comme l'homme, les différentes parties, le 
pied, la main, l'œil, etc., sont des objets différents, ne répondant 
même pas à la délinition d'objets de la même espèce? Ce sera préci- 
sément le grand résultat de notre étude méthodique de la biologie, 
que d'établir ru?i(<(i animale, Vunité hianainel Un muscle d'homme 
diffère beaucoup d'un nerf d'homme et ressemble beaucoup à un 
muscle de chien et cependant le muscle d'homme est de l'espèce 
homme comme le nerf d'homme et est d'une espèce différente du 
muscle de chien. Nous comprendrons cet apparent paradoxe à la lin 
de notre étude et ce sera précisément la conquête la plus importante 
à laquelle nous conduira notre méthode de la navette. Mais nous 
pouvons déjà nous rendre compte, par un exemple vulgaire, de 
celte unité animale si étrange.' Nous aurons peut-être quelque 
peine à distinguer au microscope des muscles de cochon, des nerfs 
de cochon, du foie de cochon, d'avec des muscles de bœuf, des 
nerfs de bœuf, du foie de bœuf; mais, si nous les mangeons, nous 
reconnaîtrons dans nos aliments, non seulement que ce sont des 
muscles, des nerfs ou du foie, mais encore que ce sont des parties 
d'un cochon ou d'un bœuf. L'analyse chimique que nous faisons 
avec notre sens de goût est plus délicate que l'analyse optique réa- 
lisée avec le microscope. 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DÉOUCTIVE KN BIOLOGIE 41 

Et celte simple remarque nous met immédiatement en garde 
contre une tendance générale et instinctive à considérer les diffé- 
rences morphologiques comme plus importantes, parce que notre 
sens de la vue est le plus perfectionné de tous. 

Nous voyons, en effet, que les ressemblances morphologiques 
étonnantes qui existent entre les muscles de bœuf et le muscle de 
cochon n'empêchent pas de les classer dans des espèces différentes, 
et qu'au contraire, les différences morphologiques énormes qui 
séparent le muscle de bœuf, du foie de bœuf, n'empêchent pas de 
les classer dans la même espèce ! 

La considération du goût de la chair des animaux, outre qu'elle 
nous enseigne qu'il y a quelque chose de commun dans les organes 
les plus divers d'un bœuf ou d'un cochon, nous apprend encore 
qu'il y a un certain rapport entre la composition chimique et la 
torme spécifique. Nous savons, en effet, certainement, lorsque nous 
connaissons la forme d'un animal, forme cocbon ou forme bœuf, 
quel sera le goût des tissus du dit animal si nous avons déjà goûté 
la chair d'un de ses congénères. Autrement dit, à la classification 
purement morphologique que nous suggère la considération des 
formes, une autre classification est parallèle, et celle-là, purement 
chimique, celle des substances caractéristiques du goût spécifique 
des animaux. Et ce parallélisme est absolu, c'est-à-dire que tout 
animal qui a la forme cochon est composé de substance cochon, et 
que, réciproquement, la substance cochon ne peut être empruntée 
qu'à un animal ayant la forme cochon. 

Si nous remarquons ensuite que tout animal se construit par lui- 
même et provient d'un œuf qui faisait partie d'un autre animal de 
même espèce, nous sommes conduits à penser (jue la composition 
chimique de l'œuf, déterminant la composition chimique du corps 
qui en dérive, détermine en même temps sa forme; de sorte 
qu'avant même d'être entrés dans le domaine de la biologie analy- 
tique, nous pensons à une explication purement chimique de l'héré- 
dité. Nous considérons la composition chimique comme un facteur 
niorphog'ene essentiel. 

Mais nous devons aussi remarquer que, dans certains cas au 
moins, la production d'un squelette résistant fixe la forme de l'animal 
au point de la rendre indépendante, dans une certaine mesure, de 
la composition chimique, c'est-à-dire que si, cas absolument hypo- 
thétique, la composition chimique d'un être adulte changeait sous 
l'influence de certaines conditions, les grandes lignes de sa forme 
ne changeraient pas, à cause du squelette résistant qui lui sert de 
charpente. Cependant, malgré le squelette, les détails pourraient 



42 REVUE PIIILOSOPIIIQL'E 

être modifiés comme on en voit des exemples frappants dans les cas 
de parasitisme. 

On appelle parasilcs des êtres qui vivent aux dépens de la 
substance d'un être dilTérent. Les parasites peuvent pénétrer plus 
ou moins profondément le corps de l'être qu'ils infestent; tantôt ils 
sont superficiels, tantôt ils sont au contraire absolument noyés dans 
les tissus de l'hôte. Indépendamment des troubles plus ou moins 
graves que les parasites peuvent apporter dans la physiologie de 
l'hôte par leur alimentation et leurs déjections, ils ont encore quel- 
quefois un rôle morphogène considérable. Et cela se conçoit immé- 
diatement, rien qu'à la lumière de l'analyse grossière de tout à 
l'heure, car si la composition chimique d'un corps détermine la 
forme de ce corps, il est tout naturel de penser que si cette composi- 
tion chimique est modifiée par la présence d'un parasite, la forme 
pourra également être modifiée. Les parasites nous apparaissent 
donc comme un facteur morphogène important et il faudra en tenir 
compte dès le début de la biologie. Tout le monde connaît les galles 
déterminées dans les arbres par la piqûre d'un Insecte qui y dépose 
ses œufs. Le développement parasitaire des larves provenant de 
ces œufs amène l'apparition d'excroissances tout à fait singulières, 
et manifeste ainsi une action morphogène fort remarquable. Cette 
déformation peut s'étendre à toute la structure de l'hôte infesté par 
le parasite et se manifester en particulier en un point assez éloigné 
de l'endroit où est localisé le parasite. C'est ainsi que, par exemple, 
les hommes atteints de tuberculose pulmonaire voient souvent se 
grossir singulièrement les extrémités de leurs doigts (doigt hippo- 
cratique) sous l'influence lointaine du bacille de Koch localisé dans 
les poumons. 

Mais si les parasites ont une action morphogène très remarquable, 
il est bien naturel, lorsque l'on constate une variation inexpliquée 
de la forme d'un être, que l'on cherche à expliquer cette variation 
par l'action d'un parasite. C'est ce qu'on a fait, par exemple, pour le 
cancer, pour le goitre, etc. Jusqu'à présent, malgré un grand 
nombre de publications retentissantes et prématurées, on doit bien 
avouer que le parasite spécifique de ces déformations n'a pas été 
trouvé. Mais cela tient peut-être à ce qu'on a cherché ce parasite 
dans les microbes (bactéries ou coccidies) alors qu'il est peut-être, 
tout simplement, de la même espèce que V animal infesté; le parasite 
du cancer est peut-être un élément des tissus de l'homme qui, ayant 
subi une certaine modification, joue, au sein des tissus ses frères, le 
même rôle qu'un élément d'origine étrangère. 

Quelque bizarre que puisse paraître cette hypothèse de Vauto- 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 43 

parasitisme dans le cancer, elle n'est pas plus bizarre que ce que 
nous constatons en réalité dans le cas des organes génitaux. Sans 
anticiper sur l'étude que nous devons faire ultérieurement de l'ori- 
gine et de la nature de ces éléments, nous pouvons, nous plaçant 
uniquement au point de vue morphologique et spécifique, remar- 
quer les curieuses choses suivantes : D'abord, dans la plupart des 
espèces, dans toutes les espèces supérieures au moins, nous trou- 
vons deux formes spécifiques nettement distinctes en général, la 
forme mâle et la forme femelle '. L'homme diffère de la femme, le 
coq de la poule, etc., et cependant l'homme et la femme, le coq et la 
poule sont de même espèce. Ces différences entre le mâle et la 
femelle sont concomitantes de différences dans leurs éléments dits 
génitaux ou sexuels. Donc, si l'on pouvait considérer comme des 
parasites morphogènes ces éléments génitaux différents, on serait 
immédiatement renseigné sur la cause de ce dimorphisme spéci- 
fique si remarquable. Or, précisément, les expériences de castration, 
d'ablation des glandes génitales, faites sur des sujets assez jeunes, 
ont prouvé : d'une part que ces glandes pouvaient être considérées 
comme de véritables parasites, puisque leur ablation n'empêchait 
pas l'animal de vivre et de vivre longtemps ; d'autre part que c'était 
bien l'action des parasites génitaux qui déterminait le dimorphisme 
sexuel, puisque, ces parasites étant éliminés expérimentalement, à 
un âge assez tendre, on voyait disparaître les caractères sexuels 
secondaires qui distinguent le mâle de la femelle. 

Il faudra étudier plus tard la nature de ces parasites génitaux; la 
question de la sexualité est une des plus délicates de la biologie 
générale; mais la simple constatation du rôle morphogène des élé- 
ments sexuels et la connaissance des expériences qui prouvent qu'on 
peut les considérer comme des parasites, prouvent combien doit 
tenir de place, dans toute la biologie, l'étude de l'infection parasi- 
taire que l'on relègue quelquefois au second plan. 

En résumé, de ces quelques considérations générales qui s'impo- 
saient à nous avant que nous pussions aborder avec fruit l'étude 
méthodique de la biologie, nous devons retenir certaines acquisi- 
tions importantes : 

1" L'espèce, en biologie comme en chimie, doit être définie : l'en- 
semble des êtres qui ne présentent que des ditïërences quantitatives; 
c'est l'identité qualitative seule qui peut limiter un groupe non con- 
ventionnel. 



1. Il y a même, dans beaucoup d'espèces, plus de deux formes spécifiques; 
nous aurons à étudier en détail cette question à propos de la sexualité. 



44 REVUE PHILOSOPHIQUE 

2° Si l'on définissait les êtres par une description minutieuse de 
leur structure morphologique, la définition serait parallèle à celle 
que l'on obtiendrait en taisant une description complète de leur 
composition chimique (et même, probablement, de la composition 
chimique d'une partie quelconque de leur corps'). Autrement dit, 
puisque l'être se développe lui-même à partir d'un œuf emprunté a. 
un être de même espèce, la composition chimique des êtres est le 
facteur morphogène par excellence, et ceci fait prévoir une théorie 
chimique de l'hérédité. 

3" L'animal une fois constitué, le squelette, s'il est suffisamment 
résistant, peut intervenir de manière à empêcher la forme générale 
de varier avec la composition chimique; il fixe la forme dans de 
certaines limites et c'est un point essentiel qu'il ne faut jamais 
oublier dans tous les raisonnements morphogéniques. 

4" Si la forme spécifique est dominée par la composition chimique, 
il est naturel que l'adjonction au corps d'un être de composition 
chimique différente modifie plus ou moins la forme de ce corps. 
C'est la constatation du rôle morphogène des parasites; ce rôle 
morphogène peut être très considérable comme le prouvent les 
galles végétales. 

5° Les plus intéressants des parasites, au point de vue de la mor- 
phologie générale, sont les éléments génitaux des êtres vivants; ces 
parasites ont ceci de particulier qu'ils sont de l'espèce même de 
l'être qu'ils infestent : c'est donc un cas d' autoparasitisme dont 
nous aurons à étudier les conditions, et il est possible que cette 
étude nous renseigne sur la nature d'autres déformations remar- 
quables du corps humain, comme le cancer et le goitre. 

Ces acquisitions faites, et nous verrons qu'elles étaient nécessaires, 
je vais exposer brièvement l'enchaînement logique des raisonne- 
ments déductifs qui permettent de concevoir l'harmonie des phéno- 
mènes biologiques. 

IL — Biologie générale de l'être. 

Appliquons immédiatement la méthode de la navette. Nous com- 
mençons naturellement par chercher le point de départ. Il y a des 
êtres pluricellulaires et des êtres unicellulaires; les seconds sont 
formés d'un assemblage de parties dont chacune ressemble à l'un 
des premiers. Étudions donc d'abord les premiers. 

1. Celle question est la plus importante de toute la biologie; nous ne la con- 
sidérons pas comme résolue par les quelques considérations exposées précé- 
demment, mais seulement comme posée. Elle se résoudra lumineusement par 
la méthode de la navette. 



LE DANTEC. — LA MIÏTHOUE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIK 4a 

Le problème consiste dans la recherche de tout ce qu'il y a de 
commun aux êtres unicellulaires ou monoplastidaires, ce quelque 
chose de commun devant être précisément la vie des êtres unicel- 
lulaires. J'ai fait, en détail, cette étude dans la Théorie nouvelle de la 
vie. Je me contente d'en signaler ici les étapes principales. 

De la structure microscopique des êtres unicellulaires il est impos- 
sible, au moins de prime abord, de tirer un caractère général. 
D'ailleurs cette structure, en ce qu'elle a d'optiquement constatable, 
ne semble pas modifiée quand on tue ces êtres unicellulaires au 
moyen de réactifs fixateurs convenables. 

Le mouvement n'est pas général ; il y a des espèces unicellulaires 
immobiles; mais, même chez les espèces où il existe, il n est pas 
spontané, ilrésuMe de réactions chimiques entre lasubstance de l'être 
et celles du milieu; il est facile, expérimentalement, de modifier ces 
réactions chimiques en supprimant ou ajoutant un facteur (subs- 
tance chimique ou agent physique déterminant des activités chi- 
miques) et les mouvements sont modifiés parallèlement. 

Les phénomènes d'addition (ingestion de substances étrangères) 
ne sont pas généraux et s'expliquent par des actions physiques et 
chimiques (tension superficielle en particulier). 

Une étude approfondie des êtres unicellulaires ou monoplastidaires 
montre que le seul phénomène vraiment commun à tous ces êtres 
vivants et vraiment caractéristique de ces êtres vivants, puisqu'il 
manque, non seulement aux corps bruts, mais même aux cadavres 
d'êtres unicellulaires, c'est la mnltiplication. 

La multiplication est un phénomène d'ensemble qui consiste en 
ceci : un plastide étant placé dans un milieu convenable, où ses 
substances coyistitutivcs sont Vohjet de réactions chimiques, ce plas- 
tide est remplacé au bout de quelque temps par plusieurs plastides 
identiques à lui-même comme constitution et comme propriétés. Il 
y a dans ces phénomènes d'ensemble plusieurs particularités 
séparées; d'abord, phénomène chimique pur, il y a assimilation, 
c'est-à-dire augmentation de la quantité des substances chimiques 
du plastide par l'etïet d'une certaine réaction chimique; ensuite, 
jihénomène morphologique qui est sous la dépendance du premier, 
cette quantité nouvelle de substances chimiques, au lieu d'affecter 
une distribution quelconque, se répartit en plusieurs masses dis- 
tinctes exactement composées comme le plastide initial. 

Ces deux phénomènes sont inséparables, et l'on ne peut les étudier 
séparément que par un artifice qui consiste à négliger, de parti pris, 
les manifestations morphologiques en étudiant les manifestations 
purement chimiques, l'augmentation quantitative de toutes les 



46 KEVUE PHILOSOPHIQUE 

substances d'un plastide donné, sous l'influence de réactions 
données. 

Mais je fais immédiatement remarquer que ce qu'il y a de vrai- 
ment caractéristique des plastides par rapport aux corps bruts, c'est 
le phénomène chimique et non le phénomène morphologique; la 
cristallisation nous montre, en eiret, des corps bruts prenant une 
forme tout à fait déterminée dans des conditions données et quel- 
quefois au moment même de leur formation: jamais la chimie des 
corps non vivants ne nous montre une substance s accroissant sans 
changer de composition, par une réaction chimique à laquelle elle 
participe; V assimilation ne se manifeste que chez les plastides. 

J'insiste sur cette question pour donner plus de précision à une 
définition primordiale qui n'a pas été bien comprise, celle de la vie 
élémentaire. 

J'appelle vie élémentaire la propriété chimique commune à tous 
les plastides; cette propriété consiste en ce que, pour chaque espèce 
de plastide, il existe un ou plusieurs milieux chimiquement définis 
et tels que, dans ces milieux, les substances du plastide réagissent 
chimiquement en s'assimilant les éléments des miheux. On dit alors 
que, dans ces milieux, le plastide est à l'état de vie élémentaire 
manifestée. Ainsi donc, la vie élémentaire est une propriété chi- 
mique, la vie élémentaire manifestée est une réaction chimique. 
Il y a bien des phénomènes morphologiques qui accompagnent ces 
manifestations chimiques et qui en sont même quelquefois une condi- 
tion indispensable, mais ces phénomènes morphologiques sont par- 
ticuliers à chaque espèce au lieu d'être communs à tous. 

Au début de mes études biologiques, j'avais surtout le désir de 
m'élever contre la confusion regrettable que l'on commet en appe- 
lant du même nom les phénomènes simples et les phénomènes 
complexes. J'ai donc dit, dans une première approximation, que les 
êtres unicellulaires possédaient seulement la vie élémentaire tandis 
que les êtres pluricellulaires étaient doués de cie; aucune confusion 
n'aurait dû résulter de cela puisque je spécifiais, chaque fois, que la 
vie élémentaire est une propriété exclusivement chimique. Je con- 
sidérais comme faisant partie des conditions de la vie élémentaire 
manifestée tout ce qui, chez un être unicellulaire, était concomitant 
à l'assimilation. Tels sont, par exemple, chez Vamibe, l'ingestion de 
substances étrangères, l'osmose périphérique, les échanges entre le 
protoplasma et le noyau, en un mot, tous les phénomènes physi- 
ques ou morphologiques. On a trouvé que ces phénomènes, n'étant 
pas essentiellement différents des phénomènes analogues chez les 
êtres supérieurs (ingestion, absorption, circulation), il était illégi- 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE UliUUCTIVE EN BIOLOGIE 47 

time de ne pas les considérer comme constituant des phénomènes 
de vie proprement dite. Il y a là une question de précision dans le 
langnge, et je compte y revenir un peu plus tard, quand la méthode 
de la navette nous aura instruit sur la nature même des phénomènes 
qui accompagnent la vie élémentaire manifestée. Qu'il me suffise, 
pour le moment, de -spécifier que la vie élémentaire est une pro- 
priété purement chimique; on pourrait dire que l'étude de la vie 
élémentaire constitue la biologie amorphe. 

Pour être capables de réagir en assimilant dans certaines condi- 
tions, les êtres uniceliulaires n'en sont pas moins susceptibles, dans 
des conditions dilîérentes, de réagir comme les corps ordinaires de 
la chimie, en se détruisant en tant que composés chimiques définis. 
Il y a même beaucoup plus de cas dans lesquels ce dernier mode de 
réaction se produit, l'assimilation pouvant être considérée comme 
une réaction exceptionnelle. J'ai donné le nom de condition n° 1 à 
tout ensemble de circonstances dans lesquelles un plastide donné 
assimile; j'ai appelé condition n° 2 tous les autres cas d'activité chi- 
mique, cas beaucoup plus nombreux et dans lesquels il y a destruc- 
tion de substances plastiques. 

Enfin, j'ai appelé condition n" 3 le repos chimique absolu des 
plastides; ce repos chimique est-il jamais réalisé d'une manière 
complète, c'est bien difficile à affirmer; le plus souvent le prétendu 
repos chimique est un cas de destruction très lente. 

La condition n" 1 est, sans contredit, la plus intéressante de toutes 
puisqu'elle donne la manifestation vraiment vitale; la condition n° 2 
réalise la mort élémentaire ou destruction des plastides. Mais, si elle 
ne se prolonge pas assez longtemps, cette condition no 2, réalisant 
la destruction partielle de l'être unicellulaire, produit seulement une 
variation dans les propriétés de cet être. 

Nous ne savons encore rien de la structure chimique des cel- 
lules; nous ne savons pas comment se manifestera, dans un être uni- 
cellulaire, cette destruction partielle entraînant la variation; mais, 
comme chaque cellule nous parait un ensemble complexe et non une 
masse homogène, nous devons penser que cette destruction partielle 
n'atteindra pas, suivant les cas, toutes les parties de la cellule avec 
la même intensité et déterminera, par conséquent, une variation dans 
la quantité relative de ces parties. La condition n" 2 produira donc, 
quand elle n'ira pas jusqu'à la mort élémentaire, une variation 
quantitative de la cellule. Or, notre définition de l'espèce nous a 
amenés à concevoir comme différant quantitativement les diverses 
cellules d'une même espèce. Tout en restant dans le vague, nous 
pouvons toujours supposer que nous avons défini chaque cellule 



48 REVUE PHILOSOPHIQUE 

d'une espèce par des coefficients quantitatifs en nombre suffisant. 
Chaque cellule de l'espèce aura donc un signalement complet, donné 
par ses coefficients quantitatifs, et toutes les propriétés personnelles 
de cette cellule seront représentées par cette liste de coefficients. 
Nous devons donc penser que la destruction partielle d'une cellule 
par la condition n" 2 modifiera une partie au moins de ses coefficients 
quantitatifs, et cela nous permet un langage suffisamment précis, 
sans que nous sachions, dans l'état actuel de nos connaissances, sur 
quelles parties de la cellule portent ces mesures quantitatives qui 
permettent de définir une cellule et de la différencier d'avec toutes 
les autres. Nous ne savons pas si ce qui est important, à tel ou tel 
point de vue, dans une cellule, c'est le rapport quantitatif de ce que 
nous appelons les éléments figurés (cytoplasma, noyau, etc.), ou au 
contraire le rapport quantitatif d'éléments non figurés entrant dans la 
constitution du cytoplasma, du noyau, etc. La méthode de la navette 
nous apprendra tout cela en temps opportun. Mais sans rien pré- 
ciser de ce que représentent nos coefficients quantitatifs cette notion 
de leur variation à la condition n'^ 2 est néanmoins déjà très utile. 
J'ai montré tout le parti que l'on peut en tirer, en étudiant les 
variations de virulence de la bactéridie charbonneuse '; une notion 
très importante qui se dégage de cette étude est que les variations 
quantitatives résultant de la condition n° 2 sont héréditaires, c'est- 
à-dire que si une destruction partielle, à la condition n° 2, détermine 
une variation quantitative d'une cellule, cette cellule, transportée 
ensuite à la condition n° 1, se multiplie avec ses nouveaux carca- 
tères quantitatifs, iusqn' h ce qu'une nouvelle condition n° 2 inter- 
vienne. C'est ainsi que M. Pasteur, ayant obtenu les vaccins char- 
bonneux par une variation quantitative dans certaines conditions, a 
pu conserver indéfiniment cette variété de bacilles dans des cultures 
convenables. 

Pour la bactéridie charbonneuse, dans laquelle l'obset^vation 
microscopique ne décèle aucune hétérogénéité remarquable, la 
question ne se pose pas de savoir si la variation quantitative corres- 
pondant à l'atténuation de virulence s'exerce entre les coefficients 
des éléments figurés ou entre les coefficients de substances chimi- 
ques non figurées. Mais pour les protozoaires, les amibes et les infu- 
soires, par exemple, on peut se poser une question analogue. Non 
pas qu'il y ait chez ces êtres une propriété chimique comparable à 
la virulence, mais nous pouvons nous demander si une variation 



1. La bactéridie charbonneuse, assimilation, variation, sélection {Encycl. des 
aide-mémoire Léauté). 



LE DANTEC. — LA MÉTHODK UÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 49 

expérimentale dans la structure morphologique d'un protozoaire 
crée une variété nouvelle ayant un certain intérêt. C'est ce qu'étu- 
dient, quoique non instituées dans ce but, les expériences de méro- 
tomic. Si, d'un coup de lancette, on détache d'un protozoaire un 
morceau de cytoplasma, par exemple, il reste une cellule ayant des 
proportions nouvelles de cytoplasma et de noyau, en ce sens qu'il y 
a moins de cytoplasma par rapport à la substance nucléaire. Cette 
nouvelle cellule est-elle le point de départ d'une variété nouvelle? 
ou doit-on, au contraire, la considérer comme une sorte de bouture 
ayant la propriété de reproduire identiquement l'être d'où elle pro- 
vient par mutilation? Nous ne connaissons pas, malheureusement, 
de réactif aussi sensible que la virulence pour les protozoaires, et 
c'est encore la méthode de la navette qui répondra à cette question ; 
cependant, les expériences de mérotomie ont une conclusion immé- 
diate de haute importance. Je me contente de signaler cette con- 
clusion, que j'ai démontrée ailleurs * en détail. Il y a un rapport déter- 
miné entre la composition chimique des plastides et la forme d'équi- 
libre de leur vie élémentaire manifestée. 

Voilà déjà un certain nombre d'acquisitions importantes; je vais 
les récapituler, car elles vont être le point de départ de notre pre- 
mière série de déductions vers les êtres supérieurs pluricellulaires. 

i" La seule propriété qui, dans une première approximation, nous 
permette de caractériser les êtres unicellulaires vivants, par rapport 
aux corps bruts, est la propriété de multiplication à la condition n"!. 
Dans cette propriété de multiplication, il y a à distinguer d'abord 
une propriété d'ordre chimique, la vie élémentaire, qui se manifeste 
par r assimilation à la condition n° 1, et une manifestation morpho- 
logique concomitante, savoir, la division en plastides identiques au 
premier. 

1" Dans toute condition d'activité chimique autre que la condition 
n'' 1, les plastides se comportent comme des corps bruts et leurs 
substances se détruisent en tant que composés chimiques définis. 
Si cette destruction à la condition n" 2 se prolonge assez longtemps, 
elle conduit à la mort élémentaire du plastide ; si, au contraire, elle 
s'arrête à temps, elle détermine seulement une variation quantita- 
tive a^ne nous pouvons représenter par des changements de coeffi- 
cients numériques, quoique nous ne sachions pas encore à quel élé- 
ment constitutif de la cellule se rapportent ces coefficients. 

Cette variation quantitative est héréditaire, c'est-à-dire que le 
nouveau plastide ainsi obtenu se multipliera à la condition n° 1 en 

1. Théorie nouvelle de la vie, chap. xii. 

TOME LU. — 1901. 4 



50 HEVUE PHILOSOPHIQUE 

conservant ses nouvelles caractéristiques, autrement dit, qu'il don- 
nera naissance à de nombreux plastides ayant tous ses nouveaux 
coefficients quantitatifs, et ceci, jusqu'à ce qu'intervienne une nou- 
velle variation, c'est-à-dire une nouvelle condition n° 2. 

On conçoit ainsi qu'une série alternative de conditions n" 1 et de 
conditions n° 2 (et, dans la nature, il arrive souvent que ces deux 
conditions se superposent), donnera une multiplication de plastides 
avec des variations quantitatives aussi nombreuses qu'on voudra le 
supposer. 

3'^ Enfin, la chimie d'une espèce unicellulaire domine sa morpho- 
logie, à la condition de vie élémentaire manifestée. 

Voilà ce qui doit nous servir de point de départ dans l'étude des 
êtres supérieurs. 

L'être supérieur pluricellulaire procède d'un œuf, c'est-à-dire d'un 
corps, qui, au point de vue morphologique et à bien d'autres égards 
encore, ressemble à un être unicellulaire. Cet œuf jouit en particu- 
lier de la propriété de multiplication à la condition n" 1, mais bien 
des phénomènes accessoires empêchent cette multiplication de se 
manifester comme chez les monoplastides isolés. D'abord, on ne 
constate pas toujours au début, on constate même fort rarement, 
une augmentation de volume de l'œuf, parce que, à côté de ses subs- 
tances plastiques ou vivantes, l'œuf contient des substances alimen- 
taires mortes, appelés réserves, et aux dépens desquelles se produit 
l'assimilation dans les substances vivantes ; de sorte que le résultat 
de cette assimilation peut très bien ne pas se manifester par un 
accroissement de volume total de l'œuf. Il y a donc déjà une part 
d'hypothèse dans le fait que nous considérons l'œuf comme se com- 
portant, au point de vue chimique, de la même manière qu'un 
monoplastide isolé; nous n'avons aucun moyen direct de le vérifier. 

Et nous voyons déjà combien il est indispensable, dans toute la 
biologie, de bien distinguer ce qui, dans une cellule, est substance 
vivante ou plastique de ce qui, dans la même cellule, est substance 
alimentaire ou squelettique. Tout ce que nous avons dit des mono- 
plastides isolés est vrai de leurs substances plastiques ou vivantes; 
elles seules sont actives dans tous les phénomènes que nous avons 
étudiés. 

Deuxième complication; les cellules successives qui résultent de 
la multiplication de l'œuf, au lieu de se dissocier comme chez les 
monoplastides, restent agglomérées par un ciment spécial et for- 
ment ainsi des masses plus ou moins compactes. De cette particu- 
larité il résulte d'abord qu'il nous est impossible de vérifier que ces 
diverses cellules ont toutes les mêmes propriétés; de plus, des cel- 



LE DANTEC- — L\ MKTIIOnK DKUUCTIVIi KX lUOLOGIE 51 

Iules agglomérées d'une manière étroite ne peuvent pas prendre la 
forme qu'auraient des cellules libres, de sorte que le phénomène 
morphologique qui accompagnait l'assimilation chez les êtres uni- 
cellulaires isolés, savoir la formation de cellules toutes de même 
apparence que la première, ne se manifeste pas dans la segmenta- 
tion de l'œuf. Enfin, par suite de leurs situations diverses par rapport 
au milieu, cellules plus profondes ou cellules plus superficielles, la 
condition n-^ 1 peut ne pas être toujours réalisée pour les divers élé- 
ments de lassociation ; il y a alternatives d'assimilation et de des- 
truction, et ces alternatives ne sont pas les mêmes pour toutes les 
cellules, de sorte que les variations quantitatives qui en résultent 
peuvent être spéciales h chaque plastide. De là'-une hétérogénéité 
extrême que peut encore accroître l'occurrence de divisions inégales 
chez certaines cellules placées d'une manière non symétrique dans 
l'association '. 

En résumé, devant la complexité extrême des phénomènes du 
développement de Tœuf, notre analyse menace de rester tout à fait 
incomplète. Nous y suppléons par une hypothèse que les déductions 
vérifieront, savoir que, malgré toutes les f complications qui résul- 
tent de la formation d'une agglomération polyplastidaire, tous les 
phénomènes qui se passent dans les cellules sont (sauf la particu- 
larité même de l'agglutination de ces cellules entre elles) de même 
ordre que ceux dont nous avons pu faire l'analyse complète chez les 
êtres uni-cellulaires libres. 

Et l'on peut se dire que cette hypothèse est bien hasardée lorsque 
l'on constate, chez un homme par exemple, les différences extrêmes 
qui séparent les éléments des divers tissus; un élément musculaire 
paraît aussi différent d'un élément nerveux qu'une amibe Test 
d'une vorlicelle. Et, néanmoins, cette hypothèse que je fais ici expli- 
citement, parce que j'espère arriver, au cours des déductions ulté- 
rieures, à montrer son bien fondé, on la fait implicitement sans s'en 
douter en disant que l'homme est composé de cellules et que le pro- 
tozoaire est une cellule, car on a l'habitude de raisonner, en bio- 
logie, sur les choses qui portent le même nom comme si ces choses 
étaient comparables. 

Partons donc de l'œuf comme d'une cellule qui jouit de toutes les 
propriétés communes aux êtres unicellulaires, et en outre, de celle de 
donner lieu à une agglomération d'éléments agglutinés. J'ai suivi, 
dans la Théorie nouvelle de la vie, les phénomènes les plus généraux 
du développement qui a l'œuf comme point de départ. Ce dévelop- 

1. Tlu'dvie nouvelle de la vie, cliap. xviii. 



S2 IlEVUE PHILOSOPHIQUE 

pement conduit à une accumulation de cellules appelées cléments 
hhtoloiiiques et constituant un être supérieur doué de vie, dans 
lequelles éléments histologiques passent par des alternatives de repos 
fonctionnel (condition n" 2) et de fonctionnement condition n" i). 
Le résultat d'ensemble de ces alternatives de fonctionnement et de 
repos cellulaires est précisément ce qu'on appelle la vie de l'être 
supérieur considéré. Or, les éléments en question baignent dans un 
milieu très limité, le milieu intérieur de l'être. C'est dans ce milieu 
qu'ils puisent leurs aliments et déversent leurs excréments. Pour 
donc que les éléments histologiques ne soient pas tous condamnés à 
la mort élémentaire, il faut que le milieu intérieur soit constam- 
ment renouvelé, — débarrassé des substances excrémentitielles et 
fourni de substances alimentaires, — et, en cherchant bien, on 
constate dans une première approximation que ce renouvellement 
du milieu intérieur est précisément la seule chose commune à ton» 
les êtres pluricellulaires doués de vie; c'est donc, par définition, la 
vie elle-même. Mais ce renouvellement du milieu intérieur résulte 
d'une disposition spéciale des éléments histologiques, disposition 
spéciale qui seule permet le renouvellement et le détermine fatale- 
ment, dans un milieu convenable; c'est ce qu'on appelle la coordi- 
nation; et l'on peut donner de la vie deux définitions différentes, 
suivant que l'on considère la vie 'propriété ou la vie pJiénoméne. La 
vie propriété c'est la coordination; la vie phénomène, c'est le renou- 
vellement du milieu intérieur résultant de l'activité des éléments 
coordonnés. 

Ce (ju'il y a de plus remarquable, ce (jui fait que la vie phénomène 
continue assez longtemps, c'est que précisément, en vertu de la loi 
d'assiinilation fonctionnelle ', la vie phénomène entrelient la vie 
propriété, consolide la coordination au lieu de la détruire; les 
organes se développent par le fonctionnement. 

La loi d'assimilation fonctionnelle est la plus importante acquisi- 
tion de notre méthode déductive dans cette première approximation. 
Elle se vérifie dans tous les exemples de la physiologie et cela 
donne une première preuve indirecte de la solidité de nos pré- 
misses, puisque ces prémisses nous ont conduits rapidement à la 
découverte d'une loi ignorée, tellement ignorée même que la loi 
opposée de la destruction fonctionnelle est encore enseignée partout. 

Une série de considérations très simples conduit de même à la 
découverte de lois bien connues : l'existence d'un état adulte, le 
balancement organique, la corrélation, la fatalité de la vieillesse des 

1. Théorie nouve'le d; le clc, cliap. xxi. 



LE DANTEC. — L.V MÉTIlOnE DÉDL'CTIVE EN BIOLOGIE 53 

êtres supérieurs, et donne, en même temps, de ces lois, une inter- 
prétation fort élémentaire. 

La notion de la vie conduit naturellement à celle de la mort qui, 
suivant les définitions admises en tout temps, est la cessation ou la 
fin de la vie. La mort est donc, suivant la définition de la vie que 
l'on aura adoptée fvie propriété ou vie piiénomène), la destruction de 
la coordination ou la cessation du renouvellement du milieu inté- 
rieur, et il est évident que ces deux définitions sont équivalentes, 
car la destruction de la coordination entraine naturellement l'arrêt 
du renouvellement dont la coordination est la condition indispen- 
sable; de même, l'arrêt du renouvellement entraîne la destruction 
de la coordination, puisque la coordination n'est réalisée que grâce 
à la vie élémentaire des éléments histologiques et que cette vie élé- 
mentaire disparaît quand le renouvellement reste longtemps sus- 
pendu. 

Je souligne longtemps, parce que, de ce qui précède, il appert 
immédiatement que la mort peut être un phénomène momentané. 
La destruction de la coordination est réparable dans certains cas ; de 
même, si l'arrêt du renouvellement du milieu intérieur ne dure pas 
trop longtemps, les phénomènes destructifs qui en résultent peu- 
vent ne pas être assez considérables et ne pas entraîner la disparition 
de la coordination qui sera bientôt rétablie dans son ensemble par 
l'assimilation fonctionnelle. On donne le nom de syncope à la mort 
qui n'est pas définitive '. 

Nous nous sommes contentés, dans cette première série de déduc- 
tions, d'établir un lien très grossier entre les êtres unicellulaires et 
les êtres supérieurs, en constatant que ces derniers se forment avec 
une simple cellule pour origine, et d'une accumulation de plus en 
plus compacte d'éléments histologiques très comparables à de sim- 
ples cellules. Cette accumulation, intervenant dans les conditions 
d'activité des diverses cellules agglomérées, détermine des alterna- 
tives d'assimilation et de destruction d'oii résultent des variations 
quantitatives, et cela suffit à expliquer les différences que l'on cons- 
tate chez un adulte entre les cellules parentes telles que l'élément 
musculaire, l'élément nerveux, l'élément épithélial. 

Nous aurons à comprendre, dans une seconde série de déductions, 
comment il se fait que cette accumulation de cellules soit précisé- 
ment douée de la coordinalion qui constitue la vie, mais nous 
devons, d'ores et déjà, considérer, sinon comme démontrées, du 
moins comme vraisemblables, les prémisses hypothétiques des- 

1. Uopcmlion de la mort (Rev. Encyclopédique), novembre 1900. 



54 HEVL'E PHILOSOPIIIQLE 

(|uelles nous sommes partis. Nous pouvons donc, dès maintenant, 
avant de l'aire faire à notre navette le chemin inverse du chemin 
parcouru, observer directement Jes animaux supérieurs et constater 
chez eux des particularités que notre première série de déductions 
n'avait pas fait prévoir; cela nous amènera peut-être à découvrir 
chez les êtres unicellulaires des propriétés qui nous avaient échappé 
jusqu'ici. 

Une des observations les plus frappantes, et ((ui se fait naturelle- 
ment avant toutes les autres, est celle de la forme spécifique des 
animaux t^upérieurs. Deux œufs de même espèce, deux œufs de 
grenouille, par exemple, nous conduisent à des adultes de même 
forme, malgré les conditions très différentes de leur développe- 
ment; autrement dit, si la description chimique de deux œufs fait 
classer ces deux œufs dans une même espèce, la description mor- 
phologiijue des deux êtres qui proviendront de ces deux œufs fera 
également classer ces deux êtres dans une même espèce. Ceci 
s'expliquera ultérieurement quand nous entrerons dans le domaine 
de l'hérédité, mais la simple constatatiou du fait précédent nous 
amène déjà à prévoir confusément que, chez les êtres pluricellu- 
laires comme chez les monoplastides isolés, la composition chi- 
mique domine la morphologie. Je le répète, cela est encore fort 
confus dans notre connaissance, car nous serions bien embarrassés, 
pour le moment, de dire ce que c'est que la composition chimique 
d'un corps d'apparence aussi hétérogène qu'une grenouille, qui 
contient des muscles, des nerfs, des os, etc. Mais cela nous amène 
néanmoins à entreprendre des expériences pour vérifier l'existence 
de ce rapport. Si nous pouvons détruire partiellement cette forme 
spécifique sans tuer ranimai, qu'arrivera-t-il de cette mutilation? 
Les phénomènes diffèrent suivant les espèces animales. Chez les unes, 
par exemple chez les étoiles de mer, les planaires, les hydres, les 
lézards, les tritons, etc., il y aura, au bout d'un certain temps, récu- 
pération de la forme spécifique totale; l'étoile de mer régénère son 
bras coupé, le lézard sa queue, le triton sa patte. Chez d'autres 
espèces, au contraire, chez les poissons, les grenouilles, les mammi- 
fères, etc., il y a seulement cicatrisation de la blessure sans qu'il y 
ait régénération du membre coupé. Un homme à qui l'on coupe un 
bras devient manchot. Faut-il conclure de là que la propriété à 
laquelle est due la régénération dans les animaux du premier groupe 
n'existe pas chez les animaux du second groupe? Cela serait d'au- 
tant plus étrange que la grenouille, par exemple, qui ne régénère 
pas sa patte, est voisine du triton qui la régénère. Il me semble plus 
logique de croire que cette propriété est générale, mais que des 



I 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DÉDL'CTIVE EX BIOLOGIE 5o 

conditions accessoires font, qu'elle ne se manifeste pas de la même 
manière dans tous les cas. Ces conditions accessoires, nous les 
trouvons immédiatement dans le rôle joué par le squelette, rôle très 
variable avec les espèces. 

Chez les tritons, les lézards, etc., nous sommes forcés de croire 
que la forme spécifique est une forme fatale pour un animal en 
train de vivre; chez les animaux sans régénération, nous devons 
penser qu'il en est de même, mais que le squelette, étayant les 
parties molles, permet à plusieurs formes d'équilibre différentes 
de se réaliser. Néanmoins, il ne faut pas nous dissimuler que nous 
faisons une hypothèse en raisonnant pour toutes les espèces comme 
si elles étaient douées de la propriété de régénération que nous 
constatons chez quelques-unes d'entre elles. Cette hypothèse se 
justifiera ultérieurement. 

Nous admettons donc, pour le moment, que, tant que la vie existe, 
le forme spécifi([ue, sauf intervention d'un squelette résistant, reste 
fatale. Or, tant que la vie existe, il y a, par définition, renouvelle- 
ment du milieu intérieur, c'est-à-dire que cet état de choses est réa- 
lisé, dans lequel la vie élémentaire des tissus se conserve. Mais la 
conservation de la vie élémentaire des tissus revient à la conserva- 
lion de leur composition chimique, et notre conclusion prend, de 
cette dernière remarque, une force plus considérable : // y a un 
rapport entre la composition chimique et la forme spécifique. 

Chez les êtres unicellulaires, nous avons observé des phéno- 
mènes tout à fait analogues. Si l'on mutile un protozoaire d'un coup 
de lancette, toute partie de l'animal conservant un morceau de 
noyau jouit de la propriété de n'être pas atteinte par la mort élémen- 
taire, c'est-à-dire, comme je l'ai démontré directement par des 
réactifs colorants, de ne pas perdre sa composition chimique,. Or il 
se présente chez les protozaires exactement les deux mêmes cas que 
chez les métazoaires. Presque toujours, l'animal mutilé qui n'est 
pas atteint par la mort élémentaire récupère sa forme spécifique, 
mais, dans un cas, chez les Paramécies étudiées par M. Balbiani, il 
y a cicatrisation sans régénération. Quoique ce dernier cas soit 
unique jusqu'à présent, il suffit à rendre plus complet le parallé- 
lisme entre les protozoaires et les métazoaires au point de vue de la 
réparation des mutilations et il va nous permettre de tirer de l'étude 
des métazoaires une conclusion bien inattendue sur les protozoaires. 

Chez les métazoaires, la conservation de la vie, entraînant la 
conservation de la composition chimique générale du corps, con- 
siste dans la conservation de la coordination qui permet et assure le 
renouvellement du milieu intérieur. Nous avons donc le droit de 



56 REVUE PHILOSOPHIQUE 

conclure, par analogie, que, chez les protozoaires, la conservation 
du noyau, nécessaire à la conservation de la composition chimique 
générale, réalise également la conservation d'une coordination 
assurant la vie élémentaire manifestée. Et ceci n'est pas sans impor- 
tance, car, dans notre ignorance de la structure chimique des sub- 
stances vivantes, nous pouvions interpréter de deux manières le 
résultat des expériences de mérotomie. De ce que le noyau est 
nécessaire à la conservation de la vie élémentaire manifestée, nous 
pouvions déduire, soit que le noyau, substance chimifiue difïérente 
du protoplasma, devait lui être accollé pour que les réactions de 
l'assimilation fussent possibles, et alors l'absence du noyau reve- 
nait à l'absence d'un élément chimique essentiel dans une réaction 
chimique; soit que le noyau, ensemble de substances plastiques à 
un état particulier, constituait, dans le protoplasma, un mécanisme 
assurant une sorte de circulation alimentaire et excrémentitielle, 
circulation grâce à laquelle étaient possibles les réactions d'où 
résulte l'assimilation. 

L'étude des êtres unicellulaires seuls semblait devoir faire pen- 
cher vers la première interprétation; au contraire, l'étude des êtres 
pluricellulaires nous force à peu près d'accepter la seconde, ce qui 
est très remarquable car cette conception du rôle du noyau nous fait 
faire un premier pas dans la notion de Vunité de composition d'une 
cellule d'apparence hétérogène. Le noyau serait une sorte de tissu, 
différant, seulement comme tissu, du protoplasma ambiant, et l'on 
concevrait ainsi l'inutilité de la recherche des monères de Hackel. 
L'étude de l'hérédité nous confirmera dans cette conception, mais 
nous voyons déjà naître confusément cette idée de l'unité de l'être 
vivant, unité provenant d'une particularité chimique commune à tous 
les tissus du métazoaire, malgré leur dissemblance morphologique, 
unité encore plus profonde dans l'intérieur même de la cellule. Nous 
prévoyons déjà combien pourra être féconde cette méthode de rai- 
sonnement qui nous fait passer sans cesse des métazoaires aux pro- 
tozoaires et réciproquement. 

Avant d'entreprendre une nouvelle série plus serrée de déduc- 
tions, établissant un hen plus étroit entre les animaux unicellulaires 
et les animaux pluricellulaires, nous avons encore une remarque 
importante à tirer des considérations précédentes, sur le rapport 
confusément entrevu entre la forme des êtres et leur composition 
chimique. La composition chimique étant quelque chose de commun 
à tout l'organisme malgré son hétérogénéité apparente, nous ne 
pouvons pas concevoir qu'il se produise dans l'animal une variation 
locale, par exemple, qu'un organe se modifie sans que tout l'ensemble 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE UÉDUCTIVK EN BIOLOGIE 57 

de l'animal soit modifié. Et ceci sera à retenir pour l'étude de l'héré- 
dité des caractères acquis. 

De même, lorsqu'au cours du développement individuel, il se 
produit des métamorphoses, c'est-à-dire des transformations réa- 
lisées avec destruction de certaines parties préexistantes, nous ne 
pourrons jamais songer à attribuer ces métamorphoses à des causes 
locales, même si leurs manifestations paraissent plus particuliè- 
rement localisées en certaines régions de l'organisme. Par exemple, 
la métamorphose d'une chenille en papillon, métamorphose dans 
laquelle l'armature buccale broyeuse se transforme en armature 
buccale suceuse, ne sera pas un phénomène plus général à l'orga- 
nisme que la métamorphose du ver blanc ou hanneton, métamor- 
phose dans laquelle l'armature buccale semble cependant respectée. 
Dans les deux cas, des causes générales de transformation agiront; 
mais, dans le premier, ces causes générales modifieront la forme de la 
bouche, qu'elles respecteront dans le second. Nous sommes donc déjà 
en garde contre les interprétations des métamorphoses qui auraient 
une forme locale, et nous pouvons prévoir une particularité qui 
a semblé étonnante dans la mécanique de ces métamorphoses. 
Dans un insecte, comme dans un homme, il y a des tissus fixes 
ou de constructio)i et des éléments migrateurs. Il est bien certain 
que lorsqu'une cause générale, quelle qu'elle soit, détermine une 
métamorphose, localisée ou étendue, ce sont les tissus de construc- 
tion des parties détruites qui doivent être atteints dans leur vitalité. 
Quant aux éléments migrateurs, ils ne sont liés aucunement à la 
forme générale du corps et par conséquent ne sauraient souffrir 
directement de la modification de cette forme \ On peut donc pré- 
voir qu'ils se nourriront des débris des tissus de construction 
condamnés à la mort élém-entaire, et l'on a constaté, en effet, une 
phagocytose intense dans les métamorphoses. Mais toutes les consi- 
dérations précédentes nous amènent à rejeter immédiatement les 
interprétations dans lesquelles on considère la métamorphose 
comme résultant de l'activité d'un agent spécial qui exciterait les 
phagocytes à manger les tissus de construction de certains organes 
condamnés; la phagocytose, dans les métamorphoses, est la résul- 
tante et non la cause d'un phénomène qui est général et non local. 

(La fin prochaifiement) . F. Le Dantec. 

I. Si, pour modifier l'architecture d'une maison, on doit détruire certains 
appartements de cette maison, ce seront naturellement les murs, les cloisons 
de ces appartements qui seront détruits; mais s'il y a des mouches ou des 
puces dans la maison, elles ne seront pas directement intéressés par la modi- 
fication de l'architecture. 



LA MUSIQUE DESCRIPTIVE 



On m'accordera, je pense, que Vexpression est une condition 
essentielle de toute beauté, dans Tart en général, et dans la musique 
en particulier '. A vrai dire, il ne suffit pas à une œuvre d'être 
expressive pour être belle; il faut encore que ce qu'elle exprime ait 
pour nous quelque valeur. L'artiste doit être un homme supérieur 
aux autres, ou tout au moins dilTérent des autres. Il doit avoir dans 
son esprit ou dans son cœur quelque chose qui ne soit pas dans 
tous les esprits et dans tous les cœurs. Le don d'exprimr^r est vain 
pour qui n'a rien à exprimer. Un homme qui parle bien est insipide 
s'il parle pour ne rien dire. Un peintre qui sait bien peindre est 
médiocre — c'est-à-dire pire que mauvais — s'il ne nous montre 
dans la nature que ce que chacun y voit. Le musicien nous révèle 
son âme; mais si son àme ne renferme rien d'intéressant, à quoi 
bon nous la révéler? 

Si Texpression n'est pas tout, elle est indispensable. Il n'y a pas 
de beauté sans expression. Tout art est un langage, et toute œuvre 
d'art est un signe; c'est l'intermédiaire sensible par lequel l'artiste 
nous communique quelque chose de lui-même. Sans les divers lan- 
gages — langages naturels : la mimique, la physionomie, la parole; 
langages artificiels : l'écriture, les alphabets des muets et des aveu- 
gles, le symbolisme algébrique et tous les algorithmes; langages 
artistiques, qui sont en partie artificiels, mais surtout naturels : 
puissance expressive des formes, des couleurs, des mouvements et 
des sons, — chacun resterait isolé dans son for intérieur, ignoré des 
autres et les ignorant. Le plaisir esthétique, c'est le plaisir de sortir 
de l'isolement individuel, d'échapper à la prison du moi; l'artiste 
nous charme en nous enrichissant d'idées, de sensations, de sen- 
timents nouveaux pour nous; il ajoute son âme à la nôtre; notre vie 
intérieure devient par lui plus intense ou plus nuancée. Peu importe 
d'ailleurs ce qu'il exprime, pourvu qu'il fasse surgir en nous quelque 
chose qui n'y était pas, ou qui y sommeillait. 

1. Voir mon Essai .sur la clasxificalion des sciences. 2" partie, eli. ix (Alcan, 
1898). Je prends le mot expression dans son sens le plus général de facullé d'ex- 
primer. 



GOBLOT. — I.A MUSIQUE DESCRIPTIVE 59 

L'un des plus importants problèmes de l'esthétique est donc de 
déterminer les lois de l'expression et d'en expliquer le méca- 
nisme. On s'est souvent demandé pourquoi telles formes, telles 
couleurs, tels mouvements, tels sons, telles combinaisons de formes, 
de couleurs, de mouvements, de sons, nous affectent d'une manière 
agréable ou. désagréable. C'est mal poser le problème. Entre les élé- 
ments dont l'artiste dispose — les sons de la gamme s'il est musi- 
cien, les couleurs de sa palette s'il est peintre — il ne choisit pas 
les combinaisons agréables, mais les combinaisons expressives. Les 
règles de l'Harmonie ne sont pas fondées sur le caractère agréable 
ou désagréable des sensations auditives, mais sur leur signification. 
Autrement, les combinaisons d'intervalles se rangeraient en série, 
depuis les plus douces jusqu'aux plus rudes, et le compositeur choi- 
sirait de préférence les premières. Il en est tout autrement. Une 
harmonie trop consonante est plate et vide; les dissonances sont 
la vie de la musique; les plus audacieuses, employées à propos, 
sont excellentes. On peut faire entendre simultanément toutes les 
notes de la gamme, et d'autres encore. Blessez, déchirez mon oreille ! 
je dirai que votre bruit est harmonieux, s'il signifie quelque chose 
et m'intéresse. Une faute d'harmonie n'est pas belle, parce qu'elle 
ne signifie rien, sinon que l'auteur est malhabile, ou que l'exécutant 
a fait une fausse note. Mais si les règles de l'harmonie sont violées 
intentionnellement pour produire un etfet qui ne pourrait être 
obtenu autrement, ce peut être un trait de génie. C'est une loi bien 
connue que, sauf quelques exceptions, on doit éviter les quintes 
dirccles et surtout les quintes successives : elles produisent à l'oreille 
un effet rude et désagréable, qui provient sans doute du heurt de deux 
tonalités dilTérentes. Cependant Alexandre Georges, pour dépeindre 
le grand soleil qui flambe, n'a pas craint d'aligner, dans le passage 
suivant, non pas deux, mais treize quintes successives : et de 
répéter ce même effet cinq fois dans l'espace de quatorze mesures. 




^^^ 



Personne, que je sache, n'a jamais protesté contre la rudesse si 
expressive de ce passage, qui blesse l'oreille à peu près comme la 
lumière du soleil blesse les yeux. 

Autre exemple. De toutes les modulations, la plus difficile à réa- 
liser est celle qui passe d'un ton majeur au ton majeur qui a deux 
dièzes de plus ou deux bémols de moins. Il en résulte une sorte de 



60 



REVUli l'IlILOSOPHIQUE 



malaise. Il i'aut que la modulation soit très indirecte pour que 
l'oreille accepte le nouveau ton. Cependant on la pratique très bien, 
sans aucun intermédiaire, à condition de la redoubler, et de répéter 
trois fois le même thème en montant d'une seconde majeure : 




C'est qu'on obtient ainsi un effet très expressif. On dirait un per- 
sonnage qui réitère, avec une exaltation croissante, la même affir- 
mation autoritaire ou passionnée, et qu'à chaque fois il avance d'un 
pas, en une attitude de menace ou de défi. Qui ne se rappelle l'effet 
intense d'une telle gradation au Y' acte des Ilugucnols, quand les 
martyrs redisent par trois fois, en montant d'un ton, le début du 
choral de Luther : 











Y^,^ "fev - T^^Z àijUvl VlCu^ij 'U*Cvl~iJC tlÙ^tPtC^ ifie^ 



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* 



5^ 



L'effet de cette modulation redoublée est indépendant du thème. 
Jouez ou chantez trois fois de suite le premier vers de 3 aï du bon 
tabac en fa, en sol, puis en la, et vous donnerez l'impression gro- 
tesque d'un jeune coq qui se met en colère, et se dresse sur ses 
ergots en hérissant son plumage. 

De tels effets sont naturellement d'un emploi rare, parce qu'ils 
sont violents. Lorsque la situation ne comporte pas tant d'énergie, 
il est préférable de procéder par une simple marche d'harmonie 
sans aucune modulation. Reprenons notre premier exemple : 




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GOBLOT. — LA MUSIQUE DESCIUPTIVE 61 

Ainsi écrit, il n'exprime plus que la progression naturelle d'un sen- 
timent normal. 

On voit par ces exemples que la rudesse, la dureté, l'impression 
pénible produite par certaines combinaisons sonores n'est pas une 
raison pour les interdire. On peut avoir besoin d'une dureté; on 
peut vouloir produire une impression désagréable. Il ne faudrait 
donc pas enseigner, comme on le fait : Ceci est défendu, pennis ou 
toléré. « En harmonie, disait Beethoven, tout ce qui n'est pas 
défendu par les cominandements de Dieu et de l'Église est per- 
mis. » 

Un bon traité pratique d'Harmonie devrait nous apprendre que 
Tel intervalle, telle succession d'intervalles noifswwpressionne dételle 
manière. Un traité théorique d'Harmonie devrait faire connaître la 
raison explicative des impressions produites. En un mot, l'Harmonie 
musicale est une science psychologique. Cette science est loin 
d'être constituée; à peine est-il possible de l'entrevoir. Nous 
sommes trop mal informés de nos propres sentiments, trop impuis- 
sants à les saisir, à les reconnaître et à les nommer, trop ignorants 
de leurs causes et de leurs lois pour savoir comment on les excite, 
on les apaise. Le savoir dont Aman se vante, lorsqu'il dit d'Assuérus : 

Je sais i)ar quels ressorts on le pousse, on le mène, 

est un savoir tout empirique, et les plus habiles manieurs d'hommes 
en sont là. Le phénomène proprement ps^nchologique son, je veux dire 
la sensation auditive consciente, n'agit pas directement sur le phé- 
nomène psychologique sentiment; car, si cela était, le problème ne se 
poserait pas; un tel mode d'action n'aurait rien de mystérieux pour 
nous, puisque nous le saisirions immédiatement dans notre con- 
science. C'est dans les profondeurs de notre être inconscient, c'est- 
à-dire organique, et principalement nerveux, qu'il faut chercher la 
relation entre les sensations et les émotions, entre ce que nous 
sentons et ce que nous ressentons. Qu'on admette la théorie physio- 
logique, d'après laquelle un sentiment n'est qu'un ensemble de sen- 
sations internes, — ou que l'on considère les sentiments comme des 
phénomènes spécifiquement distincts, mais d'ailleurs étroitement 
liés à des modifications viscérales, circulatoires, etc., et à des sen- 
sations internes, il faudrait, dans un cas comme dans l'autre, cher- 
cher comment et pourquoi certaines combinaisons sonores agissent 
sur les viscères, sur les vaisseaux, sur les centres moteurs. Nous 
connaissons encore mal les fonctions et même la structure de l'or- 
gane auditif; surtout, nous ignorons presque complètement les 
connexions des noyaux d'origine du nerf auditif avec les autres cen- 



C)i REVUE PHILOSOPHIQUE 

Ires cérébraux, l'ne psychologie musicale serait donc aujourd'hui 
une entreprise prématurée. 

Il est cependant possible de faire des observations intéressantes 
en abordant la question par les deux côtés qui s'offrent à nos prises, 
le son perçu, l'émotion ressentie, et en renonçant provisoirement à 
expliquer comment celle-ci est provoquée par celui-là. Sans péné- 
trer au cœur de la difficulté, c'est déjà beaucoup de la circonscrire. 
Helmholtz, dans sa Théorie pJiysioJorjiquede la Musique, a pris pour 
point de départ l'étude du son et de l'organe auditif, et a cherché à 
en tirer l'explication de certaines lois de la musique. Essayons à 
notre tour de prendre la question par le côté opposé, de noter 
l'émotion produite en nous pèir des fragments choisis dans les 
œuvres des maîtres, et de découvrir par quels procédés musicaux 
cette émotion est obtenue. 

Pour cela, il faut d'abord diviser la question. 

Tantôt la musique est expressive sans qu'on aperçoive aucun 
intermédiaire conscieni entre le son et le sentiment. Schumann, 
ayant à exprimer, dans le Paradis et la Péri, l'angoisse d'un jeune 
homme qui meurt de la lièvre, fait entendre sans préparation cette 
dissonance hardie : en mineur, un accord de sixte de la médiante, 
avec relard simultané de la sixte par la quinte augmentée et de 
l'octave par la septième majeure : 




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it^ - ê^ SejL.^ûi. 




L'effet est poignant. Ici, aucune idée, aucune image entre la per- 
ception du son et l'émotion qu'elle détermine. J'appelle musique 
émotive toute musique qui provoque ainsi l'émotion sans aucun 
intermédiaire conscient. 

Tantôt, au contraire, la musique suggère une idée ou une image, 
et c'est cette image qui, à son tour, nous intéresse ou nous émeut. 
Ici, il faut encore distinguer entre la musique imilalive, qui 
reproduit artificiellement les bruits de la nature, et la musique des- 
criplive, qui suggère l'idée de choses visibles, de choses qui ne font 
pas de bruit, ou qui les suggère sans imiter le bruit qu'elles font. 

Les trois genres peuvent d'ailleurs se rencontrer dans le même 



GOBLOT. — LA MUSIQUE DESCRIPTIVE 63 

morceau, dans la même phrase et jusque dans le même accord. 
Mais en analysant un fragment musical jusqu'à le résoudre en ses 
effets simples, il sera toujours facile de dire de chacun d'eux s'il est 
imitatif, descriptif ou émotif. 

A vrai dire, si nous connaissions mieux le mécanisme neuro-psy- 
chologique de l'action des sons sur les sentiments, la différence 
entre la musique descriptive et la musique émotive ne paraîtrait 
peut-être plus aussi profonde; nous indiquerons nous-même, plus 
loin, comment l'étude de la première pourrait être un achemine- 
ment vers l'intelligence de la seconde. La distinction est néanmoins 
assez nette pour pouvoir être utilisée au moins provisoirement. 

Les trois genres se trouvent réunis dans l'Andante de la Sym- 
phonie pastorale. Il s'intitule Scène an bord du Ruisseau. Naturel- 
lement, il s'agit d'une scène d'amour, thème éternellement jeune 
que tous les auteurs ont traité, qu'ils traiteront toujours, parce que 
les hommes ne se lasseront jamais de l'entendre. La mélodie se 
déroule avec abandon, dans l'ampleur d'une longue mesure à douze- 
huit, qui la laisse planer, et ne lui permet de prendre terre qu'à de 
longs intervalles, au bout de douze temps lentement battus. Cette 
mélodie éveille et exprime des sentiments ; c'est de la musique 
émotive. Cependant le début de la phrase se compose de groupes 
de doubles croches, commençant après le frapper du 4'= temps de 
chaque mesure, et séparés par de longs intervalles que l'accompa- 
gnement seul remplit. Ce sont des soupirs amoureux. Le chant qui 
suit n'a plus rien de descriptif. 

L'accompagnement est de la description pure. Il s'énonce d'abord 
seul, et, par une double appoggiature sur chaque temps, marque ce 
quadruple balancement qui sera le rythme du morceau jusqu'à la 
lin : 



^^^^^^ 



Nous sommes prévenus par le titre qu'il s'agit d'un ruisseau. 
Nous n'avons donc pas de peine à reconnaître dans ces sons liés et 
soutenus, procédant par petits intervalles, les molles ondulations de 
l'eau. Puis, dès la seconde fois, et jusqu'à la fin, les accords de deux 
notes dont ce dessin se compose sont dédoublés 



(34 HEVUE PHILOSOPHIQUE 

et les ondulations nous apparaissent comme plissées. Ici se présente 
un détail d'instrumentation que Gevaert appelle une « trouvaille 
des Muses ». Cet accompagnement, joué par la masse des seconds 
violons et des altos, est doublé au grave par deux violoncelles soli 
avec sourdine. La sourdine du violoncelle est peu employée dans 
l'orchestre. L'effet en est ici très délicat. Écoutez attentivement, et 
vous croirez voir les ondes et les plis de la surface se rétléchir dans 
la profondeur des eaux. 

En même temps apparaissent des trilles des premiers violons — 
je ne parle pas de ces longs trilles d'une mesure qui marquent et 
prolongent chaque cadence; ceux-là appartiennent à la mélodie, et 
semblent un emprunt fait à Mozart, — mais de ces trilles d'un ou 
deux temps, qui çà et là courent sur le chant. Ce sont des frissons. ' 

Frissons des brins d'herbe, frissons du feuillage, frissons de l'eau 
courante, on ne saurait dire, mais qu'importe? 

A fleur d'eau comme à fleur de peau, 

Les frissons courent... 
Ils rendent plus doux, plus tremblés. 
Les aveux des amants troublés; 
Us s'éparpillent dans les blés j| 

Et les ramures. Maurice Kolli.nat. l 

Frissons charmants sans doute, et combien différents de ceux du 
froid, de la fièvre ou de la peur! Différents aussi des frissons de la 
peau sous les caresses, des frissons des lèvres sous les baisers, qui 
sont plus lents, plus profonds et plus graves. 
■ Voilà la musique descriptive. 

Enfin, quand la phrase mélodique s'est déroulée dans toute son 
ampleur et s'achemine sans hâte vers la cadence finale, voici qu'elle 
reste suspendue'; l'accompagnement se tait aussi. Et Ton dirait que 
les amants, les yeux dans les yeux, se contemplent, ou, lèvres 
contre lèvres, se tiennent embrassés, en un silence qu'interrompt 
seul le chant des oiseaux dans le bois : alors, à deux repri.ses, la 
llûte, le hautbois et la clarinette font entendre le rossignol, la caille 
et le coucou, après quoi la mélodie conclut par la cadence attendue. 

Voilà la musique imitative. 

Disons d'abord quelques mots de la musique imitative. 

L'imitation, même dans les arts du dessin, n'est jamais une fin, 

\. La suspension n'a pas lieu sur un accord exigeant impérieusement une 
suite; cela eût signifié tout autre chose, à savoir que les amants ont été surpris 
par queliiue visiteur indiscret. La phrase présente une modulation au Ion de 
la dominante, et la suspension a lieu sur une cadenee à la dominante de ce 
nouveau ton, cadence qui comporte naturellement un repos, mais n'a pas un 
sens conclusif, parce que c'est une cadence à la dominante, et parce que ce 
n'est pas le ton initial. 



GOBLOT. — LA MUSIQUE DESCIJlPTIVE 63 

mais toujours un moyen. En musique, elle est un moyen tout à fait 
accessoire. Plus artificieuses qu'artistiques sont ces compositions 
où l'on entend le grondement du tonnerre, le fracas des vagues, le 
sifflement du vent. Le musicien y descend au rang du machiniste. 
J'ai connu, à Pau, an guitariste Espagnol d'une virtuosité vraiment 
extraordinaire; c'était un aveugle qui gagnait sa vie en donnant des 
leçons et en jouant à la terrasse des cafés. Nous le faisions parfois 
venir. Assis tout près de lui, car les sons de l'instrument sont 
faibles, nous écoutions son grand morceau : la Bataille de Sala- 
nianque. Il commençait par des appels de clairon, suivis d'une 
marche militaire. Puis il sonnait la charge, et nous décrivait la 
mêlée. 11 ne se bornait pas à pincer les cordes, il les frottait, glissait 
dessus les doigts de la main gauche pendant qu'elles vibraient, les 
croisait l'une sur l'autre, utilisait jusqu'au bois de son instrument; 
et par toules sortes de moyens ingénieux, il imitait le tambour, le 
canon, le cliquetis des armes, le sifflement des balles, le galop des 
chevaux, les plaintes des blessés, etc., après quoi 

Comme il sonna la charge, il sonnait la victoire. 

C'était amusant, cela n'avait rien d'artistique. L'imitation ne tient 
qu'une très petite place dans l'art musical. Bien que la musique ne 
soit qu'un bruit, elle n'imite qu'exceptionnellement les bruits natu- 
rels, même quand il s'agit de décrire des scènes de la nature. Il existe, 
dans les œuvres des maîtres, de beaux « orages », de belles « tem- 
pêtes»; elles sont décrites bien plus qu'imitées. Quand elle s'y 
rencontre, l'imitation y est discrète, et ne vaut que par la manière 
dont elle est amenée. L'orchestre ne simule pas le bruit du vent ou 
des vagues; il en dessine le mouvement. 11 nous emporte éperdu- 
ment dans un tourbillon de sons; il donne une àme aux éléments, 
et en exprime la rage hostile et folle, ou bien la grandeur imposante 
et sinistre. Il fait sentir, et, au besoin, il ferait voir, plutôt qu'il ne 
fait entendre. 

Aussi est-il tout à fait inutile que l'imitation soit exacte; et, de 
fait, elle ne l'est jamais. Il suffit que les bruits imités soient recon- 
naissables; il suffit qu'ils le soient pour des auditeurs avertis par le 
programme. Un trémolo de contre-basse et de timbale rend très 
mal, mais assez bien, le grondement du tonnerre. Une gamme chro- 
matique ne ressemble que de très loin au sifflement du vent, mais, 
pourvu qu'elle soit convenablement placée, il n'en faut pas davan- 
tage. « Oh ! monsieur, cette symphonie pastorale ! me disait une dame 
en sortant du concert; cet orage! ce chant des oiseaux! Comme c'est 
bien imité ! » Encore une qui n'a pas compris, pensai-je en moi-même. 

TOME LU. — 1901. . 5 ' 



66 REVUE PHILOSOPHIQUE 

La musique émotive est l'essence même de l'art musical. Mais je 
n'en parlerai guère. Nous ne sommes pas encore en mesure de l'ex- 
pliquer. Nous nous y acheminerons peut-être en essayant de péné- 
trer la psychologie de la musique descriptive. Comment, avec des 
sons, peut-on décrire des choses visibles? Quelles sont, à cet égard, 
les ressources de l'art musical, et quelles en sont les limites? Telle 
est la question que je me propose d'examiner. 

Évidemment, la musique ne peut pas donner l'idée des formes 
visibles. Si parfois elle suggère des images d'objets figurés, c'est en 
vertu d'associations toutes contingentes. Comme l'expression ver- 
bale dans le langage ordinaire, l'expression musicale doit éveiller 
en l'auditeur une idée ou un sentiment déterminés, identiques pour 
quiconque n'est pas affligé de surdité musicale, et précisément 
l'idée ou le sentiment que l'auteur a voulu exprimer. On dit souvent 
que la musique est un art vague, et l'on veut même trouver dans 
ce qu'elle a d'indéfini, de mystérieux, le secret de son charme le 
plus captivant. Quelle erreur! La musique est un art précis, un 
langage adéquat — pour qui sait le parler et pour qui sait le com- 
prendre. Elle dit avec exactitude et clarté ce qu'elle peut et doit 
dire. Mais elle ne dit pas tout. Elle ne nous apprend pas comment est 
fait le nez de Don Juan ou la bouche de Dona Elvire : c'est affaire 
aux arts du dessin. Le peintre, en revanche, ne saurait faire parler 
ses personnages. Un portrait peut être « parlant » par sa physio- 
nomie; il nous dit : Je suis gai ou je suis triste, — je vous aime ou 
je vous hais, — je suis bon ou méchant, noble ou vil, idéaliste ou 
sensuel, quelquefois avec une telle intensité d'expression qu'on 
s'étonne presque de ne pas entendre sa voix. Mais on ne l'entend 
pas. La musique nous la fait entendre. Personne n'a eu plus claire 
intelhgence des limites des diflerents arts que Richard AVagner. Il a 
découvert que ces limites sont des frontières communes, et nue, là 
où s'arrête le domaine de l'un, commence le domaine de l'autre. 

Puisque la musique ne peut pas figurer des objets, il est souvent 
nécessaire, dans les œuvres descriptives, que l'auditeur soit mis au 
fait par quelque indication. C'est naturellement le rôle des paroles 
dans la musique chantée, de l'action scénique dans le drame 
lyrique; dans la musique instrumentale, l'indication est donnée par 
une courte notice, par une épigraphe inscrite en tête de la partition, 
et fidèlement reproduite au programme, ou bien par un simple titre. 

Mais, sans figurer les choses, la musique peut en décrire le mou- 
vement. Deux sortes de moyens concourent a la représentation 
musicale du mouvement. Le premier est le rythme. 



GOBLOT. 



LA MUSIQUE DESCIUPTIVE 



67 



Toute succession de phénomènes peut être rythmée. S'il n'y a 
pas d'analogie entre un mouvement et un son, il peut y en avoir 
entre le rythme d'un mouvement et un rythme sonore. Or beau- 
coup de mouvements naturels sont rythmés, et la musique peut les 
décrire en imitant leur rythme. Les barcarolles et les berceuses 
sont des imitations musicales des oscillations de la barque et du 
berceau. Et l'imitation peut déjà, avec des moyens si simples, 
atteindre un haut degré de précision. Gabriel Fauré a écrit une pièce 
exquise sur une poésie de Sully-Prudhomme : Les Berceaux. Le 
chant nous parle des bateaux que la houle berce le long du quai et 
des berceaux que les femmes balancent à la maison; au moment de 
quitter le port, les grands vaisseaux 

Sentent leur masse retenue 

Par l'àme des lointains berceaux. 



L'accompagnement imite le rythme du berceau : 




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et ce n'est pas un berceau quelconque ; c'est le vieux berceau breton, 
en bois de chêne, en forme d'auge, qui repose sur le sol par deux 
ais arrondis; et comme les courbes en sont toujours mal ajustées, le 
mouvement n'est pas égal : un côté arrive avant l'auti^e au bout de 
sa course. La main gauche fait une syncope au milieu de la mesure, 
tandis que la main droite continue son élan, et voilà le rythme 
d'un vieux berceau breton parfaitement imité. 

La valse en ré bémol de Chopin présente un curieux effet qui l'a 
fait surnommer la valse du Chien. Le dessin mélodique est un groupe 
de quatre croches répété un grand nombre de fois, et ce dessin à 
deux temps se joue sur l'accompagnement ordinaire de la valse à 
trois temps. Il y a donc deux rythmes qui ne concordent pas. On a 
trouvé que cela figurait le mouvement d'un chien qui saute pour 
attraper sa queue : 




68 REVUE PHILOSOPHIQUE 

C'est, en eflet, le mouvement d'un être qui tourne rapidement sur 
lui-même et revient à la même position par rapport à son corps, 
mais non par rapport à l'observateur. Telle ne fut pas, très proba- 
blement, l'intention de Chopin. Il a voulu exprimer le tournoiement, 
et aussi le vertige d'une valse si rapide qu'on ne saurait la danser 
qu'en imagination. 

Le second moyen dont la musique dispose pour décrire le mou- 
vement est l'ordre et Ja grandeur des intervalles mélodiques. Sur la 
portée, la mélodie ligure aux yeux un dessin simultané, une ara- 
besque qui monte, descend, remonte, par des inflexions molles ou 
brusques, graduées ou soudaines. Chantée ou jouée, la mélodie 
figure à l'oreille un dessin successif, une arabesque qui se meut. On 
dit monter et descendre une gamme; on appelle les sons hauts ou 
bas; la voix de femme la plus aiguë s'appelle soprano ou dessus; la 
voix la plus grave de l'homme s'appelle basse. Les sons graves ont 
été ainsi nommés par les Grecs, parce qu'ils paraissent lourds et 
tendent vers le bas. Il semble que les sons soient soumis à l'action 
de la pesanteur, que les uns s'élèvent et que les autres tombent. Je 
relève dans Baudelaire une expression caractéristique. Il s'agit du 
Prélude de Lohengrin. « Je me souviens, écrit-il, que, dès les pre- 
mières mesures, je subis une de ces impressions heureuses que 
presque tous les hommes Imaginatifs ont connues, par le rêve, dans 
le sommeil. Je me sentis délivré des liens de la pesanteur^. » Nous 
savons, en effet, que Wagner a voulu figurer, dans les plus hautes 
régions des espaces célestes, l'apparition des anges qui apportent à 
la terre le Saint-Graal. Et ce sont des notes suraiguës, des sons har- 
moniques des violons, puis une espèce de chœur, joué exclusivement 
par les violons, divisés en huit parties, dans les plus hautes notes 
de leurs registres. La descente sur la terre du chœur céleste est 
rendue par des sons de plus en plus graves, comme la disoarition 
progressive de ces sons graves représente sa réascension vers les 
régions éthérées. 

Les sons paraissent monter ou descendre; c'est un fait. Il est 
difficile de l'expliquer. On a essayé d'y voir une habitude dérivée 
de la notation usuelle qui représente la hauteur des sons par la posi- 
tion des points sur la portée. Mais l'impression est trop profonde et 
trop générale pour s'expliquer par une cause si superficielle et si 
récente. Serait-ce que les sons aigus sont ordinairement produits 
par des corps petits et légers, les sons graves par des corps volu- 
mineux et lourds? Mais ce n'est pas toujours vrai. On a dit encore 

1. L'art romantique, p. 215. 



GOBLOT. — LA MUSIQUE DESCRIPTIVE 69 

que les sons aigus viennent ordinairement, dans la nature, d'objets 
haut placés, tandis que des sons graves sortent des cavernes, des 
lieux bas et profonds. Mais le tonnerre se fait entendre dans le ciel, 
le murmure d'une source, le chant d'un grillon sortent de terre. 
Dans la voix humaine, a-t-on dit encore, les notes graves semblent 
résonner dans la poitrine, les notes aiguës dans la tête. Tout cela 
n'est pas satisfaisant. On n'explique pas, par ces rapprochements 
grossiers, une impression qui est très précise, sensible même pour 
de petits intervalles, plus sensible (le fait a son importance) pour 
un intervalle de demi-ton que pour un intervalle d'octave. Il est 
probable que la véritable explication se trouvera dans les connexions 
encore mal connues des éléments de notre appareil nerveux. 

Presque toutes nos émotions tendent à déterminer en nous des 
mouvements. Mais l'éducation nous rend économes de nos actes. 
La plupart de ces mouvements sont réprimés, surtout chez l'homme 
adulte et civilisé, comme nuisibles, dangereux ou simplement inu- 
tiles. Il en est qui ne s'achèvent pas, d'autres se réduisent à une 
faible incitation à peine perceptible au dehors. Il en reste encore 
assez pour constituer tout ce qu'il y a d'expressif dans nos gestes, 
dans notre physionomie, dans nos attitudes. Les intervalles mélo- 
diques ont éminemment cette propriété de provoquer des impul- 
sions de mouvement qui, même réprimées, laissent en nous des 
sensations internes et des images motrices. On pourrait étudier 
expérimentalement ces faits si l'on avait à sa disposition un être 
humain que des circonstances particulières, sans altérer ses sen- 
sations ni leurs réactions motrices, rendraient tout spontané, comme 
un automate sentant, qui n'aurait pas de mouvements intention- 
nellement produits ni intentionnellement réprimés. A ce titre, les 
réactions motrices provoquées par les intervalles mélodiques chez 
un sujet hypnotisé peuvent être fort instructives. 

Mais il faut être extrêmement circonspect à l'égard de toutes les 
expériences d'hypnotisme. L'interprétation en est toujours suspecte; 
on n'est jamais sûr que l'opérateur se soit suffisamment prémuni 
contre les suggestions involontaires. Pour moi, je ne saurais être 
convaincu que par des expériences faites par moi, sans aucun 
témoin, sur un sujet qui n'aurait jamais été endormi par aucun 
autre, — et encore! Bien entendu, je n'aurais pas le droit de pré- 
tendre que mes résultats fussent acceptés par autrui. Une convic- 
tion scientifique ne doit pas être un acte de foi. 

Et quand il s'agit d'expériences pratiquées par M. le colonel de 
Rochas, avec quelle réserve ne convient-il pas de les accueillir! Il 
nous prévient lui-même que son sujet est « entraîné », qu'il l'a pro- 



70 KEVUE PHILOSOPUIQL'E 

mené dans les ateliers des sculpteurs et des peintres et jusque dans 
des soupers d'artistes et de journalistes. Il proteste contre la mal- 
heureuse idée qu'eut un de ses amis de le produire en public, mais 
il nous raconte lui-même une série d'exhibitions préparées et plus 
ou moins théâtrales. Puis j'avoue qu'en présence d'un homme qui 
se montre si pressé de faire intervenir la science des brahmes et 
des mages, le « corps astral » et « l'extériorisation de la sensibilité », 
je ne me sens pas sur un terrain solide. 

Aucune expérience d'hypnotisme ne saurait être admise comme 
une preuve scientifiquement valable; mais toute expérience d'hyp- 
notisme mérite d'être recueillie et examinée à titre de renseigne- 
ment. Or, dans celles de M. de Rochas, il y a au moins un l'ait inté- 
ressant. 

Les sons de la gamme déterminent chez Lina, son sujet, des réac- 
tions motrices constantes. Ces réactions sont indépendantes de la 
hauteur absolue des sons (sauf pour les sons très aigus et très 
graves); elles dépendent uniquement des degrés de la gamme, 
ce qui concorde avec les principes essentiels de la musique. Si 
on joue ou chante lentement une gamme ascendante, celle d'ut 
majeur par exemple, le premier son provoque un frémissement 
du corps tout entier, notamment des pieds. Avec le ré, ce frémis- 
sement se localise dans les genoux et les cuisses; avec le mi dans 
l'abdomen. Le fa et le sol amènent des mouvements des mains et 
des bras. Le la agit sur le thorax et les épaules. La note sen- 
sible détermine invariablement un frémissement des lèvres. Si on 
continue à monter une seconde gamme, il y a d'abord un moment 
de confusion, puis la même série de réactions s'observe. En redes- 
cendant la gamme, on retrouve les mêmes manifestations dans 
l'ordre inverse, et la tonique grave détermine un frémissement des 
pieds '. 

Ces expériences ont porté sur un sujet unique - ; on ne peut se 
risquer à en tirer des conclusions, et surtout gardons-nous d'édifier 
une théorie. Cependant j'observe sur moi-même certains faits con- 
cordants. L'introspection, même en psychologie expérim.entale, est 
encore le guide le plus sûr. Il y a des dessins mélodiques qui vous 
labourent les entrailles, qui vous secouent des pieds à la tête. Dans 
l'accompagnement du Jiol des Aunes, la main droite fait entendre 



1. Voir de Hociias, Les sentiments, la musique et le geste, in-4°; Grenoble, 
Falquc et Pcrriii, 1900. 

2. M. Dauriac a pu observer sur d'aulres sujets des faits concordants, mais 
ils ne se rapportent pas à la localisation des sons de la gamme. \o\r Revue phi- 
losophique, octobre 1900. 



GOBLOT. — LA MUSIQUE DESCRIPTIVE 71 

des notes répétées : c'est le frisson, ou plutôt c'est le tremblement 
de la fièvre, qui se confond ici avec le tremblement de l'épouvante; 
cependant la main gauche fait une gamme qui part de la tonique 
pour aboutir à la dominante après avoir touché la sus-dominante : 




-jil^iJ^J 4 'i 



il me semble sentir quelque chose qui court en moi depuis les pieds 
jusqu'au thorax \ et quand un instant après le même passage est 
répété 'pianissimo, je sens le même frisson, mais plus profond, plus 
intérieur, dans les moelles. 

Je ne suis pas convaincu, pourtant, que les degrés de la gamme 
aient, pour ainsi dire, chacun son siège déterminé dans notre corps, 
et s'échelonnent régulièrement depuis les pieds jusqu'aux lèvres. 
Ce qui me parait plus certain, c'est qu'ils ont une relation, encore 
bien obscure, avec nos sensations d'équilibre, si obscures elles- 
mêmes. Au cours des mouvements si variés que nous exécutons, 
nous changeons constamment la position de notre centre de gravité ; 
cependant nous gardons notre équilibre par des compensations 
appropriées, inconsciemment guidés par des sensations presque 
insaisissables. Il paraît y avoir une relation entre ces sensations et 
les degrés de la gamme. L'une des premières questions à résoudre, 
en psychologie musicale, serait celle-ci : Comment se fait-il qu'il y 
ait une note de la gamme, et une seule, la tonique, un accord et un 
seul, l'accord de tonique, qui donne l'impression d'un sens achevé, 
si bien qu'il est impossible de s'arrêter définitivement sur une autre 
note ou sur un autre accord? ^- C'est, à mon sens, que cette note 
et cet accord répondent à une sensation ou à un sentiment d'équi- 
libre stable et de repos, tandis que les autres répondent à des sen- 
sations de mouvement. Le musicien qui nous remue, qui nous agite, 
qui nous fait prendre une série d'attitudes — réelles ou imaginaires 
— ne peut pas nous abandonner sans nous avoir ramenés à une 
attitude de repos. 

Je suis arrivé à ces vues par des considérations purement musi- 
cales, en cherchant à résoudre des fragments harmoniques et mélo- 
diques en leurs effets simples et en analysant les impressions res- 
senties; et il se trouve qu'elles sont de nature à apporter quelque 
lumière à deux faits auxquels je n'avais pas d'abord songé : le 
premier, c'est l'étroite relation de la musique avec la danse; le 



72 



REVL'R PHILOSOPHIQUE 



second, c'est que les canaux semi-circulaires, qui semblent jouer 
un r<'»le important dans notre sens de l'équilibre, sont unis à 
l'oreille interne au point de ne faire avec elle qu'un seul et même 
organe. 

Un dessin mélodique donne l'idée d'un mouvement parce qu'il 
nous incite nous-mêmes à nous mouvoir. Littéralement, la musique 
ne peut décrire les choses visibles, mais elle les suggère; elle les 
suggère par leur mouvement, en déterminant en nous la velléité 
d'exécuter un mouvement semblable. 

Les elléts du dessin mélodique se combinent avec ceux du 
rythme. Le berceau se soulève et redescend sous la main qui le 
balance, et l'accompagnement de Fauré (voir ci-dessus) passe du 
grave sur le temps fort à l'aigu sur le temps faible. Il en est de 
même dans toutes les berceuses et dans les barcaroUes. La valse de 
Chopin décrit, par son rythme, le mouvement du chien qui tourne; 
le dessin mélodique, lui aussi, tourne autour de la dominante, la 
prenant par-dessus et par-dessous alternativement, en évitant de 
l'attaquer sur le temps fort. 

Le rythme à trois temps convient pour décrire un mouvement 
circulaire. Au temps fort, le corps pose; au temps faible, il se 
soulève; dans le rythme ternaire, il se soulève deux fois avant de 
retomber. Si les trois temps sont divisés et font entendre six notes 
égales, le mouvement commence à paraître continu, et il est circu- 
laire si le dessin mélodique revient sur lui-même en formant un 
circuit fermé. Il ne reste plus qu'à exiler \e 2^0 int mort. Pour cela, le 
dessin mélodique, arrivé au temps fort, doit avoir du mouvement 
pour le dépasser : on fera donc en sorte que le temps fort ne coïn- 
cide ni avec la note la plus grave, ni avec les notes qui donnent 
l'impression du repos, comme la tonique et la dominante. 

C'est ainsi que Schubert a figuré le mouvement du rouet : 




Dans cette pièce, la description dune chose matérielle est un 
puissant moyen d'expression morale. Marguerite, en filant, songe à 
son rêve, à la passion qui la trouble, et son chant s'exalte progres- 
sivement jusqu'au cri, puis elle se calme et revient à son travail. 



GOBLOT. — lA MUSIQUE DESCRIPTIVE 73 

Pareillement le rouet s'agite et s'emporte, puis s'arrête brusque- 
ment pour reprendre un mouvement plus modéré. 

La puissance descriptive du dessin mélodique est si réelle, elle 
obéit à une logique si précise que les compositeurs rencontrent les 
mêmes dessins quand ils veulent décrire les mêmes choses. On sait 
que la fée Mélusine est une sorte de sirène, une fée des fontaines 
et des cours d'eau, tantôt femme et tantôt poisson. Mendelssohn, 
dans son ouverture intitulée Mélusine, a figuré par le dessin suivant 
le mouvement ondoyant de cet être fantastique : 




Wagner, dans la première scène de VOr du Bhin, nous fait 
assister, dans les profondeurs du fleuve, aux ébats d'êtres analogues, 
les Nixes ou Filles du Rhin. L'orchestre, pendant toute la scène, 
fait sentir les ondulations du fleuve, et chaque fois que l'une ou 
l'autre des Nixes traverse, descend ou remonte en nageant, pour 
aguicher leNibelungou pour le fuir, son mouvement s'accompagne, 
à l'orchestre, précisément du même dessin mélodique. Wagner, 
avec son imagination musicale si féconde, n'avait certes pas besoin 
de faire des emprunts à ses devanciers; en tout cas, l'auteur du 
Judaïsme dans la tnudque ne se serait pas adressé à Mendelssohn. 
C'est là une simple rencontre, qui s'explique par l'identité du mou- 
vement à exprimer. 

Cependant l'eau qui coule a été décrite de mille manières diffé- 
rentes; il ne faut pas s'en étonner : l'eau a mille manières découler. 
Le ruisseau de la Symphonie pastorale est presque une rivière, aux 
eaux molles et lentes. Dans la Truite de Schubert, c'est l'eau vive, 
alerte d'un torrent de montagne. En courant, sur son lit de pierres, 
elle se creuse de plis profonds, se hérisse de crêtes saillantes, et 
ces plis et ces crêtes se croisent obliquement en miroitant. Schubert 
a rendu cela par des accords brisés : 




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Haydn, décrivant la création des eaux, nous fait voir successive- 



74 REVUE PHILOSOPHIQUE 

ment le mouvement tumultueux des flots de la mer, le cours lent et 
calme des fleuves, puis, en une des pages les plus charmantes qu'il 
ait écrites, le ruisseau joyeux, d'un vaUon paisible. La mélodie, 
chantée par une voix de basse, avec des réponses des flûtes, du 
hautbois et des violons, exprime le charme et la paix du paysage; 
de longues notes tenues des cors contribuent encore à l'eff'et. 
Tout cela est de la musique émotive. Mais que signifient ces triolets 
des premiers violons? le m.urmure, le babillage du ruisseau? L'imi- 
tation serait vraiment par trop lointaine. Non, c'est le mouvement 
alerte et doux de l'eau qui court, ou, ce qui revient au même, les 
jeux de la lumière sur sa claire et mobile surface. 

On est souvent tenté de voir une imitation là où il y a, en réalité, 
description. L'accompagnement du Tilleul, de Schubert, imite-t-il, 
par ses accords de sixte en triolets, le bruissement du feuillage? 
Écoutez un tilleul agité par la brise, et la musique de Schubert, et 
vous verrez qu'il n'y a aucun rapport. Mais vous reconnaîtrez le 
mouvement doux, fin, profond des feuilles d'un arbre toulïu et fris- 
sonnant. 

La musique peut décrire des mouvements plus complexes. 
Haydn, dans les Saisons, nous montre les tours et les retours du 
chien de chasse qui quête deci, delà, jusqu'au moment où il arrête, 
puis le départ de l'oiseau qui s'envole. C'est tout à fait saisissant, 
et, même sans paroles, avec un simple titre, on comprendrait. 
Elle peint aussi les mouvements humains. Dans le Messie, Haendel 
écrit un court récitatif sur ces paroles : « Et tous ceux qui le 
voyaient se moquaient de lui et le persiflaient, et hochaient la tète, 
et disaient : » (suit un chœur fugué : Si tu es le fils de Dieu, des- 
cends donc de cette croix!). Ce récitatif est accompagné de traits des 
instruments à cordes qui rendent les convulsions du rire et les 
haussements d'épaules. Il est impossible de s'y méprendre. Le tra- 
ducteur français a remplacé l'expression « hochaient la tête >) par 
(( haussant les épaules ». Ce n'est pas une inexactitude. 

Dans le même oratorio se trouve un chœur sur ces paroles : 
« Leur renom se répandit en tout pays (il s'agit des apôtres), et leur 
parole à toutes les extrémités du monde. » La dernière partie de la 
phrase se chante sur une gamme ascendante puis descendante, 
énoncée d'abord par les ténors, reprise en style fugué par chacune 
des autres parties tour à tour, puis par plusieurs parties ensemble, 
par mouvement direct, par mouvement contraire, donnant une 
impression de flot qui se répand, de marée montante qui va inonder 
toute la terre; et voilà traduite sous une forme concrète et visible 
cette idée abstraite : la propagation de la foi. 



GOBLOT. — LA MUSIQUE DESCRIPTIVE 



75 



Je ne prétends pas que la peinture du mouvement épuise toutes 
les ressources de la musique descriptive. On peut utiliser des ana- 
logies plus ou moins lointaines. Des sons graves, forts et prolongés 
conviennent lorsqu'il s'agit de corps lourds, gros, massifs. C'est sur 
les notes les plus graves d'une voix de basse que, dans la Création, 
Haydn nous parle du gros bétail foulant le sol d'un pas pesant : 






pendant que les instruments à a.rchet accompagnent sur la quatrième 
corde. 

Des notes aiguës et brèves représentent des corps petits et légers. 
A. Georges décrit la Poussière par des notes piquées (sauf au der- 
nier couplet où l'accompagnement figure le mouvement tourbillon- 
nant de la poussière). Dans l'Orage de la Symjjhonie pastorale, des 
notes piquées représentent les larges gouttes de la pluie, et ces 
notes ne forment aucun dessin, de même que les gouttes de pluie 
tombent sans ordre. Ce n'est plus une averse d'été, mais une mono- 
tone pluie de printemps, rayant finement l'espace, qu'A. Georges a 
décrite par des notes aiguës en batterie : 




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■^ A^- -.Ar 




-5^>^ 




uJ lU D 



-ti 



Le final de la Walkyrie nous fait voir des nuages d'étincelles par 
des notes piquées très aiguës et très rapides : 




et le passage des étincelles aux. flammes, rendues un peu plus loin 
par de rapides arpèges, est parfaitement intelligible. 
On pourrait multiplier les exemples. Il faudrait faire une étude 



76 REVUE PHILOSOPHIQUE 

spéciale d'un procédé de description, presque aussi important à lui 
seul que le dessin musical du mouvement : la peinture musicale de la 
couleur par l'harmonie et l'instrumentation. Mais nous touchons ici 
à un sujei très vaste qu'il n'est possible que d'effleurer. On compare 
ordinairement la mélodie au dessin, l'harmonie au coloris; les 
Allemands appellent les timbres les couleurs des sons, Klangfarhen. 
Rien n'est plus juste. On dit qu'une musique est « colorée » quand 
elle présente une grande variété de sonorités brillantes, « grise » 
quand elle est faite de sonorités effacées et monotones. Je ne veux 
citer, à ce sujet, qu'un seul exemple. L'altération ascendante d'une 
des notes de l'accord parfait produit l'impression du passage de 
l'ombre à la lumière, ou d'une lumière faible à une lumière plus 
vive. L'accord majeur succédant à l'accord mineur (ex. A) peut être 
considéré comme une altération ascendante de la médiante; or on 
sait que le majeur est clair et que le mineur est sombre. L'altération 
de la tonique donne l'accord de quinte diminuée qu'on peut trans- 
former en septième de dominante (ex. B) ou en septième diminuée 
(ex. C.) par l'adjonction d'un quatrième son. L'altération de la quinte 
donne l'accord très brillant de quinte augmentée (ex. D) : 



-e- -0-1 ri 1 1 



Dans tous ces cas, le second accord est éclatant relativement au 
premier. 

Un fragment de chœur des Saisons de Haydn nous offre une appli- 
cation de ces principes; les huit premières mesures de ce chœur 
(n" a de la partition) décrivent le lever du soleil. Comme il s'agit 
de quelque chose qui monte, les parties supérieures procèdent par 
progression ascendante. L'intensité croissante de la lumière est 
représentée par un crescendo : les instruments entrent les uns après 
les autres; il en est de même des trois voix sali; le cho-ur éclate 
avec toute la masse orchestrale au moment où l'astre paraît. Mais 
c'est surtout le choix des accords qui dépeint l'éclat grandissant du 
jour : l'harmonie est faite d'une série de modulations passagères 
amenées par des altérations d'accords de quinte, portant tantôt sur 
l'un, tantôt sur l'autre de leurs intervalles. 

Cette analogie des sons et de la lumière ne semble pas s'expliquer 
par les faits connus d'audition colorée, car ils sont exceptionnels, 
variables d'un sujet à l'autre, et résultent d'associations tout acci- 
dentelles. Il s'agit ici, au contraire, d'impressions communes et 



GOBLOT. — LA UlUSIQUK DESCItlPIlVR 77 

constantes. La relation entre le son et la couleur a vraisemblable- 
ment pour intermédiaire des sensations internes, conscientes ou 
subconscientes. Les divers accords, les divers timbres nous affec- 
tent et nous impressionnent de diverses manières; il en est de 
même de l'ombre, de la lumière et des couleurs. Il paraît y avoir 
analogie entre les sensations et sentiments vagues et profonds 
qu'éveillent en nous les sensations auditives d'une part, et d'autre 
part les sensations visuelles. 

Il est certes difficile, mais combien il serait intéressant d'étudier 
le subtil mécanisme de ces relations entre le sens auditif, et les sen- 
sations de couleur et de mouvement. C'est, au fond, presque toute 
l'esthétique musicale. C'est plus encore; car, ainsi que le remarque 
avec raison Helmholtz : « Il y a peu d'exemples qui se prêtent plus 
que la théorie des gammes et de l'harmonie à élucider quelques-uns 
des points les plus obscurs et les plus difficiles de l'esthétique géné- 
rale. » Ce n'est pas encore tout; Tintérêt de ces questions ne se 
borne pas à l'esthétique. Les problèmes psychologiques que nous 
avons touchés ici sont considérables. Notamment la relation entre 
les sensations musicales et les sensations d'équilibre et de mouve- 
ment se rapporte au problème de la perception de l'espace, et c'est 
peut-être l'une des meilleures manières, en tout cas c'est une 
manière assez neuve d'aborder ce problème. 

L'esthétique musicale est aussi une bonne méthode pour étudier la 
psychologie des sentiments. Cette étude sort des limites que nous 
nous sommes tracées. C'est surtout la musique émotive qui pourrait 
sur ce point éclairer les. recherches des psychologues. Mais on peut 
se demander si la musique émotive est essentiellement différente de 
la musique descriptive. La musique nous émeut surtout parce qu'elle 
nous remue, au sens le plus littéral du mot. La véritable distinction 
entre l'une et l'autre, c'est que la première est subjective, et ne nous 
fait rien chercher au delà des impulsions de mouvement qu'elle pro- 
voque en nous; la seconde, au contraire, nous excite à objectiver 
nos images motrices pour en faire des mouvements d'objets exté- 
rieurs, objets que la musique ne saurait figurer, mais qui nous sont 
indiqués par les paroles, par une épigraphe ou par un titre. 

Edmond Goblot. 



REVUE GÉNÉRALE 



LE MOUVEMENT PÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 



I. Pédolor/ie : A. Binet, IJAnnée psyc/iolur/ique 1900 (Mémoires originaux et 
comptes-rendus pédoloyi<iiies). — J.-\V. Deahl. Imitalion in Education. Br. 
101 p., New-York, l'JOO. — Hivista di Filosofia, Pedaçiogia e Scienze affini, 
août-décembre IflOO. — Die Kinder f'ehler. 5" année, l", 3-5' fascicules, 6« année. 
— Hev. int. de l'édagoç/ie comparative, janvier l'JOi. — Bulletin de la Société 
iiljre pour l'étude jist/cholnr/itjue de Venf'ant. oflobre-janvier 1901. — Paidology, 
éd. par 0. Chrisnian, fasc 1-3, juillet-janvier 1901, 299 p. — G. Cesco, Prin- 
cipii di pedaguf/ia générale, 1 vol. 172 p., 1900. 

H. Pédaf/oijie : M. Mauxion, L'Education par rinstruction et les théories pédar/o- 
f/ifiues de llerljurl, 1 vol., 181 p., in-18, Paris, 190). — G. Gentile, L'inseigna- 
mento délia Filosofia ne Licei, 1 vol. 233 p., Milan, 1900. — M. Bernés, L'en- 
seignement moral social dans VEnseignement secondaire en France (In Ens. 
second., nov. -décembre 1900). — Darlu. L'Université et la République (In Rev. 
Parlent., déc. 1900). — G. de Greef, Problèmes de philosophie positive : l'En- 
seignement intégral, 1 vol. in-18, 1()9 p., Paris, 1900. — H. Marion, Psycho- 
logie de la Femme, 1 vol. in-18, 307 p., Paris, 1900. — F. Buisson, La Religion, 
la Morale et la Science : leur conflit clans l'éducation contemporaine. 1 vol. 
203 p., Paris, 1900. 

Dans le discours qu'il prononçait à l'ouverture du dernier congrès 
international de psychologie ', M. Ribot notait en quelques traits fort 
exacts l'importance et la direction prises par les recherches sur la psy- 
chologie de reniant. Malheureusement le progrès en cet ordre d'études 
continue ù s affirmer surtout hors de France : les craintes que nous 
exprimions ici même ^ il y a déjà longtemps paraissent trop justifiées 
et la contribution apportée par notre pays au développement de la 
pédagogie objective et théorique ou pédologie reste bien insuffi- 
sante^. 



1. Voir Revue scientifique du 22 septembre 1900 el Revue philosophique de 
novembre 1900. 

2. Revue pliilosophique de juillet 1893. 

3. Relevant le maigre bilan ■< des communications pédagogiques faites au 
Congrès », .M. Marillier doit conclure à regret" que nous ne nous occupons guère 
en France de la psychologie de l'enfant » {Bulletin de la Société pour l'étude, etc., 
n° 2, p. 33). Comparez la Bibliographie des récents travaux pédologiques aux 
américains in Paidology (janvier 1901), l'excellente Revue que vient de fonder 
0. Chrisman, l'infatigable fondateur et vulgarisateur de la pédologie en Amérique. 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVEMENT PÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 79 



I 

Pourtant le laboratoire de psychologie physiologique de la Sor- 
bonne nous fournit encore cette année quelques travaux de pédologie. 
Ils ont le double mérite d'être à peu près les seuls que l'École française 
ait produits et de démontrer une fois de plus l'intérêt scientifique et 
pratique des recherches dont l'institution s'im.pose dans toutes les 
universités. 

M. Binet reprend et complète son étude * sur la consommation du 
pain dans ses rapports avec le travail intellectuel, étude que nous 
avions discutée ici même. Pouvait-on admettre comme une loi démon- 
trée le rapport établi par M. B. entre l'accroissement du travail intel- 
lectuel et le ralentissen)ent de l'appétit, ayant pour conséquence celui 
de la nutrition? Nous avions noté la rareté et la confusion des docu- 
ments présentés, l'omission des conditions concordantes et sans doute 
influentes (variations de température, saisons, menus, différences 
d'études, examens préparés, etc.), qui risquaient de fausser les 
résultats obtenus. Cette fois on ne présente encore qu'une seule 
feuille de documents, mais détaillée avec soin et accompagnée 
de graphiques très clairs. On précise maintenant les relations que 
nous avions prévues et que l'observation vérifie entre la consomma- 
tion du pain d'une part et l'état du ciel, les variations de température, 
l'influence des sorties, des promenades, des exercices de gymnatique. 

Celle des jours de composition donne lieu aussi à des constatations 
précises dont il faudra désormais tenir grand compte. Voilà jetée sur 
les alentours de la question une lumière nouvelle et précise. — Mais 
l'hypothèse principale, énoncée dogmatiquement sous forme de loi, 
est-elle vérifiée? 

M. B. doit constater, confirmant sur ce point les faits observés 
par nous-mêmes, que, les jours de composition, la moyenne de consom- 
mation augmente, « résultat qui, dit-il, n'est point d'accord avec nos 
prévisions «.Tout en notant une diminution sensible en juin et juillet, il 
ajoute que « les chiffres sont trop peu nombreux pour permettre de 
prendre une conclusion ferme » et il reconnaîtra finalement « qu'il est 
très vraisemblable que le travail intellectuel de préparation des 
examens diminue la consommation du pain ». Il n'est donc plus ques- 
tion de loi : en déclarant qu'il aboutit « à une vraisemblance » plutôt 
qu'à une démonstration, M. B. confirme pleinement notre propre dire, 
à savoir que, dans l'état actuel de nos connaissances, on ne peut for- 
muler aucune loi sur les rapports du travail intellectuel des norma- 
liens et de l'appétit. Nous ne soutenons pas du tout la thèse contraire, 
que nous prête gratuitement M. B., mais nous disons qu'en une 

1. Voir notre analyse et discussion, in Revice phil., nov. 1898, Année psycho~ 
hfjUjue, 1899, et Rev. /)/u/., juin 1900, p. 634-5. 



80 ISEVUK PHILOSOPHIQUE 

matière aussi complexe il faut, avant de dogmatiser : I" poser nettement 
le problème; cherche ^^ pousser l'analyse des concomitants aussi loin que 
possible, — et le mémoire actuel de M. 13. nous donne sur ce point un 
commencement de satisfaction; 3" réunir des documents nombreux, et 
M. lî. prépare de nouveaux mémoires. Après les travaux de Chauveau 
et de ses élèves sur l'Énergétique musculaire, ceux de Lugaro, Vas et 
Pugnot sur les modifications des cellules nerveuses qui deviennent 
sous l'iniluence de la fatigue hypochromatisées et hypochromophiles, 
après les expériences concluantes de Manouclian sur l'atrophie et le 
rentlementen boules des dentrites des cellules pyramidales de l'écorce 
après épuisement, il ne s'agit pas sans doute d'établir que le sur- 
travail, physique ou intellectuel, détermine une dystrophie profonde. 
Il est évident que, si la préparalion à un examen entraîne nécessaire- 
ment le surmenage, il se produit un ralentissement de la nutrition, et 
cette conséquence rationnelle on la confirme en fait par les constata- 
tions que fournissent les documents relatifs à la consommation du 
pain. Mais ce raisonnement implique deux postulats conteslables : 
l'Ma préparalion à un examen — il ne s'agit pas de concours, — dans 
une école bien organisée et qui peut espacer le travail en trois années, 
n'exige pas nécessairement un surmenage, au moins en ce qui concerne 
les bons élèves. Quant aux autres, qui ont peu ou point trixvaillo, ils ont 
des réserves de force — et il n'est pas évident que le coup de collier 
final « doive les épuiser » ; '^'^ en admettant que la diminution de l'ap- 
pétit soit prouvée, puisque le surmenage intellectuel peut n'être pas né- 
cessairement en cause, pourquoi n'attribuerait-on pas une influence à 
l'émotion, d'autant plus profonde que le candidat est un émotif ou, 
ayant moins travaillé, redoute davantage un échec? Est-ce que la 
crainte et le cortège affectif qui l'accompagne et le suit ne vont pas pro- 
duire des effets sensibles d'inhibition? L'e.xaminite, pour ne pas figurer 
dans les recueils nosographiques, n'est pas un mal réel et redoutable? 
Et ce facteur émotif n'est-il pas distinct du facteur intellectuel? Il 
faut l'isoler si vous voulez faire admettre que la diminution de 
Tappétit a pour seule cause la fatigue intellectuelle. Donc orienter les 
recherches en vue d'établir une loi entre la nutrition et le travail 
intellectuel de préparalion à un examen, c'est mal poser la question, — 
M. B. était mieux inspiré quand il visait à utiliser ses documents pour 
rechercher les effets du travail prolongé sur la nutrition. Pourtant il 
faut encore éviter une éciuivoque : si les effets du travail prolongé 
étaient nécessairement épuisants, il n'y aurait pas d'éducation possible. 
D'après la théorie très vraisemblable de Tanzi, les prolongements des 
cellules nerveuses soumises à un travail répété s'allongent et entrent 
plus facilement en relation avec les arborisations terminales des neu- 
rones voisins. Les contacts anciens sont mieux assurés et de nouveaux 
s'établissent, et, par suite de ces modifications histologiques d'un 
organe, considéré dans celte hypothèse comme essentiellement mal- 
léable, selon le mot de Mathias Duval, le progrès est possible. Cette 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVEMENT TÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 81 

hypertrophie d'ordre physiologique n'exige-t-elle pas un déploiement 
d'activité qui doit, ce semble, accroître, et non diminuer l'appétit, 
comme tendent à le prouver des faits dont M. B. ne tient pas compte 
et que nous avons rapportés ' ? 

Quel que soit le sort définitif réservé à la théorie du neurone indé- 
pendant, provisoire comme toutes les hypothèses, ajoutons que l'an- 
cienne psychologie avait depuis longtemps, en utilisant l'introspection, 
noté ces effets de l'exercice, que la méthode objective explique et 
confirme. Sur ces transformations cellulaires fonctionnelles qui doi- 
vent plutôt entraîner une suractivité de la nutrition, les expériences de 
M. B. sur l'attention fournissent de nouvelles et utiles indications et 
il faudra être solidement documenté pour soutenir cette thèse originale 
que le travail intellectuel prolongé ralentit l'appétit, — étant bien 
entendu que l'exercice n'est pas la fatigue, qu'on ne doit pas équivo- 
quer sur l'épithète « prolongé » — qu'on peut travailler pendant toute 
une année scolaire sans être fatigué si l'emploi du temps est bien 
ordonné. Sinon la question ne se pose plus, elle est depuis longtemps 
résolue, la fatigue intellectuelle est la plus déprimante de toutes-. Et, 
pour l'instant, M. B. le reconnaît d'ailleurs, la documentation est insuf- 
fisante, la diminution progressive ne ressort pas de l'examen de l'unique 
tableau étudié. Serait-elle établie qu'elle ne prouverait pas grand'chose 
parce que l'appétit et la nutrition font deux, le bilan de cette dernière 
s'établissant vraiment par les variations de croissance et de poids^, et 
surtout parce qu'on donne la moyenne, non de totaux composés d'élé- 
ments comparables, mais de véritables mosaïques. Toutes les obser- 
vations ont été faites en bloc sur des jeunes gens qui, pour être tous 
normaliens, ne représentent pas moins chacun des individualités qu'il 
fallait examiner au point de vue de la propathie ou de l'antipathie à 
l'inappétence. Ils sont d'âg«s différents : les uns sont en pleine crois- 
sance, et l'on connaît l'influence par déminéralisation qu'exerce la 
fièvre de croissance, même bénigne. Les autres approchent de la 
vingtième année, et la moyenne qu'on nous propose, indépendamment 
des inconvénients que Cl. Bernard reprochait à toute moyenne phy- 

1. Voir Revue phil. de nov. 1898. 

1. Voici un auteur qui prend « un élève vanné » et il croit utile et nouveau 
de constater au dynamomètre que ce « vanné éprouve une grande diminution 
de force musculaire ■< : le contraire eût été miraculeux. Seulement il identifie 
« le vannage •• au travail prolongé et croit voir dans ses expériences un moyen 
de mesurer l'effet du travail intellectuel prolongé sur la force musculaire. Dans 
l'espèce il ne s'agissait pas d'une prolongation mais d'un excès de travail — 
et la communication dont nous parlons prouve uniquement qu'un excès de 
travail est fatigant — , ce qui est incontestable, bien que la résistance des 
nerfs paraisse de beaucoup supérieure à celle des muscles (voir l'analyse du 
Mémoire de Joleyko, in Rev. phil., mars 1901). 

2. M. B. s'est d'ailleurs préoccupé de ce point : il a constaté que 27 élèves de 
y année ont, du 6 mai au 21 juillet 1900, perdu en moyenne 2 k. 180, soit environ 
33/1000 de leurs poids {Bull, de lu Soc, etc., p. 37, n" 2). Nous avons signalé 
{Rev. phil., juin 1900, p. C34) les résultats obtenus par IgnatiefT. 

TOME LU. — 1901. 6 



82 



IIEVUE PHILOSOPHIQUE 



siologique, est prise sur des totaux qui donnent la consommation glo- 
bale faite par des enfants de seize ans et des adolescents de dix-neuf, 
comme si une différence de trois années n'avait pas ici une importance 
telle que pareille combinaison de chiffres risque de ne plus exprimer 
aucune réalité. 

Si nous formulons ces réserves, ce n'est pas pour apprendre à l'au- 
teur de l'humoristique préface de la. Fatigue intellectuelle la complexité 
de ces problèmes biologico-psychiques, c'est pour montrer qu'au lieu 
de requérir contre le travail intellectuel et les programmes — comme 
on le fait à tout propos depuis quelques années — au grand détri- 
ment des études et des enfants, médecins et pédagogues pourraient se 
montrer moins agressifs. Quand des savants conime M. B., appliquant 
à un seul de ces problème^ toutes les ressources d'un talent d'expéri- 
mentateur éprouvé, reconnaissent n'avoir obtenu que des vraisem- 
blances — et quand celles-ci mêmes soulèvent encore tant de diffi- 
cultés — , il serait utile que les ignorants consentissent enfin à 
reconnaitre. sinon qu'ils ne savent rien, ce que seuls peuvent avouer 
les hommes très instruits, au moins à comprendre qu'il y a lieu de se 
montrer désormais plus hésitant. 

Dans la même Année psychologique signalons encore les recherches 
de M. B. sur des méthodes qui « permettront un jour piochain de 
donner une mesure de l'intelligence des individus », le mot mesure 
étant pris ici dans le sens de classement. On mettrait ainsi les pédago- 
gues et les pères de famille à même de résoudre cette question capi- 
tale entre toutes : Mon enfant est inintelligent. Le mémoire intitulé 
. « Attention et .Adaptation » décrit les premières recherches faites 
par M. B. dans cette voie après avoir pris deux groupes de cinq élèves 
d école primaire, les uns intelligents, les autres inintelligents, il 
institue une série d'expériences ingénieuses qui ne se ramènent pas 
comme tant d'autres à des problèmes à résoudre, mais ou les erreurs 
commises en exécutant le travail demandé dépendent de la constitu- 
tion mentale des sujets étudiés. Il y a eu des essais infructueux : par 
contre d'autres sont vraiment typiques. La numération des petits 
points , le temps de réaction, la copie de chiffres promettaient 
d'abord des tests de différenciation très nette entre les deux groupes. 
Mais, point capital, celle-ci diminue et, le plus souvent, s'efface aux 
épreuves subséquentes : les intelligents, d'abord lents à s'adapter, rat- 
trapent au bout de quelque temps le premier groupe, sauf peut-être en 
ce qui concerne l'analyse rapide d'un dessin vu à travers un obtura- 
teur fonctionnant à l'instant. 

On savait depuis longtemps qu'en moyenne les élèves intelligents 
s'adaptent beaucoup plus vite que les autres. Mais cette série de 
recherches, fondées sur des expériences d'où l'on a soigneusement 
exclu les chances de simulation et de truquage, tendent à établir la 
facilité vraiment étonnante des inintelligents à rattraper les élèves 
mieux doués, pourvu qu'on sache les diriger méthodiquement; c'est 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVEMENT PÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 83 

déjà un point considôrable. Les mêmes recherches paraissent encore 
au pren^.ier abord nous fournir un critérium pour mesurer le déve- 
loppement de l'intelligence .-presque toujours à la première expérience 
une différenciation très nette s'est produite. Par exemple, s'il s'agit 
de barrer certaines lettres, les intelligents ont commis en moyenne 
ving-cinq erreurs et les inintelligents en ont fait [02, soit quatre fois 
plus, et davantage. 

Pourtant ces résultats, si frappants qu'ils soient, nous paraissent encore 
discutables. D'abord M. B. ne s'illusionne-t-il pas sur la facilité rela- 
tive des expériences instituées? Elles n'intéressent pas, dit-il, la faculté 
de comprendre, mais il ajoute « qu'elles supposent des actes de mémoire, 
surtout et des actes de comparaison ». Ces derniers ne sont-ils pas au 
premier chef des actes intellectuels? Ensuite, pour adopter les conclu- 
sions si tentantes de M. B., il faut dissiper une cauf^e d'inquiétude cette 
fois très grave. Il a classé les enfants d'après les renseignements à lui 
fournis par les instituteurs : sans contester le tact pédagogique de ces 
maîtres et la valeur des renseignements détaillés qu'ils ont fournis, 
peut-on accepter pour exactes et infaillibles leurs appréciations? Est-il 
absolument certain que tel élève du premier groupe n'aurait pas pu 
figurer dans le second, et faudra-t-il, non sans quelque étonnement, 
rappeler à M. B., auquel on a plutôt fait des reproches tout opposés, que 
l'observation subjective qu'il a jadis un peu méconnue aurait dû être 
ici confirmée par le recours aux procédés objectifs? 

'Puisqu'il expérimentait sur un groupe très restreint d'élèves, qu'il 
avait d'ailleurs à sa disposition l'outillage d'un laboratoire, il aurait 
agi prudemment en recherchant si les enfants donnés pour inintelli- 
gents par exemple étaient affligés de quelques-unes de ces tares héré- 
ditaires ou acquises dont la présence eût confirmé le diagnostic porté 
par l'instituteur. Les régreséifs sont des anormaux : l'anomalie dont ils 
sont atteints a des déterminants objectifs. On nous les présente comme 
inintelligents parce qu'ils sont mal notés par un instituteur : la caution 
est vraiment insuffisante. Pourquoi n'a-t-on pas recherché, avec tout 
le détail possible, les antécédents des parents et les conditions de 
milieu sociales? Pourquoi n'a-t-on pas constitué la fiche de chacun 
des jeunes garçons, en indiquant la liste des maladies infantiles (mal- 
formations congénitales et à la naissance, mode d'alimentation, trou- 
bles de la dentition, de la croissance, de la marche et du langage, 
convulsions, rachitisme, fièvres éruptives) et autres (fièvres typhoïde, 
scarlatine, etc.), dont ils ont été atteints? Pourquoi n'a-t-on pas relevé 
les indications anthropométriques essentielles permettant de dépister 
les tares héréditaires ou acquises dont ils peuvent être porteurs? Sans 
tomber dans les exagérations lombrosiennes, il faut admettre que la 
réunion sur le même individu d'un certain nombre de stigmates soma- 
tiqucs fournit des indices précieux sur sa mentalité. 

Pour constituer ces deux groupes d'intelligents et d'inintelligents 
qu'il allait soumettre à des exercices identiques en vue d'obtenir des 



84 REVUli PHILOSOPHIQCE 

tests différentiels, M. U. n'utilise aucun des procédés qui lui permet- 
taient de corroborer objectivement les notes de l'instituteur : on peut 
alors contester la valeur du classement préalable et frapper de suspi- 
cion tous les résultats obtenus. Il est fâcheux que l'omission de 
données anthropolo^riques positives sur chacun des dix enfants étu- 
diés laisse planer le doute sur un ensemble d'expériences qui d'ailleurs 
demeurent, à titre de suggestions, aussi intéressantes qu'originales. 
Reprises plus méthodiquement et répétées sur plusieurs séries de 
groupes, elles font prévoir des résultats fructueux appelés à réaliser 
en pédologie des progrès considérables. 

Le recours aux investigations positives en matière pédologique 
s'impose de plus en plus, et, au laboratoire de Meizi ' s'ajoute dès main- 
tenant en Italie celui que le D'' Pizzoli vient d'ouvrir à Crevalcore. La 
description nous en est donnée par ]a.I\u:ista di F ilo!>ofia, Pedagogia e 
!Scienze affini, recueil où s'ajoutent à de remarquables études psycho- 
logiques de Villa, Benini, del Greco, Ardigo, Alemanni, des revues 
bibliographiquesaussi exactes qu'instructives dans lesquellesles travaux 
français tiennent le rang le plus honorable. Partant de ce principe que 
la péd;!gogie scientifique doit trouver dans la psjchologie expéri- 
mentale, l'anthropologie générale et spéciale et la physiologie du 
système nerveux, un secours essentiel, M. P. indique la technique 
et l'utilité de l'examen anthropologique, physiologique et psychique 
de l'enfant en même temps qu'il fait connaître un certain nombre d'ap- 
pareils dont il est l'auteur Leur emploi permet d'obtenir la physio- 
nomie psychique individuelle de l'enfant. Ses appareils nous semblent 
d'un maniement facile et les moyens qu'on nous indique pour déter- 
miner la mémoire et le sens des proportions, pour éviter l'automatisme 
dans l'exercice de la lecture et développer la mémoire des images 
motrices scripturales, méritent d'être connus. Il semble qu'on ne se 
fait pas la moindre idée chez nous du travail qui s'opère dans la voie de 
la pédagogie scientifique chez nos voisins transalpins. Il y a là un 
peuple jeune, avide de savoir, plein d'initiative, qui se tient admirable- 
ment au courant de toutes les découvertes, qui veut en tirer parti et, 
de ce côté-là, nous nous réservons encore de bien désagréables sur- 
prises si nous nous obstinons à ignorer ou à méconnaître les change- 
ments qui s'opèrent si près dé nous. En attendant nous n'avons pas 
en province un seul laboratoire comparable à celui du D'" P. et où la 
collaboration du médecin et du psychologue pourrait produire les 
meilleurs effets ''. 

Les expériences de laboratoire restant limitées à un trop petit nombre 
de sujets, il faut y joindre les enquêtes dont les essais faits en France 

1. Année psychologi(/ite, 1000, p. b94. 

2. Excellente occasion de réaliser cette pénétration des facultés dont on jiarie 
tant et rie préparer cet enselRnenienl qui comprendrait, selon le vœu si justifié 
du prof. Grasset. « tout ce qu'un médecin doit savoir en philosophie el un phi 
iosophe en physiologie et pathologie du système nerveux. » {Rev.phil., mars 1901.) 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVEMENT PÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 85 

au moyen de questions vagues ou trop difficiles et sur un nombre 
beaucoup trop considérable d'élèves n'ont pas donné jusqu'à présent 
de résultats appréciables '. Ajoutons avec M. Binet que le personnel 
primaire paraît encore peu préparé et même disposé à coopérer au 
progrès de la pédologie, dont personne ne semble jusqu'à présent avoir 
jugé à propos de lui expliquer la nature et la portée -. Pourtant la 
méthode des questionnaires a fait ses preuves : si on sait la manier 
avec les précautions voulues, on peut, même en France et dès mainte- 
nant, obtenir, comme nous le montrerons bientôt, des résultats satis- 
faisants. Toutefois l'Amérique nous montre par une série continue de 
succès le profit qu'elle sait tirer des enquêtes pédologiques. Voici une 
étude sur la nature, le but et la portée de l'imitation dans l'éducation 
publiée par M. Jasper Newton Deahl : après les travaux décisifs de 
Tarde, de W. James, de Morgan, de Galton et de Guyau, on se demande 
ce qu'on pouvait apprendre de nouveau sur la question et, en effet, dans 
les deux premiers chapitres de son livre M. D. ne fait guère que résumer 
longuement ses prédécesseurs. Mais ces données générales une fois 
posées il a recours à la méthode des questionnaires pour fixer la portée 
de l'imitation à l'école. Comme il sait interroger et qu'il s'adresse à 
des enfants, à des étudiants et à des professeurs habitués à répondre 
et à répondre sérieusement, des compléments précis et précieux à la 
théorie générale surgissent immédiatement. Citons-en quelques-uns : 
de l'enquête faite par M. D. il ressort que les jeunes enfants imitent 
plutôt les grandes personnes que leurs camarades ; qu'à partir de douze 
ans, ils s'imitent entre eux mais en prenant toujours pour modèles les 
plus âgés, et parmi ces derniers les garçons choisissent les plus éner- 
giques et les filles les plus aimables. Ils imitent aussi leurs professeurs 
et parmi ceux-ci les plus calmes. Dans tous les ordres d'enseignement 
il faut tenir compte de cette aptitude essentielle à l'imitation sans y 
voir, comme on le fait le plus souvent, une preuve de passivité et une 
cause de retard. Que le professeur soit digne d'être imité et, selon la 
remarque de W. James, il n'aura plus de ce chef aucune responsabilité 
à craindre. Si, au contraire, sa méthode est mauvaise, il est évident que 
l'enfant perdra beaucoup de temps et de peine, et M. D. prouve que par 
là surtout s'expliquent le surmenage et la trop longue durée des 
études. Il suffit d'avoir consulté méthodiquement les intéressés, 
d'avoir constaté l'unanimité de l'imitation pour comprendre qu'elle 
est, comme tout ce qui est naturel, bonne et profitable, à condition 
que l'éducateur renseigné par l'expérience suive et dirige la nature au 

1. Voir Revue pédagogh^ue, avril 1899 et 15 janvier 1900, enquête Chabot et 
Lefèvre. — Voir aussi Année psychologit^ue, l'JOO, p. 394 et suivantes. 

2. La Soc. libre, etc., vient de pubHer les r4uestionnaires de trois enquêtes 
psychologiques. Ils sont précédés de très bons conseils aux correspondants. 
Espérons qu'ils sont compris : nous dirons bientôt nous-niême les difficultés 
que nous avons rencontrées au cours d'une enquête régionale faite l'an der- 
nier. 



86 REVL'E PHILOSOPHIQUE 

lieu de la contrarier sous prétexte de développer prématurément une 
personnalité abstraite et artiiicielle. 

Mais, pour obtenir des résultats utiles par la méthode des enquêtes, 
encore faut-il comprendre que le nombre « ne fait rien à l'affaire ». Si 
les enquêtes portant sur des milliers d'enfants prêtent aux objections 
que nous avons indiquées, celles qui s'étendent à un cercle très restreint 
de sujets peuvent être, elles aussi, parfaitement stériles. Comme exem- 
ple d'enquête inutile, naïve et compliquée, on pourrait citer celle que 
Delitsch publie sur l'amitié chez les enfants d'école primaire. Il n'a 
étudié que b'.\ élèves et, malgré des tableaux et des graphiques aussi 
bien dessinés qu'inutiles, son mémoire prouve que rien ne saurait 
remplacer la précision et l'esprit psj'chologique. Par contre, dans le 
même recueil die Kinderfehler, nous trouvons une étude très bien faite 
sur les résultats fournis par le recensement des enfants anormaux en 
Suisse', une critique précise et avisée du livre de Kemsies sur l'hy- 
giène du travail à l'école en prenant pour base les mesures de la 
fatigue. Rien n'en garantit l'exactitude. Comment, en effet, apprécier 
exactement la rapidité de travail de deux enfants auxquels vous don- 
nerez 1^ même opération à faire, puisque rien ne prouve qu'ils sont 
tous deux également attentifs et que l'un ne pense pas à tout autre 
chose qu'à l'opération proposée, de sorte que celui qui commettra le 
plus d'erreurs sera peut-être celui qui se sera le moins fatigué. 

Sur les rapports de la médecine et de la pédagogie, sur l'hystérie et 
la motilité infantile, sur les bases physiologiques d'une éducation phy- 
sique des anormaux, nous trouvons des dissertations utiles; mais, 
cette fois, ce sont surtout les questions de psychologie normale et 
subjective qui sont traitées avec originalité. Ufer, à propos des jeux 
et des jouets d'enfants , met très bien en lumière la période où ie 
petit enfant a surtout pour jouets l'ouïe, la voix, les mouvements de 
ses mains, la pantomime à l'aide de laquelle il reproduit les mouve- 
ments qu'il a pu observer. 

Ziegler décrit en traits curieux et typiques l'égoïsme de l'enfant 
unique, attribué d'ordinaire à la*faiblesse trop naturelle des parents 
et que l'observation des faits permet d'expliquer beaucoup plus com- 
plètement. L'enfant unique s'habitue à l'isolement, devient insociable, 
silencieux, inactif. Faute d'exercice et d'occasion d'avoir à compter 
avec autrui, sa personnalité s'atrophie, toute idée de partage et de 
solidarité s'affaiblit, il n'a même plus à mériter une affection qu'il ne 
partage avec aucun autre. Le sentiment de la responsabilité fait 
défaut. Il a beau avoir des camarades, ceux-ci ne sauraient remplacer 
les frères et sœurs, car l'amour fraternel va plus à fond et a des objets 
bien autrement importants que la camaraderie. Dans un pays de fils 

1. Voir in Hev. phil. (juillet 1900) notre analyse. — Sur celte question considé- 
rable des anormaux, une enquête et une étude sur les c|uestions intéressant les 
Sourds-muets (Congrès inlern.) dans la très utile Rpv. int. de Pédagogie compa- 
rative du 2;j janvier 1901. 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVEMENT PÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 87 

uniques comme le nôtre, et au moment où l'on indique tant de palliatifs 
pour remédier à la dépopulation, peut-être serait-il utile de creuser ce 
point et de montrer aux parents quelle tristesse leur prépare l'égoïsme 
d'un enfant unique. 

Signalons entin, mais d'un mot, comme plutôt médicales que pédo- 
logiques, les conférences qui ont signalé les premières séances de la 
Société générale allemande de Recherches pédagogiques créée à léna 
en même temps que, sur l'initiative de M. Buisson, était instituée à Paris 
une société analogue * qui a désormais son Bulletin. On y trouve des 
communications qui sont toutes d'un très heureux augure pour l'ave- 
nir. M. Baudi'illart, à propos du dessin et des leçons de choses, établi 
un parallèle frappant entre la méthode à priori employée en France 
pour déterminer le programme d'un enseignement, et les procédés de 
la pédologie américaine. Chez nous on cherche l'objet du dessin en 
soi, et on en déduit un programme mirifique. Résultat : l'enfant 
qui aime à dessiner avant l'école en sort avec une haine prononcée 
pour le dessin. En Amérique, on observe les barbouillages enfantins, 
on cherche ce que voit l'enfant et ce qu'il aime à reproduire et on 
l'exerce en conséquence. Résultat : l'enfant américain aime à dessiner 
avant l'école, et après l'école il continue à dessiner. On a déjà étudié 
beaucoup les dessins d'enfants; il y a là une mine d'observations à 
faire qui est loin d'être épuisée, comme le montrent très bien M. Binet et 
Mme Kergomard, après Ferez, Passy et Sully. Signalons encore deux 
très intéressantes études sur la pédologie américaine par Mlle Fuster -, 
et un travail sur la croissance en poids et en stature chez les enfants 
et les jeunes gens, travail qu'on devra rapprocher des très importantes 
recherches de Burk ^ : M. Douchez, après avoir, en collaboration 
avec M. Baudrillard, pesé '269 enfants de 12 à 15 ans, conclut que la 
croissance en poids a lieu principalement de juillet à janvier, sauf 
exceptions attribuables sans doute, d'après l'auteur, au surmenage 
quand il y a examen. Elle se ralentit de juillet à avril pour redevenir 
plus sensible d'avril à juillet. Il semble d'autre part que l'accroisse- 
ment de stature se fait en partie aux dépens de l'accroissement en 
poids; elle atteint son maximum quand cette dernière subit un arrêt 
relatif. La croissance thoracique a son minimum d'octobre à janvier et 
s'accentue de janvier à avril et de juillet à octobre. 

La cause de la pédagogie vraiment objective, que nous défendons 
ici depuis plus de cinq ans, paraît donc définitivement gagnée. La 
mentalité enfantine commence à se dégager et on ne veut plus être 
réduit, comme le note Ribot d'un mot décisif, « à l'interpréter en 

1. Voir Revue phil., juillet 1900. 

2. L'auteur signale entre autres l'apparition de. la revue Paidolor/ie fondée 
par 0. Ghrisman, dont nous avons déjà fait connaître ici (nov. 1898) les remar- 
quables travaux. Les trois fascicules publiés méritent une étude détaillée; nous 
y reviendrons. 

3. Voir Mouv. péd. dans liev. phil., juillet 1900. 



88 REVUE PHILOSOPHIQUE 

adultes, avec beaucoup de contre-sens possibles, accordant trop ou trop 
peu ' ». 

De ce progrès, enfin réalisé, les manuels récents portent le témoi- 
gnage probant, au moins à l'étranger. Dans ses principes de pédagogie 
générale, M. Giovanni Cesca distingue nettement la pédagogie comme 
art et comme science, marque la place des sciences auxiliaires, et, 
après avoir montré la nécessité, la possibilité, mais aussi les limites 
de l'éducation humaine, met en lumière le concept vraiment complet 
de l'éducation. Il comprend à la fois l'adaptation des organismes à 
l'ambiance, l'intluence de l'évolution sociale sur l'individu et la série 
d'actions conscientes et intentionnelles, variables d'ailleurs avec la 
civilisation du moment, qu'exercent des adultes, parents ou maitres, 
sur l'enfant qui se développe. M. C. aurait pu faire aussi une part aux 
actions que les enfants exercent mutuellement les uns sur les autres; 
d'ailleurs, dans une série de chapitres très clairs, présentant une syn- 
thèse bien faite des connaissances acquises, il étudie l'éducation pro- 
prement dite au point de vue du milieu (famille, école, société), du 
sujet, l'enfant dont il faut préserver l'unité de développement psy- 
chique, — de ses fins, — utilitaires, politiques et éthiques, — de ses 
formes et moyens. II n'hésite pas à ranger l'instruction parmi les plus 
puissants, et à lui accorder une réelle valeur éducative, prenant ainsi 
nettement pnrti entre les deux opinions opposées sur l'intluence édu- 
cative de l'instruction. 



II 

La controverse, qui a son importance, elle vient d'être soulevée de 
nouveau avec une autorité particulière, dans l'ouvrage très persuasif 
et documenté de M. M. Mauxion, sur V Education par l'instruçtioji et 
les théories pédagogiques de Herhart. Sans insister sur la biographie, 
la métaphysique, la psychologie, la morale et la philosophie religieuse 
de Ilerbart, résumées en traits rapides mais exacts et frappants dans 
une excellente introduction, indiquons les raisons qui légitiment en 
somme la thèse herbartienne, plus souvent réfutée qu'étudiée. Sans 
doute la valeur d'un homme se mesure à son vouloir : la culture 
morale est, avec la discipline, l'auxiliaire indispensable de l'éducateur, 
et se contenter d'une instruction purement formelle en dédaignant 
l'expérience, c'est « prétendre remplacer la clarté du soleil par la 
lumière d'une bougie ». Mais, si l'on veut donner à l'humanité une 
même âme, et l'acheminer vers un état de civilisation solidaire, le fac- 
teur essentiel de cette éducation humaine ne sera pas le sentiment, 
aveugle, individuel, subjectif, mystérieux, bon tout au plus à nous 
constituer une caricature de caractère, mais un. système de représen- 
tations réglées sur la nature des choses, obtenu par l'action, qui crée 

1. Th. Ribot, Esnai sur Vimaginalion créatrice, p. 87. 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVEMENT PÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 89 

la véritable volonté et donne une conception toujours plus claire d'un 
idéal commun. Les idées seules donneront des règles universelles 
capables d'organiser une société humaine. 

Le problème essentiel de l'éducation consiste donc dans l'organisa- 
tion d'une instruction rapprochant les hommes par les idées, dissolvant 
par l'expansion des concepts l'égoïsme universel, et multipliant entre 
eux les points de contact. Pour atteindre ce but, il faut développer 
l'intérêt mulitiple : tandis que l'intérêt exclusif subordonne tout à 
l'égoïsme, la culture multiple, développant harmoniquement toutes les 
formes de l'intérêt (empirique, sympathique, spéculatif, social, esthé- 
tique, religieux), détruit les dangers de l'exclusivisme, et combine 
l'étude des sciences positives et morales, en vue d'une exposi-esthé- 
tique du monde, lâche essentielle de l'éducation. 

On évitera le double danger de l'enseignement multiple, le surme- 
nage ou la dispersion de l'esprit, sans mutiler en rien les études si, 
par la clarté, l'on sait rendre le travail facile et fructueux, par l'asso- 
ciation, pousser l'élève en de libres conversations à combiner diverse- 
ment les éléments étudiés, par la systématisation, donner un exposé 
qui maintienne l'enchaînement des connaissances acquises, par la 
méthode, enfin pousser l'enfant à effectuer un travail personnel, applica- 
tion personnelle et active de l'instruction donnée. Ce sont les quatre 
moments de l'enseignement : il sera descriptif, analytique, synthétique 
et actif. L'analyse prépare l'œuvre de l'abstration, la synthèse fondée sur 
l'expérience la systématise : elle permet au point de vue moral d'ins- 
tituer un traitement continu de l'enfant, et tout l'enseignement 
aboutit à la constitution normale d'un idéal humain. 

Une fois de plus on a redit avec Socrate, Platon, Pascal et tant 
d'autres, que bien penser mène à bien agir, qu'un entraînement 
moral réduit à une culture même intense du sentiment et de l'habi- 
tude est insuffisant, que joint aune instruction générale, bien dirigée, 
il devient le véritable instrument de moralisalion, et qu'en iin de 
compte, pour faire son devoir, il faut commencer par le connaître. 
La théorie herbartienne de l'éducation par l'instruction appuyée sur 
un système fortement lié, conserve une valeur et un intérêt qui justi- 
fient amplement le très heureux exposé que lui a consacre M. M. et 
l'influence que l'Herbarisme continue à exercer. Est-ce à dire que la 
thèse contraire qui a compté de Spencer à Bergemann ' de nombreux 
défenseurs, doive être entièrement abandonnée? 

On ne saurait méconnaître les excès de l'intellectualisme qui a 
paru ignorer la puissance fondamentale et la valeur du sentiment, le 
rôle de l'imitation et de la répétition, tout le mécanisme de la mora- 
lité. On a singulièrement exagéré la rapidité de l'action exercée par l'ins- 
truction sur le développement de la moralité et on se serait évité de 
cruelles désillusions si on n'avait pas prêté une sorte de vertu occulte 

1. Voir notre analyse de sa « Soziale Pedagogik, » Revue phil. avril 1901. 



90 HFVLE PHILOSOPHIQUE 

et magique à l'adoption de tel ou tel programme d'études. Mais il 
reste pourtant vrai que la représentation est aussi fondamentale que 
le sentiment, que celui-ci évolue en corrélation étroite avec celle-là, 
qu'il l'évoque, l'explique dans la mesure du possible, tantôt le fortifie 
et tantôt le dissout, lui donne une iin, et par là continue, selon l'expres- 
sion consacrée, à mener le monde. Si les contradicteurs de Her- 
bart contestent cette inlluence prépondérante du sjstème des repré- 
sentations sur celui du sentiment, en citant par exemple l'influence, 
pour ainsi dire insensible, exercée sur la sensibilité commune par les 
découvertes de la science moderne qui paraissent, en effet, n'avoir 
rien cliangé aux préjugés, aux routines, aux égoismes individuels ou 
collectifs du vulgaire, on peut répondre qu'ils omettent une condition 
importante. Ils concluent trop vite à l'action inefficace de l'instruc- 
tion sur la sensibilité, qui est réelle, mais très lente, comme l'a très 
bien montré HOffding, en élucidant la loi suivante qui concilie très 
bien la thèse des Herbartiens et des Spencériens : « Le progrès intel- 
lectuel devance l'évolution de la vie affective et en évoque la repré- 
sentation plus facilement que les sentiments qui s'y rattachent. » 
L'instruction agit, mais lentement, et on n'a plus à démontrer que les 
actions lentes sont précisément les plus certaines et les plus indes- 
tructibles. Il faut donc croire à l'éducation par l'instruction, qui 
d'ailleurs est restée indispensable pour mettre l'enfant au courant des 
progrès antérieurs de l'espèce, mais l'enseignement éducatif, tout en 
ayant une grande efficacité, n'agit qu'à la longue. 

Le plus important de tous est évidemment l'enseignement philoso- 
phique : tandis qu'en France quelques-uns, pour des raisons de parti, 
youdraient le voir réduit, on conçoit que tous les éducateurs soucieux 
de l'avenir cherchent au contraire à l'étendre. Plusieurs congrès inter- 
nationaux, s'inspirant des théories émises par M. Fouillée, ont réclamé 
non seulement son maintien dans l'enseignement secondaire français, 
mais un remaniement des programmes en vue d'instituer une éducation 
sociale et civique vraiment efficace. 

Cette thèse, dont la valeur est évidente, comporte une conséquence 
qui s'impose : il faut que les professeurs eux-mêmes, comme le 
réclament avec tant de raison, après INIarion et Fouillée, la commission 
d'enquête ainsi que MM. Bernés et Darlu, reçoivent d'abord une 
culture pédagogique réelle. Il est bon que l'ère de l'empirisme et de 
la routine soit définitivement close, et qu'avec la suffisance de l'in- 
suffisance on n'affecte plus de laisser « aux primaires seuls » le soin 
d'apprendre leur métier. 

1. HofTding, Psi/cholor/ie, etc., p. 320 de la Irad. franc. 

2. Voir le rapport de M. Berm'-s au Congrès de l'Education sociale. Ditll. de 
l'Elis, second., nov.-déc. IKOO; le rapp. de .M. Boulroux au Cong. inlern. de l'Ens. 
sup., et la discussion à la séance du 2 août 1900; enfin, l'Elude de M. Darlu 
sur l'Univ. daits la Démocratie {Rev. pol. et pari, du 15 nov. 1900) et le plan 
d'enseignement social qu'il y expose. 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVEMEINT PÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 91 

Les mêmes préoccupations se font jour en Italie où M. Giovanni 
Gentile consacre à l'enseignement de la philosophie dans les lycées 
une étude éloquente et pressante. Le lecteur français, à part un 
exposé historique de l'organisation très insuffisante de l'enseignement 
philosophique (deux heures par semaine) dans les trois classes supé- 
rieures des lycées italiens, ne peut guère retrouver dans ce livre que 
les arguments qui lui sont très familiers; M. G. n'en a pas moins plaidé 
avec talent une cause très juste, a établi la nécessité de renforcer et de 
spécialiser l'enseignement de la philosophie, de supprimer l'obligation 
du manuel à lire en classe, — du texte imprimé dont, par contre, nous 
dédaignons trop l'usage en France. Il a développé non sans quelque 
abondance méridionale, mais aussi avec une émotion communicative, 
les idées récemment exposées devant la Commission parlementaire par 
MM. Jaurès, Belot, Boutroux, en faveur de l'enseignement qui est par 
excellence celui qui éveille l'esprit. Et s'il paraît à quelques-uns trop 
idéaliste, il n'y a pas lieu de s'en inquiéter, car, selon la formule qu'il 
emprunte en l'approuvant à M. Darlu, « on ne peut pas faire l'éco- 
nomie d'un idéal moral et social ». 

Et quelle que soit l'école philosophique dont on se réclame, il faut 
un idéal à l'éducateur comme nous en trouvons la preuve manifeste 
dans le remarquable discours sur VEnseignement intégral et la philo- 
sophie positive prononcé par M. de Greef à la séance solennelle de 
rentrée de l'université nouvelle de Bruxelles. Après une très utile 
analyse du fameux plan de Condorcet qui réclame notamment, point 
trop ignoré, l'instruction universelle égale pour les garçons et les 
filles et donnée en commun par les mêmes maîtres \ et une vue 
d'ensemble sur l'évolution suivie par la pédagogie contemporaine 
devenue en grande partie une application de la psycho-physiologie, 
l'auteur montre comment il appartenait aux trois précurseurs du socia- 
lisme contemporain, Owen, Fourier et Auguste Comte, de dégager 
l'idéal social en matière d'éducation. Il ne s'agit pas, en elfet, de trans- 
mettre seulement des connaissances : il faut adapter l'enfant aux condi- 
tions ambiantes et par conséquent l'enseignement doit se conformer 
aux structures sociales. En même temps celui-ci a une fonction ini- 
tiatrice, et, à ses degrés les plus élevés, il a surtout pour mission d'or- 
ganiser le progrès technique, scientifique et moral. Dès lors, à une 
société qui prétend être ou devenir vraiment égalitaire ou démocra- 
tique doit correspondre un enseignement intégral qui ne divise plus 
les individus en classes mais implique la transmission de tout le 
savoir à quiconque a le désir et la capacité, suivant des méthodes 
appropriées à l'âge de chacun. Grâce à l'égalité, à l'universalité et à 
l'intégralité de l'enseignement comportant pour tous l'accès à la série 
hiérarchique des connaissances humaines, est assuré le progrès futur 



i. Voir Ribot, Rapp., conclusions (Revue, p/nï., juillet 1900); — Bernés et 
Darlu, loc, cit. 



O'S REVUE PHILOSOPHIQUE 

de l'humanité par la sélection continue de toutes les variations avan- 
tageuses à l'individu et à l'espèce. Plus le champ de culture sera vaste, 
plus le clioix sera facile et prolitable. On sétonne du développement 
extraordinaire pris par l'industrie allemande depuis 1.S70. L'Allemagne 
a 200 écoles commerciales et plus de 100 écoles industrielles ; la France, 
quinze fois moins. 

On devine aisément les objections : vous allez former des déclassés. 
Ils sont au contraire le fruit de l'antagonisme des classes. La dignité 
du travail manuel sera relevée par le fait même de l'enseignement 
intégral et l'équilibre des professions se rétablira. Le prolétariat intel- 
lectuel a pour cause une organisation sociale vicieuse et nullement la 
pléthore des étudiants. Dans la féodale et bourgeoise Allemagne on en 
compte 62 pour 100 000 habitants. En Belgique la porportion est tombée 
de 93 à 75. Partout l'enseignement supérieur reste le privilège d'un 
petit nombre comme si, à l'oligarchie nobiliaire ou financière, n'avait 
pas succédé une démocratie exigeant l'instruction progressive de tous 
les citoyens, — L'enseignement intégral sera coûteux. — En effet, il 
doit être gratuit, c'est-à-dire entretenu exclusivement par les subsides 
de la collectivité et les dons volontaires. Mais « il faut se tenir prêt à 
consacrer à l'enseignement en général, avec même quelque chose en 
plus, tout le budget des cultes et tout le budget de la guerre ». — Oi\ 
ne trouvera pas le temps voulu pour le recevoir. Mais chacun pourra, 
s'il en a le goût et la vocation, poursuivre jusqu'au degré le plus élevé 
la série de ses études, pendant toute sa vie, grâce au système du demi- 
temps et à la réduction de la journée de travail. — On fera des théo- 
riciens, et que deviendra l'enseignement professionnel? xVutre erreur. 
Une éducation complète, et tout être humain y a droit, comporte un 
côté professionnel et un côté théorique. L'enseignement sera profes- 
sionnel même au degré le plus élevé, c'est-à-dire dans cette classe qui, 
suivant le vœu de Comte, se destinera particulièrement pur l'étude des 
généralités les plus hautes à la science pure et à la philosophie. — Il 
risque alors d'être purement utilitaire. Loin de là. L'enseignement 
intégral seul peut et doit donner à l'homme une conception synthé- 
tique et rationnelle, morale et sociale, c'est-à-dire une philosophie. 

A l'idéal grossier réalisé par le catéchisme, il substitue un idéal de 
plus en plus délini et lumineux, conforme à l'esprit scientifique 
moderne, idéal nécessaire pour assurer les progrès futurs de la démo- 
cratie, idéal illimité comme la science qui progresse toujours et qui 
transforme, par la co-éducation, l'antagonisme de l'homme et de la 
femme en un régime égalitaire et juste, le mariage, fusion de capitaux 
et de coffres-forts appartenant à une'mondaine et à un spécialiste, en 
une association vraiment morale, et la société tout entière, où l'affai- 



1. Il est juste lie noter que M. Compayréavuil très netlenienl dégagé ce point 
dans son élude sur Condorcet, ïalle\ raïul el la pédagogie révolutionnaire {His- 
toire critique, etc., tome 11). 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVRMKNT PÉDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 93 

blisseraent des caractères tient en grande partie à l'excessive spéciali- 
sation, en une république universelle et pacifique d'hommes vraiment 
humains. « Il faut savoir oser, disait Voltaire; la philosophie mérite 
qu'on ait du courage. » 

Au moment où M. Bertrand, dans un livre auquel a été consacré 
ici même une très importante étude, reprend cette question de l'ensei- 
gnement intégral, où, d'autre part, le socialisme en fait un article 
capital de son programme d'action et répond, comme on vient de le 
voir, avec autant d'éloquence que de précision, aux objections super- 
ficielles dont s'est trop longtemps contentée l'ignorance ou l'indiffé- 
rence, il n'est plus permis de rejeter dans l'ombre des vagues utopies 
ie problème de l'enseignement de tout à tous sous réserve des sélec- 
tions nécessaires. Il en est de même de cette grave et impérieuse 
question de la co-éducation que tous les pédologues ont définitivement 
résolue à l'étranger, et qu'il faudra pourtant nous décider à poser 
bientôt, avec le sérieux et l'ampleur qu'elle comporte. 

Henri Marion avait déjà sur ce point laissé nettement entrevoir 
ses vues dans une étude nécessairement très brève ' ; moraliste à 
l'esprit ouvert, au cœur délicat, poussant jusqu'au scrupule une par- 
faite sincérité scientifique qui n'exclut pas le sentiment des nuances, 
il était de ceux qui devaient être amenés, par le cours même de leurs 
études et le mouvement des idées sociales, à examiner ce grave pro- 
blème. Une mort prématurée, mais qui a laissé bien vivant son sou- 
venir dans le cœur de tant d'amis connus et inconnus, l'a empêché 
d'aborder cette question. Grâce à Mme Marion et à M. Darlu, nous 
avons du moins la plus grande partie des leçons où il préludait par 
une Psychologie de la femme à une théorie de l'instruction et de l'édu- 
cation féminines. 

Après tant de bavardages pseudo-psychologiques sur « l'éternel 
féminin », peut-être ne restait-it que l'essentiel à dire, et on en a le sen- 
timent très net, en étudiant cet ouvrage. C'est un livre inachevé, incom- 
plet, mais qui, sur bien des points, provoque des réflexions définitives. 
On y retrouve, comme dit fort bien M. Darlu, avec « la plupart des qua- 
lités que le lecteur était accoutumé à goûter dans les autres écrits de 
Marion, la saveur franche du style, la délicatesse et la mesure du goût, 
et surtout cette générosité des sentiments, qui était ici une condition 
indispensable pour rencontrer la vérité et pour la dire ». C'est la 
femme, non celle de la légende, de l'histoire du théâtre ou du roman, 
mais la femme réelle, la Française contemporaine, celle qu'il importe 
de bien connaître pour la bien élever, que M. M. veut étudier. Il 
recourt d'abord à l'histoire, qui lui fournira la loi générale de l'évo- 
lution de la condition féminine, à la biologie, qui détermine les carac- 
tères anatomiques, physiologiques de la femme, à la pédologie, qui, 

1. Grande Encyclopédie, art. Co-éducation. 



94 KEVUE PHII.OSOPHIQLE 

différenciant le naturel de l'acquis, dégage le développement psychique 
de la petite fille : sur ces données positives sélùve une théorie de la 
sensibilité, de l'intelligence et de la volonté féminines, ayant pour 
conséquence logique une orientation spéciale du mouvement fémi- 
niste en vue de fixer la condition actuelle et les droits de la femme. 

L'entreprise est vaste, prématurée sur bien des points où il faut se 
contenter de simples indications. Un pareil programme peut-il être exé- 
cuté dans un esprit purement scientifique? Pour M. M., la psychologie 
est distincte mais non indépendante de la morale. « Il est nécessaire de 
prendre parti du moment qu'on touche aux choses humaines. J'ai 
donc, je ne m'en cache pas, un parti pris moral absolu, décidé que je 
suis à prendre mon sujet au sérieux et profondément pénétré de son 
importance. Quoi que puissent nous apprendre l'histoire et la physio- 
logie et la psychologie sur les faiblesses et la misère delà femme, rien 
ne l'empêchera d'être à nos yeux une personne... Différence n'est pas 
inégalité. L'homme et la femme sont des hommes et forment ensemble 
l'humanité... Il faut dès lors mettre au-dessus de toute contestation,, 
le droit des femmes au respect, « leur droit au devoir » avec tout ce 
que cela implique, « leur droit à la vérité », « leur droit au dévelop- 
pement de leur raison et de leur pleine humanité ». Il y a d'autre part 
un fait social, l'émancipation universelle indéniable et définitive de 
la femme, qu'il faut accepter bon gré, mal gré, et qui postule une édu- 
cation de la femme aussi complète que celle de l'homme, t II n'y a de 
salut pour elles qu'à devenir, il n'y a de salut pour nous qu'à les 
rendre tout à fait .sérieuses et tout à fait dignes de se conduire. » 

Ces principes posés, et la nécessité d'une éducation de la responsa- 
bilité et de la solidarité étant admise comme favorisant seule l'union 
des classes et la paix sociale, on entrevoit comment M. M. va dirij,'er 
son enquête psychologique. Après avoir réfuté le paradoxe de Lom- 
broso sur l'insensibilité de la femme et consacré un chapitre vraiment 
remarquable à l'émotivité féminine, distincte de toute autre en ce que 
chez l'homme les distractions trompent les passions tandis que la 
femme couve les siennes, il étudie, en ajoutant à l'analyse de Spencer 
des traits heureux et originaux, l'amour-sentiment et passion, source 
de toutes les vertus et de toutes les fautes féminines et où se mêle tou- 
jours un peu de crainte. Suit un. tableau coloré, varié, aux touches 
délicates sur un fond exact et pénétrant, où, sans fausse galanterie et 
sans ridicule exagération, apparaissent, curieusement retracées, les 
tendances égoïstes, parmi lesquelles dominent la vanité, la coquetterie, 
la jalousie et l'envie, ensuite la sympathie, non pas inconstante, comme 
on le dit, mais exclusive et personnelle, le sens moral dirigé surtout 
vers ce qui se fait et non vers ce qui se doit, le sens esthétique inférieur 
et imitateur, sous l'influence de ces fameux « arts d'agrément » aux- 
quels on réduit la culture artistique de la femme. 

En ce qui concerne l'intelligence, on insiste sur l'esprit naturel de 
la femme, le plus souvent supérieur à celui de l'homme, dans les 



REVUE GÉNÉRALE. — MOUVEMENT PÉDOI.OGIQUK ET PÉDAGOGIQUE 95 

diverses conditions sociales. Comment contester celte supériorité de 
l'esprit naturel chez un être auquel on n'apprend rien et qui devine 
tout? Sans doute, elle ne s'élève pas facilement aux généralisations 
sûres et méthodiques. Mais l'y a-t-on habituée? Il y a des sophismes 
féminins, l'ignorance de la question, le dénombrement imparfait, la 
généralisation hâtive selon qu'elle plaît ou déplaît; mais les hommes 
sont-ils infaillibles? — On les accuse de psittacisme, on note leurs 
succès écrasants dans les examens où la mémoire joue le rôle prin- 
cipal. Pourtant est-ce pour elles qu'on écrivit l'épitaphe célèbre : Vir 
heatœ memoriœ expectans judicium? » Est-ce pour elles seules que 
Gœthe disait : « Il y a dans ce monde si peu de voix et tant d'échos! » 

Il reste que leurs indéniables défauts doivent être corrigés par une 
culture appropriée et que leurs qualités naturelles, reconnues de tous, 
leur goût pour le travail intellectuel, prouvé jusqu'à l'évidence par les 
statistiques des examens, et enfin leur esprit naturel, et même leur 
faculté spéciale de conservation, leur assurent dans le progrès intel- 
lectuel de l'humanité une part égale à celle que l'homme moyen peut 
s'attribuer. 

Il est évident que la volonté chez la femme est étroitement soumise 
à la sensibilité, et la théorie spencérienne sur le mythe de l'instruction 
éducatrice pourrait trouver ici son application la meilleure. Elle ne 
connaît guère la partialité. Sa justice, a-t-on dit, soulève toujours un 
coin du bandeau pour voir ceux qu'il s'agit de condamner ou d'absoudre. 
Elle est plus forte contre les grands malheurs que contre les petites 
contrariétés. Mais si le défaut d'initiative et d'esprit de suite, si le 
caprice, signe du caractère hystérique, et l'entêtement créent à l'édu- 
cateur de grandes difficultés, est-il autorisé à nier ses qualités de 
patience et d'endurance dont une culture méthodique et suivie pourra 
tirer parti pour dégager la femme du sentiment aveugle, de l'impul- 
sion irréfléchie et de la sotte obstination ? En somme, la psychologie 
évolutionniste reçoit ici une nouvelle confirmation. Il n'y a que des 
différences de degrés entre elle et l'homme. Il n'est pas plus vrai de 
dire qu'elle existe uniquement pour être épouse ou mère, que l'homme 
pour être mari ou père. Ni en fait, ni en droit ce n'est là toute sa des- 
tinée. 

On comprend ainsi l'origine et la légitimité du mouvement fémi- 
niste. Normalement la femme, épouse et mère, a droit à plus d'in- 
dépendance et à plus d'instruction que ne lui en laissent les mœurs et 
les lois actuelles. D'autre part, le célibat forcé d'un très grand nombre 
de filles, le mariage moralement mauvais et le mariage dans la misère 
posent la question de la condition des femmes. Leur droit à être 
admises à égalité de titres et d'aptitude à toutes les professions et fonc- 
tions est incontestable, sur tous les points le féminisme a cause gagnée : 
M. M. ira-t-il plus loin? S'il s'agit de la condition politique de la femme, 
non seulement la question de leur concéder les droits civiques ne se 
pose pas actuellement, mais leur accès à la vie politique n'aboutirait. 



06 REVUE PHILOSOPHIQUE 

d'après M. M., qu'à doubler les difficultés présentes. Travailler, par 
réducation surtout et par ramolioration de toutes les lois défectueuses, 
à réaliser l'égalité morale et civile, l'égale culture intellectuelle, scien- 
tiliqueet artistique, enfin l'égale dignité, rien de mieux. « Le progrès 
est là, et il y a infiniment à faire, et les dangers sont nuls pour la 
famille, pour le mariage, pour la population. « 

Mais le progrès n'est pas du tout du côté du droit politique. Sans 
doute « l'idéal est que la femme j-iuisse être légalement tout ce qu'elle 
peut être naturellement, mais l'idéal sera toujours aussi qu'elle ne 
veuille pas tout être, qu'elle ne veuille être que femme... C'est d'abord 
qu'elle se marie, que. dans la famille unie, où d'ailleurs il suffit qu'elle 
soit représentée politiquement par son mari, elle fasse œuvre civique 
en nous aidant à élever des hommes et des citoyens... L'éducation, 
voilà la grande politique à longue échéance et à longue portée. En 
faisant cette politique-là elle fera œuvre infiniment plus utile qu'en se 
jetant dans la mêlée des partis. » Cette conclusion opportuniste est- 
elle logique, concorde-t-elle avec le reste de ce livre, et surtout avec 
les principes moraux posés dès le débufi* M. M., qui termine en recon- 
naissant que le suffrage universel des femmes serait sans danger le 
jour où leur éducation serait excellente, répond de lui-même à cette 
question. En tout cas, autant que pouvait le montrer une analyse 
réduite à omettre tant de détails heureux, de traits spirituels, de cita- 
tions suggestives et à ne laisser que vaguement transparaître la cou- 
rageuse loyauté, la clarté, la sincérité émue, la force persuasive de ces 
leçons où rayonne dans son harmonieuse beauté une âme d'élite, on a 
établi, ce semble, que notre littérature de psychologie morale s'est 
enrichie d'une œuvre qui restera. 

« Il n'y a de vérité pour chacun de nous que celle qu'il s'est faite lui- 
même », écrit M. Buisson, à qui on ne peut non plus reprocher la timidité 
dans la pensée ou une prudence trop savamment diplomatique dans 
le choix des questions à discuter. On n'en saurait guère trouver de 
plus actuelle et aussi de plus ancienne, de plus importante mais de 
plus passionnante que celle du conflit dans l'éducation contemporaine 
de la Religion, la Morale et la Science. Dans ces quatre conférences 
faites à Genève, l'on ne sait ce qui est à louer le plus, de l'éloquence de 
l'orateur, de la logique du pédagogue, ou du courage du polémiste. 
On sent que l'habitude de l'action, d'une action profonde et féconde 
dans l'exercice d'une haute fonction, lui a donné, avec l'esprit de déci- 
sion qui dédaigne les subterfuges timorés, la rectitude du coup d'œil, 
accoutumé par les incessantes nécessités de la pratique à viser le point 
important et la position qu'il faut enlever. 

Ces qualités ne sont-elles pas indispensables à l'éducateur qui doit, 
à tout instant, résoudre des difficultés dont la solution immédiate s'im- 
pose? En est-il qui sont plus graves que celle-ci : « Jusqu'à quel 
point aujourd'hui, religion, science et morale peuvent-elles être des 



REVUE GENERALE. — MOUVEMENT PEDOLOGIQUE ET PÉDAGOGIQUE 97 

forces directrices de l'éducation? » Il y a peu de temps encore la ques- 
tion ne se posait même pas. La religion avait la prétention de nous 
mettre en relation directe et intime avec le principe réel de l'Univers. 
Pour tout savoir — et tout transmettre — il suffisait d'avoir et d'ins- 
pirer la foi. Mais ce domaine du réel, voici que la science moderne 
l'envahit et, en même temps qu'elle proclame l'universel déterminisme, 
elle supprime le surnaturel. La morale elle-même doit rejeter en bloc 
la dogmatique traditionnelle commandant au nom d'un despote divin. 
Alors, un conflit fondamental surgit : il y a impossibilité pour la science 
d'admettre le surnaturel, il y a impossibilité pour la conscience 
d'admettre le dogme, et ce conflit, qui risque d'épuiser l'esprit en le 
divisant, est une souffrance pour l'éducateur, car l'enfant n'est pas un 
jouet dans sa main. Il faut le diriger et par conséquent prendre parti. 
La première impossibilité doit disparaître : si le catholicisme prétend 
se développer sans l'humanité, celle-ci se développera sans lui, La 
science doit diriger toute l'éducation, elle seule ouvrant le monde réel. 
Mais le déterminisme est-il le dernier mot des choses, et parce qu'elle 
ne peut en sortir, pouvons-nous et devons-nous avec elle nous récuser? 
L'éducateur ne saurait négliger tout un ordre d'aspirations qui sont 
naturelles et légitimes. Et alors, après avoir écarté la religion parce 
qu'elle blesse les lois de la raison et de la conscience, et refusé l'hégé- 
monie à la science parce qu'elle fait abstraction de la finalité extra- 
déterminée, allons-nous résoudre le conflit en accordant la prépondé- 
rance à la morale ? Le dualisme kantien est contradictoire et insuffi- 
sant; il aboutit à un moralisme qui n'est qu'un caporalisme héroïque. 
La statue kantienne est superbe mais rigide : elle n'a pas d'âme. 
Aucune des trois doctrines séparées ne peut donc diriger à elle seule la 
pensée et l'action humaines, « et, d'autre part, science et conscience... 
voilà le roc sur lequel est fondée toute éducation libérale ». 

C'est un congé définitif donné à la religion mais non à la sensation 
religieuse, à cette irrésistible intuition du néant dont le monde intérieur 
et objectif nous donne la vision. A défaut de toute solution, le pro- 
blème existe, celui du monde et celui du moi, aboutissant tous deux au 
problème de Dieu. En toute religion, il y a une âme constituée par 
trois éléments, une émotion, une idée, une action tendant à l'inconnu, à 
l'extra-humain, à l'idéal. L'esprit religieux, distinct des systèmes reli- 
gieux, s'il ne se traduit que par un ensemble d'aspirations vers l'au- 
delà, vers le monde extra-scientifique, n'a donc rien de contraire au 
déterminisme et au rationalisme. On peut et on doit sans crainte lui 
faire une place dans l'éducation : en effet, dès qu'il prend corps, il 
emprunte à la science sa matière intellectuelle, à l'art sa matière 
esthétique, à la morale sa matière éthique : « Art, morale, science, 
voilà la substance même de la religion de l'avenir. » Elle ne vaudra 
que dans la mesure où la feront valoir l'art, la science et la morale, 
dont elle sera le nom collectif. 
Il lui appartiendra, et ce sera son rôle éminent, de les animer, de les 
TOME LU. — 1901. 7 



08 REVL'i: PHILOSOPHIQUE 

lancer sans cesse à la poursuite de l'infini : elle sera un effort perpé- 
tuel. Loin de se réduire à un sec et froid rationalisme, la religion de 
l'avenir sera « plus riche en croyances, en beautés, en efficacités 
morales, que ne le fut aucune des religions partielles d'autrefois. Son 
dogme sera fait de toutes les vérités connues, son culte sera fait de tout 
ce que l'art a trouvé et trouvera de plus beau pour élever l'âme jus- 
qu'à Dieu, sa morale sera faite de ce que la conscience humaine con- 
naît de plus beau, de plus pur, de plus sain. Loin de tout ramener à 
l'intellection, elle est action, elle est amour et vie. » 

Et cette œuvre de transfiguration en mêmetemps que de fusion de la 
pensée philosophique et du sentiment religieux, n'est pas l'idéal 
d'un utopiste, elle cherche à se réaliser en actes et en institutions 
pédagogiques dans l'école laïque française, dont, plus et mieux 
qu'aucun autre, M. B. peut invoquer l'esprit et interpréter l'organisa- 
tion. Pourtant, sans même faire la moindre allusion à la part essentielle 
qui lui revient dans la grande institution historique et sociale dont il a 
été l'âme, M. B. parle uniquement de Pécaut. Personne, en effet, ne 
pouvait, mieux que lui, mettre en pleine lumière la haute et admirable 
figure de cet éducateur génial qui sut réaliser cette merveille : — trans- 
former une réunion de jeunes plébéiennes, venant de tous les coins du 
territoire, en un séminaire d'éducatrices et leur inspirer une âme 
religieuse en même temps qu'un esprit affranchi du respect aveugle de 
la tradition. Il faut relire et méditer ces extraits des admirables entre- 
tiens de Pécaut. On y entend cet appel incessant à la conscience comme 
à la force religieuse antérieure et supérieure à toutes les religions, et 
on y retrouve l'acte moral fondé sur sa base véritable : « Le plus humble 
a besoin de savoir qu'en faisant son devoir, il est en concordance avec 
l'ordre universel et y collabore. » Voilà bien le principe d'unité syn- 
thétique et rassérénante de la vie, la raison dernière de l'action, et 
avec elle de la connaissance et de l'amour. 

Sous toutes les diversités et les disputes qui sont l'honneur de la phi- 
losophie de l'éducation apparaît cette synthèse universelle de la 
Science et de la Morale, de la Raison et de la Conscience, dans la foi 
à l'ordre rationnel, que l'avenir réalisera de plus en plus, qui dès main- 
tenant assure l'unité de l'éducation moderne etrend vraiment religieux 
l'acte de quiconque se dévoue à l'humanité, parce qu'il affirme l'ordre 
fondamental. « Croire en Dieu ce n'est pas croire que Dieu est, c'est 
vouloir qu'il soit. » C'est vouloir entrer en communion avec le Vrai et 
le Bien de tous les temps, a C'est peut-être aussi revenir aux sources 
et découvrir à nouveau cette chose originale et hardie qui fut la reli- 
gion ou l'irréligion de Jésus. » Ainsi se termine par un acte de foi aussi 
généreux qu'éloquent « cet appel à la réflexion, cette provocation à 
penser », qu'a voulu tenter 'SI. B. Elle ne saur^ait laisser indifférents 
aucun de ceux qu'attirera et que retiendra sûrement la lecture de ces 
pages de ferme doctrine et de courageuse loyauté. 

Eugène Blum. 



ANALYSES ET COMPTES RENDUS 



I. — Psychologie. 

P. Hachet-Souplet. — Examen psychologique des animaux. 1 vol. 
in- 12, Paris, Schleicher, l'.JOO. 

Ce livre a pour but d'attirer l'attention sur une nouvelle méthode à 
employer dans l'étude de la psychologie animale : le dressage, que 
l'auteur a pratiqué personnellement pendant de longues années. La 
façon dont un animal se laissera dresser, les procédés qu'il faudra 
employer pour lui faire exécuter ce que l'on désire permettront de se 
rendre un compte exact de ses facultés mentales. 

Quand l'expérimentateur se trouve en présence d'un animal, il doit, 
procédant par élimination, chercher à établir le plus haut degré de ses 
facultés. Dans ce but, il essaiera tout d'abord de la persuasion, qui 
est « l'art de se faire comprendre par la voix et les signes, l'art de 
provoquer, chez un sujet, des associations d'idées » (p. 17). On aura 
ainsi une sorte de critérium de l'intelligence, car il est évident, selon 
l'auteur, que la persuasion n'est possible "que chez les animaux intel- 
ligents. Parmi les autres animaux, il faudra distinguer ceux qui sont 
dressables par coercition, c'est-à-dire « les animaux que l'homme peut 
forcer par la coercition de la faim ou par celle de la peur, à exécuter 
des exercices déterminés », et ceux qui ne peuvent pas être dressés du 
tout. M. Ilachet-Souplet classe donc tous les animaux en trois caté- 
gories : 1" Persuasion possible : intelligence (singe, éléphant, chien ; 
ours, lion, chat; castor, fourmi, abeille, sphex; cheval, âne, cha- 
meau, etc.); -2° Coercition possible, persuasion impossible : instinct 
(bison, lapin, pigeon, carpe, grenouille, crabe, poulpe; méduse, huître, 
solen); 3" Excitation seule possible : excitabilité (protozoaires). 

Voilà une classification intéressante et originale. Nul doute qu'elle 
ne corresponde parfaitement à une réalité au point de vue du dres- 
sage. Mais ce point de vue coïncide-t-il exactement avec celui de la 
psychologie en général? C'est ce qu'il eût fallu préalablement démon- 
trer. M. H. -S. limite d'une façon illégitime le terme d'instinct : il n'est 
pas encore prouvé que les réactions des protozoaires soient des réac- 
tions physico-chimiques absolument simples, et ne présupposant 
aucune prédisposition organique acquise par l'espèce et transmise 
héréditairement. Use pourrait très bien qu'une espèce animale possédât 
certains instincts, mais non la capacité d'être drossée. Le dressage 



100 REVUE PHILOSOPHIQUE 

même par coercition, implique, à mon avis, un instinct, et quelque 
chose de plus : la faculté de retenir des associations nouvelles. Exami- 
nons les faits ; M. II -S. nous en fournit lui-même de fort intéressants; 
le dressage du pigeon, par exemple. Il s'agit d'apprendre à des 
pigeons à venir se poser sur les épaules et sur la tète de leur maître. 
On commencera par lâchor les pigeons dans une chambre vide au 
milieu de laquelle se trouve une colonne surmontée d'un plateau 
couvert de grains; puis, on substituera à la colonne un domestiaue, 
et le jour suivant, on supprimera le plateau de grains : les animaux 
n'en iront pas moins se poser sur la personne qui, le jour précédent, 
tenait le plateau. Si l'on analyse ce phénomène, on verra qu'à l'asso- 
ciation instinctive qui existe entre la perception des grains et l'acte 
de voler vers eux s'est substituée une nouvelle association entre la 
vue du domestique et l'acte de voler. C'est ce pouvoir d'association 
que le dressage implique, et non seulement l'instinct, qui ne fournit 
qu'un des éléments du couple. Je serais donc porté à conclure, à 
rencontre de M. H. -S., que le dressage n'est pas un critérium néces- 
saire de l'instinct. 

Il semble aussi qu'il ne soit pas un critérium suffisant de l'intel- 
ligence. Et, tout d'abord, qu'entend-on par intelligence? Pour M. H. -S. 
« l'animal intelligent est celui dont le cerveau, étant capable de 
garder l'empreinte de perceptions indépendantes du fonctionnement 
immédiat des autres organes du corps, est manifestement impressionné 
par la persuasion » (p. i7). N'y a-t-il pas là une pétition de principe ? 
Pour nous prouver que la persuasion est bien de nature à nous 
révéler l'intelligence, l'auteur définit l'animal intelligent celui qui est 
impressionné par la persuasion. M. H. -S. nous répondra, et non sans 
raison, que le terme d'intelligence étant employé à tort et à travers, 
il a cru bien faire en nous en proposant une nouvelle définition. Mais 
la définition d'un objet ne doit pas emprunter ses termes à la méthode 
même qui doit servir à en vérifier l'existence. Un horloger pourrait, 
dans ce cas, définir l'heure « le temps que met à tourner autour du 
cadran la grande aiguille de sa montre », ce qui lui épargnerait les 
soucis du réglage. Qu'est-ce donc que l'intelligence? On emploie le 
mot « intelligence » tantôt au sens large, qui comprend la propriété 
d'emmagasiner des souvenirs, de les associer, de les reproduire : il 
faudra dire alors que même les animaux dressables seulement par 
coercition sont intelligents ; — tantôt au sens étroit, qui implique la 
faculté de raisonner, donc de juger, d'abstraire et d'apercevoir des 
rapports : et alors nous avons à nous demander si la persuasion 
implique l'intelligence dans ce second sens. 

C'est ce que l'auteur semble admettre. M. H. -S., qui tout à 
l'heure faisait reposer la persuasion sur la ^simple association, des 
idées, précise peu à peu sa manière de voir et déclare que la persua- 
sion implique une aperception du rapport de causalité : « L'animal 
raisonnable doit concevoir la cause et l'effet comme l'homme les 



ANALYSES. — HACHET-souPLKT. Examen des animaux 101 

conçoit, et si ce dernier, par une mimique expressive, cherche à 
montrer à la bête la relation d'une cause avec un effet, il facilite chez 
elle le raisonnement et, en fin de compte, s'il atteint son but, la preuve 
est faite de l'intelligence chez le sujet étudié » (p. 53). On comprend 
quel intérêt s'attache à cette étude du premier éveil des sentiments 
des relations dans l'animalité, et quel profit la psychologie générale 
en pourrait tirer. 

Recourons donc aux exemples, malheureusement trop rares, que 
M. H. -S. nous rapporte, de dressage par persuasion. Il semble, au 
contraire de ce que pense Fauteur, que tout puisse s'expliquer sim- 
plement par la création d'associations par contiguïté, création quelque- 
fois très délicate, exigeant de la part de l'animal une certaine atten- 
tion, mais nullement une compréhension générale de l'acte qu'il doit 
accomplir. Vous voulez apprendre à un cheval à prendre un objet 
avec les dents : « Par la mimique, vous indiquez à l'animal où se 
trouve l'objet a prendre; vous lui montrez que, pour le porter, il faut 
]e prendre avec les dents; vous touchez l'objet, vous touchez les 
dents.... Le moyen d'arriver au but est, pour le cheval, de baisser la 
tête vers la terre et de saisir l'objet. Or, après un nombre de leçons 
indéterminé, il se décide à le faire. Il s'est donc décidé pour l'obéis- 
sance; il est persuadé, donc il est intelligent » (p. 01). Voilà une bien 
intéressante observation, mais de laquelle le psychologue ne sait pas 
que tirer, car ce n'est qu'une observation, non une expérience : il eût 
fallu, d'abord, nous dire exactement si ce cheval avait déjà fait des 
exercices analogues, ou bien s'il était vierge de tout dressage; 
ensuite, faire varier les circonstances : voir si, en substituant à l'objet 
un autre objet, un nouveau dressage eût été nécessaire, etc. Il n'y a 
rien d'impossible à ce que le cheval saisisse tout à coup un rapport 
de causalité entre la mimique de son maître et l'acte de prendre 
l'objet ; mais, à mon avis, les faits, tels qu'ils sont rapportés par 
l'auteur, ne le démontrent pas absolument. De même pour ce qui 
concerne la façon dont un chien apprend à faire avancer le cylindre 
sur lequel il se tient. Voici un fragment du procès-verbal des premiers 
jours du dressage : « Furet (fox-terrien se tient très bien sur le 
cylindre. Je recommence à l'appeler à moi lorsqu'il est dessus, et il 
comprend qu'il doit rouler l'appareil pour se rapprocher de moi; 
cependant ce mouvement est très compliqué, puisque, au lieu de 
porter ses pattes en avant, il faut qu'il fasse comme s'il devait reculer 
pour avancer... il a compris ce que je demandais de lui » (p. llô). 
Je suis peu disposé à voir là un acte d'intelligence proprement dite. 
Si vraiment ce chien a pu, par un acte de raisonnement, comprendre 
que le mouvement en avant du cylindre devait être causé par un 
mouvement en sens contraire de l'individu qui marche dessus, il aurait 
pu également, d'après le principe « qui peut plus peut moins » accom- 
plir spontanément une foide d'autres actes intelligents; ce que l'au- 
teur ne nous dit pas. On peut expliquer le phénomène ainsi : l'animal, 



•102 REVUE PHILOSOPHIQUE 

sur son cylindre, est appelé par son maître ; il porte son corps en avant 
pour se rapprocher, instinctivement, de celui qui l'appelle. Le centre 
de gravité du système étant déplacé, le cylindre roule en avant. Pour 
ne pas glisser à terre (le chien a été dressé, le jour précédent, à rester 
sur le cylindre) le chien, d'une façon purement réflexe, marche en 
arrière, et ce n'est qu'après cette première expérience faite instinc- 
tivement qu'il associera l'idée de la progression en avant et le mouve- 
ment en sens contraire de ses pattes. 

C'est donc, me semble-t-il, en dehors du dressage que, de préfé- 
rence, il faudra rechercher si les animaux raisonnent. Ira-t-on dans 
une caserne pour préparer une étude sur l'intelligence? M. H. -S. 
reconnaît lui-même que les animaux les plus intelligents ne sont pas 
les plus faciles adresser (p. 90). Il répudie donc eu quelque sorte sa 
propre définition de l'intelligence, qui est l'aptitude à être dressé par 
persuasion. Et, en effet, l'auteur de VExamen psychologique nous cite 
un certain nombre d'observations d'animaux laissés à eux-mêmes, qui 
ne sont pas les moins captivantes : celle du coati qui prend une chaise 
pour arriver à la hauteur de quelque friandise et qui, trouvant le 
bois ciré de cette chaise trop glissant pour ses pattes, recourt à l'usage 
d'un vieux chiffon (là encore il eût fallu répéter, varier l'expérience); 
l'observation du singe qui se fait un cure-dents en aiguisant un 
morceau de fer. Ces deux faits sont d'une telle importance, qu'il eût 
valu la peine d'en entourer la description d'une foule de détails et de 
renseignements sans lesquels il est difficile de se faire une opinion sur 
les « éclairs de raison » de ces animaux. 

, Quant à l'abstraction, cette condition essentielle de l'intelligence, 
M. H.-S. se croit autorisé à l'admettre . Un chien peut apprendre à 
rapporter au commandement la plus lourde ou la moins lourde de 
sept pierres de même forme et de même taille qui sont alignées 
devant lui; donc « ce chien a l'idée abstraite du poids » (p. 79). Mais, 
on peut expliquer la chose sans admettre que Vidée du poids subsiste 
dans l'esprit; la loi d'économie nous oblige à ne pas le croire : il suffit 
d'admettre que l'animal a associé les sensations d'effort, etc., au cri 
de « la plus lourde ! » et à l'acte de rapporter. Il n'y a là, pourrait-on 
dire, qu'une sorte d'abstraction de fait, mais ne subsistant pas en 
dehors de l'expérience sensible. 

L'auteur expose des vues intéressantes sur la personnalité : Si un 
chien est assis seul sur un banc, et qu'on lui crie : « Ici » il vient 
immédiatement. S'ils se trouvent plusieurs, ils attendent, avant de 
bouger, qu'on leur ait crié leur prénom (p. 81 . Sans vouloir nier le 
sentiment de la personnalité chez les animaux, cette expérience le 
prouve-t-elle? Le danger, avec la méthode du dressage, est que l'on 
risque de prendre pour un fait primitif ce qui n'est que le résultat 
d'un apprentissage artificiel : on aurait très bien pu, je suppose, 
enseigner aux chiens à accourir même lorsqu'ils sont plusieurs, sans 
qu'on leur crie leurs prénoms. 



ANALYSES. — HACHET-souPLET. Examen des animaux 103 

Mentionnons encore le chapitre où l'auteur donne sa théorie des 
instincts compliqués des hyménoptères ; il les considère comme des 
actes dus primitivement à une volonté intelligente » (p. 130), et cristal- 
lisés en habitudes automatiques; mais il ne donne pas d'arguments 
positifs en faveur de cette hypothèse, combattue par plusieurs 
auteurs. 

Nous ne pouvons discuter ici plus longuement les suggestives expé- 
riences de M. H. -S., qui ont le très grand avantage d'être entreprises 
sans opinion préconçue. M. Hachet-Souplet a aussi une autre qualité, 
rare aujourd'hui, mais qui, dans le cas présent, a presque été poussée 
à l'excès : celle de la brièveté. Beaucoup de faits qui lui paraissent 
peut-être banaux ne le sont pas du tout pour ceux qui n'ont pas 
l'occasion, comme lui, d'avoir sous la main une collection zoologique 
vivante et variée. Si donc je n'ai pas pu souscrire à toutes les conclu- 
sions que l'auteur croit pouvoir tirer de ses expériences, c'est que, 
sans doute, celles-ci étaient exposées trop sommairement pour être 
valables aux yeux du lecteur. Espérons donc que M. Hachet-Souplet 
va bientôt nous doter d'un, nouveau livre, tout d'observations minu- 
tieusement notées et d'expériences au cours desquelles on aura fait 
varier l'une après l'autre les conditions présentes. Cela facilitera la 
discussion des théories. Espérons aussi que le laboratoire de psycho- 
logie animale qu'il réclame se fondera sous peu, et qu'avec lui la 
psychologie animale entrera définitivement dans la voie expérimentale. 

Ed. Clapahéde. 



D'' Ph. Maréchal. Supériorité des animaux sur l'homme, 1 vol. 
in-12 de 228 pages; Paris, Fischbacher, 1900. 

Montrer que l'idéal est un état d'inconscience, que les facultés de 
raisonner, d'imaginer, de vouloir ne sont que des pis-aller, et que le 
Bonheur suprême consiste en une sorte d'état de mécanisme absolu ne 
laissant plus de place à l'effort et à toutes les douleurs qu'il implique, 
il y a certes là de quoi tenter une plume habile, et je crois bien qu'elle 
pourrait soutenir sa thèse sans qu'on puisse jamais lui prouver qu'elle 
a tort. 

Mais ce n'est malheureusement pas ce qu'a fait M. Maréchal. Loin de 
nous montrer en quoi consiste la vraie « supériorité » et de nous prouver 
que seules les bêtes la possèdent, il se borne à parcourir au galop 
(notre spirituel auteur nous saura gré, sans doute, de cette compa- 
raison empruntée à l'animalité) le champ déjà assez vaste de la psy- 
chologie animale, doublant de vitesse lorsqu'il flaire quelque dif- 
ficulté, sautant par-dessus les obstacles, lançant par-ci par-là quelques 
ruades, notamment à Descartes, « cet imbécile de génie ». 

Cette méthode a l'avantage incontestable de faire défiler en quelques 
instants sous les yeux du lecteur ébloui toute une série de fonctions, 
sens, instincts, facultés que l'homme ne possède pas, ce qui fait paraître 



lOi REVUE PHILOSOPHIQUE 

qu'il a été bien négligé par dame Nature. Il ne faudrait pas oublier, cepen- 
dant, que cette foule de facultés diverses se répartissent sur une foule, 
encore plus nombreuse, d'espèces animales, et n'est-ce pas déjà une 
preuve de la supériorité de Ihomme que d'avoir dû ameuter contre 
lui, pour la lui disputer, tout le règne animal? Nous ne nous amuse- 
rons pas à relever tous les charmants paradoxes de M. Maréchal, la 
façon, par exemple, dont il cherche à montrer que le langage des ani- 
maux est supérieur à celui de l'homme, puisqu'il est universel, sorte 
de volapùk qui rend inutile pour eux l'usage du dictionnaire. L'auteur 
se moquerait de nous si nous le prenions au sérieux. Son livre, qui 
est un merveilleux précis de psychologie comparée, ne prétend pas, 
sans doute, à la profondeur philosophique. N'est pas « imbécile de 
génie » qui veut ! 

Ed. Cl.^parède. 



Lemaître. Audition colorée et phénomènes connexes observés 
CHEZ des écoliers; Paris, Alcan, 170 pages, 1-20 figures. 

Pour rendre compte du phénomène bizarre connu sous le nom 
d'audition colorée, on a recours à l'association sous toutes ses formes. 
Le petit livre qu'a écrit M. Lemaître au sujet des synopsies de 
Rodolphe Moine, Pierre Lefort et Jules Pradel, âgés tous trois de 
13 ans environ, fait une si large part aux associations inconscientes 
qu'on serait tenté de l'intituler, en transposant l'expression de Galton : 
« Des bizarreries de l'imagerie subliminale à propos de l'audition 
colorée. » Quelque curieuses que soient ces associations, on ne sau- 
rait oublier qu'elles ne peuvent être que la cause occasionnelle du 
phénomène : il reste toujours à expliquer pourquoi on ne les constate 
pas chez tout le monde. Or cette explication ne peut être tentée que 
sur le terrain physiologique et même anatomique. Il est vrai que 
M. Lemaître répond : « Tout cela est d'une logique admirable, mais 
avant de conclure, attendons des expériences plus nombreuses. » 

L'auteur a pris soin de nous renseigner sur la manière dont il a 
recueilli un certain nombre de cas dont les trois sus-mentionnés ne 
sont que les plus complexes. Au mois de juin 1900, il a procédé à une 
enquête sur les élèves de la G« classe du collège de Genève. Il leur a 
dicté le questionnaire suivant : 

1° Quelles couleurs trouvez-vous aux voyelles (a, e, i, o, it), aux 
consonnes ou aux diphtongues comme au, en, oi, etc.? 

2" Quelles couleurs trouvez-vous aux mots, par exemple aux noms 
des jours de la semaine, aux mois, aux chiffres, aux saveurs, aux 
odeurs, etc.? 

3° Sous quelle forme vous représentez-vous les mois, jours, nombres, 
âges, années, etc. (ligne droite ou courbe, cercle, etc.)? Dessinez, si 
possible, un croquis de cette ou de ces formes. 



ANALYSES. — LEMAITRE. Audition colorée 105 

4» Savez-vous quand et à quel âge vous ave-/ vu ces choses pour la 
première fois? 

Ce mode d'investigation, surtout quand il s'agit d'audition colorée, 
peut-être la source de graves erreurs dues à la suggestion. On serait 
en droit de lui attribuer le pourcentage élevé (30 0/0, davantage peut- 
être, puisque ce chiffre ne concerne que les élèves possédant des pho- 
tismes et que l'auteur ne dit pas si les 19 0/0 de diagrammes et les 
2 0/0 de personniiications doivent être attribués aux mêmes élèves ou à 
des élèves différents) et bien supérieur aux 15 0/0, moyenne des recher- 
ches antérieures. 

Cette enquête a été faite sur les i divisions de la (j« classe, fournis- 
sant un total de 112 élèves. Le questionnaire leur a-t-il été dicté à la 
même heure? L'auteur ne nous le dit pas. Or, il y a là un point capital, 
car l'on sait combien ces travaux extra-scolaires ont le don de suggérer 
les réllexions et d'exciter l'imagination des collégiens. 

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons que féliciter M. Lemaître d'avoir 

enrichi la littérature de l'audition colorée de quelques cas nouveaux 

et réellement intéressants. 

J. C. 



Henry Hug-hes. — Die Mimik des Menschen aufGrund volunta- 
RiscHER Psychologie (Francfort-a.-M., Joh. Alt, 1900). 

Ce volume, qui ne compte pas moins de 423 p. grand in-8», et d'un 
texte très serré, est bourré d'analyses psychologiques, subtiles, inté- 
ressantes, souvent traduites en formules mathématiques et en tableaux. 
La psychologie, écrit M. H. Hughes, doit se détourner de l'étude de 
l'intelligence pour s'attacher à celle de la volonté. La technique et la 
médecine sont appelées à occuper désormais les esprits, sur lesquels 
l'art et la philosophie ont régné jusqu'à ce jour. Comme l'étude de 
l'intelligence, celle de la volonté s'appuie sur une suite de principes 
fermes, empiriquement découverts et physiologiquement assurés, qui 
servent à contrôler hypothèses et déductions. Il est temps de fonder la 
psychologie des mouvements, mal étudiés encore : dans le concept 
de l'activité, ou de l'énergie, se présente le parallélisme, en quelque 
sorte, entre le monde de la matière et celui de l'âme. La théorie même 
des sentiments ne se ramène plus aux perceptions, comme jadis, mais 
aux mouvements; nos émotions naissent des mouvements de notre 
corps. L'étude de la mimique — des gestes — est la plus propre à 
nous montrer comment les mouvements instinctifs naturels se trans- 
forment en mouvements d'expression symboliques, et elle nous per- 
mettra d'établir enfin une classification systématique des manifesta- 
tions affectives. 

A trois de nos contemporains appartient l'honneur d'avoir traité 
scientifiquement de la mimique : Piderit, Darwin et Wundt. Piderit a 
distingué les mouvements des divers organes; Darwin a considéré 



106 REVUE PHILOSOPHIQUE 

surtout les formes expressives des sentiments particuliers; Wundt en 
a scruté l'origine psychologique. Il s'agit maintenant de grouper en 
un ensemble les vues de ces trois chercheurs, le médecin, le biolo- 
giste, le philosophe. Et telle est l'œuvre à laquelle s'applique 
M. H. Hughes. 

En une première partie, qui a pour sujet les fondements psycholo- 
rjiques de la mimique, il examine d'abord la méthode à suivre, et 
compare ces deux manières d'interprétation : la manière individuelle, 
qui repose sur des raisons physiques et ne s'occupe que des organes 
pris à part et des mouvements particuliers ; la manière générale, qui 
tient compte de l'influence du milieu et traite l'individu comme 
membre d'une communauté, en rapportant ainsi à une mimique com- 
mune les modifications du visage. Nous arrivons toujours à une forme 
initiale, qui est la tendance; la vie de l'esprit n'en est que le dévelop- 
pement. Le réflexe, l'instinct, le mouvement volontaire, ce sont donc 
là les trois choses à considérer. L'auteur se règle sur cette division, en 
étudiant successivement l'individu, les différences individuelles (figure 
schématique des tempéraments), l'hérédité et les mœurs, le dévelop- 
pement historique, les rapports avec l'art. 

En une deuxième partie, il aborde l'étude des mouvements particu- 
liers du visage : peau de la tête, yeux, nez, bouche, oreilles; en une 
troisième, il traite des mouvements des diverses 'parties du corps : 
tête, tronc, membres supérieurs et membres inférieurs. Il passe enfin 
à l'expression des émotions; cette quatrième partie, qui est la plus 
étendue (elle prend la moitié du volume), débute par une critique des 
, « principes de la volonté ». 

Il ne me serait pas possible vraiment de suivre M. H. Hughes dans 
le détail de son travail, qui exigerait une analyse longue et minutieuse, 
et je me borne à recommander ce consciencieux ouvrage. II est 
illustré de 119 figures, principalement des courbes et des tableaux. 
On n'a rien écrit encore d'aussi complet sur cette matière. 

L. Arréat, 



II. — Histoire de la philosophie, 

Victor Giraud. Essai sur Taine, son oeuvre et son influence. 
1 vol. in-8, 3i?"2 p., faisant partie des Collectanea friburgensia, publi- 
cations de l'Université de Fribourg (Suisse). Fribourg, librairie de 
l'Université; Paris, Hachette, 1901. 

Sept ans environ se sont écoulés depuis la mort de Taine. Le moment 
n'est pas défavorable pour entreprendre une étude d'ensemble de son 
œuvre et de son esprit. Beaucoup vivent encore qui l'ont connu, et 
presque tous ceux qui pensent aujourd'hui ont plus ou moins subi, 



ANALYSES. — V. GiRAL'D. EssoÀ sur Taine JOT 

directement et indirectement, l'influence de ses ouvrages. D'autre part, 
son œuvre est finie, on la connaît toute et l'on a pu voir les grahds 
courants d'idées qu'elle a pu susciter ou favoriser, ou qui, d'une façon 
ou d'une autre, en ont, à quelque degré, profité. « En politique, dit 
une lettre signée par Taine et par Renan, et dont M. Giraud nous 
donne des extraits, en politique Hegel fut de cette école dont le sort 
est d'avoir éternellement raison (et, ce semble, d'être éternellement 
battue), qui veut tenir compte à la fois des nécessités contradictoires 
inhérentes à la nature des choses. Il fournit des arguments à la 
démocratie et au droit divin ; des royalistes et des républicains sor- 
tirent de lui. » Je dirais volontiers de Taine, en philosophie, quelque 
chose de semblable. A la vérité, je ne crois pas qu'il ait, en tout, 
éternellement raison, ni iqu'il soit éternellement battu, mais on trouve 
dans son œuvre, sans qu'il y ait toujours contradiction, des parties 
qui conviennent à des esprits très diversement orientés. Un positiviste 
et un même métaphysicien, un libéral et un disciple de Joseph de 
Maistre, un catholique, un protestant et un athée peuvent y puiser de 
quoi fortifier leurs opinions. C'est, à mon avis, un signe caractéris- 
tique de richesse et d'indépendance d'esprit que de pouvoir s'attirer 
ainsi des disciples qui ne sauraient s'entendre entre eux. Et Taine, en 
effet, a beaucoup et librement pensé. Mais peut-être aussi n'a-t-il pas 
créé un système complet, bien un et bien serré. 

Taine a rencontré beaucoup de sympathie parmi les criticistes à 
cause de sa vigoureuse campagne contre les entités métaphysiques et 
le spiritualisme de Victor Cousin; il en a trouvé chez tous les amis de 
la psychologie expérimentale pour les tendances générales de son 
œuvre, et il a suscité lui-même ou développé l'amour de l'expérience et 
de l'observation chez beaucoup de contemporains; il s'est fait apprécier 
aussi de quelques représentants de la pensée catholique pour les idées 
générales manifestées dans son dernier ouvrage, /e.s Origines de la 
France contempoy^aine; mais aussi, je pense, à cause de son esprit 
scientifique et de son goîit de l'observation rigoureuse qui concorde 
très bien avec un mouvement de catholicisme scientifique que nous 
avons vu grandir ces dernières années, et qu'il a pu contribuer à déter- 
nnner dans une certaine mesure. Cette alliance de l'esprit scienti- 
fique et du besoin de conserver la vieille religion de la France 
s'accommodait très bien des recherches rigoureuses de Taine en même 
temps que de sa critique du spiritualisme classique et de l'esprit révo- 
lutionnaire. 

C'est, je crois, à ce mouvement qu'il convient de rapporter le livre de 
M. Giraud. Il n'est pas très utile d'insister longuement sur les con- 
victions personnelles de M. Giraud, car il ne faut guère que les laisser 
entrevoir avec discrétion ; cependant il faut bien les signaler, car elles 
ont inspiré au moins quelques-unes des critiques auxquelles il tient 
sans doute le plus sur la partie générale de l'œuvre de Taine. Disons 
tout de suite qu'il parle toujours du philosophe de l'Intelligence avec 



108 REVUE PHILOSOPHIQUE 

sympathie, avec estime et avec respect. Son livre est très conscien-. 
cieiix. très soigné, fort intéressant. 

Je reviendrai tout à l'heure sur ses appréciations de Taine lui-même, , 
sur l'histoire qu'il a faite de sa pensée et sur ses conclusions der- 
nières. Je voudrais dire, auparavant, quelques mots des appendices 
agréables, curieux ou utiles qu'il a joints à son travail, et qui sont 
nombreux. Il nous donne d'abord une reproduction du portrait de 
Taine par Donnât, qui, du vivant de Taine, n'avait figuré dans aucune 
exposition, qui n'avait pas été vulgarisé par la photographie, mais 
que l'on a pu voir l'an dernier à notre exposition universelle, dans une 
des salles du Grand Palais, à côté de celui de Renan; il nous donne 
encore une bibliographie des œuvres de Taine très consciencieusement 
faite et dans laquelle il note plusieurs changements apportés par Taine 
aux différentes éditions de ses œuvres. Quelques-uns de ces change- 
ments ne sont pas sans importance, et il est bon qu'ils aient été 
remarqués et indiqués; par exemple, l'addition à la troisième édition 
de V Intelligence — et la suppression à la quatrième — de cette note : 
« Ceci est le point de vue scientitique. Il en est deux autres qu'il est 
inutile de présenter ici : le point de vue esthétique et le point de vue 
moral. On y considère non plus les éléments, mais la direction des 
choses; ou y regarde l'effet final comme un but primordial, et ce 
nouveau point de vue est aussi légitime que l'autre. » Taine paraît y 
entrevoir, un peu confusément peut-être, des vérités fort importantes, 
et il est regrettable qu'il n'ait pas eu le temps de les débrouiller mieux 
ou de les développer. L'indication des fragments delà correspondance 
de Taine, non destinée à la publicité, et qui ont paru depuis sa mort en 
divers endroits, est accompagné, de la reproduction de plusieurs pas- 
sages de ses lettres qu'on lira avec plaisir. 

M. Giraud nous donne aussi une « bil^liographie des travaux sur 
Taine » classés d'après l'ordre alphabétique des noms d'auteurs. Les 
travaux qui ont paru les plus utiles à connaître sont marqués d'un 
astérisque. Puis viennent des extraits de soixante-deux articles de Taine 
non recueillis dans ses œuvres. Ces extraits tiennent une soixan- 
taine de pages d'un texte serré et très fin. On n'y trouvera rien qui 
bouleverse nos idées sur Taine, mais rien non plus qui n'ait quelque 
intérêt. Je signalerai surtout une étude sur l'Esprit moderne en Alle- 
magne, de Camille Selden; une lettre au directeur du Journal des 
Diibats à propos du sens de la fameuse phrase : « Le vice et la vertu 
sont des produits comme le vitriol et le sucre » ; une lettre à M. A. Col- 
lignon à propos de Sainte-Beuve; une lettre à M. Francis Poictevin, où 
sont appréciées les recherches de style de quelques écrivains contem- 
porains; le fragment sur l'association publié par M. Barrés dans le 
Journal et qui devait entrer dans les Origincs'de la France contem- 
poraine, et, à un autre point de vue, un article sur Alphonse Daudet, 
Hector Malot et Ferdinand Fabre, où l'on peut apprécier les qualités 
et les défauts de Taine comme critique littéraire, etc. Ensuite vient 



ANALYSES. — V. GiRAUD. Essai SU?' Taine 109 

une reproduction de la copie d'entrée de Taine à l'Ecole normale, et 
enfin, avant la table alphabétique des noms propres cités dans le 
livre de M. Giraud, un recueil de jugements divers et d'extraits d'ar- 
ticles sur Taine. Tout cela encore est intéressant et curieux. Je signa- 
lerai, entre autres, une lettre de Charles Bénard, qui fut le pro- 
fesseur de Taine au collège Bourbon ; la lettre est sévère, mais 
contient quelques renseignements précieux : « Taine est entré (1848)* 
dans la classe de philosophie, sortant de rhétorique, mais déjà philo- 
sophe, j'entends disciple fervent de Spinoza. Sa foi au spinozisme 
était déjà telle qu'il n'y avait pas à la changer d'un iota. Il s'y était 
enfermé comme dans une forteresse dont, du reste, il n'est jamais 
sorti. Il n'y avait pas même à discuter là-dessus avec lui. Il a, je 
crois, profité de mes leçons sur les différentes parties du cours de 
philosophie classique... mais je ne crois pas avoir exercé sur lui, 
quant au fond, la moindre influence... Pour moi, Taine n'est pas, à 
proprement parler, un philosophe. Il a été, du moins, sous ce rapport, 
beaucoup surfait... Ses formules sont vides (race, milieu, moment). Ce 
qu'il a produit sous ce rapport ne laissera pas la moindre trace, — du 
moins à mon avis. C'est autre chose s'il s'agit de l'écrivain, du sty- 
liste, du poète, comme vous dites... « .Te remarque aussi un jugement 
de Vacherot, plus sympathique, malgré ses réserves; des fragments 
d'un article de M. Lacheiier, publié en 18(J4, et une très belle étude 
où M. Boutmy, au lendemain de la mort de Taine, a pleinement mis 
en lumière les hautes qualités du penseur et de l'homme. 

Arrivons à l'étude même de M. Giraud sur Taine. Elle a déjà une 
longue histoire et n'a pas été improvisée. « En 1891, dit l'auteur, me 
trouvant alors à l'Ecole normale, j'avais pu mettre à exécution un 
projet vieux déjà de plusieurs années, et longuement, amoureu- 
sement, j'avais étudié les oeuvres de Taine. Un travail assez développé 
était sorti de là. » Ce travail fut communiqué à Taine, qui lut le 
manuscrit, y nota quelques rectifications ou indications et écrivit à ce 
propos une lettre que M. Giraud trouve, avec raison, « curieuse à 
plus d'un titre ». « J'avoue, disait-il, que j'ai toujours aimé, sinon la 
métaphysique proprement dite, du moins la philosophie, c'est-à-dire 
les vues sur l'ensemble et le fond des choses. Mais le point de départ 
de mes études n'est pas une conception à priori, une hypothèse sur 
la nature; c'est une remarque tout expérimentale et très simple, à 
savoir que tout abstrait est un extrait, retiré et arraché d'un concret, 
cas ou individu, dans lequel il réside; d'où il suit que, pour le bien 
voir, il faut l'observer dans ce cas ou individu, qui est son milieu 
naturel; ce qui conduit à pratiquer les monographies, à insister sur 

1. D'après M. Giraucf. Taine est entré en 1847 clans la classe de philosophie, 
il en sortit donc en 1848. Il a passé ainsi dans celle classe la Un de sa dix-neu- 
vième année et le commencement de sa vingtième. On montre aujourd'hui plus 
•de précocité, et l'on est « philosophe ■■ à dix-sept ans, parfois à seize et même 
quinze, si l'on a obtenu une dispense pour l'examen de rhélorique. 



] 10 lŒVLE PHILOSOPHIQUE 

les exemples circonstanciés, à étudier chaque généralité dans un ou 
plusieurs spécimens bien choisis, et aussi significatifs que possible. 
La doctrine, si j'en ai une, n'est venue qu'ensuite; la méthode a pré- 
cédé ; c'est par elle que mes recherches se sont trouvées convergentes. » 
Citons encore cette phrase qui précise la position de Taine vis-à-vis 
des croyances religieuses. « Pour la religion, ce qui me semble incom- 
patiblt' avec la science moderne, ce n'est pas le christianisme, mais 
le catholicisme actuel et romain; au contraire, avec le protestantisme 
large et libéral, la conciliation est possible. » Cette étude de M. Giraud 
a formé le noyau de la monographie qu'il nous présente aujourd'hui. 
Elle s'est enrichie peu à peu par les réflexions et les lectures de 
l'auteur, par les publications posthumes de quelques écrits de Taine, 
par les témoignages que portaient sur lui les survivants qui l'avaient 
connu ou plus ou moins suivi. Elle devint le sujet d'un cours professé 
en 1897 à l'Université de Fribourg, enfin elle est arrivée à la forme 
que nous lui voyons aujourd'hui. 

Le grand reproche de M. Giraud à Taine, c'est de s'être, à vingt ans, 
et peut-être plus tôt, enfermé dans un système clos dont il n'avait pas 
suffisamment vérifié et éprouvé les principes, dont il n'est depuis 
jamais sorti qu'à son corps défendant, et qui, à son insu, lui fournis- 
sait des réponses toutes faites aux questions qu'il renouvelait dans le 
détail par son patient et dur labeur. On voit que l'appréciation de 
M. Giraud s'accorde parfaitement avec l'opinion de M. Ch. Bénard que 
j'indiquais tout à l'heure. En revanche, elle s'oppose assez nettement 
aux affirmations de Taine lui-même. « Il a pensé trop vite, dit 
M. Giraud. Il a été trop pressé d'avoir un système, et de trop bonne 
. heure, avant que des réflexions, des lectures suffisantes, avant sur- 
tout que l'expérience de la vie et des hommes n'eût fait son œuvre, 
il en a arrêté, il en a accepté plutôt, d'autrui les lignes directrices 
et les thèses fondamentales; et, ces postulats de sa doctrine une fois 
fixés, jamais plus depuis il n'en a sérieusement vérifié les titres... 
Croyance à l'universel déterminisme, à la parfaite « adéquation » de 
la philosophie et de la science, à l'opposition absolue, irréductible, 
entre l'idée religieuse sous sa forme catholique et la science moderne, 
voilà quelques-uns des principes que, sous l'empire de Spinoza et de 
Hegel, Taine, à vingt ans, avait acceptés comme si évidents, qu'il ne 
s'est plus guère soucié d'en contrôler le bien fondé. » 

Prévost-Paradol parle dans le même sens que Bénard et que 
M. Giraud. Dès 18 i9, quand Taine n'avait pas encore vingt et un ans, 
il lui écrit : « Tout en cherchant une philosophie, tu en as une. Tu 
me la montres par échappées, soulevant vin coin de rideau, tantôt de 
ce côté, tantôt de cet autre. » Qui donc a raison du philosophe, ou de 
ceux qui l'ont étudié? M. Giraud, qui cite le mot de Prévost-Paradol, 
me parait le commenter judicieusement. Il pense que son observation 
nous révèle « l'habitude constante de Taine, et comme la devise de sa 
vie intellectuelle... 11 s'est développé certes, ajoute-t-il; il a évolué 



ANALYSES. — V. GiRAUD. Essai SUT Taine 111 

même : il n'a guère changé; ou plutôt s'il a changé, ce fut à son insu, 
comme malgré lui, et sous la pression des circonstances ou des faits 
qu'il étudiait. De sorte que si, d'année en année, au lieu de la pré- 
senter « par échappées », il avait exposé dogmatiquement la philo- 
sophie qu'il croyait très sincèrement « chercher », mais qu'en réalité 
il avait fixée une fois pour toutes, on ne voit pas sur quels points 
essentiels elle aurait finalement contredit le système que dès vingt 
ans il avait conçu. « A vrai dire, dès la publication du livre sur les 
'philosophes classiques, le système de Taine parait bien arrêté dans ses 
grandes lignes; et même sur bien des points de détails. Faut-il donc 
croire que Taine a involontairement confondu, dans ce qu'il dit, 
l'ordre logique et l'ordre chronologique? L'erreur est très possible, 
même chez un penseur dont la bonne foi est parfaite et dont la clair- 
voyance est généralement remarquable. D'ailleurs il faut bien recon- 
naître que la méthode implique déjà un ensemble d'opinions qui est 
bien près d'être un système. 

Il est donc bien possible que Taine ait trop tôt arrêté son système. 
Au reste il Ta, à bien des égards, agrandi et élargi. M. Giraud pense 
que sa « méthode d'observation minutieuse et précise » l'a conduit à 
enrichir sa pensée de mille aperçus nouveaux et féconds. « Par ce 
biais la réalité a fait comme irruption dans îe système. » Et M. Giraud 
pense qu'elle l'a brisé, mais que Taine était trop attaché à ses 
anciennes idées pour les abandonner, et qu'il conserva le même palais 
qu'il avait construit pour ses idées, tout en les laissant de plus en 
plus s'en évader pour aller ressaisir la plupart des vérités « utiles, 
salutaires ou nécessaires » qu'il avait trop légèrement dédaignées 
jadis. Je ne pense pas que ceci soit absolument juste. Il est vrai que 
Taine avait eu jadis certaines exagérations, il avait rattaché à ses 
principes généraux un certain nombre d'idées accessoires ou de for- 
mules contestables qui ne faisaient pas corps avec eux et qu'il a impli- 
citement contredites plus tard. Il est vrai surtout qu'on avait, pendant 
assez longtemps, attaché beaucoup trop d'importance à ces parties 
accessoires et caduques de la théorie et qu'on en avait même, bien 
souvent, mal compris le sens et la portée. Quelques uns des admirateurs 
de Taine l'ont assez maladroitement compromis, et si c'était un peu sa 
faute, c'était surtout la leur. Mais il ne me paraît pas que les tendances 
et les préoccupations générales qu'on a pu remarquer en lui et qui se 
sont développées surtout dans la seconde partie de sa carrière philo- 
sophique soient du tout en contradiction avec les idées abstraites qui 
ont composé son premier système. L'ensemble de l'œuvre de Taine 
peut présenter, au point de vue philosophique, plusieurs défauts, mais 
pas celui de l'incohérence, si l'on considère, bien entendu, l'ensemble 
du système, car il y a un certain nombre de détails qui ne s'harmo- 
nisent pas très bien. 

Il faut lire l'étude historique qu'a faite M. Giraud de l'œuvre de 
Taine, il faut lire aussi son exposé de la doctrine générale et son 



412 REVUE PHILOSOPHIQUE 

appréciation de l'homme et du penseur. Tout cela est très étudié, 
intéressant, consciencieux. M. Giraud, qui admire Taine, le critique 
avec liberté, mais il expose sa doctrine avec une grande exactitude 
et une bonne foi complète, et, tout en faisant ressortir volontiers ce 
qui. d'après lui, aurait dû rapprocher Taine de ses propres opinions, 
il ne dissimule nullement la distance à laquelle Taine s'en est toujours 
tenu. Son jugement d'ensemble est à la foi sympathique, admiratif 
et quelque peu sévère. Il reconnaît l'étendue et la portée de son 
influence, il juge cette influence bienfaisante à bien des égards, « tra- 
vailler, en un mot, de toute son activité et de tout son pouvoir à faire 
sortir Vidéal du réel; si c'est bien là l'impression dernière que l'on 
emporte d'un long contact avec Taine, on ne voit pas de conseil qui 
soit mieux adapté aux besoins et aux aspirations des générations nou- 
velles. Et c'est sans doute pourquoi elles reconnaissent en lui un 
maître dont la pensée, dont le souvenir et dont la gloire ne les 
quitteront pas de sitôt. » Si d'ailleurs il le trouve « très grand », s'il 
proclame que « ce grand esprit est un de nos grands écrivains », il ne 
l'admire pas sans réserve au point de vue philosophique. « Penseur 
vigoureux et hardi, pour la force, l'originalité et l'ampleur de la 
pensée abstraite, il a eu chez nous, cela n'est pas douteux, des égaux 
et des maîtres : il est peu probable que nos arrière-neveux le main- 
tiennent au rang d'un Descartes, d'un Pascal, d'un Auguste Comte. 
L'égaleront-ils, pour ne parler que de ses contemporains, à un 
Ravaisson, à un Renouvier, à un Lachelier? A tout le moins, ils 
devront, ce semble, le placer immédiatement au dessous. « Mais si 
l'éloge du philosophe ne va pas sans restrictions, l'éloge de l'homme 
n'en comporte pas : «... il eut une âme très noble, et, quelque effort 
qu'il ait fait pour ne pas mêler sa personne à son œuvre, on le sent à 
travers ses livres. Ils sont rares ceux qui laissent une œuvre considé- 
rable et justement admirée, et dont on peut dire que les écrits 
donnent une idée insutlisante et imparfaite de l'âme qu'ils recouvrent 
et qui les fait vivre. Taine fut du petit nombre de ceux-là. Chez lui, 
l'homme fut supérieur à l'œuvre. » A le prendre dans son ensemble, 
son œuvre n'offre peut-être pas, dit M. Giraud, des parties aussi 
hautes que celles qu'on trouve dans celle de Pascal, de Bossuet, de 
Rousseau, de Chateaubriand, peut-être même de Sainte-Beuve et de 
Renan, mais et on n'y trouvera pas non plus les faiblesses de ces quatr e 
derniers écrivains. « Parla dignité de sa vie, par l'élévation habituelle 
de ses idées, par la force et l'éclat de son style, par la richesse d'aspects 
et par la portée représentative de son œuvre, Ilippolyte Taine restera, 
dans ce siècle, l'un de ceux qui témoigneront le mieux en faveur de la 
probité, de la vigueur et de la noblesse de la pensée française. » Et je 
crois que tout le monde peut s'associer à cette conclusion. 

Nous associerons-nous aussi aux réserves de M. Giraud sur le 
talent du philosophe et le système général de Taine? Dans une 
certaine mesure. Taine a eu, bien évidemment, certains défauts. On 



ANALYSES. — V. GiRAUD. Essai siD' Taine 113 

peut lui reprocher de manquer de souplesse, de ne pas manier avec 
beaucoup d'aisance les idées générales abstraites. Il a eu, avec une 
certaine raideur, parfois une certaine étroilesse, un amour de la régu- 
larité, de la netteté, de la précision qui a pu lui faire rapetisser quel- 
ques questions, ou qui l'a amené à se contenter de solutions trop 
simples et un peu maigres. Ses théories en gardent quelque chose 
d'artificiel et d'instable. Avec leur précision, leur simplicité, leur 
régularité, il leur arrive assez souvent de n'avoir pas l'air complète- 
ment vraies, on ne les sent pas assez vivantes et capables de se 
modifier pour s'adapter aux faits, et une comparaison entre Taine et 
Renan ferait bien ressortir ce caractère. Peut-être aussi pourrait-on 
ajouter que le S3'stème qui, sans être dépourvu de nouveauté, n'a 
cependant pas une originalité de premier ordre, est resté bien incom- 
plet. Dans sa magnifique page sur 1' « axiome éternel », Taine 
n'envisage guère qu'un côté des choses. Il en a vu d'autres, puisqu'il 
s'est placé à un point de vue tout à fait différent, pour étudier, par 
exemple, l'idéal dans l'art, et qu'une note de V Intelligence, la note 
que i'ai rappelée plus haut et qui n'a fait que passer dans le livre, 
indiquait une vision, un peu confuse, sans doute, mais très forte, 
d'ordres de considérations assez différents et dont il n'a pas tiré, faute 
de temps, peut-être-ce qu'il aurait pu en tirer. Surtout il n'a pas saisi les 
rapports des différents points de vue qu'il indiquait, et cela aurait 
été nécessaire à l'achèvement de sa philosophie. 

Mais il reste « très grand », comme le dit M. Giraud après M. Le- 
maître, et j'avoue que je ne puis m'associer aux critiques de M. Giraud 
sur l'esprit général du système et la tendance de Taine à vouloir 
introduire partout l'esprit scientifique. Je crois au contraire que c'est 
là une des raisons de sa grandeur. Et j'aurais désiré, quand ce n'aurait 
été que pour les mieux examiner, et les discuter au besoin, que 
M. Giraud précisât davantage ses critiques. Il s'est défendu, avec une 
modestie qui arrête les objections, de vouloir substituer un système 
à celui de Taine, mais il aurait pu développer un peu plus les raisons 
qui lui font repousser celui-ci. «... De toutes ses théories dit-il, celle 
qu'il paraît le plus difficile d'admettre c'est, sans aucun doute, sa 
conception de la science. D'abord la Science n'existe pas : il n'y a que 
des « sciences » particulières, qui peuvent bien, sur certains points, 
communiquer entre elles, mais qui, à l'ordinaire, diffèrent les unes 
des autres par leurs méthodes comme par leur objet. Voit-on beaucoup 
de points de contact entre l'astronomie et la physiologie? » Voilà une 
objection qui revient souvent sous la plume des adversaires de la 
« Science ». Il serait peut-être bon de la modifier ou de l'abandonner, 
car vraiment elle ne porte guère. Je sais bien que certains philosophes 
du parti opposé ont prêté le tlanc à bien des critiques, par leur façon 
un peu naïve et crédule de parler de « la Science » et de lancer en son 
nom, sans y être suffisamment autorisés, des affirmations aussi discu- 
tables que celle de n'impc>''te quelle métaphysique. Mais ce n'est pas 

TOME LU. — 1901 8 



114 REVUE PHILOSOPHIQUE 

aller au fond des choses que d'opposer les sciences à la Science. Il 
s'agit de savoir si, en fait, il n'y a pas certaines règles générales pour 
se faire des croyances « vraies », si ces règles générales ne sont pas 
surtout appliquées, sous des formes concrètes diverses, dans les diffé- 
rentes sciences, si nous pouvons réellement par d'autres moyens 
(intuition, instincts, foi, etc.) arriver à la vérité, comment et pour- 
quoi, et avec quelles preuves et quelles garanties de notre savoir, si 
toute croyance, pour mériter réellement d'être tenue pour bonne, ne 
doit pas se rapprocher autant que possible de la croyance scientifique 
ou être justifiée par des procédés aussi rationnels et scientifiques que 
possible. Pour résoudre la question, il ne suffit pas de revenir aux 
« ordres » de Pascal, si on n'en peut mieux légitimer la distinction 
absolue. Et c'est ici que nous différerions d'avis, M. Giraud et moi. 

C'est en effet, selon moi. un des grands services que nous a rendus 
Taine, d'avoir été un incomparable excitateur de ce qu'on peut bien 
appeler, très légitimement, 1' « esprit scientifique ». Sa méthode, 
combinaison de l'analyse (à laquelle on peut rattacher l'observation et 
l'expérience) et delà synthèse, et l'extension universelle de ces pro- 
cédés, c'est peut-être ce qui reste encore de plus solide dans son 
système, et ce qui représente son principal apport à la constitution 
d'une philosophie. Je crains que M. Giraud n'ait pas suffisamment 
insisté sur ces points, quoiqu'il soit bien loin de les avoir passés sous 
silence. Et à la vérité, je crains encore plus que, si M. Giraud n'a pas, 
à mon gré, assez parlé de la méthode, cène soit parce qu'ici l'influence 
de Taine n'a pas été ce qu'elle aurait dû être. Ni l'esprit d'analyse 
rigoureuse, ni l'esprit de synthèse systématique n'ont été suffisam- 
ment développés. Ceux qui ont combattu Taine ont trop générale- 
ment employé un raisonnement abstrait que l'analyse, la « traduction » 
que recommandait Taine, aurait souvent bien gêné. Ceux qui l'ont 
suivi ont parfois mérité le même reproche ou bien ils se sont attachés 
à l'observation ou à l'expérimentation d'une façon souvent trop 
étroite. Et le cas de Taine nous serait une occasion d'étudier ce que 
c'est au juste que 1' « influence » d'un homme supérieur, et de voir 
comment ses idées et ses procédés, en se répandant, s'allèrent ou 
parfois se développent, s'améliorent ou, plus souvent sans doute, se 
corrompent, comment elles vont presque toujours en se transformant, 
il serait intéressant de voir et ce que sont devenues, chez ceux qui en 
ont ressenti les effets, les principales parties de l'œuvre de Taine et 
les qualités de son auteur. Mais cela ne peut-être recherché ici. 

Fr. Paulhan. 



Jules Martin (L'abbé). Saint Augustin. 1 vol. in-8, 403 pages. Paris, 
Félix Alcan, 1901. 

M. l'abbé Jules Martin nous donne aujourd'hui, dans la collection 
« les Grands Philosophes », une étude très fouillée et très conscien- 



ANALYSES. — J. MARTIN. Saint Avgiistm l'io 

cieuse sur saint Augustin. Son livre est une œuvre d'admirateur res- 
pectueux et bien informé. On pourra, si l'on veut, critiquer la façon 
dont il a compris son sujet. Il ne nous donne pas une étude psycholo- 
gique de saint Augustin et de ses contemporains ou devanciers, il ne 
cherche guère non plus à discuter la doctrine qu'il expose. Il s'est à 
peu près contenté de rechercher dans les œuvres de saint Augustin 
ses théories et de les exposer de son mieux, clairement et avec assez 
de détails. Je ne dis pas que d'autres manières de traiter le même 
sujet n'eussent pu produire aussi de bons livres et qu'on n'ait jamais 
un regret, mais puisque M. Martin a préféré la sienne, nous aurions 
d'autant moins bonne grâce à nous plaindre qu'elle correspond, en 
somme, à un besoin réel. Saint Augustin, nous dit-il, ne s'est jamais 
soucié de condenser en, un livre unique toute sa doctrine. Il était 
d'autant plus utile de nous donner, par des rapprochements et des 
combinaisons, l'équivalent possible de ce livre que saint Augustin n'a 
pas fait. 

A part la préface, la conclusion, une table chronologique des prin- 
cipaux ouvrages de saint Augustin, une liste des éditions et des tra- 
ductions de ces ouvrages, ainsi que des principaux travaux récents 
sur saint Augustin, l'ouvrage de M. Martin se compose de trois parties. 
Le livre P'" a pour titre : Connaissance, et comprend cinq chapitres : 
les divers Modes de connaissance, la Formation intellectuelle, la Cer- 
titude, l'Intelligence humaine, l'Erreur. Le livre II traite de Dieu, et 
ses cinq chapitres de l'Existence de Dieu, de la Nature de Dieu, de la 
Création, de Dieu et l'Homme, du souverain Bien et de l'Optimisme; le 
livre III, consacré à la Nature, contient aussi cinq chapitres : sur notre 
Connaissance du monde extérieur, l'Origine et la Nature du monde 
extérieiu", les Faits surnaturels, les Etres vivants et la Société. On voit 
quelle riche collection de questions philosophiques est ainsi abordée 
et traitée par saint Augustin d'une façon plus ou moins satisfaisante. 

M. l'abbé Martin a accompli sa tâche avec modestie. Cependant il 
est bien difficile à un auteur, surtout s'il est lui-même un philosophe, 
de s'effacer complètement devant un autre philosophe si grand qu'il le 
juge, pour exposer, dans un long volume, les théories de celui-ci. Aussi 
trouve-t-on çà et là l'expression des idées chères à l'auteur, idées que 
j'ai eu l'occasion d'examiner et de discuter ici même il y a quelque 
temps. On peut remarquer aussi que certaines opinions de saint 
Augustin sont mises en lumière avec une prédilection particulière, et 
dans ce choix l'esprit de l'auteur se retrouve aussi. Il se retrouve 
encore, sans qu'on soit jamais porté à trouver qu'il y ait le moindre 
abus, dans la conclusion où M. l'abbé Martin donne très brièvement 
son opinion sur l'ensemble de l'œuvre de saint Augustin, et sur ce qui 
lui paraît le plus conforme dans cette œuvre aux exigences de l'esprit 
moderne et aux résultats obtenus par lui. 

« Si, dit-il, à part Bossuet et Fénelon, l'inspiration réelle de saint 
Augustin s'est bien peu transmise, il est toujours vrai qu'insensible- 



116 KEVUE PHILOSOPHIQUK 

ment le travail de la réflexion a constaté l'indépendance de la physique, 
le rôle des idées inaperçues et les conditions mystérieuses de notre 
connaissance. Déjà, sans le savoir, on donne raison à saint Augustin 
sur ces trois points; on pourrait encore, sur plusieurs autres, subir 
utilement son influence. » 

Il y aurait à discuter. M. l'abbé Martin félicite saint Augustin d'avoir 
vu « que nous avons au moins deux modes de connaissance : la con- 
naissance intellectuelle, ou spéculative, ou métaphysique, et la connais- 
sance des choses extérieures; il avait averti que la connaissance des 
choses extérieures, la physique ou la science, n'a aucun rapport néces- 
saire avec la connaissance intellectuelle. C'était là une constatation 
de très grande importance que la postérité a méconnue... On pourrait, 
aujourd'hui encore, se mettre à l'école de saint Augustin et y apprendre 
à ne jamais donner aucune place, dans les questions de pure doctrine, 
aux hypothèses ni aux découvertes de la science. Si l'on sait convena- 
blement aujourd'hui qu'il ne faut opposer aux savants ni des principes 
abstraits, ni l'autorité de l'Ecriture, on est enfin arrivé, après de longs 
siècles, là où en était saint Augustin. » C'est là sans doute une concep- 
tion des rapports de la science et de la philosophie ou de la science et 
de la religion qu'il est intéressant de rencontrer chez saint Augustin 
et qui a pu rendre des services, mais elle n'en est pas moins à mon avis 
très contestable, bien qu'elle plaise également à des savants et à des 
philosophes. Je crois bien que si elle a été utile, c'est surtout parce 
qu'elle a pu aider à arriver à une autre. 

Il est curieux aussi de trouver dans saint Augustin un précurseur 
de Leibniz en ce qui concerne l'inconscient. « Il a fallu Leibniz, dit 
M. Martin, pour introduire définitivement dans la philosophie la 
théorie des perceptions imperceptibles. Saint Augustin avait parlé 
aussi nettement que Leibniz, et, pendant de longs siècles, son langage 
n'avait été entendu de personne. » D'après saint Augustin, « l'âme se 
connaît toujours comme pensant l'absolu, mais elle n'a pas toujours 
conscience de se connaître; car, pour l'âme, autre chose est ne pas se 
connaître, autre chose ne pas se penser «. Saint Augustin ajoute : 
« L'âme humaine, par la nécessité de sa nature, n'est jamais sans se 
souvenir d'elle-même, jamais sans se comprendre, jamais sans avoir 
de l'amour pour elle-même. » Sans doute l'âme humaine peut exister et 
ne posséder ou n'exercer aucune science : « Etre ne s'identifie pas pour 
nous avec savoir ou avec percevoir, scire vel sapere; en effet, nous 
pouvons être, même si nous ne savons pas, et si, actuellement, nous 
ne percevons pas certaines choses que nous avons apprises «. Mais 
peu après cette remarque, saint Augustin en exprime une autre : 
« Pour l'âme, dit-il, il est perpétuel de vivre, et perpétuel de savoir 
qu'elle vit; il n'est pas perpétuel, pour elle, de penser sa vie, ni même 
de penser la connaissance de sa vie, car, passant à une idée nouvelle, 
l'âme abandonne l'ancienne, et cependant elle ne cesse pas de la 
savoir. » M. Martin fait observer que les deux remarques ne se contre- 



ANALYSES. — J. MARTIN. Saint Augustin 117 

disent pas; car, en fait, l'existence de notre âme ne comporte pas 
nécessairement un état de connaissance claire. Assurément tout cela 
a son prix, bien que la position de la question ait bien changé et 
qu'il soit possible aujourd'hui de la traiter avec des développements 
bien plus riches et plus amples, ce dont il serait assez injuste, d'ail- 
leurs, de faire un grief à saint Augustin. En tout cas, si c'est là une 
question philosophique, il serait excessif de trouver que la science ne 
peut y intervenir. 

Enfin M. Martin loue saint Augustin d'avoir eu « le sens du mystère ». 
Il a dit qu'au delà des explications doctrinales les plus justes, l'intelli- 
gence réclame, sans pouvoir y parvenir, quelque chose de parfait; il a 
su aussi et il a répété c combien il est difficile, sinon parfois impossible, 
d'atteindre et de transformer une intelligence philosophique ». Il y a 
bien des problèmes là-dedaas; la relativité de la connaissance, l'ins- 
tinct, la réaction contre l'intellectualisme, les rapports de l'instinct ou 
de la volonté avec la croyance, tout cela s'y trouve plus ou moins 
confusément. Je ne puis indiquer ici ce que saint Augustin y a vu et 
ce qu'il en a conclu, ni discuter ses opinions ou l'interprétation de 
M. Martin, mais on pourra lire avec intérêt l'exposé fait par M. Martin 
dans la première partie de son livre des idées de saint Augustin sur la 
connaissance. Peu de lecteurs peut-être, même parmi les philosophes, 
ont le loisir et la volonté d'étudier les œuvres complètes de saint 
Augustin; il est bon den trouver la doctrine résumée par un penseur 
attentif et consciencieux. Fr. P. 



Amédée Matagrin. Essai sur l'esthétique de Lotze (Paris, 
F. Alcan, l'.JUij. 

Bien que je n'aie pas étudié d'assez près l'oeuvre de Lotze pour porter 
un jugement approfondi sur l'Essai de M. Matagrin, je n'hésite pas à 
le recommander comme un bon travail. La clarté de l'exposition, la 
connaissance des sources, et j'ajouterai l'emploi discret d'une critique 
comparative, en sont une suffisante garantie. 

Dans une première partie, Le Beau, M. Matagrin relève la théorie 
de Lotze concernant le fondement subjectif et le fondement objectif 
du beau. Le point de départ, pour Lotze, est un phénomène psycholo- 
gique : les sensations esthétiques sont pour lui une espèce de ce vaste 
genre que constituent les phénomènes de sensibilité. Mais quelle est 
la différence spécifique par laquelle les sensations esthétiques propre- 
ment dites se distinguent de la sensation en général? Sa réponse à 
cette question est que le plaisir esthétique, produit d'abord par la 
« sensation », implique « un exercice varié et facile de nos facultés 
représentatives », et il s'efforce ainsi d'accorder la théorie des sensua- 
listes, qu'il réduit et corrige, avec celle de Kant, qu'il simplifie. 

Quel fondement objectif, d'autre part, pourrons-nous assurer à la 
beauté? Il faut évidemment, estime Lotze, que ce que le beau symbo- 



118 REVUE PHILOSOPHIQUE 

lise ait une valeur réelle en soi. Peu nous importeraient les belles 
formes f[ui symbolisent des activités vivantes, si nous ne savions que 
ces mouvements peuvent être utilisés en tant que sentiments d'el'fort 
ou de facilité (au point de vue physique), de tension intellectuelle ou 
de détente (au point de vue mental). Il en revient ainsi à trouver beau 
ce qui nous permet un « libre développement », c'est-à-dire à la théorie 
du jeu. Il rejette d'ailleurs la doctrine kantienne, entant que la valeur 
objective du beau n'y semble être qu'une conséquence de son fonde- 
ment subjectif, et il n'accepte pas V « universalité du jugement esthé- 
tique » invoquée par elle. Si pourtant le jeu suffit, selon lui, à expli- 
quer l'intérêt que nous prenons aux manifestations de la beauté, il ne 
suflit pas à expliquer la « vénération » qu'elle nous inspire. Lotze 
admet donc que la beauté est la « forme apparente » du bien; le jeu 
esthétique lui parait avoir pour fondement une conformité de l'objet à 
l'idéal moral, et par ce trait — qui ne se retrouve pas dans nos théories 
contemporaines — il appartient toujours, en définitive, à l'école de 
Kant et de Schille:-. 

Quant à l'idée même du beau, Lotze ne peut recevoir la solution de 
l'idéalisme platonicien : il n'existe pas, à ses yeux, un idéal universel 
de la beauté. Il repousse également la doctrine proposée par l'idéalisme 
de Hegel. Précurseur de l'esthétique psycho-phj'siologique de Fechner, 
il n'accepte toutefois pas davantage les doctrines purement réalistes de 
Herbart, et il combat cette erreur du réalisme, qui croit que la forme, 
par elle-même, suffit à tout expliquer en esthétique. Il reste un hégé- 
lien mitigé, autant qu'il est un kantien libre, et si le beau lui apparaît 
comme la réalisation de l'idée dans la matière, l'idée pour lui, c'est le 
bien, et, semble-t-il, le bien moral. 

En somme, le génie propre de Lotze le poussait à porter l'esthétique 
sur le terrain de la psychologie expérimentale : il ne pouvait concevoir 
une esthétique où il ne serait pas tenu compte des phénomènes immé- 
diats de sensation, et il tendait aussi à considérer les états moteurs 
que la sensation enveloppe. Mais il ne réussissait pas à se dégager 
tout à fait de la métaphysique; il llottait encore entre l'idéalisme de 
Platon, celui de Kant et celui de Hegel, les corrigeant ou les r^^duisant 
par sa critique, et substituant au besoin à leur conception une vue 
autre, sans valeur positive. Ce philosophe original et profond, écrit 
M. Matagrin, se double d'un technicien des plus distingués. « Si l'étude 
de Lotze n'a pas l'ampleur de l'œuvre de Hegel, du moins elle est 
supérieure à cette dernière par l'exactitude et la simplicité de la 
méthode : Lotze, en effet, se délivre de la fameuse division tripartite, 
et par là-même n'est pas obligé, comme son prédécesseur, de faire 
quelque peu violence à la réalité pour la conformer au cadre qu'il lui 
impose. l>nfin Lotze, dont l'éducation esthétique, dépasse de beaucoup 
celle de Kant, ne h; cède nullement à Hegel en ce qui concerne l'étendue 
des connaissances techniques. » L. Arréat. 



ANALYSES. — A. MATAGHiN. Essai stir Vesthctiquc de Lotze 119 

Eduard von Hartmann. Geschighte der metaphysik, zwEiTEn 
THEir. : Seit Kant. — 1 v. ia-8, XIII-G08 p. Leipzig, Haacke, 1900. 

Ce deuxième et dernier volume de VHistoire de la métaphysique 
est consacré au développement de la métaphysique depuis Kant. 
Observons tout de suite qu'à part une courte excursion en Angleterre, 
à l'occasion de l'agnosticisme, M. de Hartmann se renferme exclusive- 
ment dans la spéculation germanique. Durant les GOO pages de ce gros 
volume, il ne parle pas une seule fois de M. Ravaisson, de M. Renouvier, 
ou même de M. Fouillée, dont la méthode devait lui être plus sympa- 
thique. En revanche, que d'obscurs métaphysiciens allemands il étudie 
avec minutie! — Cette histoire de la pensée métaphysique lui semble 
aboutir à un résultat d'importance capitale, la nécessité d'un change- 
ment de méthode. L'ancienne mctaphj-sique avait cru que l'on pou- 
vait construire le système des choses à priori avec une rigueur apo- 
dictique. Kant considère encore la métaphysique de ce biais; mais, 
voyant le caractère chimérique de la spéculation antérieure, il renferme 
cette conscience apodictique dans le monde phénoménal. Les grands 
panthéistes, Fichte, Schelling, Hegel, Schopenhauer, poursuivent, 
l'œuvre de Kant, soit du point do vue de la pensée, soit du point de 
vue de la volonté. Les matérialistes croient encore à ce caractère 
apodictique, et de même les agnostiques. Mais l'impossibilité d'une 
telle connaissance devient de plus en plus manifeste; le contenu de 
la métaphysique se réduit avec les matérialistes à l'éternité de la 
matière et de la force, avec les agnostiques à un pur zéro. C'est la 
réduction à l'absurde de la méthode aprioriste. Mais la métaphysique 
n'est pas condamnée pour cela. Si à l'alchimie a succédé la chimie, à 
la métaphysique déductive et constructive, produit de l'imagination, 
peut succéder une métaphysique inductive, se bornant, comme les 
sciences de la nature, à dçs vraisemblances. Les diverses écoles ont 
toutes contribué, négativement, à cette transformation de la méthode; 
positivement, elles ont amené les métaphysiciens à concevoir d'une 
manière plus concrète la réalité. A l'activité pure du panthéisme 
abstrait (pensée pure ou volonté pure), le théisme a substitué une 
substance douée d'attributs; et s'il a eu le tort de la doter de con- 
science et de personnalité, il a permis la construction d'un panthéisme 
concret fondé sur l'hypothèse d'un absolu inconscient. Le matéria- 
lisme d'un Biichner a attiré l'attention sur la dépendance de l'esprit à 
l'égard des fonctions corporelles. L'individualisme d'un fttirner ou 
d'un Nietzsche a montré que l'ancien panthéisme faisait à l'individu, 
en face de l'absolu, une place trop effacée. — La métaphysique de 
l'avenir sera un panthéisme moniste et concret, ayant pour base une 
théorie de la connaissance à caractère réaliste (réalisme transcen- 
dental). Cette métaphysique, l'auteur l'a esquissée dès 1808 dans sa 
Philosophie de V Inconscient, en se conformant à la méthode induc- 
tive; il l'a développée depuis dans une foule d'essais. 

J. Second. 



LIVRES DEPOSES AU BUREAU DE LA REVUE 

A. Nayille. Xouvelle classification des sciences, 2- édition, in-1?, 
Paris, Alcan. 

G. COMPAYRÉ. J.-J. Rousseau et Véducation de la nature, in-18. 
Paris, Delaplane. 

lii-TAï. Le mystère posthume; causeries médicales sur la mort et 
la^xirvie, iii-12, Paris, Schleicher. 

AuPETiT. Essai sur la théorie générale de la monnaie, in-8, Paris, 
Guillaumin. 

E. llALÉvy. La Formation du radicalisme philosophique, t. I et II, 
in-8, Paris, Alcan. 

RusbELr., Essai sur les fondements de la géométrie, trad. de l'angL 
par Cadenat, in-8, Paris. Gauthier-Villars. 

H. Bep.r. Peut-on refaire l'unité morale de la France? Paris, Colin. 

A. Fouillée. La réforme de l'enseignement par la philosophie, in- 12, 
Paris. Colin. 

G. Tarde. L'opinion et la foule, in-8, Paris. Alcan. 

J. BOURDEAU. L'évolution du socialisme, in-l^, Paris, Alcan. 

Ollé Laprune. La vitalité chrétienne, in-12, Paris, Perrin. 

E. Berth. Dialogues socialistes, in-8, Paris, Jacques. 

Fraseh. r/)e Works of Berkeley, 'i vol. in-8, Oxford. Clarendon Press. 

0. LiERMAXN. Gedanken und Thathsachen, Bd, II, pi. 2"", in-8, 
Strasburg, Trûbner. 

Kries. Ueber die materiellen Grundlagen des Be\^-usstseins Erschei- 
nungen, in-8, Mohr, Tiibingen. 

K. Joël. Philosophen-wege : Ausblicke und RiXckblicke, in-8, Berlin. 
Gtirtner. 

- Palagyi. Neue Théorie des Rautnes und der Zeit, in-8, Leipzig, 
Engelmann. 

GaetschenberCtER. Grundzûge einer Psychologie des Zeichen, in-S, 
Regensburg, Manz. 

Thumb unu Marde. Experimentelle Uritersuchungen Liber die psy- 
chologischen Grundlagen der sprachlichen Anatogiebildung , in-8, 
Leipzig, Engelmann. 

E. HussEiiL. Logisclie Uritersuchungen, Bd. II, in-8. Halle, Niemeyer. 
H. SCHW.ARZ. Das sittliche Leben, in-8, Berlin, Reuther. 

F. Paulsen. Philosophia militans, gegen Materialismus und Natu- 
ralismus, in-8, Berlin, Reuther. 

Sehgi. La psiché nei fenomeni délia vita, in-8, Torino, Boeca. 

G. Tarantino. Il problema delta morale, prolusione, in-8, Pisa, 
Yalenti. 

Fisichella. La psicologia 77e//e Science lunane, in-8, Messina.Amico. 
Grimaldi. La mente di Galileo Galilée rassunta dai libro « De motu 
Gravium », in-4, Xapoli. Detken-Rocholl. 
Dorado. Estudios de derecho pénal preventivo,\n-S, Madrid, Suarez. 



Le propriétaire-gérant : Félix ALC.\N. 



Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. 



LE PROCÈS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 



Nous avions essayé, dans un article publié ici même \ de démon- 
trer l'infécondité de la sociologie biologique. Cette démonstra- 
tion a suscité deux protestations, l'une de M. Novicow -, l'autre de 
M. Espinas", qui répondent plus ou moins directement à nos argu- 
ments. Nous demandons la permission de résumer cette discussion 
pour en dégager les résultats. 

La sociologie biologique est stérile. Car à tel problème sociolo- 
gique défini elle ne saurait apporter de réponse précise. S'agit-il, par 
exemple, d'escompter les conséquences du mouvement qui entraîne 
nos sociétés vers la démocratie? Les prédictions de la sociologie 
biologique seraient sans doute pessimistes. Ne voit-on pas, dans 
l'échelle animale, les organismes se perfectionner aux dépens de la 
liberté et de l'égalité de leurs éléments constituants? On pourrait 
donc être tenté de condamner, au nom de l'évolution biologique, 
notre évolution sociale. Mais, ajoutions-nous, une opinion fondée sur 
de pareilles comparaisons resterait sans portée. Car entre les êtres 
collectifs une chose distingue les sociétés : elles sont composées 
d'êtres conscients; et cela seul impose à leur évolution des condi- 
tions toutes spéciales. Une" sociologie qui négligerait systématique- 
ment ce caractère spécifique, et refuserait d'en observer directement 
les conséquences, ne pourrait sortir du vague que pour tomber dans 
l'arbitraire. Telle était en bref notre thèse. — Qu'y a-t-on répondu? 

Et d'abord, qu'on puisse imputer à la sociologie biologique une 
aversion pour tout ce qui fait pressentir une organisation démocra- 
tique, et des sympathies pour tout ce qui rappelle le régime des 
castes, qu'on puisse l'accuser de tendances aristocratiques, autori- 
taires, et, pour tout dire en un mot, réactionnaires, c'est ce qui 
paraît scandaliser également nos deux auteurs. « Jamais nous n'avons 
cru, dit M. Espinas, que nos conceptions sociologiques pussent auto- 
riser rien qui ressemble à la dictature ou se prêter à une justification 
du privilège. » ce M. Bougie a tort, dit M. Novicow, d'affirmer que 

1. La Socioloi/ie biologique et le Rér/ime des Castes, avril 1900, p. 337-332. 

2. Les Castes et la sociologie biologique, octobre 1000, p. 361-373. 

3. Être ou ne pas être, ou du Postulat de la Sociologie, mai 1900. 

TOME LU. — .AOUT l'JOl. 9. ' 



1:22 REVUE PHILOSOPHIQUE 

si la théorie organique est vraie, la liberté humaine est impossible. 
C'est juste le contraire. » 

Et certes, nous ne prétendons pas qu'une doctrine sociale réac- 
tionnaire découle nécessairement de la sociologie biologique. Car 
notre thrse est justement que, de la science des organismes propre- 
ment dits, aucune théorie ne se déduit avec nécessité, qui soit appli- 
cable aux sociétés humaines. Mais que du moins il sorte naturelle- 
ment, de la biologie, des métaphores défavorables à la démocratie, 
et que la sociologie biologique offre ainsi, aux adversaires du mou- 
vement démocratique, comme un réservoir d'arguments faciles, 
c'est ce que nous pouvions soutenir : les exemples ne manquentpas. 

M. NovicoNv met sa confiance dans les naturalistes. Il compte sur 
eux seuls pour « renverser les retranchements d'erreurs colossales ' » 
dont la métaphysique a encombré la politique. C'est ainsi qu'il en 
appelle très souvent à l'autorité de Ih^ckel. Mais n'est-ce pas 
Hseckel qui a réédité, avec un commentaire « scientifique », 
VHumanum paucis vivit genus"} Suivant lui, la tendance du darwi- 
nisme ne saurait être qu'aristocratique, nullement démocratique, 
encore bien moins socialiste -. Souhaite-t-on le développement de 
cette démonstration? Qu'on se reporte au livre d'un autre natura- 
liste, M. Ziegler^ Il a pris la peine d'opposer point par point aux 
thèses de la démocratie sociale, les thèses du darwinisme bien 
entendu. Quant aux anathèmes généraux, lancés contre les idées 
égalitaires, ils ne se comptent plus. La plupart des naturalistes qui 
philosophent conviendraient avec M. Topinard que « les réalités 
objectives de la science sont en contradiction avec les aspirations sub- 
jectives de l'humanité* ». Les hommes naissent libres et égaux en 
droit? C'est là, dit Huxley ^ « une proposition risible au point de vue 
scientifique ». 

Veut-on voir à présent comment les politiques utilisent ces muni- 
tions? C'est au nom du « caractère organique » des sociétés que 
celui-ci démontre longuement l'inanité des principes de 89 ". Pour 
que l'ordre social reste fondé, nous dit celui-là % sur ses « bases 
naturelles », il importe surtout de maintenir les distances entre les 
classes. Un autre va plus loin% et demande la constitution de castes 

1. J.es luttes entre sociétés humaines, p. 707. 

2. Les preuves du transformisme, trad. Soury, p. IJO et suiv. 

3. Die Naturivissenscita/'t luul die Socialdemocratisclie théorie. 

4. ^Anthropologie et la science sociale, p. 370. 
.'). Dans' la Zukunft, du 31 mars 189i. 

0. Ferncuil, Les principes de 89 et la science sociale. 

7. Aminon. L'ordre social et ses bases naturelles, tr. Muffang. 

8. V. de Lapouge. 



BOUGLE. — LE PROCÈS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 123 

dûment spécialisées. En attendant, on démontre couramment que 
« la solution monarchiste est la seule qui soit conforme aux ensei- 
gnements les plus récents de la science ' ». Et il n'y a pour ainsi 
dire plus aujourd'hui de journal conservateur qui n'emprunte à la 
biologie, une consécration « scientifique » pour ses thèses clas- 
siques. 

Que maintenant la doctrine particulière à M. Novicow soit plus 
subtile, plus souple, et pour ainsi dire moins grossière que ces 
théories courantes, nous ne faisons pas difficulté pour en convenir. 
M. Novicow concilie en effet, avec une grande admiration pour les 
organismes, un certain souci de la liberté et de l'égalité humaines. 
Sans abandonner l'apologie de l'aristocratie, il adresse du moins, au 
régime des castes proprement dit, des critiques vigoureuses. Il 
serait donc loin de souscrire à tous les aphorismes formulés par les 
naturalistes, sociologues ou journalistes que nous citons. 

Mais ces divergences mêmes ne viennent-elles pas confirmer 
notre critique? Elle consistait essentiellement à soutenir que la 
sociologie ne peut tirer, de la biologie, aucun enseignement net et 
précis. Or si vraiment une grande distance sépare M. Novicow de 
ceux qui, comme lui — quoique chacun à sa façon — invoquent 
l'autorité des sciences naturelles, cela ne prouve-t-il pas que les 
instructions fournies par celles-ci à la science sociale restent bien 
vagues et comme élastiques? 

11 suffirait d'ailleurs, pour mesurer cette élasticité, de confronter 
les opinions des deux penseurs qui défendent contre nous la socio- 
logie biologique. L'un est individualiste pur-; pour l'autre, l'indivi- 
dualisme est l'ennemi''. Pour le premier le tout n'a d'autre fin que 
l'intérêt des éléments. C'est dans le sacrifice des éléments au tout 
que le second cherche le principe de la morale. Pour celui-ci, la 
patrie est la plus vivante des réalités *; pour celui-là, pure conven- 
tion K Tandis que l'un enfin estime qu'il suffit, pour marcher dans 
le sens du progrès, de « déterminer la trajectoire » des forces natu- 
relles et de s'abandonner à leur courant", fautre juge cette déter- 
mination insuffisante et cet abandon imprudent". N'est-il pas éton- 

1. Voir la lettre de M. P. Bourget, à .M. Ch. Maurras, dans son Enquêle sur 
la monarcJne. 

2. Les luttes entre sociétés humaines, p. Ho, 333. 

3. La philosophie sociale du xviii" siècle, p. 38-41. 

4. Voir la Politique nationale et la Politique humanitaire ûd.n<. la Philos, sociale 
du xviii" sii'tcle, p. 44. 

5. Les luttes entre sociétés humaines, p. 572. 

6. Ibid., p. 716. 

7. Philos, soc. du xvm" siècle, p. 14. 



12i REVL'E PIllLOSOPUlQUE 

nant, si la sociologie biologique est une doctrine consistante, qu'elle 
conduise ses partisans à des conclusions aussi éloignées, pour ne 
pas dire diamétralement opposées? 

Mais il serait injuste d'abuser de cette argumentation. Outre 
qu'elle pourrait trop aisément se retourner contre les sociologues 
non-organicistes, l'organicisme peut en appeler à l'avenir. S'il n'est 
pas encore aujourd'hui de taille à nous fournir, pour le problème 
que nous posons, une conclusion indiscutable, qui sait ce qu'il ne 
fournira pas demain? Qui sait si, comme M. Xovicow nous le fait 
espérer, la sociologie biologique ne va pas, elle aussi, avoir son 
Newton '? Il faut donc essayer d'estimer la fécondité de la méthode 
sans abuser de l'insuffisance des résultats acquis. Ajoutons que, 
dans la discussion qui nous occupe, si les résultats auxquels nos 
deux défenseurs de la sociologie biologique aboutissent sont sensi- 
blement différents, très différentes aussi ont toujours été leurs atti- 
tudes à son égard. Comme ils ne lui assignent pas le même rôle, 
ils ne la défendent pas par les mêmes arguments. 

l'^orce est donc d'entrer dans le détail .et de définir, pour les 
examiner tour à tour, les deux thèses qui nous ont été opposées. 



M. Novicow est de beaucoup le plus intransigeant. On sait avec 
quelle opiniâtreté, à l'Institut international de sociologie, contre la 
' presque unanimité des sociologues, il maintenait ses conclusions : 
« La sociologie sera organiciste ou elle ne sera pas. — Les phéno- 
mènes sociaux sont le prolongement des phénomènes biologiques, 
sans aucune solution de continuité. — La sociologie ne peut for- 
muler des lois générales qu'en les empruntant à la science mère, la 
biologie -. » 

Or, parmi ces lois que la biologie prête à la sociologie, en est-il 
qui permettent de répondre à la question que nous avions posée, et 
de prévoir les conséquences du mouvement démocratique? 

Suivant M. Novicow, nous sommes servis à souhait : car l'une des 
lois que l'on peut dès à présent considérer comme établie par les 
sciences naturelles, est celle-ci : « Un être collectif, société ou orga- 
nisme, est d'autant plus parfait que la différenciation des fonctions 
y a été poussée plus loin \ » A l'aide de ce critérium nous pouvons 
dès à présent juger l'orientation de nos sociétés. 

1. Annales de Vlnititul international de sociologie, \', p. 109. 

2. 1/jid., V, p. 115, 215. 223. 

3. lôid., V, p. 214. — Heu. philos., art. cit., p. 362. 



BOUGLÉ. — LE PROCÈS DE LA SOCIOLOGIE DIOLOGIQUE 12o 

Mais d'abord — avant de transférer celte loi au monde social, et 
pour nous en tenir au monde organique, — devons-nous l'accepter 
comme une vérité scientilique définitive, qui resterait désormais 
au-dessus de toute discussion parce qu'elle aurait été établie en 
dehors de toute préoccupation philosophique, esthétique ou morale? 
Si les organicistes se tiennent « aussi près que possible de la bio- 
logie » ils savent que la question prête à la controverse. Combien, 
en effet, il soit difficile de rester objectif en distribuant des prix, et 
de construire, sur des considérations purement scientifiques, une 
échelle de perfection, les naturalistes s'en aperçoivent. Si nous vou- 
lons nous garder de toute projection anthropocentrique, il semble 
que nous ne puissions mesurer la perfection d'un organisme qu'à 
un seul critère : aux avantages que sa constitution assure à 
l'espèce, en favorisant son adaptation au milieu et par suite sa 
survie. Or, est-il sûr, de ce point de vue, que la différenciation cons- 
titue toujours et partout un avantage? N'a-t-on pas justement 
remarqué que les êtres les moins diflerenciés se nourrissent et se 
reproduisent parfois plus aisément, en raison de leur indifférencia- 
tion même? qu'ils s'adaptent plus vite à certains milieux, et résis- 
tent mieux aux changements de milieux? Au moment des grandes 
perturbations géologiques, ce sont les êtres qui ont les besoins les 
moins variés et les moins spéciaux qui survivent; et c'est à partir 
des formes relativement simples que l'évolution recommence '. D'une 
manière plus générale, l'être qui se différencie, en même temps 
qu'il perd de sa plasticité ^ perd de sa fécondité % et en ce sens on 
pourrait soutenir ce paradoxe : que la différenciation est le commen- 
cement de la mort. Ce qui est sûr du moins, c'est que les cas ne 
sont pas rares où l'indifférenciation des organismes a assuré leur 
survie. De quel droit continuerions-nous donc à taxer cette indiffé- 
renciation d'infériorité? 

Et sans doute cette conclusion se heurte à des liaisons d'idées 
qui nous sont familières. Nous trouverons aussitôt, dans la « table 
des valeurs » que nous portons en nous, de bonnes raisons pour 
démontrer la supériorité des formes difïérenciées. Nous remarque- 
rons par exemple que les organismes dont les diverses fonctions 

1. C'est ce que le D-- Cope appelait : the law of the unspecialized. Cf. Le Dantec, 
Evolution individuelle et Hérédité, p. 218-220. 

2. Houssay, La Forme et ta Vie, p. 910. 

3. Cf. Delage, La Structure du protoplasma et les Utéories sur l'Hérédité, p. 768- 
770. Un des naturalistes préférés de M. Novicow, Hœckel s'elforcait déjà de 
prouver, contre Baer, que « le progrès n'est pas toujours une diiïérencialion, 
et que toute dilférenciation n'est pas un progrès .. {llist. de la Création natu- 
relle, p. 2a 1). 



126 REVUE PHILOSOPHIQUE 

sont nettement spécialisées, oflVent la plus grande unité possible au 
milieu de la plus grande variété, ou que les produits de leur acti- 
vité, s'ils ne sont pas plus nombreux, l'emportent du moins en « qua- 
lité», sont plus a raffinés » et comme plus « exquis' », Nous obser- 
verons encore que les progrès de la différenciation marchent de pair 
avec le perfectionnement du système nerveux. Or un système ner- 
veux perfectionné est une condition de l'apparition de la conscience; 
c'est un porte-flambeau. Qui dit développement de la différenciation 
dit donc dégagement prochain de la conscience et par conséquent 
progrès en général. 

Mais qui ne sent qu'en raisonnant ainsi nous cédons à des préoc- 
cupations anthropocentriques? Que le maximum d'unité dans le 
maximum de variété, que la finesse des produits, que la clarté de la 
conscience soient des choses bonnes en soi, c'est ce que nous pou- 
vons bien décider en vertu de nos préférences esthéti(iues, morales, 
métaphysiques; c'est ce qu'aucun fait scientifique ne saurait à lui 
seul nous prouver. La marche triomphale de la biologie dans notre 
siècle est due à ce qu'elle s'est débarrassée et comme délestée de 
l'anthropomorphisme sous toutes ses formes, c'est-à-dire en parti- 
culier du finalisme. Peut-être, si elle veut rompre décidément 
toute attache avec lui, doit-elle s'abstenir alors de donner des 
rangs, de parler de perfection ou d'imperfection -, concepts qui ne 
se comprennent guère qu'en fonction de fins antérieurement 
posées. 

Mais s'il en est ainsi, si nous ne pouvons évaluer nettement la per- 
fection des êtres (|ue d'après les fins que nous leur assignons, on 
comprend combien il serait dangereux de prendre la difiërenciation 
pour « mètre du progrès » de tous les êtres, quelle que soit leur 
nature, et de mesurer à ce même mètre la perfection des sociétés 
humaines aussi bien que celle des organismes. N'assignons-nous 
pas à celles-là des fins originales? Si, par exemple, nous accordons 

1. Ce sont les expressions mêmes employées par Milne-Edwards, Leçons d'ana- 
lomie, t. I, p. 13, il, 1"J. 

2. Voir. ])ar exemple, ce fjiie dit Le Dantecf/.ftw«/'(7,/>'«.9 rf Dm-iriniens, p. "), ou 
im traducteur de M.i-cUel (l.aloy, Prnfuce à l'oriç/ini' de Vllomme. p. 8). Verworn 
dit encore plus explicitement (l'/iysiologie générale, trad. Kdon, p. 354) : « On a 
dit souvent, en présence de ce fait (la différenciation) que l'évolution des orga- 
nisnifs, depuis les premiers commencements jus(|u'à nos jours, permet de 
ronslati-r un progrès continu et un perfectionnement progressif. Celte concep- 
tion conduit à l'erreur contre laquelle était dirigé tout l'cfTort de la théorie de 
Darwin, l'erreur de latéleolof/ie. L'idée de progrès, de perfectionnement, implique 
un but vers lequel est dirigé ce progrès, ce perfectionnement, sans cela elle 
n'a aucun sens... L'emploi des termes de progrès, de perrectionnement. etc., ne 
peut donc provenir cpic d'un point de vue anthropocentrique : en ce sens que 
c'est nous-mêmes (|ui introduisons de la sorte un but dans le développement. » 



BOUGLÉ. -— LE PROCHS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 127 

que leur but doit être ae garantir le plus possible de liberté et 
d'égalité à leurs membres, qui nous dit que la différenciation — en 
admettant qu'elle perfectionne les organismes — sera encore un 
progrès pour les sociétés? 

C'est ici que M. Novicow triomphe. Notre question pourrait peut- 
être embarrasser les naturalistes qui admettent que la différenciation 
entraine l'asservissement et l'inégalité croissante des éléments diffé- 
renciés. Mais c'est ce que nie notre auteur, — et c'est ce qui lui permet 
d'affirmer à la fois les deux thèses qui semblaient s'opposer, de con- 
cilier les aspirations démocratiques avec les constatations scientifi- 
ques. D'une part, en effet, il reconnaîtra que la hberté et l'égahté des 
individus sont bien la fin des sociétés. Mais il maintiendra en même 
temps que pour réaliser cette fin, nul moyen ne peut être meilleur 
que la différenciation. 
Que penser de cette synthèse? 

La réponse tiendra d'abord, sans doute, à l'idée qu'on se fera de 
la fin assignée aux sociétés, c'est-à-dire de la liberté et de l'égalité 
des individus. L'idée que s'en fait M. Novicow nous est connue : c'est 
la conception classique et si l'on peut dire orthodoxe, la conception 
« individualiste ». On a pu montrer que la doctrine politique de 
Spencer lui vient en droite ligne de l'individualisme de la fin du 
xviii'' siècle. On pourrait montrer, d'une manière analogue, que la 
doctrine politique de M. Novicow exprime l'individualisme du milieu 
du xix'^ siècle, qui est une exagération en même temps qu'une sorte 
d'amoindrissement du premier '. Chaque individu poursuit son 
intérêt, et avec raison. L'État n'est fait que pour le bien des indi- 
vidus. Mais s'il comprend bien son rôle, il faut qu'il s'efface le plus 
possible devant eux. Son unique fonction doit être de rendre la jus- 
tice, c'est-à-dire qu'il se gardera d'intervenir pour pallier les inéga- 
htés qui séparent les membres; il laissera faire et laissera passer 
leurs libertés égales -. Un individualisme plus outrancier encore que 
celui de Spencer, reposant sur un utilitarisme plus radical que celui 
de Bentham et sur un libéralisme plus absolu que celui de Bastiat, 
telle est donc la doctrine politique de M. Novicow. 

Acceptons pour un instant celte doctrine : est-il vrai qu'elle soit 
logiquement hée à telle ou telle théorie biologique? La thèse indivi- 
dualiste de M. Novicow dérive-t-elle clairement de sa thèse natura- 
liste? Est-il donc vrai, d'abord, que toute espèce de dilîérenciation 
entraîne, de soi, la liberté et l'égahté ainsi entendues? Est-il vrai 

1. Cf H. Michel, L'Idée de l'État, liv. III; La philosophie politique, p. 16. 

2. Cf. Les luttes entre les sociétés humaines, passim. 



128 REVUE PHILOSOPHIQUE 

que la dilTérencialion dont les organismes donnent le modèle, soit 
favorable à cet individualisme? 

Nous n'avons jamais nié que la différenciation pût aller de pair 
avec la liberté et Tégalité. Nous avons reconnu au contraire que si 
un peu de différenciation nous éloigne de l'égalité, beaucoup nous en 
rapproche. Nous avons noté de même que la distinction des cercles 
sociaux peut s'accompagner d'une sorte de libération des individus ^ 
Mais encore faut-il préciser la façon dont ces effets s'obtiennent 
pour savoir à quelle cause en revient l'honneur. M. Novicow nous 
dit que dans toute société où les domaines des différentes activités 
sont nettement séparés, où la politique, par exemple, n'empiète pas 
sur l'économie, ni la justice sur la culture intellectuelle, là règne la 
liberté ^ Mais à quelle condition cette liberté sera-t-elle une réalité? 
Sans doute à la condition que les individus puissent en jouir. Or 
imaginons que certains d'entre eux soient comme emprisonnés dans 
un des cercles ainsi distingués et, par exemple, que le mode d'acti- 
vité économique qui leur est imposé épuise tout leur temps, toutes 
leurs forces, toute leur vie; pouvons-nous dire encore qu'ils jouissent 
de toute la liberté désirable? Ils en jouissent, suivant M. Novicow, si 
la puissance politique n'intervient pas pour gêner le développement 
de leur pensée. Bel avantage si le même développement est quoti- 
diennement entravé par la nécessité économique! Il importe donc, 
pour que les hommes ne soient pas opprimés par la division du tra- 
vail, qu'il leur soit possible d'appartenir à plusieurs des cercles 
entre lesquels la société s'est divisée : ainsi seulement ils pourront, 
dans une certaine mesure, s'appartenir. A chacun son métier sans 
doute; mais qu'aucun métier n'absorbe et ne dévore, en quelque 
sorte son homme. Que la participation à une même vie politique, 
militaire, intellectuelle, unifie ceux que la profession sépare et les 
place en un sens, sur le même pied. C'est par là peut-être, remarque 
Schmoller% que la dignité humaine réussit à se sauvegarder dans 
nos sociétés modernes. Mais si elle y réussit, notons que ce n'est 
pas à la différenciation elle-même qu'elle le doit, mais bien à ce que 
nous avons proposé d'appeler la complication sociale. Si une société 
est ainsi faite que ses cercles différenciés s'entre-croisent, elle aide 
à la libération de l'individu. Mais si au contraire elle l'enferme en 
tel ou tel de ces cercles, c'est l'asservissement sans phrases. 

Or, de ces deux formes sociales, laquelle se rencontre chez ces 
organismes supérieurs que M. Novicow nous propose pour 

1. Les Idées ifgalitaires, 2" partie, chap. II et III. 

2. Hev. iihilos., arl. cil., p. 364. 

'i.drundriss dnallgemeinen Volksxrirthschaftskhre, T" partie, liv. III, ch.ivetvr. 



BOUGLÉ. — LE PHOCKS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 129 

modèles? Y voit-on les cellules se libérer de la différenciation 
par la participation à plusieurs fonctions, et par l'adhérence à 
plusieurs organes? On nous a montré au contraire les éléments qui 
remplissent une même fonction dans l'organisme, de plus en plus 
étroitement rapprochés, soudés, et comme rivés à l'organe qu'ils 
composent '. Si l'idéal de la société était l'imitation de ces organismes, 
« infiniment plus parfaits qu'elle )>, suivant M. Novicow, « parce 
qu'ils sont plus anciens », elle devrait donc faire tous les efforts et 
prendre toutes les mesures nécessaires pour parquer les individus 
dans leur spécialité, — ce qui passerait malaisément pour un accrois- 
sement de liberté. 

Mais, dira-t-on, les organismes nous donnent du moins le modèle 
de cette hberté qui consiste dans la discrétion de l'État : la différen- 
ciation y est telle que l'organe régulateur c( laisse faire », sans inter- 
venir dans leurs rapports, les autres organes. — C'est ce qui reste 
encore très contestable. On soutiendrait tout aussi bien que les 
organismes, en se perfectionnant, nous donnent l'exemple d'une cen- 
tralisation croissante. On se souvient de l'argumentation de Huxley 
prouvant, contre le « nihilisme administratif », que le « pouvoir 
souverain du corps pense pour l'organisme, agit pour iui et en mène 
les éléments avec une baguette de fer- ». L'argumentation porte 
encore contre l'individualisme naturaliste de M. Novicow, comme 
elle portait contre celui de Spencer. Les plus récents physiologistes 
maintiennent que « plus nous nous élevons dans la série animale, 
plus nous voyons s'affirmer cette tendance du système nerveux cen- 
tral à étendre sa domination sur toutes les cellules de l'organisme 
dans le sens d'une administration unitaire^ ». Ils montrent que la 
centralisation accompagne forcément les progrès de la différencia- 
tion, dont elle apparaît comme une condition en même temps que 
comme une conséquence. Il nous est donc permis de penser que 
M. Novicow ne retient pas toutes les leçons de la biologie. Il en 
prend et il en laisse. Il oublie les progrès de la centralisation dans 
les organismes pour ne retenir que les progrès de la différenciation. 
Il oublie la spécialisation de leurs organes pour ne retenir que la 
division de leurs fonctions. Qu'est-ce à dire, sinon qu'une philoso^ 
phie préétablie détermine le choix qu'il opère entre les arguments 
que lui offre la science? S'il édifie son individualisme sur le natura- 
hsme, c'est qu'il a préalablement taillé et façonné celui-ci au gré 
de celui-là. 

1. Perrier, Les colonies animales, p. 679. 

2. Les Sciences naturelles et l'.Eclucation, p. 216. 

3. Verworn, Physiologie générale, Irad. Edon, p. 642. 



130 HEVUE PHILOSOPHIQUE 

Qu'au surplus les deux tendances se laissent difficilement ajuster, 
qu'un esprit (jui veut embrasser l'une et l'autre s'expose à flotter 
dans l'équivoque, sinon à tomber dans la contradiction, on le sait 
depuis longtemps : et le cas de M. Novicow le prouverait une fois de 
plus. Les moments ne sont pas rares où sa pensée nous paraît 
difficile à fixer, balancée qu elle est, et comme ballottée, d'un pôle à 
l'autre. 

Que pense, par exemple, M. Novicow, de l'aristocratie? Individua- 
liste, il tient qu' « aucun obstacle » ne doit empêcher un individu 
d'exercer les aptitudes qu'il possède', de chercher sa voie, de 
donner sa mesure, de conquérir enfin la situation qui lui convient. 
De ce point de vue la perfection de la diflérenciation consiste, non 
dans la formation de groupes sociaux dûment séparés, mais dans 
l'adaptation personnelle de l'individu à sa fonction; c'est à quoi la 
division par castes apparaît comme « diamétralement opposée- ». 
Mais M. Novicow se souvient qu'il est naturaliste. Les organismes 
ont un cerveau. Il ne faut pas que les sociétés restent en arrière. Elles 
auront donc un cerveau qui sera constitué, non point certes par le 
gouvernement, mais par une élite, par une aristocratie, dont la 
fonction sera d'élaborer les volitions collectives^; et comme « il ne 
peut pas y avoir de fonction spéciale sans organe ditïérencié ^ », 
nous demanderons que cette classe supérieure soit « nettement 
différenciée » du reste de la nation. 

Par quels moyens devra s'obtenir cette différenciation nette, c'est 
ce que nous ne voyons pas clairement \ Les gentilshommes diri- 
geants de M. Novicow ne sont pas les « eugéniques » des anthropo- 
sociologues. On ne les reconnaît pas à la naissance^. Il ne semble 
pas non plus que pour être admis dans leurs rangs la fortune soit 
absolument indispensable. Leur prédominance ne doit être attachée 
à aucune espèce de privilège'. Il faut qu'ils la doivent semble- 
t-il. à leur seul mérite personnel. Mais alors, si c'est par les seuls 
mérites personnels que doit se distinguer l'élite directrice, si 
d'autre part aucune loi naturelle ne permet de supposer que les 
supériorités mentales se rencontreront plus fréquemment dans telle 
couche sociale que dans telle autre, qu'est-ce à dire, sinon que la 
collectivité a le plus grand intérêt à découvrir et à produire au 

1. liev. philos., arl. cit., p. 366. 

■2. IhicL, p. 363. 

3. Cf. Cunscience et volonté sociales, p. 56. 100 et suiv. 

i. Annales de V Institut international de sociolofjie, V, p. 102. 

0. Cf. Année socioloij., I, p. 12G-13.J. 

6. Rev. philos., arl. cil., p. 363, 307. 

7. Conscience et volonté sociales, p. 4o, 48. 



BOUGL.É. — LK PnOCÈS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 131 

jour les supériorités partout où elles se trouvent, à écarter tous les 
obstacles, de quelque nature qu'ils soient, • — économiques où 
sociaux aussi bien que politiques, — qui s'opposent à leur ascen- 
sion; à diminuer, en un mot, les inégalités acquises qui résulte/it 
du système des classes « nettement différenciées »? Ne semble-t-il 
pas qu'on voie, sur ce point, les deux conceptions maîtresses de 
M. Novicow se disputer et tirailler en quelque sorte sa pensée? 
Suivant qu'il penche vers l'une ou vers l'autre, il apparaît comme 
un défenseur ou comme un adversaire de la c( politique de classes ». 

M.. Novicow se sert d'ailleurs, pour éclairer son idéal, d'un 
exemple qui nous en laissera apercevoir à plein l'ambiguïté. Suivant 
lui, le type de la société parfaite, à la. fois docile aux exigences de la 
nature et conforme aux vœux légitimes de l'individu, c'est l'armée. 
(( L'organisation savante, bien pondérée, bien agencée, voilà l'idéal 
des organicistes, et M. Bougie devra bien reconnaître, par l'exemple 
si typique de l'armée, que cet idéal ne diminue rien en la liberté et 
l'égalité juridique des citoyens '. » 

Nous n'avons pas attendu d'en être pressé par M. Novicow pour 
reconnaître que l'armée pouvait être, en un sens, une grande école 
d'égalité ^ Son cercle de fer, coupant tous les autres cercles d'une 
nation, englobe et mêle les éléments de toutes provenances; mieux 
qu'aucune autre forme sociale, elle tend à niveler en même temps 
qu'à unifier tous ceux, d'oii qu'ils viennent, qu'elle fait entrer 
« dans le rang ». Mais est-ce à dire que son organisation, tout 
entière commandée par les besoins de la guerre — abhorrée d'ail- 
leurs de M. Novicow — réalise du même coup l'idéal individualiste? 
que pendant le temps qu'il passe sous les drapeaux le citoyen des 
nations modernes jouit du maximum de liberté qu'il peut rêver? 
L'ancêtre de la sociologie biologique-individualiste, l'adversaire 
obstiné de la société de type militaire, Spencer doit frémir d'hor- 
reur devant cette hérésie de son disciple. Si élastique que soit 
le concept de liberté, et quelque définition qu'on en veuille donner, 
il semble difficile de soutenir sans paradoxe que l'organisation de la 
défense nationale est aussi celle (jui fait la plus large place aux 
libertés individuelles. Combien de fois les antisociahstes, alliés 
naturels de M. Novicow, n'ont-ils pas dénoncé, entre une société de 
type militaire et une société de type libéral, une opposition irréduc- 
tible! « En régime collectiviste, disait encore récemment M. Faguet, 



1. Rev. philos., art. cit., p. 312. . ' 

2. Voir Uurmée et la démocratie, dans nos conférences pour la Démocratie 
française. Cf. les Idées égalituires, p. 197. 



i'Si BEVUE PHILOSOPHIQUE 

la nation est une armée. Il n'y a pas place en ce régime pour la 
moindre liberté politique véritable ^ » 

Quelle que soit la valeur de cet argument classique, il a du moins 
le mérite de rappeler que le militarisme et le libéralisme hurlent 
d'être accouplés. Comment M. Novicow oublie ces répugnances 
essentielles, comment il allie, à l'apologie du laissez-faire, l'admi- 
ration pour la réglementation minutieuse du régiment et pour ce 
qu'il appelle ailleurs a l'affreux joug militaire - », comment, après 
avoir réclamé pour tous les individus l'égale liberté, c'est-à-dire 
une concurrence universelle destinée à mettre en relief les inéga- 
lités personnelles, il se réjouit du nivellement des soldats, condition 
d'une coopération complète, destinée à faire marcher à un moment 
donné la masse comme un seul homme, c'est ce qu'il faudrait 
renoncer à comprendre, si l'on ne se souvenait que M. Xovicow, en 
voulant être fidèle au naturalisme en même temps qu'à l'indivi- 
dualisme, semble soutenir la gageure de conciher les contradic- 
toires. 

Est-il besoin d'ajouter, d'ailleurs, que cet idéal individualiste, tel 
qu'il est formulé par M, Novicow, n'est pas celui auquel nous pen- 
sions, quand nous cherchions à définir les aspirations des sociétés 
modernes? 

Le laissez-faire est insuffisant pour assurer à tous une liberté 
véritable. Yeut-on seulement que chacun soit rétribué suivant ses 
œuvres? Un État qui ne serait qu'un tribunal n'y saurait suffire. Il 
faut qu'il exerce, à coté de sa magistrature purement judiciaire, 
une magistrature économique, pédagogique, philanthropique. Il 
faut qu'il poursuive ou mieux encore prévienne autant que pos- 
sible l'injustice, non pas seulement dans ses causes prochaines, 
mais dans ses causes lointaines''. En un mot, si nous devons retenir 
«l'individualisme-fin » qui impose aux sociétés de respecter et de 
seconder le développement des personnes humaines, nous ne pou- 

1. Voir Problème.^ politiques, avant-propos, p. x. — 11 est vrai que dans le 
cours (lu même volume. M. Faguel déninnlre abondamiiuTil, après M. liruneliore, 
•lue l'armée et la dcmocralie « vont ensemble » (p. loiij. Mais notons que c'est 
surtout par ce que M. Faguet appellerait sans doute le « mauvais côté » de la 
démocratie qu'il rapproche ces deux termes, des deux tendances qu'il distingue 
dans le mouvement démocratique, la tendance égalitaire et ^a tendance libérale 
(p. vu-ix); il montre bien comment l'armée sert la première (p. 128) qui est aussi 
la plus dangereuse, mais nullement comment l'armée sert la seconde, celle qu'il 
importerait par-dessus tout, suivant M. Faguel, de remettre aujourd'hui en 
honneur. 

2. Liilles entre sociétés, p. "40. 

3. Paul Lapie, La Justice par l'État. Cf. la brochure récente de H. Michel : 
La Doctrine politique de la Démocratie. 



BOUGLÉ. — i.K PliOCÈS I>K LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUK 133 

vons nous arrêter à « l'individualisme-moyen » qui semblerait les 
river aux lois d'une lutte sans merci. Toutes ces idées nous sont 
familières. Elles constituent l'atmosphère morale d'aujourd'hui. On 
peut dire qu'elles sont le résultat le plus clair des expériences du 
XIX" siècle. Et comme elles sont soutenues par les mouvements 
spontanés des formes sociales, elles commandent avec une puis- 
sance indéniable la réorganisation réfléchie des sociétés. 

Mais M. Novicow n'en a cure. Il sait de science certaine — car il 
croit l'avoir appris de la biologie — que ces idées sont des utopies 
irréalisables. Et comment la mise au jour des profondes racines que 
ces utopies plongent dans les faits sociaux pourrait-elle le troubler, 
puisque d'autres faits beaucoup plus « scientifiques », tirés de 
l'évolution même de la série animale, justifient sa certitude? En 
réalité, il ne peut voir dans ces aspirations qu'œuvres néfastes de 
l'esprit métaphysique,' « le pire ennemi du genre humain' ». De ce 
point de vue il apparaît que l'histoire des nations contemporaines 
n'est en somme qu'une longue aberration. Le patriotisme auquel 
elles s'attardent est aussi antinaturel que le socialisme auquel elles 
tendent : conventions, fictions, philosophie que tout cela! Tel est le 
dédain des réalités historiques auquel peut conduire l'admiration 
des réalités biologiques. 

Par où l'on voit que la sociologie scientifique de M. Novicow est 
essentiellement une morale, et qu'il est préoccupé de juger des faits 
sociaux bien plutôt que de les connaître et de les comprendre. Sa 
sociologie biologique ■ démontre-t-elle — comme certains moments 
de la discussion qu'il soutient avec nous pourraient le faire croire 
— que l'évolution sociale se déroule en fait parallèlement à l'évolu- 
tion biologique? Nullement. Noire évolution est le plus souvent pré- 
sentée par lui comme une déviation : un long effort pour contra- 
rier ces lois naturelles. Mais M. Novicow sait que ce ne sont là que 
des vagues éphémères, soulevées par le vent des erreurs qui pas- 
sent. « Le jour où la théorie organique sera universellement 
admise », les nations rentreront dans le droit chemin, et recom- 
menceront à imitci" les organismes. Qu'est-ce à dire, sinon que la 
théorie organique ne nous décrit pas et nous explique encore 
moins le chemin qu'elles ont suivi en lait, mais prescrit le chemin 
qu'elles devraient suivre? qu'elle est en un mot l'illustration d'un 
idéal bien plutôt que la reproduction d'une réalité? 

Que d'ailleurs cet idéal soit loin d'être le seul capable de s'expri- 
mer en langage biologique, que ce langage se mette au contraire 

1. Cf. le livre V des Lulles entre sociétés humaines. 



134 HEVL'K PHILOSOPHIQUE 

beaucoup plus aisément et comme plus naturellement au service de 
tendances toutes différentes, nous avons essayé de le rappeler. Si 
M. Novicow réussit à ajuster à sa politique ultra-individualiste, 
cosmopolite et libérale, le même manteau qui couvre le plus ordi- 
nairement ici l'Etatisme, là l'aristocratisme, et plus récemment 
enfin le nationalisme, cela prouve simplement que le manteau est 
assez large et assez souple pour se prêter à toutes les formes. 
M. Novicow nous aurait ainsi démontré la fécondité pratique de la 
sociologie biologique, — inépuisable réservoir de métaphores à 
l'usage de « toutes les palabres politiques et sociales » '. Mais est- 
elle aussi féconde scientifiquement? Tient-elle en réserve, pour la 
description, la classification et l'explication des faits proprement 
sociau.x. des formules précises? C'est ce qui resterait, nous semble- 
t-il, à démontrer. 



* 



Dans sa défense de la sociologie biologique, M. Espinas est beau- 
coup moins tranchant que M. Novicow. L'auteur des Sociétés ani- 
males serait bien loin de présenter la sociologie comme un simple 
prolongement de la biologie. Il veut seulement, « en sociologue 
rassis, mais impénitent- », intervenir entre les partis adverses, tous 
deux extrêmes : il ne garderait pas le bloc de la sociologie biolo- 
gique, mais il veut du moins en sauver quelques parcelles. 

Que M. Espinas ne veuille pas être compté au nombre des orga- 
nicistes purs, c'est ce qui n'étonnera personne : le contraire eût été 
étrange. Car on a pu remarquer que, depuis ses premiers travaux, 
le progrès ininterrompu de la pensée de M. Espinas l'éloignait de la 
sociologie biologique. 

Dès les Sociétés animales cette tendance est visible. Il ne faudrait 
pas en effet que le sujet fît illusion .sur la méthode. Il s'agit ici 
d'animaux, mais d'animaux en tant qu'esprits bien plutôt que d'ani- 
maux en tant qu'organismes. L'ouvrage veut sans doute servir de 
ce lien entre les sommités de la sociologie et la biologie proprement 
dite ». Mais on s'aperçoit vite qu'à part les grandes divisions géné- 
rales, il prend relativement peu à la biologie proprement dite. S'il y 
a ici transfert de concepts, c'est de la psychologie à la sociologie bien 
plutôt que de la biologie à la sociologie. C'est le caractère spirituel 
de la famille, puis de la peuplade chez les animaux qui sont mis en 

1. C'est l'expression que M. Espinas emploie pour caractériser les prétendues 
• sociolo^ries • qui ne sont que des théories politiques, hâtivement habillées de 
science. • {Hevue philos., art. cit., p. 460). 

2. Art. cit., p. iOU. 



BOUGLÉ. — LE PROCKS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 135 

relief. C'est en un mot « par analogie avec la conscience humaine » 
que la société animale est définie; si d'ailleurs l'auteur classe les 
sociétés en général parmi les êtres vivants, il les spécifie en disant 
qu'elles sont des « organismes d'idées » '. La formule nous invitais 
à chercher les lois constitutives des sociétés ailleurs que dans 
l'étude des organismes matériels. 

Mais on pouvait du moins croire, à lire certains passages des 
Sociétés animales, que l'auteur admettait des associations sans 
conscience. S'il refusait de parler de sociétés d'astres — ce dont 
M. Novicow ne se prive pas, — il parlait de sociétés de cellules"-. 
Mais M. Espinas précise aujourd'hui sa pensée " : il élargissait alors 
abusivement les termes. Malgré les liens non pas seulement maté- 
riels, mais fonctionnels, qui les unissent, les cellules ne sont pas 
vraiment associées dans le blastodème; car ces liens restent phy- 
sico-chimiques, et il n'y a pas d'association sans lien psychique. 
Les sociétés se distinguent des blastodèmes non pas seulement 
parce qu'elles sont des composés doubles, mais parce qu'elles 
résultent de combinaisons mentales : séparés par l'espace, leurs 
membres sont réunis par l'esprit. 

Sur un autre point encore, et non sans importance, la pensée de 
notre auteur s'est développée dans un sens défavorable à la sociologie 
biologique. Il s'agit du rapport de la science à l'action, de la socio- 
logie à la morale et à la politique. Ce qui a incité M. Espinas à abor- 
der la sociologie en 1871, c'est l'espoir de prévoir quelque jour, par 
une connaissance approfondie des lois de la nature, les vicissitudes 
futures de telle ou telle société ^. Combien il a rabattu aujourd'hui 
de cet espoir, il ne le dissimule pas. « De quoi demain sera-t-il fait? 
Voici notre réponse : Il sera fait de ce que nous voulons^. » La 
science ne dicte pas ses fins à l'art. Elles découlent d'un idéal dont le 
choix dépend lui-même de la liberté de chacun. 

Par où l'on peut mesurer la distance immense qui sépare M. Novi- 
cow et M. Espinas : celui-ci est bien loin de demander à l'évolution 
biologique la clef des évolutions sociales, puisqu'il accorde aujour- 
d'hui, à l'avenir des sociétés, une marge d'indétermination que ne 
leur reconnaîtraient pas, sans doute, nombre de sociologues non- 
organicistes. 

M. Espinas n'est donc pas si « impénitent ». Il est revenu plus 

1. Cf. Les Sociélés animales, p. 363 sqq. 

2. Sociétés animales, p. 70 sqq. 

3. Rev. philos., art. cit., p. 465. 

4. Art. cit., p. 440. 

b. La Pftilos. sociale du xvni' siècle, p. 15. 



136 UEVLE PHILOSOPHIQUE 

d'une fois sur ses pas, — ce qui est tout à son honneur. Et c'était à 
cha(|ue fois — ce qui est tout à notre avantage — pour marcher 
dans notre sens. 

Pour quelles raisons M. Espinas veut-il donc malgré tout, au heu 
de trancher définitivement la chaîne, retenir la sociologie dans la 
sphère d'influence de la biologie? C'est qu'il craint que si on ne 
les attache solidement à des réalités concrètes et matérielles les 
sociétés ne perdent à nos yeux toute consistance : leur être propre 
va comme s'efreuiller entre les doigts d'une psychologie tout indi- 
vidualiste, parce qu'elle est en son fond spiritualiste. Le spiritua- 
lisme sous toutes ses formes — catholique ou socialiste, leibnitien 
ou néo-kantien, — voilà l'ennemi de la t-ociologie. Obsédé par le 
respect de l'âme substantielle, il ne peut sortir de l'individu. L'exis- 
tence distincte et séparée des réalités sociales reste pour lui une 
pierre de scandale. Or c'est la clef de voûte de la sociologie. Si elle 
avoue que cette existence n'est qu'un mirage, elle perd toute raison 
d'être. C'est là pour elle — comme l'indique le titre tragique de 
l'article : Être ou ne pas Être, — une question de vie ou de mort. 
Il appartient aux sciences naturelles de défendre leur sœur cadette, 
la science sociale, contre les retours ofîensifs de l'esprit métaphy- 
sique. Faire saillir les points d'attache biologiques des phénomènes 
sociaux, ce sera rendre palpable et comme visible à l'œil nu leur 
réalité concrète. 

Sous ce raisonnement il est aisé de distinguer deux thèses : la 
thèse proprement sociologique : « Les sociétés sont des réalités dis- 
tinctes des individus », et la thèse spécialement biologique : « La 
réalité des sociétés repose sur une base organique. » Or ne peut-on 
admettre l'une sans l'autre? Et si l'on veut au contraire les souder 
étroitement l'une à l'autre, si l'on veut définir la réalité des phéno- 
mènes sociaux par des phénomènes biologiques, ne risque-t-on pas 
d'elVucer, bien loin de la mettre en relief, la spécificité de la socio- 
logie? 

Quels sont en effet, entre le sociologique et le biologique, les 
(( traits d'union » distingués par M. Espinas? C'est d'abord la 
famille. C'est ensuite la nation. 

Toute société est composée de familles. Or la famille naît d'un 
rapprocliement des sexes. Les sociétés ont donc pour base un phé- 
nomène biologitjue. 

Mais précisément, en tant que biologique, ce phénomène peut-il 
être rangé parmi les phénomènes sociaux? M. Espinas le reconnaît : 
« Aucun fait biologique ne devient immédiatement social. Un inter- 
médiaire est exigé, c'est le phénomène psychologique. » La com- 



BOUGLÉ. — LE PROCÈS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 137 

munication matérielle ne suffit pas à créer une association : il y faut 
une communication mentale. C'est ce « circuit » psychique, non le 
contact physique, qui est socialement l'important. Le « convictus 
sexuel » ne constitue donc pas par lui-même une société. Et sans 
aucun doute ce maximum de rapprochement physique qui est l'ac- 
couplement tend plus que tout autre à provoquer, chez les êtres 
accouplés, des phénomènes psychiques interdépendants. Mais 
d'abord — outre qu'on peut concevoir des cas oi^i un accouplement, 
purement et comme idéalement physique, n'instituerait vraiment 
aucune association, — la nature des phénomènes psychiques qu'il 
éveille, qui l'accompagnent, le précèdent ou le suivent, est bien loin 
d'être déterminée par les caractères physiologiques de l'acte. L'his- 
toire de Famoar, à laquelle M. Espinas fait allusion', en serait la 
preuve éclatante. Le contact des épidermes peut bien être l'occa- 
sion de faits sociaux; mais pas plus qu'il ne détermine leurs formes, 
il ne définit leur essence. C'est dire que cette base organique des 
sociétés ne vous révélera pas grand'chose sur ses superstructures. 

C'est ce qui résulterait d'ailleurs clairement de l'exemple même 
choisi par M. Espinas pour prouver l'importance sociale des phéno- 
mènes organiques : « on peut se demander si le fait dominant dans 
l'histoire de la France au xrx<' siècle n'est pas la diminution de sa 
natalité. » 

Qu'est-ce à dire? M. Espinas veut-il par là nous faire entendre 
qu'un phénomène d'ordre biologique, dont les sciences naturelles 
tiendraient l'explication, expliquerait à son tour, du moins pour 
une grande part, la destinée de la France au xix« siècle? La thèse 
pourrait se soutenir si l'on croyait encore, avec Spencer, que l'infé- 
condité des civilisés résulte de quelque modification organique — 
d'une diminution de l'activité génératrice correspondant mécani- 
quement à l'accroissement de l'activité intellectuelle — et si l'on 
pouvait prouver que les Français, parce qu'ils sont les plus civilisés, 
les plus « intellectuels », doivent être aussi, en vertu d'une fatalité, 
physiologique, les moins prolifiques. Mais la théorie est aban- 
donnée. On sait aujourd'hui que si les Français sont moins féconds, 
c'est parce qu'ils le veulent, et s'ils le veulent, cela s'explique par 
la présence en eux de certaines idées, d'une certaine conception de 
la vie, du devoir et du bonheur-; et la présence de ces idées à son 
tour s'explique d'un côté sans doute par la diffusion de certaines 
doctrines, mais sans doute aussi, et pour la plus large part, elle 
tient aux mille influences directes et indirectes des formes sociales, 

1. P. 4Co. 

2. Cf. Parodi. A -propos de la dépopulation (fînvue de Mélaph., ISO", p. 300-398). 

TO.ME LU. — 1901. 10 



138 lŒVUK PHILOSOPHIQUE 

et en particulier de l'organisation familiale, économique, ou poli- 
tique. Ce que cet exemple nous remet donc en mémoire, c'est la 
domination sociale du mental sur le physique : ce qu'il nous fait le 
plus clairement comprendre, c'est que même lorsqu'il s'agit de la 
dépopulation, une sociologie serait bien pauvre (jui demanderait à 
l'analyse des faits organiques qui leur servent de base, le secret du 
développement des faits sociaux. 

Au surplus, si l'on voulait mettre en lumière ce qu'il y a de pro- 
prement social dans la famille, il faudrait aller plus loin. On ne 
devrait pas .se borner à montrer que l'union des sexes, que M. Espinas 
nous présente comme l'origine de la famille, ne touche à la société 
que par les phénomènes psychologiques qui l'accompagnent : parmi 
ces phénomènes psychologiques, tous n'intéressent pas également le 
sociologue. Son objet d'étude, ce ne sont pas, indistinctement, tous 
les sentiments que l'homme peut éprouver à l'égard de la femme ; 
ce sont spécialement les sentiments que l'individu, sous telle et 
telle pression sociale, se croit tenu d'éprouver, les conventions 
auxquelles il se plie, les règles en un mot qui s'imposent à lui lors- 
qu'il prend femme. L'aspect social de la nutrition n'est pas le fait 
de manger, mais la façon de manger. L'aspect social de la repro- 
duction n'est pas la rencontre sexuelle, c'est la cohabitation à laquelle 
sont tenus l'homme et la femme. Tant que cette cohabitation ne 
nous apparaît pas, non seulement comme durable, mais comme 
obligatoire, c'est-à-dire tant qu'elle n'est pas imposée et garantie par 
la société ambiante, il peut bien y avoir accouplement, il n'y a pas 
mariage proprement dit. C'est seulement lorsque les relations 
sexuelles prennent cette forme, remarquait M. Durkheim', qu'elles 
intéressent le sociologue : car seulement alors elles deviennent une 
« institution sociale ». La zoologie n'a rien à nous apprendre sur les 
origines du mariage ainsi entendu. Ainsi à mesure qu'on voudrait 
mieux dégager ce qu'il y a de spécifiquement social dans l'institu- 
tion de la famille, on serait amené à tenir de moins en moins de 
compte de son « adhérence à la réalité biologique ». 

L'argument que M. Espinas tire des caractères de la nation sera- 
t-il plus probant? 

Au rebours de M. Novicow, M. Espinas estime que la cause de la 
« sociologie naturaliste ou naturelle » est intimenvent liée à celle des 
« politiques nationales'- ». Au milieu des projets de solidarité uni- 
verselle et absolue, elle persiste à affirmer l'inévitable séparation de 

1. On'fjiiic fin mariage clans l'aspf^ce humaine, d'après Wesslermarck (lievue phi- 
losophique. XI, 189o. p. 614). 
-'. Art. lit., |). 40i. Cf. la Philos, sociale du xviii" siècle, p. 25 et suiv. 



BOUGL.É. — LE PROCIvS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 139 

ces « moi sociaux irréductibles ». Leur existence n'est pas seule- 
ment le fait dominant de noire histoire; elle est, pourrait-on dire, le 
fait constitutif de la sociologie. Car en dehors de la nation il n'y a 
pas d'être social véritable. Les seules sociétés qui puissent être con- 
sidérées comme des êtres sont celles dont les membres sont unis, 
non par des contrats débattus entre volontés réfléchies, mais par la 
convergence naturelle d'inclinations inconscientes, pour tous les 
rapports de la vie '. Or les nations seules comprennent l'intégralité 
des rapports sociaux, domestiques, économiques, esthétiques et reli- 
gieux. D'autre part, ce n'est pas à coup de volontés individuelles, 
c'est sous l'empire de sentiments traditionnels que ces rapports se 
sont organisés dans leur sein. Les nations sont donc les seules 
sociétés vraiment complètes et spontanées. A ce titre elles consti- 
tuent les véritables objets de la sociologie. Or cherchez sur quoi 
repose leur réalité, vous verrez aussitôt saillir leurs « profondes 
racines biologiques- ». 

Nous ne méconnaissons nullement l'importance sociologique toute 
spéciale des groupements nationaux. Mais de là à reconnaître qu'ils 
constituent seuls le véritable objet d'études du sociologue, il y a 
loin. Que d'abord — des sociétés animales aux sociétés humaines 
primitives, et de ces sociétés primitives à la plupart des sociétés 
orientales d'aujourd'hui, — de nombreux groupements spontanés 
réclament son attention, qui n'on trien de commun avec les groupe- 
ments vraiment nationaux, M. Espinas le sait mieux que personne. 
Mais ensuite et surtout, devons-nous rejeter les sociétés dites artifi- 
cielles, ou contractuelles, ou volontaires, hors des cadres de la socio- 
logie? Le conseil serait dangereux. 

Si les sociétés contractuelles doivent jamais se substituer, sur 
tous les points et pour toutes les fonctions, aux sociétés naturelles, 
c'est ce qui n'est pas pour l'instant en discussion". Ce qu'il y a de 
sûr en attendant, c'est que de pareilles sociétés existent, c'est 
qu'elles ont leur nature propre et leurs effets spéciaux, c'est qu"au 
sein d'une société d'actionnaires, d'une coopérative ou d'un cercle 
mondain, des interactions s'échangent aussi bien qu'au sein d'une 
tribu, que la sociologie n'a sans doute pas le droit de négliger. Elle 
restreindrait abusivement son champ d'action si elle croyait devoir 
s'éclipsera chaque fois que des volontés réfléchies entrent en scène. 
De même si les sociétés complètes, soutenant l'individu de toutes 
les façons et l'embrassant pour ainsi dire tout entier, sont évidem- 

1. Art. cit., p. 469. • ' 

2. Ibid., p. 471. 

3. C'est celte question pratique que M. Espinas soulève à la lin de son article 



140 REVUE PHILOSOPHIQUE 

ment les plus imposantes de toutes, il n'est pas moins nécessaire 
d'étudier à part ces sociétés partielles, chaque jour de plus en plus 
nombreuses, qui, ne touchant qu'à un coté des individus, ne répon- 
dent qu'à certains de leurs besoins ou ne commandent qu'à une part 
de leur activité. Et sans doute celles-ci n'existent pas sans celles-là. 
C'est au sein des sociétés complètes et spontanées que prennent 
naissance les sociétés artificielles ou partielles. Mais du moins, une 
fois constituées, elles aussi durent, elles aussi sont des réalités dont 
il faut tenir compte. En les rayant de nos papiers nous ferions peut- 
être la partie belle à Torganicisme, mais nous risquerions aussi de 
mutiler la sociologie proprement dite. 

En admettant d'ailleurs que nulle autre végétation sociale ne soit 
comparable à celle de ces arbres séculaires qui sont les nations, où 
prend-on que leurs racines soient spécialement « biologiques »? 
Soutiendrait-on que la nation n'est que la famille prolongée et 
agrandie, et que la communauté de sentiments dont elle vit repose 
ainsi, à son tour, sur une communauté organique? Mais nous ne 
saurions prêter une pareille théorie à M. Espinas, Il a justement 
attiré l'attention sur les caractères qui séparent radicalement, chez 
les animaux mêmes, un peuple d'une famille. Les deux formes 
sociales sont pour lui non seulement distinctes, mais antagoniques '. 
Le développement des sentiments proprement familiaux ne saurait 
expliquer la formation de peuplades : il y faut l'action de sentiments 
originaux qui, ne résultant pas des liens du sang, sont capables 
d'unifier des individus de souches différentes. Ce qui est ainsi 
démontré des sociétés animales est vrai a fortiori des sociétés 
humaines. En proportions infiniment supérieures, celles-ci usent 
des multiples ciments de l'esprit, qui tiennent étroitement assemblés 
les matériaux ethniques des provenances les plus diverses ^ Ce 
serait donc chimère que de chercher plus longtemps dans l'unité 
de race la base organique de la nation. 

Mais, dira-t-on, s'il n'est pas nécessaire, pour qu'un certain 
nombre d'individus constituent une nation, qu'ils soient descen- 
dants d'une même souche, du moins faut-il qu'ils soient porteurs 
d'un même legs. Qu'ils participent à une même masse de représen- 
tations, d'émotions et d'impulsions inconscientes, c'est la condition 



l. Cf. Les Sociétés animales, p. 30i-30S. 

11: Nous croyons inutile de rassembler une fois de plus les preuves sur les- 
quelles se fonde celle assertion. Nous les avons développées ailleurs. Voir la Phi- 
losophie de Vanlisémi Usine dans nos Conférences pour la Démocratie française 
ou la Danqueroule de la Philosophie des races dans la Reçue socialiste d'avril 
1899. 



BOUGL.É. — LE PROCÈS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 141 

sine qua non de la formation d'une conscience collective '. D'accord. 
Mais en quoi l'existence de ce trésor mental prouve-t-elle l'adhé- 
rence de la nation aux réalités biologiques? Voulez- vous dire que 
ces idées, sentiments et résolutions, ces façons de penser, de sentir 
et de vouloir s'enregistrent et s'incarnent en quelque sorte dans les 
organismes individuels, et se transmettent, de père en fils, par 
l'hérédité? 

Si l'on s'en tenait à certains passages des Sociétés animales, on 
pourrait attribuer cette opinion à M. Espinas. Mais il y a lieu de 
croire que sur ce point aussi ses idées se sont modifiées. Sans aller 
jusqu'à traiter de romans, comme le fait Wundt, les théories qui 
admettent l'incorporation organique et par suite la transmission 
héréditaire des idées sociales, on accordera que le progrès même 
des sciences naturelles nous invite à expliquer le moins de choses 
possible par les vertus occultes et incertaines de l'hérédité. Weiss- 
mann exagérait sans aucun doute quand il niait qu'aucune qualité 
acquise put être héréditairement transmise. Certaines modifications 
sont capables de reparaître chez les descendants quand elles ont 
affecté profondément l'organisme des parents, au point d'intéresser, 
pourrait-on dire, non seulement le soma, mais le plasma ^ Mais 
l'hérédité de modifications organiques aussi ténues, aussi instables 
et relativement aussi superficielles que celles qui correspondent aux 
acquisitions de l'esprit, est autrement problématique ^ Vraisembla- 
blement la génération n'inculque pas plus au fils la pensée du père 
qu'elle ne lui inculque son langage. L'action de Téducation, au sens 
large du mot, est ici beaucoup plus claire que l'action de l'hérédité, 
au sens étroit. Il est d'une mauvaise méthode d'expliquer la perpé- 
tuité de l'âme d'une nation par une transmission physique, dont 
l'opération reste obscure et douteuse, quand elle s'explique aisé- 
ment par une transmission proprement sociale, dont l'opération est 
sans mystère. 

Et sans doute nous connaissons toute une phraséologie vaguement 
biologique destinée à confondre ces deux ordres de faits : mais il 
faut la laisser aux littérateurs du nationalisme. L'hérédité des « ins- 
tincts sous-jacents », la « voix des morts qui parlent en nous » sont 

i. Art. cit., p. 470. 

2. Cf. Le Dantec, Lamarckiens et Darwiniens. 

3. Voir les conférences de M. Manouvrier, Les nplitudes et les actes (Revue scien- 
tifique, 1891); plus récemment VIndice cëphalique et la pseudo-sociolor/ie dans la 
Revue de VÉcole d' Anthropologie de Paris (août et sept. 1899). Nous avons essayé 
de notre côté de prouver par l'analyse d'un « cas privilégié >> l'invraisemblance 
de la transmission des qualités acquises par l'exercice de telle ou telle profes- 
sion [Castes et races dans la Grande Revue du i"' avril 1901). 



\Jf2 HEVL'E PHILOSOPHIQUE 

des causes mystiques, dont la contemplation ne pourrait que 
détourner la sociologie de l'analyse des instruments spécifiques de 
l'unité sociale. De la parole au livre, de la coutume au code, de l'us- 
tensile au monument, de la recette à la cérémonie, il y a là mille 
choses sociales dans lesquelles s'incarnent, en dehors des organismes 
individuels, les pensées du groupe, et par lesquelles elles se révè- 
lent aux consciences individuelles. Leur chercher à toute force un 
suppoi t organique, c'est donc encore une fois méconnaître la nature 
propre et la façon de vivre des réalités sociales. L'obsession des 
réalités biologiques n'introduit dans la sociologie que confusion, 
parce que la réalité propre des phénomènes sociaux est en son fond 
d'ordre psychique et non pas organique. 

Mais si nous penchons vers cette conclusion, ne risquons-nous 
pas de retomber dans les errements spiritualistes? La méthode intro- 
spective remise en honneur, en lieu et place de la recherche objec- 
tive, et par suite la sociologie proprement dite submergée par une 
psychologie tout individuelle et a priori, l'esprit socratique en un 
mot revenant s'installer dans notre maison pour en chasser l'esprit 
scientifique, voilà ce que semble craindre par-dessus tout M. Espinas. 
Un symptôme au moins devait le rassurer : c'est l'attitude adoptée 
par une école qu'il connaît bien, puisque son influence a sans doute 
contribué à la former : celle qu'on pourrait appeler l'école de Bor- 
deaux, dont M. Durkheirn est aujourd'hui le chef incontesté, et dont 
V Année sociologiijue est l'organe. 

M. Durkheirn et ses collaborateurs, dont quelques-uns ont été ses 
élèves, se sont proposé de prouver par l'expérience, en commen- 
çant à ordonner dans ÏAnnée les matériaux de toutes sortes néces- 
saires à la construction sociologique, la possibilité d'une sociologie 
objective. Or est-ce sous les auspices de la biologie qu'ils ont placé 
leur travail collectif? Est-ce à elle qu'ils demandent de définir l'es- 
pèce de réalité qu'ils revendiquent pour les faits sociaux? Et 
redoutent-ils d'accorder que cette réalité est d'ordre psychique? Au 
contraire M. Durkheim répétera que « la vie sociale est faite de repré- 
sentations ' »; bien plutôt que comme une chose matérielle, c'est 
comme une chose « hyperspirituelle » qu'il nous la présente -. De 
leur côté, MM. Mauss et Fauconnet, dans un article qui formule 
comme le programme de l'école', concluent que « le fond intime de 
la vie .sociale est un ensemble de représentations » et qu'en ce sens 

1. Préface de la nouvelle édition des Rèf/les de la mc'thode sociologique. 
■2. liev. de Mélap/i., mai 189S, Représentations individuelles et }'epre'sentations 
collectives, p. :J02. 
3. Art. Sociologie dans la Grande Encyclopédie. 



BOUGLÉ. — LE PllOCÈS I)K LA SOCIOLOCIK BlOLOGIQUlv 143 

on pourrait admettre que « la sociologie est une psychologie ». 

Dirons-nous donc qu'en acceptant de pareilles formules ces auteurs 
s'interdisent de reconnaître la spécificité des faits sociaux? On sait 
avec quelle netteté au contraire ils la proclament. Si la vie collective 
est pour M. Durkheim « hyperspirituelle », ce n'est pas qu'elle pro- 
longe purement et simplement, c'est qu'elle dépasse la vie person- 
nelle; elle ne résulte pas d'une reproduction, mais d'une combi- 
naison des faits de conscience individuels, d'où se dégage quelque 
chose d'entièrement nouveau '. Si on peut admettre que la sociologie 
est une psychologie, c'est « à condition expresse d'ajouter, disent à 
leur tour MM. Mauss et Fauconnet-, que cette psychologie est spéci- 
fiquement distincte de la psychologie individuelle. Les actions et 
réactions (des consciences personnelles) dégagent des phénomènes 
psychiques d'un genre nouveau. » Nous disions de notre côté que si 
les phénomènes sociaux restent en leur fond des phénomènes psy- 
chiques, puisqu'ils résultent de l'interaclion des consciences indivi- 
duelles, ce sont du moins des phénomènes psychiques « originaux, 
d'une espèce spéciale », que la simple inspection des données de la 
conscience individuelle ne pouvait faire prévoir '" », et que, par suite, 
si elle devait se servir de la psychologie, la sociologie devait aussi 
nettement s'en distinguer \ Nous essayions donc tous de montrer 
qu'on pouvait désouder en quelque sorte la sociologie de la biologie, 
sans la dissoudre pour autant dans la psychologie individuelle. 

Et sans doute, s'il s'agissait de trouver la formule abstraite et défi- 
nitive des rapports qui doivent unir la psychologie et la sociologie, 
peut-être serait-il difficile — tant ces termes sont flottants ^ et cou- 
verts d'équivoques — d'accorder sur tous les points ceux qui pré- 
tendent ainsi travailler en commun à la constitution d'une socio- 
logie objective et spécifique. Mais on peut heureusement travailler 
en commun sans attendre ces formules définitives; il sutfit qu'on 
s'entende sur le sens et la méthode de la recherche. Puisque les 
faits sociaux sont distincts des faits de conscience individuels, le 
sociologue resterait vainement penché sur sa conscience, il ne sau- 
rait apercevoir au fond du puits intérieur le déroulement des faits 
sociaux, leurs formes variées, leurs causes propres. Qu'il s'agisse 
de décrire, de classer ou d'expliquer les institutions, une méthode 

1. Rev. de Mélap/i., mai 189S, art. cit., p. 302. 
•2. Loc. cit., p. 171. 

3. Année socioL, I, p. 111-158. 

4. Cf. Sociologie, Psychologie et Histoire dans la Revue de Métaph.i 189C., p. 369. 
0. .M. Espinasle remaniue justement dans l'article que nous discutons. Cf. ce 

que dit M. Durkheim, Rev. de Métaph., mai 1898, p. 302, en note. 



14i REVUE PHILOSOPHIQUE 

introspccUve est donc fatalement insuffisante; on n'invente pas les 
réalités sociales, on les découvre en les observant « du dehors », 
dans les faits historiques. Pas plus que d'une t( biologie transposée », 
la sociologie ne sortira d'une psychologie « construite », mais bien 
plutôt d'une « histoire analysée »'. Tels sont, nous semble-t-il, les 
principaux postulats communs aux collaborateurs de YAnnée socio- 
logique, et tels sont, croyons -nous aussi, pour le travail sociologique, 
les postulats suffisants -. 

Il nous semble en effet qu'on attacherait à tort une importance 
vitale à des questions générales ainsi posées : « Sous quelle forme vit 
la conscience collective? Oi^i en est le siège? Quel en est le sujet? » 
— Est-il vrai que de la réponse que nous ferons aujourd'hui à ces 
questions dépende la destinée, l'être ou le non-être de la sociologie, 
et que par suite notre tâche la plus urgente soit de préciser, sur ce 
point, notre credo commun? Nous estimons au contraire que la 
sociologie se fait tort auprès de beaucoup de bons esprits et rebute 

1. La Sociolor/ie biolof/iijue et le re'gime des Castes, in fine. Un auLre collai)0- 
raleur de VAnne'e sociolor/ique, G. Richard, dans la Revue p/iilos., 1901, se réclame 
de cette dernière formule. (Art. sur les Droits de la critique sociolor/ique.) 

2. Si, pour préciser cette façon de comprendre la reclierclie sociologique, je 
me suis permis de renvoyer fréquemment à mes propres articles, c'est que 
j'avais à rectifier une interprétation inattendue de mes idées. 

M. Espinas. me classant parmi les pseudo-sociologues qui usurpent, sur la 
couverture de leurs ouvrages, le titre de sociologie, décrit ainsi mon attitude 
(art. cit., p. ■474) : " L'autre (nous réplique) qu'il trouve dans une psychologie 
a priori (la sienne peut-être:') tous les éléments d'une connaissance suffisante des 
sociétés (M. Beuglé). •■ 

On a vu assez clairement, par les déclarations nombreuses que je viens de 
rappeler, combien une pareille prétention était éloignée de mon programme. 

Comment s'explique donc l'interprétation de M. Espinas? Tient-elle à ce que. 
dans mon étude sur les Idées éfjalilaires, j'ai convenu que je procédais a priori 
en délimitant le sens précis que ces mots devaient conserver au cours de celte 
élude? .Mais qu'on en convienne ou non, tout le monde procède ainsi à ce 
moment de la recherche, et M. Espinas tout le premier, lorsqu'il demande par 
exemple, si le xvm' siècle a été ou non socialiste. (Voir ce qu'observe justement 
à ce sujet .M. Faguel dans ses l'roôlèmcs politiques, p. 137.) 

Dira-t-on que, une fois mon problème posé et mon objet défini, j'ai usé 
encore dans les dilTérents chapitres où je recherche les conditions sociologiques 
favorables au développement des idées égalitaircs, de )>ia psychologie a piùori? 
Chacun de ces chapitres contient il est vrai, à côté d'une partie composée de 
rapports historiques, une partie composée d'analyses psychologiques, celles-ci 
destinées à fournir comme la contre-épreuve en même temps que l'explication 
de ceu.\-là. .Mais je ne vois pas encore que j'aie dans ces analyses, inventé une 
psychologie. Les notions psychologiiiues, d'ailleurs très simples, dont j'ai usé, 
me sont communes avec tout le monde, reposant sur des faits d'expérience que 
tout le monde a pu constater. Et je me suis d'ailleurs servi le plus souvent, 
pour les rappeler, d'exemples eux aussi empruntés à l'histoire. 

Au moment d'ailleurs où .M. Espinas me reproche ainsi d'être trop psycho- 
logue, j'ouvre un livre tout récent de M. Palante {Précis de Sociologie), qui m'ac- 
cuse d'être trop mécanisle.... 



BOUGLÉ. — LE PROCÈS DE LA SOCIOLOGIE BIOLOGIQUE 145 

bien des bonnes volontés en ayant l'air de n'être, en effet, trop sou- 
vent, qu'une dissertation- plus ou moins abstraite, émaillée de méta- 
phores biologiques, sur la façon dont vit et existe à part la con- 
science collective ou l'âme des foules ou le VolksgeistK Si l'on veut 
amener les esprits à reconnaître la réalité propre des faits sociaux 
— et par suite le droit de cité de la sociologie, — il vaut mieux 
user, pour ainsi dire, d'un mouvement tournant et comme envelop- 
pant, et compter sur les analyses détaillées plus que sur les affirma- 
tions générales. 

M. Espinas note justement que l'individu dépend de la société en 
ce sens qu'un ensem.ble de relations domestiques, juridiques, éco- 
nomiques, passées et prochaines, fait de chacun de nous ce qu'il est -. 
Il note encore qu'une conscience collective est constituée par la 
convergence d'un certain nombre de tendances, elles aussi de natures 
très diverses. Suivons donc chacune à chacune ces tendances 
diverses et montrons comment elles forment faisceau; observons 
aussi l'une après l'autre ces diverses relations dont l'ensemble déter- 
mine la situation d'un individu, prouvons-lui que telle idée politique, 
tel sentiment religieux, telle habitude économique, qu'il trouve en 
lui, lui vient pourtant du dehors, et qu'il est le lieu de passage de 
nombre de forces dont il n'est nullemeiit la raison d'être, multiplions 
en un mot les analyses spéciales; c'est ainsi que nous multiplierons 
autour de nous le sentiment de la réalité sociale. Si nous nous enten- 
dons sur cette méthode de travail, nous aurons plus fait sans doute 
pour l'avancement de la sociologie que si nous étions seulement 
tombés d'accord pour reconnaître, à la société en général, telle ou 
telle « base organique ». 

En entrant ainsi en contact avec le détail des faits, on peut dire 
que l'Année sociologique a commencé « à montrer ce que la socio- 
logie doit et peut devenir », et comment, sans retomber dans la pure 
érudition, elle n'était pas (c condamnée à rester une branche de la 
philosophie générale" ». En rassemblant, pour les coordonner systé- 
matiquement, les résultats des recherches définies de l'iiistorien, du 
statisticien, du juriste, de l'ethnographe, elle détermine les j)oints 
de convergence de ces disciplines spéciales, elle organise la socio- 
logie « du dedans et non plus arbitrairement du dehors* ». Déjà, du 

1. C'est pourquoi nous proposions dans notre thèse de faire trêve à ces dis- 
cussions préalables et interminables {Les Idées éf/cdilaires, p. 30). 

2. Art. cit., p. 468. 

3. Durkheim. Préface des Rèr/les de la méthode sociologique, 2°. éd. ■ 

4. L. Herr, dans une note où le but poursuivi et les résultats atteints par 
VAnnée sont 1res justement caractérisés {\otes criUqnes,2^ mai 1901, p. 129-131). 



lU) REVUK l'IlILOSOPIllQUE 

milieu même des matériaux rassemblés se laissent apercevoir, 
chaque année plus nettes et plus termes, les grandes lignes de l'édi- 
fice. Les rapides progrès do ce travail de coordination, il ne saurait 
être question de les retracer ici ; nous ne pouvons que renvoyer le 
lecteur à la série des Années. Ce que nous tenions seulement à faire 
remarquer dès maintenant, c'est que, pour la conduite de ces opé- 
rations si utiles à la sociologie, la biologie n'a été d'aucun secours. 
Si on prend la peine de rechercher quels principes ont dicté la sépa- 
ration puis l'organisation interne des différentes sections de V Année, 

— sociologie religieuse, morale et juridique, criminelle, économique, 

— pour quelles raisons on a constitué à part une section pour la mor- 
phologie sociale et plus récemment pour la technologie, — fondu au 
contraire la sociologie criminelle et la statistique morale, — distingué 
dans la sociologie économique, non pas seulement les économies 
générales et les économies spéciales, mais les systèmes économi- 
ques, les régimes et les formes de la production, — on s'apercevra 
que la théorie organique n'a nullement contribué à la découverte de 
ces raisons ou à l'établissement de ces principes. Nous ne trouvons 
plus rien ici qui soit décalqué des divisions classiques de la science 
natn relie. 

Pour savoir comment les différents phénomènes sociaux se distin- 
guent et se relient, on a cru bon de les regarder en lace, et non plus 
à travers le prisme simplificateur des analogies biologiques. Pas plus 
qu'elle n'a servi à la définition de la réalité sociale, la biologie n"a 
servi à la classification et à la coordination de phénomènes sociaux. 

Nous avons examiné l'une après l'autre les deux thèses présentées 
pour la défense de la sociologie biologique : la thèse radicale et la 
thèse opportuniste, la thèse individualiste et la thèse nationale. Il 
nous semble que cet examen a confirmé ce que l'opposition môme de 
ces deux thèses permettait de pressentir : le vague et l'élasticilé des 
concepts prêtés par la biologie à la sociologie. 

Ils peuvent encore rendre des services pratiques : ils illustrent 
commodément tel ou tel idéal — l'exemple de M. Novicow nous l'a 
rappelé.. Mais peuvent-ils rendre aussi des services scientifiques? 
aider à connaître, dans leur originalité, les réalités sociales? Les 
remarques mêmes de M. Espinas ne nous en ont pas convaincu. 

Nous avons observé au contraire qu'en fait, biefi loin de devoir la 
vie à la théorie organique, la sociologie s'organisait sans elle, en 
dehors d'elle, et qu'ainsi, bien mieux que par tous nos raisonne- 
ments, rinfécondité de la sociologie biologique se démontrait en 
quelque sorte par le mouvement sociologique. 

Mai 1901. C. BOUGLÉ. 



LA 

PHILOSOPHIE DE LA GRACE 



Introduction. 

Les philosophes de notre temps qui s'occupent du problème reli- 
gieux ne l'abordent jamais de front. Tant qu'on ne fera que disputer 
sur l'impossibilité où se trouve l'homme, avec des sensations et des 
catégories, de penser l'Absolu, on est sûr de manquer la psychologie 
du fait religieux. Au lieu des déterminalions qui tendent à intro- 
duire en nous le dehors, il s'agit, pour la conscience religieuse, de 
s'exprimer quelque chose qui ne peut passer de l'indéfini au défini 
que par une action du sujet sur lui-même; et ce genre de détermi- 
nations est trop immanent pour qu'on puisse lui donner le nom de 
« Connaissance ». L'Absolu n'a pas en nous des formes arrêtées qui 
permettraient de le signifier à d'autres consciences; on n'a de 
chances de le rencontrer qu'à Tétat de « volonté », déjà présent à 
l'âme avant qu'elle ait pu se le représenter; commandant même 
toutes les démarches par où nous tâchons en apparence de définir 
les choses, mais en réalité de nous définir à nous-même et de faire 
cesser ce prétendu « tourment de l'infini » qui n'est que l'obsession 
des désirs obscurs. Si la définition du fait religieux est encore à 
trouver, c'est qu'on ne s'est pas assez rendu compte de cette pré- 
cession du désir sur toutes les déterminations du moi et qu'on n'a 
pas rattaché l'excédent qu'il y a dans la croyance sur la connaissance 
à un (( besoin » aussi primitif que le vouloir- vivre, quoique autre- 
ment orienté. Nous ne craindrions pas d'être démenti par tous les 
savants qui s'appliquent à l'histoire des religions, en disant que 
chaque système religieux représente avant tout un effort original 
de la conscience pour appréhender le bien et pour l'assurer prati- 
quement au dedans d'elle-même. L'acte religieux ne doit être 
regardé qu'indirectement comme un eftbrt contre la relativité de la 
connaissance : il ne tend qu'à calmer la volonté qui souhaite plus 
qu'elle ne peut, et à lui faire oublier dans le repos de la foi sa dis- 
proportion d'avec la Raison. 



148 REVUE PHILOSOPHIQUE 

Cette excessivité du désir humain que nous pourrions appeler 
religieuse et l'essence même de toute religion, s'est donné carrière 
dans des créations spéciales (légendes, mythes, symboles, etc.), 
qui attachent l'historien, mais oi^i d'ordinaire la philosophie perd 
son pouvoir critique, comme sur ces constructions mentales que la 
fantaisie efîrénée fait surgir en nous pendant le sommeil. On ne cri- 
tique pas pour leur valeur scientifique les diverses cosmogonies ou 
théologies qui ont défrayé le besoin de surnaturel chez tous les 
peuples; mais on les apprécie rien que moralement ou esthétique- 
ment. — Pourtant il y a eu une œuvre de systématisation religieuse, 
une philosophie du surnaturel, qui prétend offrir à la fois la séduc- 
tion des choses rêvées par le désir et la cohérence des choses pen- 
sées rationnellement. La Scolastique, en effet, nous a donné une 
théorie de la grâce de même précision que les autres parties de 
cette théologie rationnelle; et l'on ne saurait trop s'y attacher, à 
cause de sa position centrale dans le système religieux appelé 
(L Christianisme », à cause aussi de son rôle dans la vie morale d'un 
très grand nombre d'hommes. C'est cette grâce qui hallucina 
Pascal; et dans son mysticisme tant de fois étudié il ne faut pas 
chercher autre chose. La question, si envahissante en philosophie, 
de l'opposition de l'être et du devenir, a été transposée, pour une 
grande partie de l'humanité, dans la question religieuse «. des rap- 
ports entre le monde et Dieu » : or celle-ci n'a jamais eu de solution 
plus précise (reste à savoir si c'est aussi la plus morale) que cette 
notion de grâce, où l'on voit l'immobile volonté d'où tout est sorti 
se rejoindre avec elle-même dans le Christ. — Enfin la philosophie 
de l'action qui a subi tant d'oscillations entre le naturalisme des stoï- 
ciens, purement moral, et celui d'Épicure, purement physique, reçoit 
de la part de la Scolastique une interprétation aussi nettement 
opposée à l'une qu'à l'autre de ces deux théories du bien. Comment 
pourrait-on dédaigner les conséquences morales du surnaturalisme 
et se désintéresser de savoir si la perfection et le bonheur pourraient 
se respirer de plus haut, non seulement que la sphère du méca- 
nisme, mais que celle même de la liberté? 

Notre dessein n'est pas de traiter de la grâce didactiquement et en 
conservant les articulations de la doctrine scolastique : nous préfé- 
rons garder des points de vue d'un intérêt plus général, d'où il serait 
permis d'apercevoir, sans aucun parti pris, ce qu'il y a d'humaine- 
ment bon dans l'idée de grâce et digne de tout respect. La nature, 
la liberté, la société, l'intelligence : tels sont les quatre points de 
vue où il convient de se placer pour découvrir ces éléments de vie 
morale que nous voudrions intégrer sous le titre de « Philosophie 



RÉCÉJAC. — LÀ PHILOSOPHIE DK L\ GRACE 149 

de la grâce ». — Il ne s'agira dans cette première étude que de la 
corrélation à établir entre les deux termes « Nature et Grâce ». 



PREMIÈRE PARTIE 
La nature et la grâce. 

Sommaire : I. L'ordre île la Nature. — II. Le dualisme d'ordres entre « Nature » 
et .< Grâce ■•.— III. Le miracle et l'ordre de la Nature. — IV. Moralité de la 
foi au miracle. — V. Comment il convient de poser la question du surnaturel. 



T^ous n'avons pas à reprendre ici le problème des causes finales, 
tant de fois discuté, mais rien qu'à dégager de ces discussions l'idée 
de « Nature » avec assez de précision pour que l'idée de « surna- 
turel » se trouve par là même définie, ou du moins qu'elle apparaisse 
irrationnelle et appréciable rien qu'à titre de sentiment. 

Le reproche qu'on adresse au principe des causes finales, de ne 
réussir que dans une partie des faits et de perdre toute signification 
pour l'ensemble de l'expérience, n'est pas fondé. Si la préoccupation 
de la finalité s'impose dans le domaine des sciences biologiques, 
tandis que dans celui des autres sciences on s'interdit même d'y 
penser, il ne faut voir là que des exigences de méthode qui n'ont 
rien à voir avec la conception que nous essayons, bien ou mal, de 
nous former sur l'ensemble des choses. Cl. Bernard a fort bien 
rendu cette diversité entre le point de vue biologique et le point de 
vue physique, en disant que pour la biologie on se trouve « placé en 
dehors de l'organisme animal » et qu'on est ainsi tenu « d'en voir 
l'ensemble », mais qu'en physique on reste nécessairement à l'Inté- 
rieur de Vunivers, réduit à (( étudier les corps et les phénomènes 
isolément » '. Le « tout » des choses ne pourrait être aperçu que du 
dehors; mais comme nous y sommes engagés essentiellement, cette 
intégration où nous jouons un rôle analogue, sans doute, à celui des 
infiniment petits dans notre propre organisme ne peut qu'échapper 
à notre conscience. 

Le mot « nature » n'a aucun sens pour la pensée mathématique; 
car l'unité profonde qu'exprime ce mot est bien loin de celle qu'on 
atteint en supposant aux choses un fond abstrait de continuité qui 
se détruit dès qu'on veut y introduire des déterminations plus vives 
que celles de la quantité. Le continu spatial, abstrait de la percep- 

1. La science expérimentale, p. 69. 



150 REVUE PHILOSOPHIQUE 

tion vive des choses, peut bien nous aider dans une certaine mesure 
à triompher de la confusion des sens; mais il est très loin de cette 
unité sous-jacente aux phénomènes qui doit nous rendre compte à 
la fois de leur variété hors de nous et de leur accord en nous- 
môme. Dans l'espace, comme dans le temps, les faits ne trouvent 
à se placer qu'après leur réduction à l'homogène; et, en général, 
nous ne pouvons rien transposer du monde dans notre entende- 
ment sans le dénaturer. Pour atteindre au sentiment que tend à 
exprimer ce mot « nature », il faudrait s'établir au sein du concret 
et là même trouver quelque unité qui nous permette de penser les 
choses aussi vivement que nous sentons nos actions, en nous- 
mème, sourdre d'une même volonté. Cette unité qui rapprocherait 
les choses, non moins étroitement qu'elles le sont dans l'espace, 
mais sans porter atteinte à leur naïveté, c'est la finalité. 

Mais il faut bien avouer que la finalité, selon l'interprétation idéa- 
liste, qui est la plus commune, n'a pas des fondements rationnels. 
Placés, comme nous l'avons vu, à l'intérieur de l'univers, nous ne 
pouvons quitter cette position pour nous assurer que toutes les 
causes s'unissent dans une volonté. On a eu beau dire, dans cette 
interprétation idéaliste, (ju'on est libre de s'arrêter à n'importe quel 
degré de la finalité et de prendre comme point d'arrêt, dans la 
régression de notre pensée, une fin qui n'est que moyen dans l'ordre 
universel' : ce faux absolu auquel on prétend s'arrêter fait retomber 
la finalité au rang des notions simplement bonnes pour assurer l'in- 
tégration des idées dans un entendement comme le nôtre et dépour- 
vues de toute valeur transcendantale. 

Si notre raison veut se prendre elle-même pour l'absolu, il faut 
qu'elle le fasse franchement et que, dépassant d'emblée le rôle de 
a régulatrice » de la vie et de la connaissance, elle affirme que tout, 
dans ce monde sensible et au delà, n'existe ou n'arrive que pour 
elle-même. C'est, en effet, cette dernière affirmation qui se trouve 
au fond de la conscience religieuse; et nous verrons dans une autre 
étude comment s'y prend l'esprit pour quitter sa position à Tinté- 
rieur de l'univers et arriver à croire qu'il échappe au devenir. Il 
suffit à présent de savoir que cette initiative ne vient pas de la 
raison pure. L'âme que nous connaissons, la nôtre, n'a qu'une fonc- 
tion bien déterminée : organiser moralement lar vie et physiologi- 
quement le corps où elle habite. Il faut donc la considérer comme 
une cause seconde, supérieure sans doute à celles qui agissent dans 
les corps des animaux ou des plantes, mais « de même ordre ». 

1. Lai'lielier, Du fondement de Vinduclion, 2" éd., p. 84. 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE lol 

En ramenant ainsi la pensée humaine au même ordre que la con- 
science animale nous ne voulons pas préjuger la question de ses 
rapports religieux avec Dieu, mais simplement conserver l'accep- 
tion exacte de ce mot (( ordre ». Toutes les causes, en effet, se 
trouvent comprises dans ce réseau d'actions et réactions appelé 
« nature », dont nous n'apercevons ni l'origine, ni la fin : or pour 
que notre âme soit fondée à se croire supérieure à un tel ordre, il 
faudrait, ni plus ni moins, qu'il lui lut permis de voyager à travers 
les formes ou espèces diverses qui se réalisent dans le monde et de 
devenir à son gré l'entéléchie d'une plante ou d'un animal quel- 
conque. Il faudrait même qu'elle en put sortir définitivement. Ce 
n'est qu'à ce prix, disons-nous, qu'elle verrait assez clairement ce 
qu'il y a au fond des œuvres vives de la nature pour synthétiser 
en un Dieu les volontés innombrables qui coopèrent, chacune à sa 
manière, à un soi-disant « but divin » : en attendant, on aura beau 
argumenter habilement sur l'autonomie de l'esprit, notre âme ne 
doit se prendre que pour une « idée directrice » qui s'exprime dans 
un corps particulier et dans un caractère original seulement dans la 
mesure où les circonstances l'obligent à se préciser. Notre pouvoir 
de réflexion ne s'élève pas au delà de certaines analogies entre cette 
œuvre d'organisation qui est notre corps et les autres qui s'accom- 
plissent hors de nous; et, quoi qu'on ait dit de la raison comme 
(( puissance architectonique », cette puissance est très insuffisante 
quand il s'agit du problème des causes finales. — Nous venons de 
voir, d'ailleurs, que le sentiment d'ordre qui nous viendrait de la 
considération mathématique de l'univers, est loin de nous faire 
assister à la causalité divine. Pendant que nous sommes occupés à 
traduire en des rapports de quantité les phénomènes de la nature, 
la source vive de ces phénomènes disparaît de plus en plus; et les 
choses, au heu de se révéler à nous comme des volontés, ne 
feraient que s'abîmer dans une continuité désespérante, si nous 
n'avions hâte, soit de revenir à la vie spontanée, soit de nous élever 
à la conception religieuse de la nature. 

Il est bien possible, en effet, que le concept de « Nature » ne puisse 
réussir que religieusement; mais, d'un autre côté, on aurait tort de 
vouloir fonder sur ce concept la valeur de l'Induction scientifique. 
On n'est pas réduit à la seule conception idéaliste de la finalité; mais 
il y a une autre conception, réaliste ou évolutionniste, qui suffit à 
expliquer la nécessité des liaisons causales. A la causalité de l'Idée, 
qui nous force de prêter un commencement au monde et d'attri- 
buer aux choses des « raisons séminales » dont le lieu métaphy- 
sique n'est pas facile à découvrir, on peut substituer la « causalité 



152 REVUE PHILOSOPHIQUE 

du Besoin ». Uunité physiologique des êtres vivants, qui nous 
invite à croire que leur type a préexisté dans une pensée, n'a 
d'autre cause , d'après l'Évolutionnisme , que cette stimulation 
aveugle qui se montre dès les premières différenciations de la 
matière vivante. Une telle cause ne pourrait s'appeler une ce idée » 
que si elle s'accompagnait d'une intuition de quelque avantage à 
réaliser et si elle se surpassait elle-même, dans la suite de ses effets, 
rien qu'en vertu de cette intuition : mais c'est plutôt le contraire 
qui arrive, en tant que la vie quand elle semble innover ne fait 
qu'obéir à des changements physiques dont la contingence se 
reflète dans la complexité même des œuvres organiques. La seule 
unité que nous ayons à constater au fond de ces œuvres, c'est une 
volonté de durer n'importe comment, qui triomphe par sa sou- 
plesse même et qui ne mérite point le nom d'Idée, mais celui de 
« Besoin ». 

L'être, selon cette conception, se confond avec le devenir; et 
l'absolu n'est que la nécessité oi^i sont les choses, une fois définies 
chacune par rapport à tout le reste, de ne pas se détruire elles- 
mêmes. Le besoin ne précède pas l'être, comme l'idée, mais il le 
porte en lui-même inséparablement : c'est lui, par son aveugle 
volonté d'être « quand même », qui pousse toutes choses au plus- 
être, c'est-à-dire au mieux, et qui force ainsi le monde à s'éclairer 
du dedans, non du dehors comme veulent les partisans de la Pre- 
science. Il ne s'agit pas ici du sentiment religieux ou esthétique de la 
Nature; mais simplement de reconnaître que l'inconditionnel dont 
nous parlent les évolutionnistes, cette « volonté de durer » qui 
suffit à pousser tout au mieux, pourra nous fournir une idée 
d' (( Ordre » aussi solide que celle qu'on emprunte d'ordinaire à la 
Cause transcendante au monde. Nous y trouvons, en effet, toutes 
les conditions de stabilité et d'originalité que l'on réclame pour 
fonder le raisonnement inductif :' 1° de stabilité, en tant que la 
Nature ne défait jamais les liaisons empiriques qui l'ont promue 
dans l'être et qu'entre deux choses qui se succèdent immédiate- 
ment, la première se rapporte à la seconde comme à un « plus- 
être » qui peut, à ce titre, lui servir de « raison » dans notre esprit; 
2'' doriginahté, parce qu'ainsi les êtres n'arrivent pas dans le 
monde par voie de répétition ou d'indifférenoe, mais par voie 
d'adaptation et de progrès. 

Ce finalisme de l'Évolution, moins transcendant que la causalité 
de la Pensée absolue, en quoi cède-t-il donc à celle-ci? Ce n'est pas 
en nécessité, nous venons de le voir. Serait-ce en moralité? et 
craint-on qu'il diminue dans notre conscience la bonté des choses 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DK LA GRACE lo3 

en les détachant d'un Infini qui les avait portées dans un silence 
éternel à l'état de raisons séminales? En tout cas nous ne perdons 
rien de la Bonté vraie dont notre conscience s'est enrichie histori- 
quement; nous ne sacrifions rien du Bien qui anime présentement 
tous les êtres sous forme de plaisir ou de vertu; et quant aux possi- 
bilités du Bien à venir que par la foi on voudrait emprunter à 
l'Absolu, nous verrons qu'elles n'avortent point dans une âme qui 
croit à l'immanence du Bien dans les choses, mais que nous avons 
au contraire tout à perdre en concevant Dieu extérieur au monde. 
— L'idée du « surnaturel » est radicalement inconciliable avec 
l'Évolutionnisme. Le surnaturel dans cette philosophie, c'est tout 
ce qui arrive à chaque instant sous nos yeux et dans notre con- 
science; c'est la poussée de Désir et de Vie qui monte incessamment 
de la matière et se fait jour dans la conscience; c'est toute initiative, 
qu'elle soit Amour, Sainteté ou Génie. Il faut bien convenir que 
c'est dans un tout autre esprit que la Scolastique, distinguant le 
monde de sa cause, a réservé ainsi deux ordres, la Nature et la 
Grâce, entre lesquels il n'est pas facile, comme nous allons le voir, 
d'établir des rapports bien définis. 

II 

Le Naturalisme consiste dans le refus d'assigner un terme au 
Devenir et, tout en admettant qu'il y a de Tordre dans les choses, 
de rattacher cet ordre à quelque fin extérieure à ces choses mêmes. 
« Naturalisme » n'est pas Déterminisme, au sens de continuité 
mathématique entre les phénomènes; c'est un Déterminisme plus 
large qui met la vie dans l'Etre et, n'imposant à la Nature d'autre 
nécessité que de ne pas renoncer à ses propres œuvres, assigne au 
Progrès un champ indéfini. Le Surnaturalisme n'hésite pas, au con- 
traire, à rattacher l'Ordre des causes réelles à un Absolu que nous 
ne demandons pas qu'on nous définisse, mais dont il nous importe 
de savoir s'il est tellement au-dessus de la Nature que nous ayons à 
changer d'Ordre pour y arriver. Nous demandons si la Finalité se 
trouve, là, si brusquement rompue que nous rencontrions non seu- 
lement les bornes de la pensée discursive (qu'on peut après tout 
franchir par un acte de foi), mais des bornes encore plus infran- 
chissables. 

Il faut reconnaître que le surnaturel, dans la doctrine scolastique 

comme dans toutes les religions un peu avancées, ne cherche sa 

voie que du coté de la vie intérieure, où il y a des chances pour que 

la relativité s'amoindrisse, sinon pour qu'elle cesse tout à fait. La 

TOME LU. — l!)OI. I i 



io'i IlEVUE PHILOSOPHIQUE 

surnature, en ellet, succède à la nature en tant que la finalité vient 
à se réfléchir distinctement dans notre conscience et que l'ordre, 
s'apparaissant à lui-mênne par-dessus la confusion des phénomènes, 
devient Raison. En supposant que le progrès continue au delà de ce 
monde de notre expérience, il faudrait, semble-t-il, que ce fût dans 
le même sens; et cet avancement en idéalité, vers un état où l'ordre 
ne ferait que s'apparaître à lui-même plus distinctement, loin d'al- 
térer notre essence, qui est la Raison, ne ferait que la fortifier. Le 
surnaturel, enfin, peut-il être autre chose que le « surhomme », 
c'est-à-dire l'achèvement de l'esprit dont il y a en nous des prémices 
certaines (ce que saint Paul appelle si bien Tr,v aTrxp/Tiv tou IIvsu- 

Il semble bien qu'ainsi il ne saurait être question d'un dualisme 
d'ordres. Mais il faut prendre garde de confondre la notion philoso- 
phique de grâce, celle de Leibniz par exemple, dont le naturalisme 
ne s'ellaroucherait point, avec ce terme final auquel la scolastique 
propose de suspendre les aspirations de la conscience religieuse. 
Que le moyen le plus sûr pour gagner en clarté intellectuelle soit 
de s'avancer dans la moralité et qu'il y ait corrélation entre la 
force intuitive de l'esprit et son dégagement des sensations, capti- 
vantes parce que confuses, il n'y a là encore qu'un progrès inteUi- 
gible : tout idéaliste consentira que la conscience puisse ainsi se 
délivrer de la matière et se « surnaturaliser » à l'intérieur par de 
simples efforts de liberté. Mais il ne faut pas faire violence aux 
mots : le « surnaturel », au sens où ce mot a été créé par la scolas- 
tique, exige proprement une sujyer position cVordres; et si la spiri- 
tualisation de l'être continuait dans le même sens, comme font 
entendu les philosophes, c'est-à-dire en raison et en autonomie, il 
faudrait dire que la finalité n'est pas interrompue ni l'ordre changé 
d'aucune façon, aussi loin que puisse aller cette transcendance 
de l'esprit par rapport à lui-même. Entre ces deux régions du 
possible, l'une où nous sentons que fesprit évolue présentement 
avec efïort, l'autre qui dépasse encore toute expérience, mais où 
notre esprit a confiance de trouver le « règne des fins », il y a 
encore unité, évolution, substantielle continuité. Il n'y en a plus, 
au contraire, entre la « nature », comme on l'entend dans toute 
philosophie spiritualiste, et la « grâce », telle que la Scolastique l'a 
déhnie-. Rien que l'ordre appelé a nature » et l'ordre appelé 

1. Kp. Rom., VIII, 23. 

■2. Avaiil d'aller plus loin, nous donnerons ce texte d'un Manuel très autorisé 
lie Théidogic scolastique : il est assez explicilc « Supernalurale absolute 
ilkul est (|uod aliquo modo superat exigentiam et vires cujuslibet aut totius 



RÉCÉJAC. — I.V PHILOSOPHIE DE LA GRACE 43S 

« grâce » doivent se rejoindre dans une cause commune, un abîme 
aussi infranchissable s'étend entre eux qu'entre le néant et l'être, 
défi éternel à ceux qui voudraient espérer que la vie intérieure mène 
à Dieu sûrement, rien que par des voies de raison et de libre amour. 
Comment la nature et la grâce s'amorcent aux mêmes sources et 
pourtant ne se rencontrent pas à l'intérieur de ce Dieu qui les porte 
éminemment en lui-même? Il n'y a que la scolastique pour avoir 
inventé une pareille explication. Qu'on en juge. Il n'échappait pas 
aux théologiens que ce monde de notre expérience ne peut avoir sa 
désinence divine qu'autant que la conscience humaine, où les choses 
commencent à être en soi, se trouve à son tour orientée vers Dieu 
et en voie d'y retourner librement : mais on trouve chez ces mêmes 
théologiens (et il faut observer de près ces textes tristement curieux) 
qu'autant est vif dans l'homme le besoin de Dieu, autant il est 
impuissant à faire un pas vers lui '. D'où il suit (mais on n'a pas 
pris garde sans doute à cette conséquence irréligieuse) que la 
nature est fondée sur une déception divine, invincible; et que les 
meilleurs d'entre les hommes, en état d'aspirer le plus vivement 
par le cœur et le génie vers l'infini, ne sont que plus malheureux 
d'entrevoir clairement Celui qu'ils n'atteindront jamais. Sans doute, 
tant que nous restera l'assurance que l'ordre naturel des choses 
n'a pas été conçu par une autre Bonté que celle où l'on veut nous 
cacher sous le nom de « grâce » des réserves de bien et de vie meil- 
leure, comment l'homme religieux ne sentirait-il pas, dans son âme 
librement sacrifiée, qu'il y a passage de lui à Dieu? et puisque l'es- 



natura:', non solam de facto creatse sed etiam creabilis; alque adeo sub respeclu 
quû sLipernaturalis est, res illa in nulla hijpolhesi, etiam ex omnipotentia Dei, 
fieri potesl naluralis. Taie est. supernalurale proprie dicliim. » (lii.stitutiones 
T/ieolooicœ ad usian Soninarionan adaptse,, auctore A. BonaL 10" éd., t. III, 
p. 31-32.) 

1. « Impossibile est beatitudinem hominis esse in aliquo bono crealo. Niliil 
potest quictare volunlatem hominis, nisi bonum universale, qnod non inveniliir 
in aliqno creato sed sohim in Deo (S. Thomas, S. th., l"" 2"°, q. Il, a. 8). Homo in 
hac vila non potesl esse beatus, si considerelur id in quo spet-ialiler béatitude 
consistit, scilicet visio divinœ essentiye (ib., q. V, a. 3). Videre Deum per essen- 
tiam est supra naturam, non solum hominis sed etiam omnis crealura' (ib., (]. 
V, a. 3). On lit bien dans ces mêmes articles de la Somme que l'homme sans 
la Grâce est capable ici-bas de quelque bonheur, aliqualis beatiludinis partici- 
patio in hac vita haberi potest (ib., q. V, a. 3); mais c'est précisément cette 
simple dégustation du Donheur auquel l'homme ne fait qu'appli(|uer ses lèvres 
furtivement, qui nous inquiète. Nous savons qu'il s'agit du repos de la Raison 
dans l'Objet auquel elle aspire de toute son activité inlassable (q. 111, a. 3) et 
que plus une âme est moralement avancée, plus inquiète est sa rech.erche de 
Dieu, plus impatiente sa douleur de ne le point trouver. Il faut donc la Grâce; 
et la Grâce, sans laquelle la ISature pourrait bien n'être qu'un pur mal, c'est 
uniquement d'un coup d'Arbitre que nous pouvons l'attendre. 



156 REVUE PHILOSOPHIQUE 

prit, si loin qu'il aille, reste toujours consubstantiel à lui-même, 
quelle force pourrait séparer moralement la nature et la grâce, 
l'homme et le surhomme? Et pourtant la Scolastique a pris des pré- 
cautions infmies pour que la conscience humaine, si par hasard 
elle ne trouvait pas dans le sentiment même de sa générosité une 
force de foi plus grande que celle des dogmes, ne puisse jamais se 
reposer dans la paix religieuse : il est impie, nous dit-on, de croire 
que la grâce du Tout-Bon va sûrement aux meilleurs parce qu'ils 
sont meilleurs et qu'ils ont le mieux supporté ici-bas l'épreuve du 
bien. « Élection », « décret », « arbitre absolu », voilà comment 
s'appelle l'acte qui nous transpose de l'ordre de la nature dans 
l'ordre de la grâce : s'attribuer quelque part d'initiative dans cette 
opération, c'est un pur blasphème. Si le nom de « mérite » se ren- 
contre dans cette théorie scolastique de la grâce, il n'apporte pas la 
moindre atténuation au dualisme effrayant que nous venons de 
dire. Qu'on en juge : a Deus pra:ordinavit se daturum alicui glo- 
riam ex meritis et prxordinavit se dalurum alicui grai'iam ut 
mcrerclur gJorlam »'. Le mérite lui-même est un effet de condes- 
cendance divine, mais non une transcendance humaine par le cœur 
et la raison. 

Nous ne faisons pas encore l'étude morale de la grâce; mais, au 
point de vue qui nous occupe, il faut noter exactement jusqu'où va 
ce dualisme des « deux ordres ». Nous ne demandons pas que le 
passage de la nature à la grâce s'explique dialectiquement à notre 
conscience, comme s'expliquent les liaisons du devenir; et nous 

1. s. Ih. 1" p., q. XXIII, a. 5. — Voici en résumé la doctrine de la Prédeslina- 
lion, empruntée à la Somme théologiriue. La prédestination ou l'élection n'a 
d'iiulre fondement dans la pensée divine que l'Amour (dilectio). Ur '.'amour, 
en Dieu comme en nous, consiste à vouloir du bien à quelqu'un ; mais il y a cette 
ditiérencc entre l'amour divin et le nôtre, que le nôtre est excité par le senti- 
ment d'un i)ien déjà présent dans celui que nous aimons et que celui de Dieu, 
nullement excité du dehors, ne fait qu'introduire dans un sujet le bien qui en 
était radicalement absent (ib., a. 5). S'il ne s'agissait dans ce texte que de créer 
dos êtres, il serait difficile, eu effet, que Dieu s'y décidât autrement que par un 
amour abscdument gratuit (hypothèse dont nous n'examinons pas ici la valeur); 
mais il s".igit de choisir des sujets libres et raisonnables pour le ciel et ainsi 
l'élection divine se présente nécessairement comme un triomphe de la Gratuité 
sur le Mérite, de la Puissance sur la Uonlé, de l'arbitre absolu sur le libre 
arbitre : ■■ Deus pra'ordinavit se daturum alicui graliam ut mereretur gloriam 
(ib., a. 5). » Ce dernier texte montre clairement (jne les crises du Bien au sein 
de la Liberté (ce suprême intérêt bumain) n'ont pas réussi à l'emporter aux yeux 
de la Scolastique sur l'intérêt sacerdotal de Varbitrc ajjsolu et sur le concept 
tliéocratifiue de •• Pouvoir ". En vain notre conscience morale se déclare troublée; 
le Bonheur n'est pas plus dû à l'homme, une fois créé, que Dieu ne lui devait 
de le créer. « Neque tamea propter hoc est iniquitas apud Deum... hoc enim 
essct contra juslilite ralioncm si pra-deslinationis eirectus ex dcbilo redderetur 
cl non daretur ex gratia » (ib., a. o, ad 3"'"). 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE L>E L.V GR.VCE loT 

entendons laisser à la foi toute la liberté qu'elle réclame pour 
s élancer vers le Tout-Bon, rien que par un pressentiment moral 
qu'il est au fond des choses. Mais quand on nous propose, pour sortir 
de l'ordre naturel et pour entrer dans l'ordre de la grâce, une « élec- 
tion » où la moralité n'a de signification, ni déterminante, ni condi- 
tionnelle (et tel est le sens de ces mots : Deus pra^ordinavit se 
daturum alicui gratiam ut mereretur gloriam), il y a là plus que la 
part d'inconnu qu'il convient d'abandonner à la foi. Puisque le mot 
(( surnaturel » veut dire que l'esprit en s'appuyant éternellement sur 
lui-même ne franchira point, par voie de mérite et d'idéalité, la 
transcendance qui le sépare de Dieu, sa cause et sa fin, c'est là un 
dualisme qu'on ne saurait comparer à celui même de « matière et 
esprit », qui divise le plus radicalement les systèmes en philoso- 
phie. — Qu'on s'attache ici à la précision scolastique : ce « décret 
de grâce », comment pourrait-il être aussi « gratuit » qu'on nous le 
propose, sinon parce qu'il refuse de se justifier, non seulement 
devant notre raison discursive, mais encore devant lui-même? Puis- 
qu'il nous est interdit de croire que c'est sur la justice intérieure (le 
seul absolu incontestable entre tous les hommes) que se fonde l'ar- 
bitre divin, il faut bien demander quel est cet amour « gratuit » qui 
se place au-dessus de l'amour « moral d. Quel est donc ce Dieu qui 
dépasse l'infinité du bien par une autre infinité qu'on se refuse à 
désigner autrement que par le nom de « pouvoir absolu »? Arrivés 
à cet endroit, les idées s'embrouillent et les principes vacillent : on 
n'a plus que le vertige des mots. 

Selon les théories incertaines del'évolutionnisme, au plus profond 
de la nature nous savons du moins que veille et agit sans cesse la 
causalité du besoin, plus obscure sans doute que celle de l'idée, 
mais qu'on peut se représenter comme un Dieu qui se révèle 
humainement par la bonté et le génie. Certes, on peut dédaigner ce 
vague surnaturel qui n'éclate pas, comme l'autre, mais qui devient 
lentement dans la patience des siècles : mais ne reculons-nous pas 
bien en deçà d'une pareille conception, quand on nous parle, au- 
dessus du monde de notre expérience, d'un Dieu qui ne s'unit à 
nous que parce qu'il n'y a plus, ni de son côté ni du nôtre, aucune 
raison de le faire? Après tout, quand nous disons que le besoin est 
aveugle, c'est nous qui le sommes : en vérité toutes les aspirations 
de la nature se justifient; et quand nos etVorts ne tendent qu'à la 
seconder, nous sommes sûrs que nous allons faire un pas décidé 
vers le « plus être » ou vers le « mieux ». Mais, contrairement à 
cette théorie de l'immanence, poser un absolu tellement extérieur 
aux choses que ce que nous appelons de ce nom en nous-mêmes. 



158 IlEVUE PHILOSOPHIQUE 

r ((. en soi » de la raison et du devoir, n'ait rien de commun avec 
lui, (ju'est-ce donc à tous les points de vue? Logiquement, n'est-ce 
pas faire reculer l'idée de « nature » dans un sens contraire à celui 
d'ordre? Moralement, n'est-ce pas dire que toute la valeur d'un 
acte consiste dans le refus de se justifier? 

On se demande si le fatalisme a été aussi loin dans cette voie. 
Le Fatum garde peut-être dans son fond obscur quelque âme de 
bien qui ne peut s'expliquer à une conscience comme la nôtre; et 
cette doctrine, après tout, ne prétend point valoir hors de ce monde, 
puisqu'elle se donne les mêmes limites que le déterminisme des 
événements. On ne connaît aucune défense qui ait accompagné la 
doctrine fataliste de se rendre le destin intelligible à soi-même au 
moyen des oracles ou dans quelque extase religieuse. Mais l'acte 
d'élection ne laisse aucune permission de ce genre. C'est au delà de 
ce monde des phénomènes, dans la région même où toutes les phi- 
losophies et toutes les religions ont réservé une place à l'espérance, 
que la scolastique a placé les arrêts de la prédestination. Notre 
cœur, gêné ici-bas par des apparences de fatalisme, cherche à 
placer plus haut ses affirmations de liberté : or là-haut il y a, d'après 
la Scolastique, non seulement des apparences de fatalisme, mais 
une nécessité à la fois consciente et exclusive, arbitraire et éter- 
nelle. La prescience sur laquelle s'appuie l'élection, ce n'est pas 
une science plus capable que la nôtre de voir idéalement les choses 
dans leur raison suffisante; ce n'est qu'une priorité de la volonté 
sur la raison, du fait sur le droit, de l'idée de pouvoir sur celle de 
bonté. 

III 

L'opposition logique à l'idée de «nature», c'est l'idée de « grâce », 
telle que nous venons de l'exposer; mais le miracle est loin 
d'exprimer une semblable opposition et la Scolastique l'a fort bien 
compris lorsqu'elle a choisi le terme de « surnaturel relatif » pour 
désigner les exceptions au déterminisme des phénomènes. Tandis 
que la grâce (le surnaturel absolu) reste tout à fait inconcevable 
pour notre raison, le miracle n'est pas le pur irrationnel; et il faut 
même penser qu'il trouve en nous des affinités' plus que superfi- 
cielles pour que la croyance s'y soit obstinée. 

La nature, nous le savons, n'est qu'un « ordre »; et les déroga- 
tions au déterminisme, s'il y en avait, n'atteindraient pas le lien 
inductif qui confère à l'ordre sa vraie signification et aux lois natu- 
relles leur nécessité. Ce lien, si différent de la concomitance ou de 



RÉCÉJAC. — L\ PHILOSOPHIE DK LA GUACE lo9 

la simple répétition, ce n'est, osons-nous dire, que l'impossibilité où 
se trouve notre conscience de rien concevoir au dehors à moins de 
le ramener à sa propre unité active, à sa volonté. Nous croyons 
participer, en effet, à la causation de toutes choses en les pensant; 
et si rien de nouveau ne peut s'intégrer à nous sans qu'il nous 
paraisse jaillir d'une même source que ce qui nous est déjà connu, 
qu'est-ce donc que cet implicite d'où tout nous semble provenir 
idéalement et moralement? « Nature », n'est-ce pas « Volonté »■? et 
l'unité active qui nous constitue n'est-elle pas également l'un et 
l'autre? Nous n'avons point à revenir sur le principe des causes 
finales; mais nous remarquerons que le miracle, à cause précisé- 
ment de ce sentiment de liberté qui l'emporte dans la Causalité sur 
la continuité mathématique, ne viole pas plus l'ordre de la nature 
que les séquences abstraites du déterminisme he sont cet ordre 
même. Quoi qu'on dise, c'est faire de la métaphysique et opposer 
simplement un sentiment à un autre, que de protester contre la 
croyance au miracle. Le croyant profite de son ignorance invin- 
cible sur le problème des destinées pour établir au fond de la nature 
et sous les liaisons du devenir ses propres tendances, plus ou 
moins égoïstes; et nous verrons que c'est par là uniquement, en 
tant qu'il manque de moralité, que le miracle n'est pas acceptable. 
Le savant, rien qu'imbu du déterminisme, se gardera d'y mettre 
quoi que ce soit : mais lorsqu'il prétend dégager ainsi des choses 
une plus pure vérité il faut qu'il sache qu'il se refuse simplement 
à les (( penser » et qu'à moins de s'emprisonner dans le symbo- 
lisme desséchant des mathématiques, il faut introduire la tendance 
dans le mouvement, la volonté au fond des phénomènes '. 

La conscience moderne parait toute imprégnée de naturalisme; 
mais, quoique cette disposition morale soit due à l'influence de la 
discipline scientifique et au prestige des découvertes, il ne faut pas 
perdre de vue l'énorme différence qui distingue une méthode d'une 
doctrine. Quand le savant a exprimé avec toute la précision qu'il, 
peut souhaiter les conditions d'un phénomène, il n'a plus rien à 
attendre de son déterminisme : mais s'il se déclare à lui-même que 
ce point de la nature qu'il a choisi pour objet de son étude n'a qu'un 
contact mathématique avec les autres points, s'il professe qu'au 

1. Tel est bien l'avis de Cl. Bernard. ■■ La nature de tous les phénomènes, (|u'ils 
soient vitaux ou minéraux, nous reste complètement inconnue. La connaissance 
de la nature intime des choses exigerait pour le phénomène le plus simi^le la 
connaissance de l'univers entier... l'homme y tend par sentiment. ... 11 serait du 
reste mauvais pour la science que la raison ou l'expérience vint étoulTer le sen- 
timent ou l'aspiration vers l'absolu.... Le sentiment a toujours l'initiative, il 
engendre l'idée à priori : c'est l'intuition. « (La Se. crpérim., p. 66, 67, 80.) 



160 IIEVLE PllILOSOPHIQL'Ii 

terme d'une régression vers des éléments simples qu'il n'atteindra 
jamais se trouve l'indifférence de l'inconscient, il faut au moins 
qu'il sache qu'il ne fait ainsi que du sentiment; tout à fait comme 
un autre homme, sous l'empire d'habitudes différentes, verrait une 
« sympathie » dans l'attraction et un « drame » dans les phases de 
la lune. Ainsi le Naturalisme, entendu comme doctrine, ne saurait 
être qu'un « parti pris » contre les causes finales, tout à fait comme 
le surnaturalisme est un « parti pris » d'achever en soi-même la 
conscience intégrale des choses, au risque de faire sombrer la fina- 
lité dans l'anthropomorphisme. 

La Grâce, on a pu s'en convaincre par les pitoyables explications 
de la Scolastique, n'est pas une « idée », mais un sentiment. Or, 
comme sentiment, il ne faut pas séparer la Grâce de la Foi au 
miracle; et c'est en ramenant à leur unité psychologique ces deux 
éléments de croyance, faussement distingués par la Scolastique, 
qu'on se rapprochera de l'originalité tant de fois méconnue du fait 
religieux. Le sentiment de la Grâce n'a pu provenir que du senti- 
ment d'inadievabJe qui accompagne les désirs de l'être libre et qui 
nous fait croire à un Infini au dedans de nous; mais ce sentiment 
ne peut sortir de son obscurité et se définir à lui-même que sous la 
forme de « foi au miracle ». L'infini moral ne commence à s'affirmer 
en nous clairement qu'au moment où il commence à prendre le 
dessus sur le sentiment du Déterminisme, c'est-à-dire quand nous 
sentons qu'il y a de la Bonté au fond du Devenir et non de l'indiffé- 
rence, de la Finalité et non la continuité mathématique qui revient 
à l'inconscient. Or, si l'on nourrit en soi un tel sentiment, ou sim- 
plement qu'on le laisse croître à son gré, on en viendra à ne plus 
sentir que cette présence de l'idéal dans l'être, de la Bonté dans la 
Nature; et si une telle force d'objectivation du Bien, une telle foi au 
triomphe du Bien sur la Matière, se passe du miracle, du moins 
elle est essentiellement une disposition à croire au miracle, une 
intrusion hardie de la Liberté dans la Nature. Le miracle, en effet, 
c'est l'apparition nue du Bien, son irruption à travers les conditions 
du Devenir que le Déterminisme déclare indissolubles, mais qui 
restent subordonnées, dans la conscience du croyant, à l'originalité 
et à la bonté de l'I^llre. 

Ici il y aurait un vif intérêt à observer dans l'histoire du mysti- 
cisme un de ces états de conscience vécus réellement, où le surna- 
turalisme s'affirme avec une si na'ive audace que notre conscience 
moderne, qui ne sent plus guère de la Nature que la monotonie de 
ses successions et la ténacité de ses lois, croit avoir affaire à du 
délire. C'est François d'Assise, par exemple, qui arrive par un long 



RÉCÉJAC. — LA PUILOSOPllIK DE LA GRACE 161 

entraînement mystique à ne plus sentir dans les choses que la 
parenté de l'Être, à vivre avec les insectes, les fleurs, le feu même 
et tous les éléments qu'il appelle ses « frères » et ses « sœurs », 
dans une familiarité d'halluciné, à chanter des psaumes en compa- 
gnie des oiseaux, persuadé que dans leur bruit confus éclate le même 
lyrisme religieux que dans ses paroles, la même harmonie immaté- 
rielle des idées. On sent combien ici nous sommes loin des effusions 
simplement « poétiques » de sympathie avec la Nature : l'Art et la 
Religion peuvent bien se toucher à leurs sources, mais entre leurs 
effets respectifs dans la conscience et dans la vie il y aura toujours 
le même infini qui sépare le dilettantisme de la foi ^ La Foi seule, 
en effet, peut nous mettre dans la situation culminante d'où les 
choses n'apparaissent plus que comme des théophanies ou des 
« fulgurations », selon le mol de Leibniz, de la Bonté qui n'a pas à 
consulter hors d'elle-même, avant d'agir, le droit et la Raison des 
choses, mais qui n'obéit qu'en jouant aux lois qu'elle se donne à soi- 
même. 

On pourrait, avouons-le, établir aussi bien un contraste qu'une 
identité entre cet état mystique dont François d'Assise vient de 
nous offrir un type rare, et la foi au miracle. Leur ressemblance 
psychologique, c'est que l'àme s'y affranchit fortement du senti- 
ment de Déterminisme qui nous opprime vulgairement et va jusqu'à 
noi'-' faire croire, sous prétexte de science, qu'il n'y a rien de plus 
jjrofond dans les frémissements de la Nature que des réactions 
mécaniques et des équivalences. A cet égard, l'âme du croyant vul- 
gaire et celle d'un mystique achevé comme François d'Assise pro- 
testent également contre l'insignifiance des vues dites « scientifi- 
ques » : mais l'une se borne à pressentir derrière chaque événe- 
ment une intervention de Dieu rien que possible et extraordinaire; 
tandis que l'autre s'obstine à croire que cette intervention a lieu à 
chaque instant, que rien ne se meut et ne désire ici-bas que parce 
qu'il est plongé dans une conscience unique qui reste partout en 
continuité avec elle-même. — Mais, d'un autre côté, puisque ces 
deux états de conscience se fondent uniquement sur le sentiment 
du Bien, n'y a-t-il pas dans la Foi au miracle un défaut d'Optimisme 
qui la met bien au-dessous de cette croyance absolument naïve à la 
Bonté diffuse en toutes choses? Le miracle, après tout, n'est qu'un 

1. Carlyle définit à la lois le poêle et le mystique » un lioniiuc qui prend au 
sérieux l'Univers » ; et il ajoute : « c'est sous ce rapport que Poète et Pro- 
phète ne font qu'un, « Vates »... Mais le Vates-Propliète a saisi ce mystère sacré 
plutôt du côté moral; le Vates-Poétc, du côté esthétique •>. [Les héros, conf. III, 
le Héros comme poète.) 



162 lŒVL'E PHILOSOPHIQUE 

appel de la conscience, en détresse de scepticisme ou de découra- 
gement, qui se tourne vers Dieu éperdùment, qui l'invite à se 
donner à elle, soit comme un supplément d'Évidence quand l'ab- 
solue vérité lui échappe, soit comme un supplément de Bonheur 
quand les événements tournent contre ses désirs. La conscience 
des vrais mystiques éprouve simplement une présence de Dieu dans 
les choses, sinon parfaite, du moins en voie de s'achever; elle com- 
munie donc plus joyeusement et avec quelque chose de la tranquil- 
lité stoïcienne à la Bonté objective oîi toutes choses sont plongées 
aussi bien que dans l'espace. Ne lisons-nous pas, que François d'As- 
sise s'éloigna des sacrements volontairement et pendant de longues 
périodes de sa vie? Il n'éprouvait plus, en effet, aucun besoin de 
recourir aux moyens extra-naturels de converser avec Dieu lorsque 
passait en lui l'Esprit que les prophètes et les oiseaux ne font que 
chanter sur des modes différents. Peut-être François d'Assise fut-il 
ainsi plus près de Spinoza que de Thomas d'Aquin. 

Quoi qu'il en soit de ces états mystiques qui, seuls, représentent 
la religion effective et sincère, historiquement on trouve que le 
surnaturel intérieur et la loi au miracle ne vivent pas séparément. 
Faut-il rappeler qu'avant la Scolastique, la Grâce et le Miracle 
n'étaient qu'un même fait et qu'on se fût bien gardé de distinguer 
dans le Mystère chrétien un aspect purement intérieur du Surna- 
turel et un autre aspect, extérieur et moins essentiel? Jésus était à 
la fois, inséparablement, la Grâce et le Miracle : arrivé sous la con- 
duite d'un astre révélateur, au milieu d'un chant céleste, il n'était 
qu'une vivante déclaration de Paix entre Dieu et les hommes, un 
« Sauveur » rendu authentique par sa naissance d'une Vierge et par 
sa résurrection encore plus miraculeuse. Ce ne fut que plus tard 
et quand la foi au mystère intérieur de Jésus, c'est-à-dire au rap- 
prochement par le Verbe de l'âme et de Dieu, fut enracinée dans la 
conscience chrétienne, qu'on put songer à séparer le Miracle de la 
Grâce. On regarda le miracle comme une simple confirmation dont 
les gnostiques et les saints, après tout, n'auraient pas eu besoin : 
mais, pour les simples, ces deux éléments continuèrent de former 
ensemble la « foi au Christ », comme une idée ne fait qu'un avec le 
mot qui la maintient dans notre aperception. Il convient d'ajouter 
ici que la Scolastique prit parti pour les simples Bt que, sans cela, 
l'Église eût compromis son prestige social et son existence même. 

Certes il ne plaît à personne aujourd'hui, rationaliste ou croyant, 
de soumettre à la discussion le mystère de Jésus. Cette individualité 
insérée dans le contexte historique des choses, mais qui ne tient 
substantiellement qu'à l'Absolu, d'où elle est sortie par une extase 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LV GIIACE 163 

de la Vierge, où elle est rentrée par des voies irretrouvables, ce 
n'est pas du tout un sujet de critique, mais rien qu'un objet de foi. 
Ni l'histoire ne retrouvera les traces d'un pareil fait, puisqu'il se 
donne pour intemporel, ni la Raison ne peut s'opposer à une thèse 
comme celle de « l'Union hypostalique » qui ne tend, après tout, 
qu'à souder l'idéal au réel (l'Esprit au corps) par un lien de consuh- 
stantialité plus fort que tous ceux qu'on a nommés « influx phy- 
sique, harmonie préétablie, etc. » '. 

Une pareille conception ne peut se sauver qu'à l'état de sentiment 
ou de « foi » : aussi la Scolastique a peut-être compromis le Chris- 
tianisme par ses tentatives d'expliquer ce mystère qui avait ravi 
l'humanité et qui ne cesse point de plaire infiniment à beaucoup de 
consciences. Avant la Scolastique, la réalité humaine de Jésus fut 
mise en question par certains esprits qui pensèrent qu'on n'avait _ 
qu'à gagner à immatérialiser cette apparition de Bonté et de Paix 
avec Dieu qu'est l'Évangile* : c'était une idée funeste; mais on fit 
bien pis encore quand on voulut résister à ce Phénoménisme chré- 
tien par une dialectique non moins subtile que celle qui fut mise en 
œuvre plus tard contre la négation arienne de la consubstantialité 
de Jésus avec son Père. On s'engageait ainsi dans une « physiologie 
de l'Incarnation » où la conscience" moderne s'est perdue ^ : prise 
entre les précisions du Dogme et ses habitudes de Méthode scienti- 
fique, elle a renoncé à s'objectiver sérieusement ce Christ qui s'offre 
à nous comme une sorte de parenthèse dans le contexte du Devenir 
et que l'on prétend maintenir tout à la fois en continuité historique 
avec tout le reste et en rupture violente des conditions positives de 
l'existence. 



IV 

Si l'on a cru que la pensée religieuse pouvait prétendre à la même 
valeur objective que les choses conçues rationnellement, quand on 
a proposé cet argument en raccourci « qu'il y a plus de surnaturel 
dans ridée de Dieu que dans toutes les religions ensemble * », on a 
commis là une grave confusion. S'il y a quelque chose de conce- 

1. « Unio Incarnationis importai niaximam uniLatem... prircmincl unilati 
numerali... est major quani unio anima- et corpori§. » (S. th., 3" p., II, q. 9, a.) 

2. Au 1" siècle, la secle appelée dans l'Hisloire ecclésiastique des •■ l^hanla- 
siastes >■ ou des ■< Docèles » et où l'on trouve les noms de Simon le iMa^e, 
Marcion, Manès. Plus tard, la secte des « Gnostiques •, parm'i lesquels : Saturnin, 
Basilide, Valeutin. 

3. V. Somme th., 3'' p., q. V, VI, XXVill-XXXUI. 

4. Pasteur, Discours de réception à l'Académie française. 



104 iiEvuE philosophiquf: 

vable dans ces mots, c'est sans doute qu'il y a équation entre le 
possible (ou le surnaturel si varié des religions) et l'infini (ou Vidée 
de Dieu). Or, une pareille énoncialion n'entre point dans notre 
entendement et ne trouve place que parmi les affirmations du sen- 
timent. Au point de vue des miracles, où Ton s'était placé, on a 
voulu dire par là simplement que les conditions du devenir n'en- 
ferment pas l'P'ltre lui-même et que la Causalité présente dans la 
Nature est inconditionnelle, astreinte à cette seule loi de ne 2oas se 
détruire elle-même en renonçant au Bien. 

En effet, comme il n'y a que le néant qui ne puisse entrer abso- 
lument dans notre esprit, la seule notion incontestable du nécessaire 
c'est le contraire du néant, ou l'Être; ce qui revient à dire que Dieu 
peut tout, excepté de détruire ce qui est et de faire reculer le monde 
vers le moins-être ou vers le pire. L'identité des choses, en effet, si 
on les considère dans leur ensemble et non au point de vue étroit 
d'une conscience qui se sent impuissante à affirmer à la fois A et B 
sous le même rapport, ce n'est que cette loi suprême « que rien de 
ce qui est vienne à n'être plus ». Or cette même loi est aussi la 
seule raison que nous puissions assignera la production des choses, 
considérées dans leur liaison active et naturelle, non sous leur 
simple rapport de succession : si bien que les deux principes d'iden- 
tité et de raison suffisante arrivent à se confondre, sans de grands 
efforts de dialectique, dans l'idée de Dieu. — Le Possible égale 1 In- 
fini, en tant qu'il n'a d'autres limites que le Nécessaire; or le néces- 
saire n'est que ceci : « que l'être ne nie pas l'être », ou : « que le 
Progrès soit au fond des choses comme leur loi, tout à la fois, 
d'identité et de raison ». 

Or la Foi, abstraction faite des formes particulières sous les- 
quelles elle affirme le miracle, ce n'est psychologiquement rien 
autre chose que ce que nous venons de dire. La Foi est l'affirma- 
tion souveraine du Bien, ou le sentiment que l'infinité appartient à 
la Conscience et au Progrès, par opposition à l'indifférence absolue 
du Mécanisme. Plus simplement, la Foi est la croyance que Dieu 
n'est le Tout-Puissant que parce qu'il est le Tout-Bon. 

Le fond de la conscience religieuse, osons-nous dire, n'est pas 
autre chose; mais il est intéressant de l'apprendre d'elle-même, par 
l'organe d'un croyant éminent entre tous. Sur' quoi, demande 
saint Paul, faut-il faire reposer définitivement l'élection divine 
d'Abraham et la constitution religieuse du peuple juif qui en a élé 
la conséquence? Sur l'ampleur de cette conscience auguste qui n'a 
pas craint de s'affirmer que le Bien domine IFtre, non d'une foi 
vague, mais par cet acte de foi très précise « que son désir d'avoir 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE 16o 

un fils pourrait l'emporter, dans l'Esprit qui crée et nature les 
choses, sur le Déterminisme des phénomènes ». Abraham eut le 
génie de « croire »; et croire, c'est affirmer que l'Ordre ne consiste 
pas dans des répétitions éternelles, mais dans des liaisons pratiques 
qui n'ont d'autre suite que l'amour, ni d'autre nécessité que de ne 
pas détruire ce qui est, de ne pas changer l'esprit en inconscience, 
la liberté en servitude, la joie en définitive tristesse '. Qu'on examine 
de près le texte de saint Paul, si énergique; n'est-ce pas bien cette 
signification de transcendance du moral sur le physique qui est 
dans la Foi? et quelle autre chose eût pu être comptée à Abraham 
comme d'une valeur plus grande que toutes les affirmations pra- 
tiques de moralité dont une vie peut s'enrichir, sinon l'énergie de 
ce sentiment du « Bien tout-puissant »? En un mot, la Foi surnatu- 
ralise la conscience parce qu'elle l'arrache à toutes ses habitudes de 
Méthode et de pensée discursive et parce que, dépouillant la Nature 
de ses lois apparentes et les êtres de leur matière, elle va saisir au 
fond des choses leur âme de bonté par une intuition qui nous vaut 
mieux que la connaissance de tout le reste. 

Saint Paul ne donne pas au second « Testament », qui succéda à 
la Religion juive, un autre fondement : faut-il donc s'étonner qu'il 
ait voulu synthétiser les deux religions par son énergique concep- 
tion de la Foi, laissant même dans ses écrits de nobles traces de ce 
libéralisme religieux plus fort que toutes les divisions de race, de 
culte et de tradition -? Croire au Christ, voilà ce qui justifie; non la 
loi, ni l'abstinence. Or, croire au Christ, c'est s'affirmer à soi-même 
que le Bien, qui n'apparut jamais plus éminemment qu'en sa per- 
sonne, est encore plus Dieu que la causalité du Devenir; c'est, de 
façon précise, ne pas douter que le vrai Dieu par qui tout arrive en 
ce monde a pu ressusciter le Christ, en tant qu'il fut son aine d'entre 
tous les vivants par la bonté et la vérilé de son âme ■'. Il n'y a que 
ceux qui reculent devant cette affirmation « que le Possible, en tant 
que Pouvoir du Bien, égale l'Infini », qui n'oseront croire au mys- 
tère de .lésus. 

1. Tt ouv èpoCi(j.ïv 'Agpaâix tôv iza-râpa r,p.(ii)V t-jp-r^v-hx.: -/.y-tx aâpza ; ÏA'^tcl^r-KTî Zz 
'Af,pxi\L T(i) 0£à) xat È)>oy;(76-/i a-jTfo el; £rxa'.oa-jvr|V. Hâj; o-jv âAoyc'rOrj ; c:h C'./.a:o- 
(T-jvïiv TtiiTTîw;- o; uap' eAiiriSa ÈTt' kln-.ooi. ettîtte-jo-ev où v.xTZyôr^zt -h ia-JTOv a(ô|j.a 
r,c-i] v£V£-/COwaévov y.ai xr,v véxpwTiv -.y-fÇ [xriTpa; ïlippa:' ùih x3cl Elo'.;iu<jr, oc-jt(.) £•; 
5(xaiocr-jvr,v. '(Ep. Rom., IV, 1, 3, 9, 13, 18, 19, 20, 21.) 

2. O-jy. k'v; 'louôaio; o-j5s "EXXtov o'jy. k'vo ôovÀo;, o-JSk ÈXî-jfJspo;- o-Jx vn -lo-sv/ r, 
ÔTiVj. Iliv-c? yap •j|j.£Ï; eT; ïrsxz bi XpiffTw 'Ir.TO-j. Et Sa toO XpiTToO, apa toj 
'A'>pxâ[j, anépiJ.a £(tt£, xal xxt' E7t«yy£>iav x>,r,pQvôu.O'.. (Ep. Gai., 111, 28-30.) 

a. O-jx £ypâ--pT| cï Sr a-jTQV (aôvov on ÈXoyccrOr, a'JxM (ec; St/aLOffjvr.v) a/.Xà x.a\ 
ô'.' ri!J-«;, o'; [;.ÉX),£t Xoyil^Ea-ea'., toi: ■n:at£-Jo-jsiv èir: tôv èyEipovta 'loTO-r/ tôv Ivjp-.ov 
v,!j.!ov £x v£-/.prov. (En. nom., IV, 22-2'f.) 



166 REVUE PHILOSOPHIQUE 

Omettons le côté historique de ces affirmations religieuses 
(chaque lleligion ne diffère des autres que par ce coté et tire son 
originalité du miracle qui lui a servi à préciser la Foi commune au 
Dieu caché dans la Nature), pour nous attacher à leur profonde et 
générale signification. L'énonciation a que Dieu peut tout » ou 
« qu'il y a équation entre le Possible et FÈtre » dépasse toutes les 
énoncialions régulières, fondées sur quelqu'une des catégories logi- 
ques du jugement. L'acte de Foi s'accomplit dans une autre région 
de la conscience que celle qu'on nomme « entendement » et ne se 
renferme pourtant pas dans la « sensibilité » : il semble faire jaillir 
entre les deux et de plus haut une apparition (nous verrons qu'il y 
a toujours quelque image dans l'esprit croyant ou mystique) qui a 
cette originalité de justifier le désir à ses propres yeux aussi claire- 
ment que la P^aison se démontre des vérités. C'est bien à cela que 
revient l'explication de saint Paul : la Foi substantialise le Bien, 
dit-il, et le fait passer de l'état de désir à celui de réalité *. — Il y 
a, en effet, dans tout désir, à moins qu'il s'éteigne au premier pas, 
quelque chose qui tient du miracle. Le « possunt quia posse viden- 
tur » n'est après tout qu'une ombre ou, si l'on veut, un rudiment 
de la Foi religieuse : c'est un sentiment de puissance qui se déclare 
dans l'homme au moment où il veut et se conquiert lui-même sur 
son propre doute, qui s'accroît par cette déclaration même et de 
succès en succès nous conduit au sentiment que la Vie, comme le 
Désir, est infinie, ou « que tout est possible, sauf le néant ». Com- 
bien plus active sera cette intuition, lorsque la conscience aura pu 
prendre son point d'appui, non dans l'indéfini de sa propre nature, 
mais dans celui de la Nature universelle! C'est pour ces motifs que 
nous appelons la «. Grâce » un sentiment, non une « idée ». C'est 
le Désir ou le Cœur qui demande à la raison ces affirmations d'Etre 
et de Bien (jui sont le fond vraiment respectable de toutes les reli- 
gions; c'est le Cœur aussi qui suscite les images oii ces affirma- 
tions prennent leur fixité pour vivre et rester en nous comme les 
idées dans des mots, images ou visions que nous devrons étudier à 
■part avec le plus grand soin. 

Mais il resterait à savoir si la conscience religieuse, lorsqu'elle 
précise sa croyance au Bien par des affirmations historiques du 
miracle, n'offusque pas la Baison qui voudrait que l'idée de l'Être 
ou du Bien reste supérieure, dans son abstraction, aux détermina- 
tions sensibles sous lesquelles on risque de l'amoindrir. — Pour- 



1. EsTi r, ~:'7Z'.- £).Tti^ou.Évwv {(tcoittxt;; -paviiâTtov, ëXîvyo; o-J 3)v£7iOu.éva)v. 
(Ep. Hebr., XI, 1.) 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GliACE 167 

quoi l'idée abstraite du Bien doit-elle l'emporter sur la croyance à 
des manifestations brusques de l'essentielle Bonté? Nous avons dit 
déjà qu'il faudrait chercher cet empêchement plus haut que les 
principes régulateurs de notre Connaissance et nous pensons qu'il 
n'y a que des raisons de moralité transcendante à opposer aux 
diverses religions positives qui sollicitent diversement notre foi aux 
miracles. Il ne s'agirait donc de rien moins que d'examiner les pré- 
tentions sur lesquelles s'appuie le Désir mystique pour oser attendre 
que, dans un cas particulier, l'œuvre de la Nature qui s'accomplit 
avec la lenteur des siècles lui cède tout à coup; et sur quoi il se 
fonde moralement pour que Dieu laisse le champ libre, même un 
instant, à son intervention, plus pure que la volonté qui s'affirme 
régulièrement par l'organe des causes secondes. 

Si nous avons parlé précédemment du système de la Nature 
comme d'un nombre infini de volontés qui ne laissent point de se 
distinguer vivement dans leur finalité commune, mais qui s'affir- 
ment en puissance selon le degré même d'originalité que comporte 
leur action sur le Tout, nous n'avons voulu ainsi que substituer au 
Déterminisme mathématique une conception morale de l'Ordre, qui 
n'exclut ni la Liberté, ni un Déterminisme plus large. L'indéfai- 
sable liaison des causes ou leur synergie parfaite reste pour nous le 
signe de l'Indépendance du Bien, tandis qu'on en veut faire une 
preuve de la passivité de l'Èltre ; et de même que nous ne cessons 
pas d'être libres parce que nous enchaînons rigoureusement nos 
actions en vue d'une fin, l'Initiative souveraine d'oi^i partent ces ful- 
gurations bien réglées de vie, de mouvement et de désir qui forment 
le monde, n'aliène point sa bonté dans une telle régularité. Nous 
voulons dire par là que le Déterminisme ne doit point s'opposer à 
ces vues que la conscience mystique s'ouvre sur la Nature lors- 
qu'il lui arrive de s'emplir de joie à la vue d'un insecte, au chant 
d'un oiseau, etc., et lorsqu'elle s'enivre de liberté dans cette même 
monotonie des choses qui opprime tant d'autres consciences. L'idée, 
de l'Être, croyons-nous, ne peut vivre en nous que parle sentiment 
du Bien : c'est tout ce que nous avons voulu avancer en disant que 
le Miracle n'est pas irrationnel en soi. Mais il ne nous viendra 
jamais à la pensée que la fantaisie qui s'est donné carrière dans les 
anciennes théologies doive l'emporter sur la conscience des lois 
naturelles dont nous sommes nés avec tout le reste des êtres : dans 
le Déterminisme qui enchaîne strictement tous les événements de 
ce monde, c'est à la Moralité que nous avons voulu donner le dessus 
sur la Science et nous persistons à penser qu'il faut blâmer les par- 
tisans du miracle, non de déranger des prévisions scientifiques. 



163 REVUE rmLOSOPllIQL'E 

mais de donner le dessus à des intentions privées, qui ne sont 
après tout que des intérêts, sur la Fin universelle dont nous ne 
pouvons rien savoir, sinon qu'elle l'emporte en bonté sur tout ce 
que nous aimons. Ainsi la Foi ne saurait aller à rencontre de la 
Science à moins qu'elle ait des motifs d'une évidence encore plus 
grande que celle des axiomes qui président à la Connaissance 
rationnelle. La foi, en effet, n'est pas absolument exempte de 
méthode : elle se fonde elle aussi sur des axiomes qu'il ne faut 
jamais perdre de vue, au premier rang desquels il faut compter 
celui-ci : « qu'il n'y a pas d'autre absolu en nous que la Liberté ». 
Or, quand nous dévions de la science nous tombons dans l'erreur; 
mais quand la Foi s'écarte de sa voie propre et perd de vue ses 
axiomes elle ne peut que nous entraîner dans le péché. Il y aurait 
quelque chose de plus grave dans cette proposition : « le Miracle ne 
doit pas arriver », que dans celle-ci : « le Miracle ne peut pas arriver ». 
Or nous verrons plus tard ce qu'il faut penser des raisons morales 
du Miracle. 



Nous n'essaierons pas ici de justifier l'excessivité par laquelle le 
Désir humain se transforme en religion, c'est-à-dire en sentiment 
de « grâce » et de « miracle », ni de la révoquer en doute. Pour 
achever celte première étude sur les rapports de la Grâce et de la 
Nature, il faut s'arrêter à la conclusion préparée par tout ce que 
nous avons déjà dit « qu'il n'y a point là dualisme d'Ordres », mais 
rien que Transcendance, la plus remarquable, si l'on veut, qui 
puisse entrer dans notre esprit sans en violer l'essentielle 
unité. 

Psycliologiquement et selon l'acception la plus générale, l'Ordre 
consiste dans l'aperception d'un rapport qui ne fait que se répéter 
identiquement entre des termes différents, aussi nombreux que l'on 
voudra : ainsi les choses aperçues dans leur rapport de coexistence 
forment l'Ordre appelé « Espace »; aperçues dans leur rapport de 
succession, elles forment l'Ordre du « Temps » ; aperçues dans leur 
rapport de finalité, elles forment l'Ordre de la ce Nature ». Ce que 
Ion a appelé « Mécanisme » ne constitue pas un Ordre spécial, 
car il n'y a point là une aperception distincte de celles que nous 
venons de nommer pour unir toutes choses dans notre con- 
science. 

Certes, la finalité est un sentiment plus intérieur encore que le 
sentiment d'étendue et de durée et nous nous retrouvons encore 



RÉCÉJAC. — LA nilLOSOPHIK DK LA GUACE 169 

plus nous-même dans ce fond d'activité signifié par le mot « Nature » 
que sous les formes de la représentation mathématique : et pour- 
quoi donc reculer devant cette conséquence que « penser les choses 
c'est les tirer à soi » et que « Ion n'arriverait jamais par voie de 
représentation mathématique à retirer quoi que ce soit du néant »? 
Il y a des « purs » de l'Intellectualisme qui crient à l'anthropomor- 
phism.e dès qu'on veut donner quelque priorité à l'Acte sur l'Être, 
à la Volonté sur l'Entendement : mais on se demande de quoi ils se 
sont donc épris et s'ils ont vu, plus profondément que l'ohscur 
Besoin, quelque loi qui domine la conscience et quelque intuition où 
elle s'amorce. Sans doute les réactions élémentaires par où. la vie, 
pour nous, commence ne sont d'abord qu'indistinctes et rien que 
sensations confuses; mais cette confusion même ne nous avertit-elle 
pas de la priorité du vouloir sur le voir? La Réflexion, qui vient 
plus tard éclaircir les sensations, ne s'oppose à elles que comme 
une initiative plus grande et comme une intervention plus directe 
de l'autonomie divine? 

Qu'au-dessus de notre pensée réfléchie il y ait d'autres inter- 
ventions de la Volonté et qu'elle se fasse jour dans des états d'inté- 
riorité et d'autonomie aussi avancés par rapport à nous que nous le 
somm.es par rapport aux bêtes, c'est la question même du « surna- 
turel )) que nous venons d'ébaucher et qu'il faudra reprendre sous 
le titre nouveau de « Liberté ». En nous bornant ici à l'idée de 
Nature, nul ne voudra nier, mais nul n'essaiera aussi de prouver 
que l'activité naturante s'étende à des œuvres encore plus vives que 
celles de la conscience humaine et que l'Esprit se reconstitue, par 
delà ce monde de notre expérience, dans une intégration plus large 
et plus sûre que ce que nous nommons présentement « mémoire, 
entendement, etc. ». Toutefois à ceux qui le croiraient de foi il est 
interdit, au nom même de la conservation de ce que nous possé- 
dons en nous de raison et de moralité, de parler là d'Ordre « nou- 
veau » ou d'opposer essentiellement ces réserves inconnues de 
Bonheur à ce qui nous en échoit présentement. Si la Grâce ne fai- 
sait suite à la Nature, ni dans le Temps, ni par cette large unité du 
ce Progrès » qui identifie toutes choses dans notre pensée, ce serait 
donc que tout recommence absolument au delà de la Nature et que 
de notre existence présente rien n'est assez bon pour rester sûre- 
ment après la mort? Ne serions-nous pas conduits par cette idée 
fanatique de la Grâce à ne plus croire qu'au néant et ne fau- 
drait-il pas lui préférer la foi positiviste au Progrès impersonnel^ 
indéfini? 

La Foi religieuse, à moins de se détrui"e elle-même, ne doit 

TOME LU.— 190L 12 



170 REVUE PHILOSOPHIQUE 

affirmer dans son audace d'optimisme que la transcendance, c'est- 
à-dire un changement dans les conditions de la Pensée de la Yie, 
qui s'accorde avec cette loi de « progrès continu » qu'il faut regarder 
comme le vrai principe naturant des choses. Certes, dans ces 
limites, qui voudrait s'opposer, rien que par mauvaise humeur et 
sans motif d'aucune sorte, aux chimères si habilement forgées par 
un Leibniz sur la vie future? Que notre moi, qui s'approprie dans 
les conditions actuelles du Déterminisme des éléments matériels 
(dont après tout la définition nous manque), rencontre au moment 
de la mort d'autres éléments et d'autres conditions pour se former 
comme un résumé organique de ses expériences acquises; que 
notre caractère, ce résidu moral de la vie, se survive dans cet orga- 
nisme nouveau; et qu'enfin la cité mystique de la Grâce s'édifie de 
tous ces êtres qui restent a. nôtres » par identité d'origine et par 
amour : il n'y a là, si l'on veut, qu'un rêve philosophique; mais 
notre Raison, pourtant, s'y reconnaît encore. N'usant de pareilles 
imaginations qu'à titre de divertissement ou bien pour repousser 
moralement les visions mortelles du désespoir, notre Raison doit 
se poser, elle-même, non ces fictions, au-dessus de ce qu'on a appelé 
ambitieusement « Mécanisme universel ». 

La Raison, en effet, n'admet point sincèrement que la Nature 
n'ait, une « fin » qu'au sens négatif de ce mot, c'est-à-dire qu'elle se 
hâte vers l'oubli et nous entraîne avec tout le reste dans l'incon- 
science éternelle; mais elle croit de foi humaine que la Nature est 
un (( Ordre » et qu'elle a donc une « fin » au sens positif. L'idée de 
Fin, sans doute, appelle celle d'Absolu; et, comme la « fin absolue » 
ne peut entrer efïectivement dans notre conscience, nous ne con- 
cevons pas autrement la finalité des choses qu'à titre d'hypotlièse 
nécessaire, comme nous admettons l'Un au-dessus du multiple, 
l'Acte pur avant le mouvement : aussi le nom de « sentiment» nous 
semble-t-il préférable à celui d'« idée » pour désigner aussi bien la 
Nature que la Grâce. La Nature n'a pas besoin, pour être l'Ordre 
que nous sentons invinciblement, d'aboutir à un état d'immobilité 
contraire au Devenir : rien ne nous empêche de croire que la 
Transcendance s'accomplit au sein même de la Nature et que la 
conscience se survit là même avec toutes ses acquisitions sub- 
stantielles. Le Ciel n'est pas un autre Ordre que -la Nature, mais 
un état où les choses atteignent leur fin naturelle et s'y absor- 
bent. 

L'aliénation du moi empirique, que nous craignons tant, ne doit 
pas détruire en nous ce sentiment de « Grâce » qui est le fond solide 
de la conscience religieuse. Il suffit, mais il faut que la Raison sur- 



RECÉJAC. — LU PHILOSOPHIE DE L.V GRACE l'J 

vive à notre ruine organique avec tout ce (jue nous avons pu y 
ajouter d'éternel, c'est-à-dire à la fois bon et nouveau : c'est cette 
foi au Bien et à la non-régression de l'Être qui nous promet la vie 
dans l'Infini. Pour s'assurer de ne pas mourir, il suffit d'avoir créé 
quelque chose : or nous verrons qu'il n'y a « création », pour nous, 
qu'au dedans de nous-mème et par des affirmations solides de 
Liberté. 

E. RÉCÉJAC. 

{La fin prochainement) . 



LA MÉTHODE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 

(Suile et fin i.) 



III. — Biologie générale de la rei^roduction. 

Après avoir étudié la biologie générale de l'être, il faudrait étudier 
celle de l'espèce; mais il suffit d'observer un instant la nature pour 
apprendre que les nombreux individus qui composent actuellement 
les espèces, proviennent d'autres individus antérieurs par le phéno- 
mène de la reproduction. L'étude de la reproduction constitue 
donc la transition normale entre la biologie de l'être et celle de 
l'espèce. 

Tout le monde a observé des cas de reproduction dans le règne 
animal et dans le règne végétal. Il suffit d'avoir fait un peu de 
jardinage pour savoir que beaucoup de plants se multiplient par 
boutures. Pour reproduire les pommes de terre en particulier, on 
coupe certains morceaux de la plante, les tubercules, et on les- 
enfouit : et c'est comme cela que les pommes de terre se conservent 
depuis qu'elles ont été adoptées en Europe pour la consommation. 
Chez les animaux, et surtout chez les animaux inférieurs, on 
constate des phénomènes qui correspondent exactement au boutu- 
rage des végétaux. Nous avons déjà vu qu'il suffit de couper une 
hydre en plusieurs morceaux pour que chaque morceau redonne 
une hydre complète, et nous savons que ce phénomène de régénéra- 
tion s'est manifesté à nous comme une conséquence de la propriété 
générale chez les êtres vivants, de l'existence d'un rapport entre la 
forme spécifique et la composition^chimique. 

Un mode de reproduction analogue à celui du bouturage est celui 
de la multiplication au moyen de cellules spéciales. Chacune de ces 
cellules, spore, œuf parthénogénétique, représente une bouture 
réduite à son minimum de volume et jouissant néanmoins de la 
faculté de se développer dans un milieu approprié. Il est bien 
certain que l'explication^du bouturage sei'a donc appropriée égale- 
ment à la multiplication par spores. 

1. Voir le numéro précèdent de la Revue. 



LE DANTEC. — LA MKTIIOUE DÉDLCTIVE EN BIOLOGIE 173 

Il se présente une autre complication dans la reproduction nor- 
male des animaux et des plantes en général, dans la reproduction 
par œufs féco)idés ou par graines; c'est que, dans ce mode de repro- 
duction, la cellule unique qui est le point de départ de l'animal ou 
de la plantule provient de la fusion de deux cellules dont chacune 
était, pour son compte, incapable de développement. La formation 
de ces deux cellules primitives et leur fusion dans l'acte de la fécon- 
dation constituent les phénomènes de sexualité. Mais, l'œuf fécondé 
qui résulte de cet acte sexuel se développe pour donner un être 
nouveau, d'une manière qui ne di/fère pas essentiellement de celle 
dont se développent les spores ou les œufs parlhénogénétiques. 
Donc, pour étudier l'essence même du phénomène de la reproduc- 
tion, il faut d'abord l'étudier dans les cas plus simples oii il n'y a pas 
sexualité. Si nous comprenons comment un œuf parthénogéné- . 
tique donne naissance à un puceron, nous comprendrons de même 
comment cela est possible pour un œuf fécondé, mais nous réser- 
verons pour une étude ultérieure, la complication due à la sexualité. 

On donne le nom d'Hérédité à cette particularité fondamentale 
qui se manifeste dans la multiplication des êtres vivants et qui fait 
que cette multiplication mérite le nom de reproduction. Cette 
particularité a de tout temps paru très mystérieuse et l'on a invoqué 
pour l'expliquer des propriétés spéciales de certaines cellules spé- 
ciales. En réalité, l'hérédité est aussi générale que la vie; partout 
■oîi il y a vie, il y a hérédité. Il est donc logique d'essayer d'expli- 
quer l'hérédité de la même manière que la vie. 

Nous avons commencé la biologie par l'étude des êtres unicellu- 
laires; nous avons ensuite été conduits à la notion d'êtres pluri- 
cellulaires, par la considération de la multiplication d'une cellule 
dont les bipartitions successives donnent naissance à des éléments 
qui restent agglomérés entre eux. Donc, puisque nous n'avons 
conçu les êtres supérieurs que comme des agglomérations dérivant 
d'une simple cellule, nous n'aurons pas à nous étonner de ce qui 
étonne le plus dans l'hérédité, savoir, que l'homme ou le ver de 
terre se reproduit par une simple cellule. Un premier œuf ayant 
donné l'homme, il est naturel, s'il paraît dans l'homme un œuf 
identique au premier, que ce second œuf, dans des conditions 
convenables donne à son tour un homme nouveau. 

Nous aurons donc à étudier : 1^^ Comment un œuf, simple cellule, 
sans aucune complication apparente de structure, donne-t-il nais- 
sance à une agglomération cellulaire aussi admirablement coor- 
donnée qu'un animal supérieur ou un homme? C'est le problème de 
révolution individuelle, et ce problème est le même, que l'œuf pro- 



n4 lîEVl'E PHILOSOPHIQUE 

vienne d'une fécondation ou soit primitivement une cellule simple 
et complète. 2" Comment, dans cet assemblage de tissus divers qui 
constitue l'animal adulte, peut-il se produire une ou plusieurs 
cellules identiques à la cellule initiale de laquelle cet animal est lui- 
même provenu? C'est le problème de l'hérédité; il est plus simple à 
traiter dans le cas de la génération agame que dans celui de la 
génération sexuelle. 

Au cours d'une première approximation, nous avons déjà vu 
grossièrement comment une simple cellule pouvait donner nais- 
sance à une agglomération complexe et nous en avons déduit 
certaines lois intéressantes; il faut maintenant reprendre avec plus 
de soin cette histoire de l'évolution individuelle en introduisant, 
pour nous guider au milieu des variations si complexes des éléments 
histologiques provenus de l'œuf, l'admirable principe delà sélection 
naturelle. Nous établirons ainsi, entre les êtres unicellulaires et les 
animaux supérieurs, une relation beaucoup plus étroite que la 
première et nous trouverons le moyen, par l'application de la 
méthode de la navette, de pénétrer plus profondément dans la con- 
naissance de la nature intimie des êtres vivants. 

Pour tous les êtres unicellulaires que nous savons cultiver 
aujourd'hui, en liberté, dans des bouillons purs, nous sommes 
sûrs qu'il existe certaines conditions dans lesquelles la multiplica- 
tion cellulaire a lieu sans aucun changement de propriétés, autre- 
ment dit que, dans ces conditions très précises, toutes les cellules 
dérivant d'une cellule initiale sont rigoureusement identiques à la 
première. C'est là le phénomène d'assimilation débarrassé de toute 
comphcation étrangère'; c'est le seul que nous puissions définir 
d'une manière précise et c'est par lui que nous sommes forcés, sous 
peine dimprécision, de définir la vie élémentaire, même chez des 
êtres qui ne nous le présentent jamais sans complication super- 
posée. Je ne saurais trop insister sur cette remarque qui est la base 
de toute la Biologie. 

Traduisons ce phénomène dans le langage courant : La vie élé- 
mentaire, manifestée sans complication étrangère, se traduit par 
Vhéridilé absoute, puisque tous les descendants d'une cellule initiale 
ont, si aucune cause de trouble n'intervient, reçu - exactement en 
héritage les propriétés rigoureuses de l'ancêtre. 

1. .le ne considère pas comme une complication étrangère le phénomène mor- 
pliologii|ue de division cellulaire qui accompagne toujours rassimilation, mais 
laisse intact ce phénomène en tant que phénomène chimique. Je veux parler 
seulement des complications qui sont susceptibles de masquer la vraie nature 
chimique de l'assimilation. 



LE DANTEC. — LA MKTHOnE DliDUCTlVK EN BIOLOGIE 175 

Nous sommes donc amenés à considérer vie élémentaire mani- 
festée et kéridiié absolue comme des choses inséparables, et cela est 
encore plus ^a'ai que nous n'aurions pu le croire d'abord puisque, 
nous Favons vu précédement, les complications étrangères dont je 
viens de parler sont, en réalité, des phénomènes non vitaux, des 
manifestations des propriétés des substances vivantes dans des cir- 
constances où ces substances vivantes se comportent comme des 
substances brutes; en un mot, ces complications étrangères sont 
des phénomènes de destruction moléculaire, c'est-à-dire le contre- 
pied du phénomène d'assimilation. 

D'où nous pouvons conclure que, si les phénomènes purement 
vitaux se manifestaient continuellement dans la nature, sans l'inter- 
vention des causes destructives étrangères à la vie, l'hérédité abso- 
lue serait la règle; il n'y aurait pas de variation. 

Mais il est facile de voir que cela est impossible; par suite même 
de la vie élémentaire manifestée dans toute sa pureté, les conditions 
réalisées dans les milieux où se poursuit cette vie élémentaire chan- 
gent. Je ne m'étends pas ici sur cette question que j'ai développée 
ailleurs. Dans la nature, la vie élémentaire manifestée ou condi- 
tion n° l alterne toujours avec des phénomènes de destruction ou 
de condition n" "2; le plus souvent même, il y a superposition de la 
condition n" 1 et de condition n° 2, c'est-à-dire que des facteurs 
étrangers interviennent pour détruire partiellement les substances 
vivantes au fur et à mesure qu'elles se produisent. Il en résulte, 
comme nous l'avons vu précédemment, d'incessantes variations 
quantitatives. 

Ces variations quantitatives se produisent en particulier au cours 
de l'évolution individuelle d'un métazoaire et c'est à elles que nous 
devons de voir se former ici un muscle, là un cartilage, là un nerf, 
quoique tous ces éléments histologiques si différents, descendent en 
droite ligne, par bipartitions successives, d'un ancêlre commun, 
l'œuf. 

Étant donnée la complexité inouïe qui résulte de ces variations, le 
problème de l'évolution individuelle est loin d'être simple. On com- 
prend cependant que si un œuf, se développant dans des conditions 
données, a donné un poulet, un autre œuf identique, se développant 
dans des conditions identiques donne également un poulet, car, 
avec le même point de départ et les mêmes conditions d'expérience, 
il est naturel que toutes les mêmes vicissitudes, si étonnamment 
complexes qu'elles soient, se reproduisent dans le même ordre et 
comme conséquence naturelle les unes des autres. Si donc nou s 
comprenons comment un œuf identique à l'œuf initial peut se pro - 



170 REVUE PHILOSOPHIQUE 

dilirc dans le poulet, le problème de l'hérédité ne nous paraîtra pas 
trop difficile. Mais le problème de l'évolution individuelle reste 
néanmoins plein de mystère. Comment, d'un œuf qui n'a aucune 
complication apparente, et par une série de variations désordonnées^ 
un être aussi admirablement coordonné que le poulet peut-il pro- 
venir? Comment peut-il exister dans la nature un corps doué comme 
l'œuf de poulet de ce quelque chose qui dirige la production d'une 
coordination si merveilleuse ? 

C'est que précisément, grâce à la sélection naturelle, les variations 
ne sont pas désordonnées; ou plutôt, si elles sont désordonnées, 
tout se passe, au point de vue du résultat obtenu, comme si elles 
étaient providentiellement dirigées en vue d'un but déterminé. Et 
c'est même ce résultat qui, merveilleusement expliqué par Darwin, 
sans hypothèse, avec un raisonnement d'une simplicité extrême, a 
fait accuser ce savant d'avoir seulement changé le nom de la provi- 
dence, et de l'avoir remplacée par sélection naturelle, pour plaire aux 
matérialistes ! 

J'ai déjà parlé souvent ailleurs* de l'admirable principe de Darwin, 
je ne veux donc pas y revenir ici. D'ailleurs, son auteur n'a jamais 
songé à l'appliquer aux éléments histologiques au cours de l'évolu- 
tion individuelle et j'ai montré que, s'il avait eu l'idée de le faire, il 
serait sans doute devenu Lamarckien. La sélection naturelle es[ une 
vérité évidente et, sans aucun développement, nous allons bien 
concevoir son rôle dans l'évolution de l'individu. 

La série de bipartitions qui conduit de l'œuf à l'adulte est accom- 
pagnée d'une suite très complexe de variations quantitatives. Ces 
variations quantitatives ne sont pas livrées au hasard ; elle sont, à 
chaque instant, déterminées par les conditions réalisées en chaque 
point de l'agglomération cellulaire provenant de l'œuf, et ces condi- 
tions sont de deux natures : d'abord, les conditions extérieures à 
l'œuf, conditions qui, dans le cas des animaux supérieurs, sont 
assujetties à varier peu, sans quoi l'embryon mourrait; ensuite, les 
conditions intérieures : ces dernières conditions dépendent à chaque 
instant de la structure générale de l'agglomération au moment consi- 
déré; or la structure générale de l'agglomération à ce moment 
précis résulte de ce qu'elle était un moment auparavant et ainsi de 
suite, en remontant jusqu'à l'œuf. Ce sont donc les propriétés de 
Tœuf qui, dans des conditions extérieures données, dirigent la série 
des phénomènes du développement. 
Les conditions extérieures constituent ce qu'on appelle l'éducation 

1. L'imarckiens et Dariiiniens, Paris, Alcan, 1900. 



LE DANTEC. — LA MÉTHODK DÉDUCTIVE EN BIOLOCIE 177 

au sens large; les propriétés de l'œuf, ce qu'on appelle l'hérédité. 
Le développement est donc le résultat de l'hérédité et de l'éducation ; 
si l'éducation est constante pour tous les êtres d'une espèce (incu- 
bation normale des œufs de poule par exemple), c'est donc l'hérédité 
seule qui peut être considérée comme dirigeant le développement 
et comme produisant les différences individuelles. 

Est-ce à dire pour cela que cette admirable coordination du pous- 
sin soit une conséquence directe des propriétés de l'œuf de poule, 
que chaque complication du mécanisme du poussin soit en quelque 
sorte prévue dans l'œuf, et se produise du premier coup, sans 
tâtonnement? Cela est possible assurément, nous verrons même 
que les phénomènes du développement doivent être considérés 
dans quelques cas comme absolument continus, et comme ne pré- 
sentant jamais de production inutile appelée à disparaître; mais si 
cela est ainsi actuellement, aujourd'hui que Vhérédité s'est de plus en 
plus précisée au cours d'une grande suite de générations, nous avons 
le droit d'admettre, pour comprendre comment s'est réalisée cette 
chose merveilleuse, qu'il n'en a pas été de même de tout temps et 
qu'il a pu se présenter autrefois, dans l'évolutio.n individuelle de 
certaines espèces, des sortes de tâtonnements, des adaptations suc- 
cessives avec destruction de parties préexistantes, un peu comme 
cela a lieu aujourd'hui pour les espèces qui présentent des méta- 
morphoses. 

C'est la sélection naturelle qui va nous faire comprendre cela. 
Supposons une espèce en voie de progrès, c'est-à-dire dont l'héré- 
dité détermine seulement en partie l'évolution individuelle, certains 
perfectionnements de la constitution de l'être étant encore dus à 
l'action directe des conditions de milieu ; supposons même une 
■espèce dont l'hérédité est encore assez rudimentaire pour que l'édu- 
cation ait une énorme influence dans l'évolution individuelle'. 
Qu'arrivera-t-il ? La coordination de l'adulte ^ n'étant pas complète- 
ment prévue dans l'hérédité, il se formera, au cours de l'évolution 
individuelle, un grand nombre d'éléments inutiles à cette coordina- 
tion; les variations successives des éléments histologiques issus 
de l'œuf seront tout à fait désordonnées, mais Vordre s'établira natu- 
rellement. 

En effet, cette évolution individuelle, cette série de bipartitions 

i. Autrement dit, une espèce qui, s'étant développée jusque-là dans des con- 
ditions données, est amenée à se développer dans des conditions nouvelles; 
l'éducation joue ainsi un rôle bien plus considérable. 

2. J'entends la coordination nécessaire pour assurer le renouvellement du 
milieu intérieur dans les conditions spéciales où nous nous plaçons et où l'édu- 
cation a une importance primordiale. 



178 HEVUI-: PHILOSOPHIQUE 

accompagnées de variations, qu'est-ce, sinon le résultat de la vie 



élémentaire manifestée des éléments histologiques; mais cette vie 
élémentaire manifestée des éléments histologiques ne peut se con- 
tinuer qu'autant que la coordination de l'ensemble de l'aggloméra- 
tion assure le renouvellement du milieu intérieur; si donc il se 
produit des éléments inutiles ou nuisibles à cette coordination, de 
deux choses l'une : 

Ou bien la coordination sera détruite, la vie cessera et l'évolution 
individuelle aussi; tous les éléments histologiques seront condamnés 
à la mort élémentaire, c'est ce qui arrive très souvent; il ne faut 
pas croire que, dans la nature, tous les œufs viennent à bien quand 
ils se développent dans des conditions nouvelles pour l'espèce; 

Ou bien, le renouvellement du milieu intérieur s'efïectuera néan- 
moins, par le moyen de l'activité des éléments coordonnés et alors 
les autres éléments, ceux qui sont inutiles ou nuisibles à la coordi- 
nation, seront éliminés naturellement par la sélection naturelle, de 
sorte qu'au bout d'un assez grand nombre des générations passées 
dans les mêmes conditions de milieu, ces éliminations se répétant 
constamment de la même manière finiront par être réglées par une 
hérédité de plus en plus précise, ainsi que nous le verrons lors de 
l'étude de l'hérédité des caractères acquis. 

Aune évolution se faisant par tâtonnements avec adaptation pro- 
gressive à des conditions nouvelles, succédera, à la longue, une évo- 
lution parfaitement précise et adaptée d'avance à ces conditions. Et 
ceci se continuera jusqu'à ce qu'un nouveau changement dans les 
conditions de milieu entraine la nécessité d'une modification nou- 
velle dans la coordination, modification nouvelle qui deviendra 
héréditaire à la longue, et ainsi de suite... 

On peut énoncer d'une autre manière le rôle de la sélection natu- 
relle entre les tissus au cours du développement dans des conditions 
nouvelles pour l'espèce. J'ai exposé ce raisonnement ailleurs et je 
n'y reviens pas; il conduit par une nouvelle méthode à la loi d'assi- 
milation fonctionnelle. (Voir Lamarckiens et Darwiniens.) 



Ces raisonnements rapides nous permettent de concevoir déjà 
comment l'évolution individuelle est, chez les espèces bien adaptées, 
presque complètement dirigée par l'hérédité, c'est-à-dire par l'en- 
semble des propriétés de l'œuf. Mais ce n'est là que la première partie 
du problème; nous avons maintenant à nous préoccuper de ce qui 



LE DANTEC. — LA MliTHOUE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 179 

constitue l'hérédité proprement dite, savoir le fait que, dans un être 
pluricellulaire provenant d'un œuf, il se produit un ou plusieurs 
éléments identiques à Fœuf duquel est provenu l'être considéré lui- 
même. Cette question paraît fort compliquée au premier abord, car 
les variations quantitatives qui conduisent aux divers tissus semblent 
absolument désordonnées ou, du moins, ne paraissent réglées par 
la sélection naturelle qu'au point de vue de la coordination qui 
assure le renouvellement du milieu intérieur de l'être. 

Nous avons été amenés précédemment à considérer les propriétés 
des êtres d'une espèce en général et des cellules initiales de ces 
êtres en particulier, comme pouvant se représenter par des coeffi- 
cients quantitatifs, dont une série caractérise complètement un indi- 
vidu de l'espèce donnée. Nous devons donc concevoir le problème 
de l'hérédité de la manière suivante : Peut-il se former, doit-il se 
former naturellement, dans un être provenant d'une cellule carac- 
térisée par des coelficients donnés, une ou plusieurs cellules ayant 
exactement la même série de coefficients que la cellule initiale de 
l'être ? Il est évident en effet que, si cela a lieu, chacune de ces 
cellules, isolée du corps de l'être et placée dans des conditions con- 
venables, reproduira un être identique au premier. 

On peut concevoir de diverses manières l'existence d'une ou de 
plusieurs cellules identiq^ues à la cellule initiale, dans le corps d'un 
être vivant. Premièrement, il peut n'y avoir eu dans le développe- 
ment de l'être aucune' variation quantitative, mais seulement des 
variations apparentes ou variations purement morphologiques ; alors 
n'importe quelle cellule détachée du corps de l'être reproduira Têtre 
tout entier. Il est évident que si cela a lieu ce n'est pas chez les 
êtres supérieurs dans lesquels les différents tissus se distinguent 
nettement par des caractères qui ne sont pas seulement morpho- 
logiques. 

Deuxièmement, on peut se demander si, parmi toutes ces cellules 
résultant de bipartitions successives et soumises à des variations 
désordonnées, quelques-unes ne sont pas miraculeusement respec- 
tées par la variation au point de se multiplier telles quelles au milieu 
des tissus différenciés et d'arriver ainsi à constituer des éléments 
reproducteurs identiques à l'élément initial. 

Ceci est, indépendamment des particules représentatives, la 
théorie de la continuité du plasma germinatif de Weissmann. 

Il est évident que cette conservation de cellules intactes au milieu 
des cellules variables aurait quelque chose de miraculeux ; on ne 
l'explique d'ailleurs, quand on l'admet, que par un raisonnement 
téléologique qui suppose une providence désireuse d'assurer la 



180 lŒVUE PHILOSOPHIQUE 

reproduction; nous ne nous y arrêtons donc pas, d'autant plus que 
les faits ne vérifient pas cette hypothèse. 

Troisièmement, on peut considérer tous les éléments du corps 
comme subissant des variations et admettre que, ensuite, quelques- 
uns de ces éléments, se trouvant placés dans des circonstances 
spéciales, retournent au type de l'élément initial sous l'innuence 
de conditions locales. C'est cette troisième hypothèse qu'il faut 
examiner avec soin. 

Elle paraît au premier abord bien peu vraisemblable. Les coeffi- 
cients caractéristiques d'une cellule sont quelque chose d'éminem- 
ment délicat et précis. Songez donc qu'il y a des ditïérences quanti- 
tatives entre les œufs de deux poules dilîérentes et que ces différences 
quantitatives doivent représenter les difïérences qui existent entre 
les deux poules elles-mêmes! Et cependant, nous voyons bien que 
les poules peuvent transmettre héréditairement à leurs petits leurs 
qualités individuelles, quoique les tissus de la poule soient éminem- 
ment différenciés. Comment se fait-il, si des variations quantita- 
tives sont intervenues dans toutes les lignées cellulaires au point 
de fabriquer des muscles, des nerfs, etc., que dans un endroit 
spécial de l'oi'ganisme il puisse se produire naturellement un élé- 
ment ayant de nouveau exactement les coefficients de la cellule 
initiale? 

Si nous nous en tenions à l'étude de la poule, nous aurions bien 
des chances de ne pas nous tirer de ce pas difficile; commençons 
par des cas plus simples : 

Les Bégonias sont des plantes bien connues de tous ceux qui 
s'occupent de jardinage; elles sont célèbres surtout par leur grande 
aptitude à la reproduction par bouturage. Un jardinier habile peut 
multiplier à volonté ses bégonias en se contentant de mettre sur de 
bon terreau, dans de bonnes conditions, de petits morceaux de 
feuilles d'une de ces plantes. 

Or, les boutures ainsi faites avec de petits amas de cellules 
pris en un point quelconque d'un bégonia ont la propriété non 
seulement de reproduire un bégonia, mais encore de reproduire 
un bégonia identique, comme qualités individuelles, à celui qui a 
fourni le petit morceau de feuille. Autrement dit, le nouveau 
bégonia obtenu aura les mômes coefficients caractéristiques que 
celui duquel il provient. Et cependant, le premier pouvait être 
venu d'un œuf, le second est venu d'une ou de plusieurs cellules 
différentes de l'œuf. N'ya-t-il pas là quelque chose de contradictoire 
avec notre conception des coefficients quantitatifs déterminant 
l'individu ? Une analyse superficielle pourrait le faire croire, mais 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DEDUCTIVE KN BIOLOGIE 181 

en y réfléchissant bien on trouve dans cette apparente contradic- 
tion une idée neuve et intéressante. 

Nous avons déjà été amenés précédemment à concevoir Vunité 
spécifique d"un être, c'est-à-dire à nous rendre compte que, malgré 
les différences considérables existant entre les tissus, tous les tissus 
d'un cochon sont de l'espèce cochon. 

Nous sommes conduits maintenant à quelque chose de plus 
précis; non seulement tous les tissus du bégonia sont de l'espèce 
bégonia, mais encore, dans toute l'étendue de la plante, ils portent 
la caractéristique individuelle, caractéristique qu'ils manifestent 
en se montrant capables de reproduire un bégonia identique à celui 
auquel ils appartiennent. 

Il y a donc quelque chose de commun à tous les éléments si divers 
d'un bégonia, et ce quelque chose de commun est précisément ce 
qui nous a permis de parler, assez confusément d'abord, du rapport 
de la composition qualitative à la forme spécifique, puis plus préci- 
sément ensuite du rapport de la composition quantitative à la forme 
individuelle. 

Ceci, nous le constatons expressément chez le bégonia; nous 
pourrions dire la même chose pour l'hydre et pour tous les animaux 
inférieurs qui se reproduisent par petites boutures; mais nous ne 
saurions le constater chez le poulet, chez le chien ou chez l'homme 
car jamais, avec un morceau de poulet on n'a pu reproduire un 
poulet. C'est donc en introduisant une hypothèse, qu'il faudra véri- 
fier ultérieurement, que nous admettons l'existence de quelque 
chose de commun à tous les éléments histologiques d'un poulet, de 
quelque chose qui caractérise tous les éléments histologiques d'un 
poulet par rapport aux éléments correspondants de n'importe quel 
autre poulet. Ce quelque chose de commun, nous l'appellerons le 
patrimoine héréditaire des éléments histologiques d'un même 
individu. 

Nous pouvons remarquer immédiatement que l'existence de ce 
patrimoine héréditaire a, en même temps, quelque chose de prévu 
et quelque chose d'imprévu. En effet, tous les éléments histolo- 
giques d'un même être dérivant, par bipartitions successives, d'un 
même œuf, il est naturel qu'ils aient en commun quelque chose qui 
manque aux éléments histologiques composant un autre être et 
dérivant d'un autre œuf. Mais d'autre part aussi, puisque c^est par 
variations quantitatives que les éléments histologiques arrivent à 
différer les uns des autres, on peut se demander comment ces 
variations quantitatives respectent un caractère quantitatif qui 
reste commun à tant d'éléments divers. 



182 REVUE PHILOSOPHIQUE 

Ceci parait au premier abord paradoxal et nous voyons déjà com- 
bien nous avons eu raison de laisser dans le vague la détermination 
des éléments mensurables que représentent nos coefficients quanti- 
tatifs, puisque, dès à présent, nous concevons qu'il peut se produire 
au moins deux espèces de variations quantitatives, indépendantes 
l'une de l'autre, la variation individu qui différencie un individu de 
son voisin et la variation tissu qui différencie les divers tissus d'un 
même individu et leur laisse en commun le caractère individuel. 

L'élude de l'hérédité des caractères acquis nous permettra de 
préciser cette notion et de montrer, en même temps, le bien fondé 
de notre hypothèse, mais nous pouvons déjà concevoir comment il 
se fait que le caractère quantitatif individuel reste commun à tous 
les éléments histologiques, malgré leurs différences. Nous avons vu, 
en effet, comment la sélection naturelle, guidée par la nécessité de 
la coordination (sous peine de mort), adapte chaque tissu à sa fonc- 
tion au cours de l'évolution individuelle, et ne laisse subsister qu'un 
muscle là où il faut un muscle, qu'un nerf là où un nerf est utile au 
renouvellement du milieu intérieur. Ne pouvons-nous pas, quoique 
plus vaguement d'abord, considérer aussi comme une cause de 
sélection naturelle le rapport de la forme individuelle à la com- 
position chimique? Autrement dit, puisque telle composition chi- 
mique entraîne fatalement telle forme d'équilibre, ne pouvons-nous 
pas concevoir que, réciproquement, telle l'orme d'équilibre du corps 
entraîne la nécessité de telle particularité de composition chimique, 
dans tous les éléments qui la constituent et que ce patrimoine 
héréditaire commun à tous les éléments du corps soit précisément la 
condition d'adaptation à la vie dans ce corps? On concevrait alors 
que la sélection naturelle fît impitoyablement disparaître tout élé- 
ment qui, par suite d'une variation dans le patrimoine héréditaire, 
ne serait plus adapté à la vie dans le corps considéré. La sélection 
naturelle entretiendrait donc l'unité de composition dans l'individu. 
Ceci, nous le pressentons seulement maintenant; l'étude de l'héré- 
dité des caractères acquis nous permettra d'approfondir cette 
manière de voir. 

Avec l'hypothèse à laquelle nous venons d'être conduits, la ques- 
tion fondamentale de l'hérédité est bien facile à résoudre. Dans un 
bégonia, quoiqu'il y ait des éléments reproducteurs spécialisés, un 
morceau quelconque d'une feuille est capable de reproduire le 
bégonia. Qu'est-ce que cela veut dire? Il y a là deux choses dis- 
tinctes : d'abord, la propriété qu'a ce morceau de feuille, en vertu 
de son patrimoine iiéréditaire, de ne pouvoir faire partie que d'une 
agglomération cellulaire ayant la forme et les caractères du bégonia 



LE DANTEC. — LA METHODE DEDUCTIVE EN BIOLOGIE i83 

d'où il provient; ce caractère se retrouve, identiquement, d'après 
notre hypothèse de l'unité individuelle, dans un morceau quel- 
conque, de poulet ou de chien. Ensuite, ce morceau de feuille de 
bégonia a la propriété de trouver réalisées, sur un peu de terreau 
humide, en dehors de l'organisme du parent d'où il provient, les 
conditions de sa vie élémentaire manifestée, de telle manière qu'il 
s'y développe et donne lieu à une agglomération cellulaire; or cette 
agglomération cellulaire, en vertu de la première propriété énoncée, 
prend la forme et les caractères du bégonia d'où provient le mor- 
ceau de feuille initial. Il est bien évident que cette seconde pro- 
priété n'existe pas dans un morceau quelconque détaché d'un poulet. 
Ce morceau de poulet ne trouvait réalisées que dans le poulet les 
conditions de sa vie élémentaire manifestée, et il est 2^ossihle que, 
si nous savions entretenir, en dehors du poulet, dans ce morceau 
détaché du parent, un courant convenable de sang alimentaire et 
respiratoire à une température convenable, cette petite masse cel- 
lulaire reproduise un poulet! Mais il y a dans le poulet certains élé- 
ments, dits reproducteurs, qui sont capables de trouver, en dehors 
du parent, les conditions de leur vie élémentaire manifestée. Natu- 
rellement donc, ces éléments donnent naissance à des aggloméra- 
tions qui, en vertu du patrimoine héréditaire, ont la forme et les 
caractères du parent. (Il y a dans le poulet une complication de 
plus à cause de la sexualité; nous y reviendrons plus loin.) 

Et le problème de l'hérédité dans la génération agame devient 
bien plus simple. Nous n'avons plus à nous demander pourquoi et 
comment, au milieu de tant de tissus différenciés, certains éléments 
privilégiés conservent ou recouvrent le patrimoine héréditaire de 
la cellule initiale de l'être, puisque ce patrimoine héréditaire appar- 
tient à tous les éléments du corps sans exception, mais bien com- 
ment, en certains points bien précis du corps, il se forme un tissu 
dont les éléments ont la propriété de pouvoir trouver, en dehors du 
parent, les conditions de leur vie élémentaire manifestée. 

Cette question est bien plus simple que la première et sera facile 
à résoudre; ce qui différencie les éléments reproducteurs au milieu 
des autres éléments des corps, c'est donc un certain caractère du 
tissu et non une propriété essentielle au point de vue héréditaire; ce 
n'est donc pas le véhicule de l'hérédité qu'il faut localiser, comme 
l'a fait Weissmann, dans les éléments reproducteurs, mais bien une 
propriété assez banale, s' étendant chez le bégonia, chez l'hydre, etc., 
à tous les éléments des corps, la propriété de pouvoir vivre en 
dehors du parent. 

Maintenant, la question si controversée et si mystérieuse de l'héré- 



484 UEVUE PHILOSOPHIQUE 

dite des caractères acquis va nous paraître toute simple. D'abord, 
qu'est-ce qu'un caractère acquis? C'est quelque chose qui, dans 
l'organisme, n'était pas prévu par l'hérédité; c'est une modification 
de l'organisme causée par l'influence directe des conditions exté- 
rieures. Il est bien évident a priori, que tous ces caractères ne sont 
pas acquis aussi profondément par l'organisme; les uns sont passa- 
gers, ce sont des caractères apparents, n'entraînant aucune modifi- 
cation réelle dans la structure de l'être et disparaissant aussitôt que 
disparaît la cause extérieure qui les avait déterminés. Telle la cour- 
bure du dos d'un homme sous un faix ; elle disparaît avec le faix* 
Ces caractères ne sont donc pas, à proprement parler, des carac- 
tères acquis. Il faut réserver ce nom de caractères acquis aux modi- 
fications définitives, à celles qui ne disparaissent pas avec la cause 
qui les a produites. C'est seulement pour ces caractères réellement 
acquis que se pose la question de savoir s'ils sont susceptibles d'être 
transmis héréditairement. 

Même dans ces caractères réellement acquis, il y a une classifica- 
tion à faire; tous les caractères ne sont pas acquis au même titre, 
en ce sens qu'il peut y avoir des caractères locaux et des caractères 
généraux. Et cette dernière affirmation semble a irriorï en désac- 
cord avec ce que nous avons dit plus haut, à propos des métamor- 
phoses, par exemple, à savoir que l'organisme ne peut éprouver 
que des modifications d'ensemble; mais la contradiction n'est qu'ap- 
parente. 

Supposons, en elTet, que nous coupions un membre à un animal. 
Suivant l'espèce à laquelle appartient le sujet mutilé, les phéno- 
mènes consécutifs à la miitilation seront diftérents. 

Si l'animal est un triton, par exemple, la patte coupée repoussera 
et nous verrons ainsi (jue le caractère résultant de la mutilation 
n'est pas acquis, puisqu'il disparaît par la régénération du 
membre coupé, dès que l'équilibre total du corps a eu le temps de 
se rétablir. 

Si l'animal est un homme, au contraire, la patte coupée ne repous- 
sera pas. ï'audra-t-il en conclure que le phénomène est essentielle- 
ment différent dans les deux cas? Nous avons déjà vu ({ue les diffé- 
rences qui existent entre les diverses espèces animales au point de 
vue de la régénération des membres, sont imputables au rôle du 
squelette dans ces diverses espèces. Si la régénération a lieu chez 
le triton, cela prouve que, malgré l'existence du squelette résistant 
qui semble fixer la forme de l'organisme, cette forme mutilée ne 
saurait être une forme d'équilibre définitif; l'animal reprend sa 
forme normale, absolument comme s'il n'avait pas de sciueletle; le 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DÉUUCTIVE EN BIOLOGIE 18o 

scfuelette ne joue qu'un rûle secondaire dans la conservation de la 
forme du corps; il est sous la dépendance de cette forme plutôt 
qu'elle n'est sous la sienne. Chez l'homme, au contraire, la forme de 
manchot est une forme d'équilibre possible et durable. Pourquoi? 
Croyez-vous que, brusquement, par l'ablation du bras, il se fait une 
modification générale de l'organisme, telle que tous les éléments 
histologi(iues du corps aient pris un nouveau patrimoine hérédi- 
taire correspondant à cette forme de manchot? Croyez-vous qu'il y 
ait dans tout le corps un nouveau caractère chimique qui rende 
fatale cette forme d'équilibre désymétrique? 

N'est-il pas bien plus vraisemblable d'admettre que le squelette ' 
résistant et non plastique est lui-même, chez l'adulte, une des 
causes efficientes de la forme totale du corps et que les parties 
molles, quoique guidées elles-mêmes dans leur morphologie par 
leur patrimoine héréditaire, n'en épousent pas moins, d'assez près, 
la forme du squelette qui leur sert de charpente? 

Si vous faites une bulle de savon, elle sera sphérique dans l'air 
libre et se déformera au contact d'un grillage solide (expériences de 
Plateau), dont elle épousera plus ou moins la forme quoique conser- 
vant sa propriété d'être sphérique si on la dégageait de ce sque- 
lette. 

Eh bien, l'homme correspond à une bulle adaptée à un grillage 
donné; si on modifie le grillage, la forme de la bulle change; si on 
coupe le bras à l'homme, on lui enlève un peu de son squelette et la 
forme de l'homme change. 

Il pourrait donc y avoir chez l'homme un caractère acquis réelle- 
ment local? Pas le moins du monde, si l'on y réfléchit bien, et la 
comparaison précédente avec les bulles à grillage de Plateau, nous fait 
précisément comprendre que le squelette doit être considéré comme 
quelque chose cVétranger à lliomme, comme le grillage est étranger 
à la bulle. Si donc la propriété d'être manchot est un caractère 
local, ce n'est pas un caractère acquis au sens que nous avons 
défini plus haut. Nous appelions en effet caractère acquis un carac- 
tère réali-sé par l'influence directe d'une cause étrangère à Vhomme 
et persistant après que cette cause a cessé d'agir; or, dans l'homme 
manchot, la cause de la mutilation persiste; c'est l'ablation du S((ue- 
letfe du bras. On ne peut donc pas dire qu'en devenant manchot, 
l'homme a acquis un caractère local. 

Et même, nous voyons aisément (jue nous ne pouvons plus con- 

1. J'entends naturellement par squelette toutes les parties résistantes formées 
de substances non vivantes, tant dans les os (pie les tendons, membranes, elc. 

TOME LU. —1901. 13 



186 REVUE PHILOSOPHIQUE 

cevoir qu'un caractère ac(|uis soit local; il peut y avoir des causes 
locales de modifications morphologiques, mais les modifications 
locales ne peuvent persister, en dehors de l'influence de ces causes 
locales, qu'autant (ju'elles ont entraîné une modification générale de 
l'organisme, modification générale telle <|ue, la cause locale dispa- 
raissant, la l'orme d'é(juilibre de l'organisme conserve la modifica- 
tion locale réalisée précédemment. 

Autrement dit, étant donnée l'idée que nous nous sommes faite 
du rapport de la forme individuelle à la composition chimique, c'est- 
à-dire au patrimoine héréditaire, nous ne pouvons plus concevoir 
qu'un caractère soit réellement ac(juis s'il n'est pas inscrit dans le 
patrimoine héréditaire. Et cette série de raisonnements ne nous 
prouve pas qu'il puisse se produire, dans la nature, une réelle 
acquisition des caractères par un organisme; elle nous prouve 
seulement que, si un organisme acquiert réellement un caractère, 
au sens que nous avons défini plus haut, ce caractère sera par là 
même inscrit dans le patrimoine héréditaire et sera, par con- 
sé(|uent, transmissible aux descendants de l'organisme en (jues- 
tion. 

11 est bien certain (jue nous pourrons toujours nous tromper, par 
l'observation directe, en admettant (ju'un caractère est réellement 
acquis par un organisme, puisque, comme dans le cas de l'homme 
manchot, il pourra persister telle cause efficiente, étrangère à 
l'organisme, et que nous ignorerons. Mais en revanche, nous ne 
nous tromperons pas si nous constatons que cette modification est 
transmise héréditairement. Alors nous serons sûrs que le caractère 
en question a été réellement acquis par l'organisme, au sens précis 
que nous avons défini plus haut, c'est-à-dire qu'il s'est fait dans la 
composition chimique générale de l'organisme une modification 
générale qui a rendue fatale la nouvelle forme obtenue, en dehors 
de l'action de la cause étrangère sous l'influence de laquelle elle 
avait été obtenue d'abord. 

La question importante est donc pour nous de rechercher si, 
réellement, il peut y avoir dans la nature, transmission héréditaire 
d'un caractère acquis'. Or, il suffit d'observer attentivement pour 
s'en convaincre. Seuls AYeissmann et son école ont nié la transmis- 
sibilitô des caractères ac((ais, parce que leur système d'interpréta- 
tion de l'hérédité ne l'expliquait pas. 

1. Que ce soit en génération agame ou en génération sexuelle; nous verrons 
en elTet plus loin, que dans les cas de sexualité, intervient seulement une com- 
plication qui l'ail que le caractère acquis par un parent est transmissible mais 
sans que sa transmission soit fatale. 



LE DANTEG. — LA MIÎTHODE DÉDUCTIVK EN BIOLOGIE 187 

Or, après les raisonnements que nous venons de faire, l'observa- 
tion de la transmission d'un caractère acquis présente un intérêt 
capital. Elle nous donne en effet la preuve a posteriori de cette 
unité de composition de l'individu que nous avons admis d'abord 
avec quelque raison mais aussi avec une part d'hypothèse. Et non 
seulement elle nous donne la preuve de cette vérité fondamentale 
que, dans un organisme issu d'un œuf, il y a un patrimoine 
héréditaire commun à tous les éléments du corps, patrimoine héré- 
ditaire qui représente ce que nous avons été appelés à considérer 
au début, d'une manière assez vague, comme la composition chi- 
mique générale de ce tout si hétérogène; non seulement nous 
sommes certains maintenant que ce patrimoine héréditaire est en 
relation directe avec la forme générale de l'individu, ce qui étend 
singulièrement le rapport de la morphologie à la composition chi- 
mique, d'abord établi chez les protozoaires, à la suite des expériences 
de mérotomie; mais encore, chose tout à fait imprévue, l'observa- 
tion de l'hérédité d'un caractère acquis nous démontre que si, sous 
l'influence de conditions étrangères à l'organisme, cet organisme 
acquiert une modification réellement indépendante de ces conditions 
étrangères et persistant après leur disparition, la modification 
acquise, même si elle paraît locale, est générale. Autrement dit, le 
patrimoine héréditaire est modifié, ce qui était certain, puis(]u'il 
est en relation directe avec la forme individuelle, mais il est modifié, 
de la même manière,, dans tout V organisme. 

En effet, le quelque chose de commun à l'ensemble du corps a 
disparu en tant que caractère commune tous les cléments, puisque, 
sans cela, la forme générale du corps n'aurait pas changé; mais il 
pourrait se faire que ce caractère eût été conservé dans certaines 
parties du corps, remplacé dans d'autres, par un second caractère 
différent, dans d'autres encore par un troisième, et ainsi de suite, 
c'est-à-dire que l'ensemble du corps ne présenterait plus cette 
homogénéité de structure caractéristique d'un être provenant d'une 
cellule. Si cela était, la forme nouvelle du corps serait- elle hérédi- 
taire? Évidemment non, car si cette forme nouvelle résulte d'une 
juxtaposition de parties hétérogènes, caractérisées chacune pour 
son compte, par un caractère commun, ce caractère commun ne 
détermine pas à lui seul la forme acquise. 

Autrement dit, si l'on détache du corps ainsi modifié, divers 
morceaux capables de se reproduire, ces divers morceaux, doués de 
patrimoines héréditaires différents, donneront naissance à des êtres 
différents dont aucun ne produira le caractère acquis par le parent. 
Donc, puisque l'observation nous enseigne que les caractères acquis 



d88 REVUE I'HIL0S0PI1IQI,E 

peuvent être héréditaires', nous serons obligés de penser que, dans 
tous les cas où ils le sont, ils ont été acquis par le parent d'une 
manière homogène; autrement dit, que l'individu, déterminé avant 
l'acquisition de ce caractère, par quelque chose de commun à tous 
les éléments, aura été remplacé par un autre individu, également 
déterminé par quelque chose de commun à tous ses éléments. 

Grâce à notre série de raisonnements, nous pouvons donc tirer de 
l'observation de l'hérédité des caractères acquis, la démonstration 
de ce fait que Vunité de Tanimal n'est pas seulement congénitale, 
mais peut aussi être modifiée dans son ensemble sans cesser de 
présenter le caractère d'imité. 

Et ceci montre le bien fondé d'une hypothèse, faite plus haut en 
passant, savoir que, si la composition chimique déterminait la forme 
individuelle, la forme individuelle pouvait aussi être considérée 
comme réglant, d'une manière uniforme, la composition chimique 
du corps; il n'est donc pas indifférent pour un tissu qui est à l'inté- 
rieur d'un animal, d'avoir ou de ne pas avoir le patrimoine héréditaire 
de cet animal; la possession de ce patrimoine est une condition 
essentielle de conservation pour le tissu considéré; s'il n'a pas le 
patrimoine héréditaire, il sera en état (t'infériorité et de destruction, 
jusqu'à ce qu'il l'ait acquis, autrement dit, la sélection naturelle pourra 
intervenir pour conserver, dans tous les cas, l'unité de composition 
chimique d'un individu, soit à chaque reproduction, au cours de 
l'évolution individuelle, soit au moment des variations sous l'in- 
tluence du milieu. 

Nous pouvons donc nous rendre compte dès maintenant de ce qui 
se passera dans les phénomènes si curieux de la greffe, mais nous 
étudierons cela en même temps que la question de l'individualité. 
Avant d'aborder cette question, et pour lui donner toute la généra- 
lité qu'elle comporte, nous devons faire une incursion dans le 
domaine de la vie cellulaire, suivant la méthode de la navette. 

Tout ce que nous venons dire au sujet de l'hérédité des caractères 
acquis en particulier, nous l'avons dit pour les êtres supérieurs et 
pluricellulaires, mais il suffit de passer en revue tous nos raisonne- 
ments pour constater que nous ne nous sommes jamais servis de la 
propriété de pluricellularité; nous avons seulement dit que le patri- 
moine héréditaire existait dans tous les morceaux de l'animal, sans 
spécifier si ces morceaux étaient des cellules ou des agglomérations 

1. Nous raisonnons ici comme si les caraclèrcs acquis étaient fixés en une 
seule généralion. El en réalité c'est bien le cas dans la nature, car si l'on con- 
sidère queliiucfois les caractères acquis comme parlicllemenl héréditaires, c'est 
qu'ils ne sont que partiellement acquis ou fixés dans le patrimoine individuel. 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DÉDCCTIVE EN BIOLOGIE 189 

de cellules. Si donc nous transportons nos résultats, et cela est par- 
faitement légitime, dans le domaine des êtres vivants les plus 
simples, les protozoaires et les protophytes, nous sommes amenés 
tout naturellement, à concevoir rnnlté de composition chimique de 
la cellule, c'est-à-dire l'existence, dans toutes les parties vivantes 
de la cellule, d'un patrimoine individuel comparable à celui qui 
existe dans tous les tissus d'un être supérieur. 

Le cytopiasma. le noyau, la nucléole et en général tous les 
éléments figurés de la cellule, seraient donc comparables à de 
véritables tissus dont l'activité synergique entretient les échanges 
qui permettent les réactions de la vie élémentaire manifestée de 
l'être tout entier; et dans ces éléments figurés d'une même cellule, 
existerait malgré leurs dissemblances morphologiques, un carac- 
tère quantitatif commun, le patrimoine individuel ou héréditaire. 
Cela nous empêche donc d'accorder une créance quelconque aux 
théories qui, comme celle de AVeismann, localisent dans une partie 
du noyau le véhicule de l'hérédité. 

C'est de ce caractère quantitatif commun que nous avons constaté 
les variations dans le cas de l'atténuation de virulence des bactéries. 
C'est ce caractère quantitatif commun qui fait que, dans les expé- 
riences de mérotomie, tous les morceaux nucléés de protozoaires 
régénèrent des êtres complets, entre lesquels nous ne pouvons 
déceler aucune dilVérence, quoique chacun d'eux dérive d'une masse 
de substance contenant, en proportions très variables, le noyau et 
le cytopiasma. 

J'ai signalé ailleurs ^ le paradoxe apparent qui existe dans cette 
constatation de l'indépendance de deux variations quantitatives, la 
variation tissu et la variation individu, et j'ai montré comment 
l'on vient à bout de cette contradiction fictive qui permet, au con- 
traire, de plonger plus profondément dans la connaissance de la 
structure intime des êtres vivants. J'y reviendrai un peu plus tard 
en passant en revue toutes nos acquisitions actuelles. 



La définition de l'individu- devient une chose toute simple après 
cette constatation de l'existence de l'unité individuelle. Un être 
provenant d'un œuf serait-il donc toujours un individu, puisque 
le patrimoine héréditaire est commun à toutes ses parties? Le mot 

1. L'hérédité, clef des phénomènes biolofjiqiies. {lî('i\;/én. des sciences, juin 1900.) 

2. Voir Revue philosup/iique, ianxicv cl lévrier l'JOl. 



190 REVUE PHILOSOPHIQUE 

individu n'aurait alors aucune raison d'être, puisque cet être pro- 
venant deTtruf peut être morcelé en plusieurs parties distinctes, 
continuant de vivre chacune pour son compte et conservant, si 
toutes vivent dans les mêmes conditions, le môme patrimoine héré- 
ditaire. 

Il est bien facile de se rendre compte que la seule définition 
logique de l'individu est la suivante : l'individu d'une espèce donnée 
est la plus haute unité morphologique fatalement héréditaire. Il sera 
donc bien facile de savoir, en présence d'une agglomération vivante, 
si c'est un individu ou une colonie. Le patrimoine héréditaire sera 
bien commun à toute l'agglomération, si aucune modification n'est 
intervenue, mais ce patrimoine représentera-t-il la forme de l'agglo- 
mération tout entière ou seulement d'une partie plusieurs fois 
répétée dans l'agglomération? Dans le premier cas l'agglomération 
sera un individu; dans le second, elle sera une colonie. 

Par exemple, une agglomération d'hydres provenant du bour- 
geonnement d'une hydre est une colonie parce que c'est la forme 
hydre et non la forme de la colonie considérée qui est déterminée 
par le patrimoine héréditaire commun à toute l'agglomération. Dans 
un arbre, l'individu (l'individu asexué, car il y en a d'autres), se 
compose d'un entre-nœud, d'une feuille et de son bourgeon, pour 
la même raison que précédemment. 

J'ai consacré à la question de l'individu un autre article de la 
Revue philosophique et je n'ai pas à y revenir, mais on voit combien 
cette question est connexe de celle de l'hérédité '. En particulier, 
l'unité qui résulte d'un caractère acquis ne s'étend que dans les 
limites de l'individu. Un caractère peut être acquis par un individu 
d'un arbre sans l'être par l'ensemble. On connaît cette particularité 
du lierre, que les rameaux extrêmes dans les vieux plants sont 
dressés et ont des feuilles différentes de celles d'un jeune lierre; 
eh bien, une bouture faite avec l'un de ces rameaux extrêmes, donne 
naissance à un plant nouveau qui conserve ces caractères particu- 
liers et qui dilïcre par conséquent du résultat d'une bouture faite 
avec un rameau normal de la même plante -. 

C'est aussi à cette question de l'individu que se rattache le pro- 

1. En réalité, il nous a mcnie été impossible d'éliidier l'acquisilion d'un 
caraclére héréditaire sans nous appuyer sur l'unité individuelle; il aurait fallu, 
dès ce moment, donner la délinilion de l'individu. 

2. Le résultat est diU'érent avec le houx; cela prouve seulement (|ue, dans 
le houx, le caractère spécial à certains individus est en rapport avec leur situa- 
lion dans la colonie; il y a donc, dans le houx une tendance à l'individualisa- 
tion totale; les caractères des feuilles extrêmes ne sont pas de véritables carac- 
tères acquis. 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE DÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 191 

blême de la greffe. Quand on greffe, sur un homme, un morceau de 
peau emprunté à un autre homme, que devient l'unité individuelle? 
Nous devons penser qu'à la longue elle s'établit et que le patri- 
moine héréditaire devient commun à l'ensem.ble; mais en général, 
les greffes humaines sont trop peu importantes pour apporter une 
modification considérable à l'individu qui en est l'objet, et puis, il ne 
faut pas oublier que, chez l'homme, l'absence de régénération d'un 
membre coupé prouvant l'importance du rôle du squelette, le lam- 
beau greffé pourra à la rigueur, conserver, de ses caractères indi- 
viduels primitifs, ceux que le squelette fixait. 

Dans la greffe végétale, on soude seulement, de manière à les faire 
profiter du même torrent circulatoire, ph<sieu'/'s individus d'un plant 
k plusieurs individus d'un autre plant. Il est donc bien naturel que 
l'unité ne s'établisse pas dans l'ensemble formé par le porte-greffe 
et le greffon. Telle agglomération végétale ayant la forme d'un arbre 
pourra se composer, à la base, d'un grand nombre d'individus 
d'aubépine, et au sommet d'un grand nombre d'individus de néflier. 
Ce qui nous intéresse, ce sera l'étude de l'individu au niveau duquel 
s'est faite la soudure et des rameaux qui naîtront de cet individu. 

Eh bien, dans le fameux néflier de Brouvaux, l'individu soudure 
a donné des rameaux qui présentent des caractères intermédiaires 
à ceux de l'aubépine et du néflier; il s'est formé dans cet individu, 
un nouveau patrimoine héréditaire qui a été la base de l'unité nou- 
velle, résultant de l'union de deux demi-individus différents. Et je 
me demande même si cette formation d'un hybride de greffe entre 
le néflier et l'aubépine, ne tendrait pas à faire considérer ces deux 
plants comme dépourvus de différences qualitatives. 



Cette production d'un individu intermédiaire à deux individus 
donnés nous amène naturellement à l'étude de cette complication 
nouvelle de la reproduction, dans laquelle chaque individu nouveau 
qui apparaît, résulte de deux individus préexistants; je veux parler 
des phénomènes de sexualité. 

Nous avons déjà vu précédemment que les éléments génitaux 
pouvaient être considérés comme des parasites morphologiques 
déterminant les caractères sexuels secondaires : nous devons main- 
tenant les étudier au point de vue du phénomène même de la repro- 
duction. 

L'étude de l'hérédité nous a amenés à savoir que, dans tous les élé- 
ments histologiques d'un individu, et en particulier dans ses élé- 



10-2 P.EVUE PHILOSOPHIQUE 

ments reproducteurs, existe un patrimoine héréditaire commun qui 
peut se représenter par des coefficients quantitatifs caraclérisiiqucs 
de l'individu, que ce patrimoine héréditaire corresponde à des 
caractères congénitaux ou à des caractères acquis. 

Dans le cas de la reproduction asexuelle, chaque élément repro- 
ducteur est capable de se développer par lui-même et donne, en 
conséquence, un nouvel individu qui, sauf modifications sous l'in- 
lluence de l'éducation, aura le même patrimoine héréditaire que son 
parent et lui ressemblera de très près. Dans le cas de la reproduction 
sexuelle, il arrive que chaque élément reproducteur, sous l'inlluence 
de phénomènes spéciaux appelés phénomènes àematuration, devient 
incapable d'assimilation et de bipartitions, mais sans perdre jjour 
cela son patrimoine héréditaire, ses coefficients de composition quan- 
titative, ainsi que le prouvent les phénomènes ultérieurs. 

Les éléments sexuels nmrs sont de deux sortes : on les appelle 
éléments mâles et éléments femelles. Ils ont la propriété de s'attirer 
et de se compléter, c'est-à-dire que, s'étant attirés et fusionnés 
l'un avec l'autre, ils donnent naissance à un élément capable d'assi- 
milation et de bipartition. Cet élément ou œuf fécondé donne nais- 
sance, par son développement, à un être nouveau dont les caractères 
sont, soit ceux du père, soit ceux de la mère, soit quelques-uns 
du père et quelques-uns de la mère, soit encore des caractères nou- 
veaux; cette remarque nous permettra peut-être d'étabhr le rapport 
entre le patrimoine héréditaire de l'œuf et ceux des deux parents. 

Avant d'entreprendre cette étude, nous devons d'abord nous 
demander comment il se fait que les éléments reproducteurs devien- 
nent, à la maturation, incapables d'assimilation. Les expériences de 
mérotomie nous ont déjà, tout à l'heure, mis aux prises avec une 
question analogue; nous nous sommes demandé si l'impossibilité de 
la vie élémentaire manifestée chez les mérozoïtes dépourvus d'un 
fragment de noyau, était due à l'absence d'une substance chimique 
essentielle aux réactions de l'assimilation ou à l'absence d'une partie 
importante du mécanisme cellulaire, chargé d'assurer les échanges 
avec le milieu ; en d'autres temps, nous nous demandions si, dans 
ces mérozoïtes, nous constations l'effet de l'absence d'une substance 
ou de l'absence d'un organe. 

Le même problème se pose au sujet des éléments sexuels; pour- 
quoi, quand ils sont mûrs, ces éléments sont-ils incapables d'assi- 
milation? Sont-ils incomplets dans leur structure chimique ou dans 
leur mécanisme? Sont-ils composés de substances dont l'ensemble 
chimique incomplet i.''est pas susceptible des réactions de l'assimila- 
tion ou de substances entièrement vivantes mais disposées d'une 



LE DANTEC. — L.V MKTHODE DÉDL'CTIVE EN BIOLOGIE 193 

manière qui les empêche d'être le siège de ces réactions assimila- 
trices? 

Les morphologistes et les biochimistes ont répondu différemment 
à cette question suivant que la tournure de leur esprit les portait 
à attribuer plus ou moins d'importance aux phénomènes figurés ou 
aux phénomènes non figurés. Avant d'accepter l'une ou l'autre des 
interprétations, il faut passer en revue tous les faits bien connus qui 
militent en faveur de l'une ou l'autre. Voyez d'abord les faits d'ordre 
morphologique : 

On décrit dans l'élément femelle mùr, un cytoplasma et un pro- 
nucléus femelle, pronucléus qui difïere, par certains caractères 
morphologiques, d'Un noyau de cellule ordinaire; on n'y voit pas 
de centrosome, or le centrosome est visible dans toutes les biparti- 
tions karyokinétiques et semble y jouer un rôle important. 

Au contraire, on décrit dans l'élément mâle, un cytoplasma 
presque nul, un pronucléus mâle et un centrosome. 

D'où la conclusion assez naturelle pour un morphologiste, que, ce 
qui empêche l'élément femelle d'assimiler et de se diviser, c'est 
l'absence du centrosome que fournit l'élément mâle à l'œuf fécondé; 
mais cela n'empêchait pas d'accorder une grande importance aux 
deux pronucléus dont la fusion donne le noyau de l'œuf. 

Voici maintenant les faits d'ordre chimique; ils peuvent se résumer 
dans la constatation de l'équivalence des deux sexes au point de vue 
héréditaire, c'est-à-dire que, si l'on étudie un nombre assez grand 
de cas de fécondation, on constate que les produits tiennent autant 
de caractères du côté paternel que du côté maternel; autrement 
dit encore, le patrimoine héréditaire de l'œuf fécondé a autant de 
chances d'emprunter au patrimoine du père qu'au patrimoine de la 
mère; il faut donc rejeter d'emblée toute explication de la sexualité 
qui, systématiquement, donnerait aux éléments mâle et femelle des 
rôles essentiellement différents, dans la constitution de l'œuf, au 
point de vue héréditaire. 

Remarquons que, à ce point de vue, nous n'avons pas le droit, 
a priori de rejeter la théorie morphologique qui considère l'introduc- 
tion du centrosome mâle dans l'élément femelle, comme le phéno- 
mène qui met en branle le développement. 

Si, en effet, l'œuf se constituait ainsi, par une sorte de greffe de 
deux éléments cellulaires incomplets, il se passerait dans cet œuf, 
ce qui s'est passé dans l'individu soudure du néflier de Bronvaux, 
l'unité individuelle se réaliserait, l'œuf acquerrait un patrimoine 
héréditaire commun au cytoplasma, au noyau, au centrosome, 
malgré leurs origines différentes et l'on concevrait que ce patrimoine 



j<)4 MKVLK PHILOSOPHIQUE 

héréditaire fût intermédiaire à ceux du père et de la mère, sans 
aucune préférence essentielle pour l'un ou l'autre; ceci est une con- 
séquence de notre conception de l'unité cellulaire primitive et 
acquise. Aucune différence essentielle ne résulterait, dans les élé- 
ments sexuels considérés comme véhicule de l'hérédité, de leur 
structure histologiqiie différente. La fécondation serait comparable à 
la soudure de deux individus histologiquement incomplets, dont l'un 
posséderait les tissus qui manqueraient à l'autre. Il se formerait, de 
cette soudure, un nouvel individu doué de l'unité de composition 
chimique comme un individu ordinaire, ainsi que nous l'avons vu 

plus haut. 

Dans cette conception de la fécondation, la maturation rendrait les 
éléments incapables de développement par la destruction de la coor- 
dination qui permet les échanges avec l'extérieur (renouvellement 
du milieu intérieur). 

Mais il nous resterait à nous demander quelle est la cause de ces 
phénomènes si curieux de mutilation cellulaire qui se produit de 
temps en temps dans presque toutes les esjoèces connues; et, surtout, 
nous ne comprendrions pas comment des éléments qui ne diffèrent 
que par des caractères morphologiques, peuvent, par leur présence 
dans le corps du parent, déterminer ce dimorphism.e sexuel si 
remarquable. Il est plus naturel de penser qu'une différence chi- 
mique existe entre les éléments sexuels et que cette différence chi- 
mique régit, non seulement le dimorphisme des éléments sexuels, 
mais encore l'apparition des caractères secondaires mâles ou 
femelles chez les êtres qui contiennent ces éléments. 

Appelons d'ailleurs à notre aide les résultats des expériences 
entreprises sur les éléments génitaux. 

Au moyen d'une immersion dans un bain déshydratant, Lœb a 
rendu capables de se développer sans fécondation des ovules d'oursin ; 
des expériences plus récentes ont étendu le phénomène à un grand 
nombre d'espèces animales. 

Sans aller plus loin dans l'interprétation de ce résultat remar- 
quable, nous voyons qu'il anéantit d'emblée la théorie morpholo- 
gique de la fécondation par introduction du centrosome mâle. 

Les expériences de mérogonie ont donné sur la nature de la fécon- 
dation des indications également précieuses. Un morceau de cyto- 
plasma ovulaire même dépourvu du noyau, attire le spermatozoïde 
et le reroit à son intérieur; le résultat de cette fusion se développe 
comme un œuf normal. Les spermatozoïdes sont trop petits pour 
qu'on ait pu réaliser sur eux l'expérience correspondante, c'est-à- 
dire, couper un spermatozoïde en morceaux et voir si un morceau 



LE DANTEC. — LA MÉTHODE UÉDUCTIVE EN BIOLOGIE 195 

de spermatozoïde peut féconder un ovule ou un morceau d'ovule; 
mais ce que nous savons de l'équivalence héréditaire des deux sexes 
nous amène à penser que le sexe femelle ne doit pas être plus pri- 
vilégié que le sexe mâle au point de vue de la mérogonie. 

Cette simple remarque suffit à rendre plus probable pour nous la 
théorie chimique de la sexualité; je ne reviens pas sur cette théorie 
que j'ai exposée d'ailleurs ' ; je dirai seulement qu'elle paraît au 
premier abord en désaccord avec les expériences de Lœb, car si 
l'ovule diffère du spermatozoïde en ce qu'il est composé de sub- 
stances différentes des siennes, on ne voit pas comment une simple 
déshydratation remplacerait les substances mâles déficientes et 
indispensables à l'assimilation. Cette objection serait fondée si la 
maturation chimique totale des ovules sur lesquels Lœb a opéré était 
démontrée - : celte maturation 'chimique revient, nous le savons, à 
une fonte de substances mâles qui disparaissent dans le milieu et 
n'est pas toujours absolument synchrone de la maturation morpho- 
logique. Il est fort possible que la déshydratation de Lœb arrête cette 
fonte de substances mâles et, empêchant l'œuf d'atteindre la matu- 
rité chimique, le rende capable de parthénogenèse; c'est ainsi que 
j'ai expliqué la pseiuiogamie dans le livre, cité précédemment, de La 
sexualité^. 

Le fait d'une maturation chimique incomplète se rencontre d'ail- 
leurs chez l'abeille où l'ovule, qui n'est jamais qu'à moitié mûr, peut 
se développer avec ou sans fécondation *. 



Cette question du sexe nous amènerait maintenant à l'étude des 
phénomènes morphologiques intracellulaires; ce que nous avons vu 
de l'unité cellulaire nous a conduit à considérer les éléments figurés 
de la cellule comme dépendant simplement de la forme d'équilibre 
que doivent prendre les substances cellulaires pour assurer le renou- 

1. La sexualité. {Coll. .^cieiitlf.) Carré et Naud. IflOO. 

2. Et encore, même s'il était démontré que les ovules sur lesquels a opéré 
Lœb étaient chimiquement mûrs, c'est-à-dire dépourvus de toute trace de 
substance mâle, on pourrait concevoir que, sous l'influence de certains phéno- 
mènes osmotiques, des substances femelles se chanj,'ent en substances mâles, 
surtout si la dilTérence entre substances mâles et femelles était une dissymé- 
trie moléculaire. 

3. 'Voir aussi : Le développement des œufs vierges [Revue Encyclopédique, l'JOD, 
p. 154). M. Giard a appliqué le même nom de pseudo-gamie au phénomène de 
Lœb, dans le C. R. soc. BioL, 5 janvier 1901. 

4. Voir : l'Hérédité du sexe, dans les Miscellanécs biologiques dédiées au 
professeur Giard. 



106 REVUE PHILOSOPHIQUE 

vellemont du milieu intérieur qui autorise l'assimilation; cette partie 
des conditions de la vie élémentaire manifestée pourrait donc s'ap- 
peler, comme chez les métazoaires, la coordination ou la vie de la 
cellule; mais -si cette appellation est logique, elle est inutile et peut 
entraînera des confusions; il vaut donc -mieux accorder à la cellule 
la vie élémentaire manifestée seulement; on se comprend suffisam- 
ment ainsi. 

Si, pendant la période d'accroissement, les éléments figurés de la 
cellule sont distribués d'après une coordination définie, tout change 
au moment de la division cellulaire; j"ai donné ailleurs une interpré- 
tation sexuelle des phénomènes si curieux delà karyokinèse'. Je ne 
reviens pas ici sur ces explications auxquelles conduit la méthode de 
la navette. Je voulais seulement montrer, dans cet article déjà long, 
que la méthode déductive, convenablement appliquée à la biologie, 
permet de devancer les conquêtes de la chimie des proloplasmas, à 
condition que Ton se serve, comme points de départ, aussi bien des 
faits l)ien observés dans le domaine des métazoaires les plus élevés, 
que des connaissances les plus élémenlah^es acquises dans l'étude 
des êtres unicellulaires. 

11 sera utile aussi de montrer de quelle importance peut être la 
méthode de la navette dans l'étude des manifestations psychiques 
des êtres supérieurs et j'espère pouvoir montrer comment l'unité 
individuelle, mise en évidence d'une manière si imprévue chez les 
animaux et chez l'homme, est susceptible de jeter une vive lumière 
sur des phénomènes profondément mystérieux jusqu'à présent, 
comme les faits de suggestion et de télépathie. 

FÉLIX Le Dantec. 

I. JnLeri)iétalion sexuelle de la Kari/o/cinèse, dans Vllérédile', clef des [ihéno- 
mènes blolorjiqiies. [Rev. r/e'n. sciences, juin 1000.) 



ANALYSES ET COMPTES RENDUS 



I. — Psychologie normale. 

Fr. Paulhan. — La psychologie de l'invention (i vol. in- 12 do la 
Bibliothèque de philo.^ophie contemporaine). 

L'invention est une création intellectuelle. Elle réside « en l'éclosion 
d'une idée synthélique formée par la combinaison nouvelle d'éléments 
existant déjà au moins en partie dans l'esprit ». Toute création doit 
être « préparée ». Pour que Newton découvrit la loi de la gravitation 
universelle en voyant une pomme tomber, il a fallu tout autre chose 
que la chute de la pomme. La pomme en tombant a joue le rôle d'une 
étincelle électrique quand cette étincelle permet à un mélange de 
devenir combinaison. La préexistence du mélange était dès lors indis- 
pensable. Et c'est dans une préexistence de ce genre que consiste la 
préparation de l'invention. 

L'invention est sans nul doute une œuvre de l'intelligence. Mais elle 
resterait stérile sans la participation des facultés effectives. Ainsi plus 
d'un écrivain a dans ses cartons des recueils de faits. Il se doute bien 
que ces faits serviront un jour à quelque chose; à quoi":* il l'ignore. 
Survienne un accident dont le hasard le rend témoin. Il entend un 
cri. Il aperçoit un visage que la douleur fait grimacer... et voilà tout 
un amas de faits qui sort du carton et qui, en sortant, se coordonnent, 
s'organisent. 

On a dit de l'œuvre d'art qu'elle était un jeu. M. Paulhan ajoute 
qu'elle naît « d'un jeu personnel et indépendant d'éléments psy- 
chiques ». Et nous retrouvons ici la fameuse conception atomique de 
l'intelligence, si curieuse et à certains égards si attirante, à laquelle 
notre auteur mériterait d'avoir attaché son nom. Aussi bien, s'il est un 
jiroblème que cette théorie aide à faire avancer mieux que d'autres 
n'est-il pas, entre tous, le problème de l'invention? Inventer n'est-ce 
pas, tout d'abord, arranger, puis déranger, éliminer, puis réintégrer, 
défaire, puis refaire et encore tout défaire? Tantôt on refait pour obéir 
à une idée qui à force de subsister dans l'esprit dessine ses contours 
avec une netteté progressive. C'est l'idée qu'on s'est faite de l'ensemble 
qui dirige ce va-et-vient des matériaux. Tantôt c'est une forme des- 
sinée par le hasard et duc à un rapprochement des plus automatiques 
qui fait jaillir l'idée dirigeante. Tantôt l'idée mène au mot. Et tantôt 
c'est le contraire. On sait le joli mot prêté à M. Cardinal. M"»' Cardinal 



J98 REVUE PHILOSOPHIQUE 

l'écrit à une amie : « J'avais deux filles, l'une qui devait bien tourner, 
l'autre qui devait mal tourner. Hé bien? C'est celle qui devait bien 
tourner qui tourne mal, et c'est l'autre qui tourne bien... ï Et M'"" Car- 
dinal ajoute : « Dit par moi, cela n'a l'air de rien, mais dit par 
M. Cardinal!... » J'aimerais savoir ce que pense M. Paulhan de la 
manière (consciente ou non) dont a été inventé ce passage. Pour moi, 
je me figure l'auteur venant de trouver la formule de Cardinal. Il 
l'avait primitivement jugée plaisante. Il la relit. Il a maintenant un 
doute. Et ce doute lui suggère aussitôt le commentaire de M"*^ Car- 
dinal. Je ne sais, je le répète, comment les choses ont eu lieu, mais il 
me paraît invraisemblable que ce passage de Ludovic Halévy n'ait pas 
été inventé comme en deux temps et ne doive, en partie, sa naissance 
au hasard. 

Nous eussions aimé disposer d'assez de place pour suivre d'un pas 
moins précipité la marche des idées de M. Paulhan. Mais il nous fatft 
arriver à la partie du livre la plus forte et la plus personnelle. C'est 
celle où l'auteur étudie le « développement de l'invention ». 

Qu'est-ce qu'une invention qui a se développe h? M. Paulhan estime, 
avec beaucoup de vraisemblance, que « des deux conditions du génie, 
la naissance et le développement de l'invention, la seconde n'est, en 
somme, que la répartition de l'autre sur l'autre même. Le développe- 
ment est une série de petites inventions plus ou moins systématisées 
entre elles et dépendant l'une de l'autre. Dans la plupart de ces inven- 
tions prises isolément, la nouveauté n'est pas très grande... Elles con- 
tribuent, de la même façon que les autres, mais avec moins de force 
et d'intensité, à la formation de l'œuvre totale ». Pourtant si une inven- 
tion résulte d'une multiplicité d'inventions partielles et successives, 
peut-on parler du « développement » proprement dit'r* M. Paulhan le 
croit. Il est d'ailleurs, et, en cela, beaucoup l'approuveront, de ceux 
qui rejettent la thèse d'une évolution par une force interne et néces- 
saire, dans un chemin tracé d'avance. M. Paulhan est un déterministe 
ennemi du prédéterminisme. 

Une fois sa position marquée, l'auteur va, quand même, reprendre 
le mot d'évolution dont il fixera le sens. Il admettra un développement 
de l'invention « par évolution » dans tous les cas où l'inventeur « élar- 
gira sans revenir en arrière », où il partira du centre pour aller à la 
circonférence, où ses personnages ne lui apparaîtront jamais de profil 
avant. de s'être montrés à lui de face, où l'ébauche précédera toujours 
la composition des détails, bref, où l'œuvre d'art aura tout l'air de 
naître à la manière d'un vivant, où selon, l'heureuse expression de 
Gabriel Séailles, le génie semblera continuer la vie.' 

M. Paulhan s'est souvenu de l'expression et des idées qui la justi- 
fient. Mais il n'accepte pas que ce soit la même chose pour l'artiste 
denfanter une œuvre et, pour la nature, de faire éclore un germe. Il 
note avec une indiscutable justesse la. part très grande de l'instinct et 
de la routine dans la nature, qui, somme toute, se répète et ne varie 



ANALYSES. — I'- PALLHAN. La psychologie de Vinvenlion 199 

jamais ses plans à moins qu'elle ne produise dans le difforme. Au 
contraire, « l'évolution d'une invention en tant qu'invention est une 
chose nouvelle, non fixée, non ori^anisée d'avance, préparée quelque- 
fois par une longue série de faits semblables à quelques égards, mais 
non complètement régularisée par une longue répétition. Elle est 
l'expression d'une transformation, non d'une constitution entièrement 
acquise ». Et c'est pourquoi, même dans les cas où une invention se 
développe par évolution, il est rare qu'elle soit toujours absolument 
exempte de tâtonnements et d'incertitudes. L'homme qui invente n'est 
pas nécessairement le contraire de celui qui raisonne. Le raisonne- 
ment n'est pas toujours l'ennemi de la création spontanée. « Il en déter- 
mine les conditions, il en limite à l'avance le champ, et il la prépare 
en organisant la sélection qui, parmi toutes les idées diversement 
évoquées, retiendra celle qui s'adapte à la circonstance présente. » Il 
est telle invention qui donne l'impression d'un raisonnement suivi ; 
un fragment symphonique de Beethoven, par exemple, nous émeut 
par l'unité de conception qu'il réalise et par la suite d'idées qu'il 
révèle. Mais peut-on dire ici que le raisonnement a joué un rôle? 
M. Paulhan oserait peut-être l'affirmer. Nous hésiterions à le soutenir. 
Car, en bien des circonstances, il nous est assez impossible de distinguer 
nettement entre l'impression « d'un raisonnement suivi » et celle d'une 
force qui se déploie librement. M. Paulhan, lui, sait distinguer. Mais 
si nous, nous nous en reconnaissons incapable, c'est que, précisément, 
plus une force se déploie avec liberté, plus elle se développe sans avoir 
d'obstacle à vaincre ou même de déviation à craindre. Et alors la 
liberté de son développement consiste dans l'obéissance à une sorte 
de loi intérieure dont l'artiste n'ignore point le contenu, s'il reste, 
quand même, inapte à en énoncer la formule. 

Nous disons ceci bien plutôt pour commenter que pour contredire. 
Au surplus, nous éprouvons à lire M. Paulhan la satisfaction très vive 
de celui qui retrouve mises au point par autrui les idées qu'il lui est 
arrivé maintes fois de rencontrer dans son propre esprit. Par exemple, 
si nous croyons un peu plus à l'inconscient, dans la production artis- 
tique, que M. Paulhan ne paraît y croire, nous pensons comme lui que 
cet inconscient travaille avec méthode et en vertu d'un automatisme 
acquis. Quand Beethoven compose, il compose « du Beethoven », et 
cela veut dire qu'il invente dans un genre qui est le sien, qu'il s'imite 
lui-même, qu'il obéit à une sorte de routine. Quand dans les dernières 
pages du troisième acte de Siegfried nous nous figurons réentendre 
un fragment du Preislied des Maîtres Chanteurs, je ne crois pas 
qu'il faille s'en prendre cà une volonté préméditée de Richard Wagner. 
Le maître n'a point fait exprès de se répéter. Mais il s'est répété parce 
qu'il était lui, parce que se créer une personnalité, c'est revêtir une 
identité et que là où rien ne se répète, il n'est pas d'identité véritai)le. 

Les cas d'invention par évolution, le lecteur l'a sans doute deviné, 
sont loin d'obéir partout aux mêmes règles et de reproduire partout 



200 REVUE PHILOSOPHIQUE 

le même type. Si rien n'y est rigoureusement prédéterminé, c'est que 
tout s'y fait, le plus souvent, par épigénèse. Par suite, il est des cir- 
constances où Ton hésite entre le mot « évolution » et le mot « méta- 
morphose », car on ne sait pas toujours, du premier coup, lequel est 
le plus exact. 

D'autres fois on le sait. Quand un artiste se mettant à l'œuvre pour 
composer un solo d'alto, écrit une symphonie; quand, sans quitter la 
matière sur laquelle il travaille, il change le genre de l'œuvre, on ne 
peut plus dire qu"il y ait invention par évolution. Et de telles méta- 
morphoses ne sont point rares. 

Mais peut-on parler de métamorphose au sens plein du terme? 
Jamais ou presque jamais dans une œuvre qui se transforme ne dis- 
parait toute trace de la forme primitive. On est donc en droit de 
reconnaître jusque dans cette métamorphose un élément d'évolution 
et, par suite, on doit se tenir en garde contre la tentation d'opposer 
partout et toujours le développement par évolution au développement 
par métamorphose. 

Il est une autre l'orme de développement, « un composé de l'évolu- 
tion et de la transformation : c'est une sorte de transformation 
avortée ». La conception dévie. Et c'est, d'après M. Paulhan, l'inévi- 
table cas de toute invention un peu considérable. Certains éléments 
se développent jusqu'à s'hypertrophier, pour ainsi dire. Ils en viennent 
à opprimer les autres, à les recouvrir, par suite à les rendre inutiles 
et à en imposer l'élimination. Alors c'est le hors-d'œuvre qui devient 
le sujet. Et l'on peut ici, de plein droit, parler de déviation. Car, dans 
tous les cas de ce genre, le hors-d'œuvre promu garde quand même 
quelque trace de son humble origine : il ne sera jamais qu'une sorte 
de parvenu. Et les clairvoyants de la critique ne s'y laisseront jamais 
prendre. 

Nous arrêtons ici, très près d'ailleurs des dernières pages, l'analyse 
d'un livre qui n'est peut-être pas un livre, j'entends d'un ouvrage assez 
semblable à un recueil de notes bien ordonnées, souvent même coor- 
données. L'ouvrage n'est donc pas sans défauts. Mais les défauts sont 
du sujet, pour le moins autant que de l'auteur, si même ils ne le sont 
beaucoup plus. M. Paulhan n'a pas eu l'ambition de résoudre son pro- 
blème, car il sait mieux que personne que l'heure de le résoudre 
n'est pas encore venue. Mais il a voulu apporter sa contribution, sa 
provision de faits. Et c'est de quoi les sages qui savent attendre ont 
le devoir de le remercier. 

Lionel DAuniAC. 



W. Wundt. — VoLKERPSYCHOLOGiE. Erstcr Band. Die Spraclie. 
Zweiter Theil. Leipzig, Engelmann, 1000, Ciii p. 

Wimdt termine, avec ce volume, la première partie, consacrée au 
langage, de son nouvel ouvrage. Il a été rendu compte, dans le numéro 



ANALYSES. — w. wuNUT. Vôlkerpsychologie 201 

de janvier 1901 de lu Revue P/iilosophique, des cinq chapitres que 
comprend le premier volume. 

Ch. VI. Les formes verbales (p. 1-107). — Wundt distingue dans une 
première division de ce chapitre la forme externe et la forme interne 
des mots; la première consiste dans ces marques qui permettent de 
reconnaître un mot, même isolé, comme substantif, verbe, etc.; la 
seconde consiste dans la détermination, par la place du mot dans la 
phrase, du concept qu'il exprime. La forme externe et la forme interne 
présentent un inégal développement selon les langues, et l'on ne peut 
refuser à une langue une catégorie grammaticale déterminée que si 
elle ne présente non seulement pas de forme externe des mots, mais 
encore pas de forme interne. En fin de compte, c'est la fonction du 
mot dans la phrase qui est décisive quant à sa forme ; d'où il résulte 
que les classes de formes générales des mots sont celles qui sont fon- 
damentales pour tout genre d'expression et qu'on rencontre déjà dans 
le langage des gestes. Wundt en distingue d'abord trois, correspon- 
dant aux concepts d'objet, de propriété et d'état; il en ajoute ensuite 
une quatrième, qu'il considère comme moins fondamentale, et qui 
correspond aux concepts de relation. Dans la plupart des langues se 
sont développées ces quatre formes, c'est-à-dire le substantif (concept 
d'objet), l'adjectif (concept de propriété), le verbe (concept d'état), et 
la particule (concept de relation). Wundt reconnaît d'ailleurs que la 
séparation des formes n'est au début ni à aucun moment tranchée; 
les limites entre le substantif et l'adjectif, par exemple, sont souvent 
fuyantes. 

Les autres sections principales du chapitre sont ensuite successive- 
ment consacrées au développement général des noms (substantifs et 
adjectifs), aux cas des noms, au développement des verbes, aux conju- 
gaisons, et à la formation des particules. Concernant ces divers points, 
Wundt s'applique d'une part à définir exactement les phénomènes 
qu'il étudie et à énumérer les diverses espèces de ces phénomènes, 
d'autre part à déterminer quel a dû être leur développement. Il serait 
difficile d'exposer ici, même très sommairement, tant il entre dans le 
détail des phénomènes, les idées extrêmement intéressantes de Wundt 
sur le développement des genres, des nombres, des cas, des verbes. 
Je me bornerai donc à indiquer sa manière de concevoir les princi- 
paux des phénomènes qu'il considère. 

Pour Wundt, le substantif est dans toutes les langues le véritable 
support de la pensée; il est en conséquence la forme qui est partout 
arrivée à un complet développement, tandis que les autres, et en parti- 
culier le verbe, dans beaucoup de cas ne se sont pas développés. 
L'adjectif se rattache étroitement au substantif. Wundt étudie longue- 
ment les cas. Les distinctions de l'objet et de la propriété, de l'espèce 
et du nombre des objets, se fondent sur des déterminations inhérentes 
aux concepts mêmes et qui ne dépendent qu'indirectement de la place 
des mots dans la phrase. Il en est autrement pour les cas qui dépendent 

TOME LU. — 1901. l'i 



20ii REVUE PHILOSOPHIQUE 

immédiatement des rapports du concept k l'ensemble de la pensée. 
Dans nos langues modernes, les formes spéciales des cas ont à peu 
près disparu, mais non les cas eux-mêmes; au contraire, ces langues 
sont très riches en cas, en ce sens que, grâce à des prépositions, elles 
dépassent de beaucoup les limites imposées par les formes des mots 
dans les langues anciennes à l'expression des cas. 

Le verbe, d'après Wundt, exprime un état (Zustand), si l'on donne 
à ce mot le sens large qu'il a pris dans les sciences; il faut entendre 
alors par là à la fois le repos et le mouvement, la passivité et l'activité, 
l'état qui persiste et le changement d'état. Si l'on donne au mot un 
sens plus étroit, on peut dire que la fonction spécifique du verbe est 
d'exprimer des états et des phénomènes {Zustande und Vorgange). 
Le verbe se distingue du nom par deux caractères : d'abord, en ce 
qu'il le suppose déjà donné, tandis que le nom peut logiquement être 
conçu comme indépendant de lui; en second lieu, en ce qu'il implique 
le concept de temps, dont il est fait abstraction au contraire lorsqu'il 
s'agit de nom. 

Les particules (prépositions, adverbes, conjonctions) se distinguent 
des interjections en ce que celles-ci sont des sons vocaux naturels. 
Elles se divisent en deux classes, les particules primaires et les parti- 
cules secondaires. Les particules primaires se présentent dès l'origine 
comme mots invariables; les particules secondaires sont sorties d'autres 
formes verbales. En général, les particules primaires paraissent avoir 
eu primitivement pour fonction soit d'accentuer d'une manière inter- 
jectionnelle le mot ou la partie de phrase auxquels elles venaient s'ad- 
joindre, soit d'indiquer un objet; en ce sens on peut les diviser en 
emphatiques (interjectionnelles) et démonstratives : Wundt, toutefois, 
croit possible qu'à l'origine toutes les particules aient été emphatiques; 
ultérieurement, les particules emphatiques disparaissent et il ne reste 
que des particules démonstratives. Wundt croit que dans tout langage 
il a existé des particules primaires, irréductibles à d'autres espèces 
de mots. 

Ch. VII. La construction (p. 'îirt-ilO). — Les divisions principales de 
ce chapitre sont consacrées à la phrase comme forme générale du lan- 
gage, aux diverses espèces de phrases, aux éléments constitutifs de la 
phrase (sujet, prédicat, etc.), à la séparation des parties du discours 
(nom. verbe, attribut, adverbe, etc.), aux formes des phrases, à l'ordre 
des parties de la phrase, au rythme et à la modulation dans la phrase, 
à la forme externe dans le langage et à la forme interne. Wundt, après 
s'être appliqué à définir la phrase, distingue trois genres principaux 
de phrases : la phrase exclamative, la phrase énonc'iative, et la phrase 
interrogative. La phrase exclamative exprime une émotion et est 
parente par conséquent de l'interjection; on peut en distinguer deux 
espèces : les phrases affectives {Gefulbssatze), et les phrases optatives 
(Wunschsatze) ; les premières sont l'expression d'un sentiment auquel 
ne se joint aucune excitation de la volonté (quel homme! magnifique 



ANALYSES. — w. wiiNUT. Vulker psychologie 203 

paysage!); les phrases optatives (ou impératives) expriment au con- 
traire à la fois un sentiment et une volition; leur forme adéquate est 
l'impératif du verbe. Les phrases énonciatives se rapportent, quant à 
leur contenu, à quelque chose d'objectif; d'une part, elles peuvent 
exprimer la liaison de l'objet et de ses propriétés; comme ces pro- 
priétés, ainsi que l'objet même, sont désignées par des noms (noms 
substantifs ou noms adjectifs), les phrases appartiennent alors au type 
nominal ; d'autre part, elles peuvent exprimer, non plus des propriétés, 
mais des états changeants des objets; le moyen naturel d'exprimer ces 
états changeants étant le verbe, les phrases énonciatives prennent alors 
le type verbal. Les 'phrases interrogatives se divisent elles-mêmes en 
deux espèces, correspondant à ce que Wundt appelle la question 
dubitative (Zweifels-frage) et la question positive [Thatsachenfrage) : 
dans un cas, la question sera suivie simplement de la réponse oui ou 
non, ou, du moins, s'il n'en est pas ainsi, tout ce qu'on ajoutera sera 
du superllu (L'heure a-t-elle sonné?); dans l'autre cas, la réponse expri- 
mera des idées qui n'étaient nullement contenues dans la question 
{Quand Charlemagne est-il mort? — En 81'i). 

Ch. VIII. L'évolution du sens (p. iîO-580). — Wundt étudie princi- 
palement les propriétés générales du changement de sens, par exemple 
son rapport au changement phonétique, et les différents genres d'expli- 
cation qui en ont été proposés. Il considère surtout, dans sa propre 
théorie, ce qu'il appelle l'évolution indépendante, c'est-à-dire indépen- 
dante des changements phonétiques que peuvent éprouver les mots. 
11 combat la doctrine qui conclut que les mots primitifs auraient été 
en général, quant au sens, des verbes, et que les objets auraient été 
d'abord nommés d'après les propriétés ou les activités qu'on y pouvait 
constater; d'après lui, s'il faut admettre une priorité pour un genre 
déterminé de mots, c'est la catégorie des noms d'objets qui doit ê!rc 
considérée comme primitive, attendu que la distinction de l'objet parmi 
ce qui l'entoure précède nécessairement celle de ses propriétés et de 
ses changements d'état. Il distingue deux cas principaux de l'évolution 
indépendante : l'évolution régulière et l'évolution singulière; la pre- 
mière comprend tous ces changements de la signification des mots qui 
apparaissent dans une langue sous l'influence des changements d'aper- 
ception qui s'y produisent d'une manière générale; Wundt distingue 
deux cas principaux de ce changement régulier : le changement par 
aperception assimilante ou changement assimilatif, et le changement 
par complication simultanée ou changement complicatif; le premier 
résulte du fait qu'une représentation nouvelle aperçue comprend des 
éléments directs et des éléments reproduits entre lesquels s'exerce 
une assimilation réciproque; le second consiste dans le transfert d'un 
mot d'une représentation à une autre qui appartient à un domaine de 
représentations entièrement différent. Quant à l'évolution singulière, 
elle comprend les changements de sens dus à des circonstances indi- 
viduelles, spéciales à un lieu ou à une époque; Wundt y établit égale- 



204 REVUE PHILOSOPHIQLE 

lement plusieurs divisions et subdivisions. Wundt termine ce chapitre 
en rattachant les causes de l'évolution du sens aux phénomènes de 
l'association et de l'aperception. 

Ch. IX. L'origine du langage (p. 584-01 'i). — D'après Wundt. quatre 
théories principales ont été proposées relativement à l'origine du lan- 
gage : la théorie de l'origine artificielle ou de l'invention par l'homme; 
la théorie de l'origine divine ou du miracle; la théorie de l'imitation, 
«l'après laquelle le langage aurait été formé par l'imitation immédiate 
ou médiate, au moyen de la voix, de phénomènes extérieurs, par 
exemple des sons : et la théorie de sons vocaux naturels, d'après laquelle 
le langage serait sorti de sons émotifs émis par l'homme en présence 
des objets. Après avoir fait la critique de ces théories, Wundt expose 
la sienne propre, qu'il appelle théorie du développement {Eniwicklungs- 
llieorie). Pour lui, le langage n'a pas commencé à un moment donné, 
mais il se relie d'une manière continue à l'ensemble des mouvements 
d'expression qui caractérisent la vie animale, et e^t simplement la 
forme de ces mouvements adéquate à ce degré de développement de 
la vie animale qui correspond à l'apparition de la conscience humaine; 
la conscience humaine, dit-il, ne se conçoit pas plus en effet sans le 
langage que le langage sans la conscience humaine. Le langage, 
d'après Wundt, est vraisemblablement sorti des gestes. Ce qui est 
directement significatif dans l'expression vocale primitive, ce n'est pas 
le son même, c'est le geste vocal, c'est-à-dire le mouvement des 
organes articulatoires; ce mouvement, comme les autres gestes, est 
en panie indicatif, en partie imitatif; il accompagne d'abord les mou- 
vements d'expression des mains et du reste du corps. Le geste vocal 
entraine comme conséquence le son vocal; celui-ci n'est qu'indirecte- 
ment significatif, et il n'y a jamais eu, affirme Wundt, de relation 
étroite, évidente, entre lui et le sens. Le langage s'est développé pri- 
mitivement en même temps que le geste et comme partie du geste; ce 
n'est que peu à peu qu'il s'en est séparé et est devenu un mo'"en 
d'expression indépendant. 

Telles sont, très incomplètement résumées, les idées principales 
exposées par Wundt danâ ce second volume. Ce volume est remar- 
quable, en outre, par les qualités dialectiques et critiques que Wundt 
y déploie, par la multiplicité des divisions et subdivisions des phéno- 
mènes qui y sont proposés, par la précision, parfois un peu exagérée 
peut-être, des définitions. Le nombre des faits cités est parfois insuf- 
fisant, et la clarté de l'exposition en souffre; on doit aussi signaler une 
lacune, c'est qu'il n'est aucunement parlé dans tout Touvrage de l'écri- 
ture. A part CCS réserves légères, on ne peut qu'admirer la vigueur et 
la profondeur qui d'un bout à l'autre caractérisent Touvrage. 

B. Bourdon. 



ANALYSES. — CONSTANTINOWSKY. Phénomènes psychiques 20o 



II. — Psychologie pathologique. 

Constantinowsky. — Phénomènes psychiques. Moscou, 1900. 

Les obsessions sont encore peu étudiées, et cependant elles se pré- 
sentent si souvent! M. Constantinowsky analyse les principaux travaux 
et théories sur l'obsession. D'après Tuczek, l'obsession n'est autre 
chose que les idées maladives qui naissent dans la conscience du 
malade, comme choses qui lui sont étrangères; mais la conscience 
du caractère maladif de ces idées s'établit chez le malade lorsque la 
sensation maladive a déjà disparu et non pendant que cette sensation 
se manifeste. Stricker prétend que le délire au commencement n'est 
autre chose qu'une obsession. Cramer élargit davantage la notion de 
l'obsession, qu'il explique comme hallucinations partielles de l'appa- 
reil de la parole et du sens musculaire. Pour Wille, tant que le malade 
manifeste une obsession, « par conséquent un phénomène maladif 
dont la nature et la signification lui sont parfaitement claires », et 
que sa volonté cependant ne réussit pas à vaincre, tant qu'il conserve 
assez de pouvoir sur soi-même pour admettre que les idées lui sont 
étrangères et qu'il les considère d'un point de vue objectif, — un pareil 
malade n'est pas encore atteint d'aliénation mentale. Mais si l'obses- 
sion provoque chez lui des actions irrésistibles, insensibles, involon- 
taires, alors toute son individualité psychique se rapportera au monde 
extérieur, comme celle d'un malade atteint de délire. Ses actes 
deviennent en contradiction avec la réalité, et par conséquent nui- 
sibles à lui-même et à son entourage. C'est un malade, un aliéné. 
Berger envisage l'obsession comme une névrose émotionnelle. Pour 
Sander, Féré, elle n'est que la forme systématique de l'émotivité 
morbide. Westphal a bien mis en lumière les différentes causes de 
l'angoisse concomitante. C'est d'abord une sorte de violence que l'idée 
fait à l'esprit de l'individu ; elle occasionne un ralentissement dans 
le courant des autres représentations, et chaque retard, chaque 
entrave dans le mécanisme psychique, selon le degré de leur inten- 
sité, font naître un sentiment de mécontentement, d'angoisse ou de 
crainte. 

Il y a aussi obsession « avec conscience » : la conscience du sujet 
demeure lucide. Krafft-Ebing, Wille, Régis, Séglas décrivent l'appa- 
rition de l'obsession sous forme d'attaque ou de crises, dans lesquelles 
le passage de l'idée à l'action produit un sentiment de satisfaction, de 
contentement. Wille a observé l'apparition d'un état de tristesse assez 
prolongé chez les individus dont l'objet (le contenu) de l'obsession 
n'était ni absurde ni insensé, mais simplement erroné, contredisant la 
réalité, et Wille reconnaît que dans de pareils cas il se développe une 
véritable aliénation mentale sous une forme mélancolique. Beaucoup 
d'auteurs affirment que dans « la folie du doute » les malades ne passent 
jamais, ou avec beaucoup de diiïiculté, à l'action. 



i>()l3 REVUE PHILOSOPHIQL'E 

Les aliénistes, se plaçant soit au point de vue psychologique, soit au 
point de vue physiologique ou clinique, sont arrivés à grouper les 
obsessions en trois classes : obsessions intellectuelles, émotives et 
impulsives. Krafft-Ebing les considère comme une forme de dégéné- 
rescence psychique sur un terrain neurasthénique. Séglas accepte deux 
formes de l'obsession : dégénérative et accidentelle. Il apporte aussi 
deux éléments nouveaux : la division de la conscience, une sorte 
de dédoublement de la conscience, et les hallucinations. 

En Allemagne, on a essayé d'expliquer l'obsession par la voie psy- 
chologique. Grashey trouve qu'on a introduit dans le domaine de 
l'obsession beaucoup de symptômes disparates et qu'il faut le limiter 
considérablement, mais, par ses nombreuses divisions, il ne fait que 
l'obscurcir. Pour Westphal, l'obsession est une image qui surgit dans 
la conscience pendant l'état normal de l'esprit et à la suite de sensa- 
tions sensuelles normales, mais ne saurait être éloignée de la con- 
science à cause de l'altération maladive des sensations consécutives 
au procès intellectuels. La définition psychologique de Ziehenat est 
presque identique. 

Tous sont d'accord que, dans tous les cas des obsessions, il existe 
plus ou moins une prédisposition héréditaire et qu'en général on peut 
admettre la formule donnée par ïamburini : l'obsession constitue la 
forme élémentaire du cadre de la dégénérescence mentale. L'idée obsé- 
dante surgit dans la sphère intellectuelle, les phénomènes de la 
crainte dans celle des sens. Les sentiments de frayeur ou d'angoisse 
sont des phénomènes secondaires et pas toujours inévitables. 

En somme, M. Constantinowsky ne fait que passer en revue les 
principales théories sur l'obsession, il n'y ajoute rien de personnel. 

OSSIP-LOURIÉ. 



H. Triboulet et F. Mathieu. — L'alcool et l'alcoolisme (1 vol. 
in-8% 251 p. Carré et Naud, Paris, 1900). 

L'étude de l'alcoolisme a une double importance au point de vue 
psycho-pathologique : en effet, un très grand nombre d'aliénés sont 
des alcooliques, et, d'autre part, l'action de l'alcool sur l'organisme 
humain, de mieux en mieux connue, étend le champ de nos observa- 
tions, de nos expériences. On peut donc regretter que l'investigation 
méthodique et impartiale des effets de l'alcool ait trop souvent cédé le 
pas, dans ces dernières années, h des constatations rapides suivies de 
conclusions hâtives en vue de la « propagande -antialcoolique ». 
MM. Triboulet et Mathieu ont eu le mérite de mettre en lumière les 
avantages de l'alcool (nutrition, chaleur, excitation momentanée), 
aussi bien que ses inconvénients (arrêt des processus normaux, refroi- 
dissement, ralentissement de la nutrition, dépression générale). Ils ont 
bien montré la différence entre les résultats obtenus expérimentale- 
ment sur des animaux par l'ingestion d'alcools purs, et les effets pro- 



ANALYSES- — TRiBOULET ET MATHIEU. Valcool. et V olcooUsme 207 

duits sur l'homme, avec son régime alimentaire si varié, par l'alcool 
dilué (uni à de l'eau et à de nombreuses substances, dont quelques- 
unes jouent un rôle utile, dans les « boissons alcooliques », telles que 
le vin, la bière, le cidre). Ils ont étudié à part, comme il convient, 
l'intoxication aiguë et l'intoxication chronique par abus de l'alcool; 
et ils ont établi des distinctions très importantes entre les effets par 
doses massives et les effets par ingestion périodique d'alcool pris en 
trop grande quantité chaque fois. Leur ouvrage abonde en utiles 
documents. 

Nous ne nous attarderons pas sur la description des procédés de 
fabrication et sur la définition scientifique des divers alcools et bois- 
sons alcooliques (p. 1-48). Il suffit de dire que l'action toxique d'un 
alcool est d'autant plus grande que sa formule atomique est plus 
élevée, et qu'il n'est pas fait d'exception pour l'alcool méthylique 
moins dangereux que Talcool éthylique, lequel est le principal agent 
toxique dans tous les spiritueux. Un litre de cognac, de kirsch, d'eau- 
de-vie de cidre ou de prunes, de marc, suffît à tuer de 05 à 6S kilo- 
grammes d'animal vivant : l'alcool éthylique qui entre dans la compo- 
sition de ces boissons tue à lui seul 64 kil. 102. 

L'alcool agit surtout par déshydratation. Or il se répand dans tout 
l'organisme et notamment dans le sang, dans le foie et dans le cer- 
veau. Partout, « il paralyse l'irritabilité, la sensibilité, la contractilité, 
l'activité de la cellule vivante » ; son action sur le système vaso- 
moteur entraîne des congestions; sa combustion se fait au détriment 
de l'hématose : le globule sanguin est détruit et l'hémoglobine préci- 
pitée (p. 85 sqq). Dans la substance nerveuse, il déshydrate la cellule 
et la névroglie ; il modifie la circulation capillaire, amène des conges- 
tions locales qui, fréquemment répétées, produisent la sclérose céré- 
brale. Son action irritante fait que les méninges s'épaississent. Il 
désorganise les segments nerveux en attaquant surtout les gaines de 
myéline. La « névrite segmentaire périaxile » atteint d'abord les 
nerfs de la vie de relation, puis les nerfs des muscles extenseurs des 
membres inférieurs et de l'avant-bras. L'atrophie, la déformation des 
membres s'ensuivent (p. 85 sqq, 124, 136). 

Nous passons sous silence les trop nombreux troubles de la diges- 
tion, de la circulation, de la sécrétion et de l'excrétion, entraînés par 
la toxicité de l'alcool. Il faut signaler toutefois que le vin semble sur- 
tout attaquer la veine porte et le foie; les eaux-de-vie, la muqueuse 
de l'estomac, le cerveau et les méninges; les essences diverses, les 
cellules nerveuses. Toujours l'alcool provoque un refroidissement qui 
peut être considérable et amener la mort, une insensibilité (anesthésie 
et analgésie) parfois complète pour certaines régions du corps. 

L'alcoolisme est aigu ou chronique. Aigu, il entraîne d'abord la dis- 
parition de toute prudence, de toute réserve; il rend loquace et con. 
liant [in vino veritas) ; puis, à l'exubérance du premier moment succède 
un engourdissement des centres, supérieurs avec excitation médullaire, 



208 REVUE PHILOSOPHIQUE 

eniin se produit une déchéance musculaire plus ou moins complète, 
accompagnée d'anesthésie ou de retard dans l'aperception des sensa- 
tions. L'accoutumance à l'alcool peut augmenter la résistance du 
sujet à l'intoxication, empêcher la production de la plupart des phéno- 
mènes morbides habituels. 

L'alcoolisme chronique peut rester quelque temps latent. La chloro- 
formisation ou une fièvre aiguë le décèle parfois: quelquefois il se 
manifeste seulement par la pituite matinale (p. 137 sqq). Quand il 
cesse d'être latent, le malade éprouve, le soir, des douleurs, des four- 
millements, des crampes, des cauchemars, et, le matin, des vertiges et 
des tremblements. Puis viennent la paralysie des membres inférieurs, 
le pseudo-iabes, incoordination des mouvements avec douleurs lanci- 
nantes et fulgurantes; plus tard, la paralysie se généralise, les fibres 
des nerfs oculaires s'atrophient (amblyopie par abus de boissons dis- 
tillées). 

Au point de vue psychologique, on constate dans l'alcoolisme chro- 
nique : l'irritabilité suivie d'abrutissement et d'incohérence, l'excitabi- 
lité suivie d'analgésie et d'anesthésie, l'irrégularité des habitudes 
permettant toutes sortes d'impulsions, la perte de la réflexion et de la 
volonté; le delirium tremens, actif, hallucinatoire, terrifiant, la manie 
aiguè ou le délire subaigu avec idées de persécution et rêves pro- 
fessionnels; les attaques épileptiformes (surtout dans l'absinthisme) ou 
hystériformes (p. 157 sqq). 

L'hérédité alcoolique est, comme toute hérédité dans la dégénéres- 
cence, susceptible d'engendrer des troubles différents : des obsessions 
immorales, des tendances perverses (folie morale). Il y a cependant 
parfois transmission héréditaire du goût pour les boissons alcooliques 
et du delirium tremens. 

Au point de vue thérapeutique, MM. Triboulet et Mathieu deman- 
dent la création d'asiles spéciaux pour les alcooliques; ils préconisent 
un « traitement moral » par les distractions et le travoil musculaire 
régulier, au sein de l'abstinence des boissons fermentées. Ils espèrent 
que six à huit mois d'internement suffiraient au maximum. Ils récla- 
ment d'énergiques mesures prophylactiques et, instruits par l'expé- 
rience des monopoles en Suisse ou en Russie, ils sont plutôt partisans 
d'une prohibition systématique, quand, du moins, « la propagande 
antialcoolique aura suffisamment éclairé le peuple ». 

G.-L. DUPRAT. 



Helen Keller Souvenir {Histoire d'Hèlcne Keller, 2<= fasc), 1802- 
1899, 66 p., in-4° Washington, Volta Bureau. 

Dans une suite d'articles écrits pour ceux qu'intéresse l'éducation 
des sourds et des aveugles, le bureau 'Volta expose sommairement 
quelles ont été les études d'Helen Keller jusqu'à son admission au 



ANALYSES. — Histoire cVHélëne Keller :209 

collège de Radcliffe, et par quelles méthodes on a réussi à instruire 
cette jeune sourde-aveugle-muette. 

Helen Keller a eu la révélation du langage le jour où elle s'est 
aperçue qu'un mot servait à désigner une chose absente, la suppléait, 
la représentait : elle s'est ensuite rendu compte que ce mot, à son 
tour, pouvait être remplacé par un groupe de signes; et enfin que ces 
signes, étant mobiles et transposables, pouvaient servir à former 
d'autres mots. Dès lors elle comprenait l'écriture et la lecture. Ses 
progrès furent ensuite plus rapides que ceux des autres sourds : et 
son professeur, miss Sullivan, l'attribue à ce qu'au lieu de lui expli- 
quer pas à pas toutes ses lectures, on la laissait, comme elle s'y plai- 
sait, deviner par elle-même le plus grand nombre des significations 
verbales qu'elle ne connaissait pas encore. 

Jusque-là, tout se bornait à des conversations manuelles par des 
sensations tactiles. Pour lui apprendre à parler, trois ans après ses 
premières notions d'un alphabet, on lui fit toucher les lèvres prononçant 
les mots : elle apprit ainsi à en reproduire elle-même les' mouvements. 
La conversation avec elle devenait possible, les explications plus 
faciles et plus rapides. Cependant nombre de mots lui échappaient 
encore : les auteurs en donnent, à la page 29, une liste intéressante à 
consulter. 

Ainsi pourvue de nos facilités pour l'acquisition et l'échange des 
idées, H. Keller pouvait compléter son instruction : on lui apprit 
mieux l'anglais, quelques éléments de français et d'allemand, assez de 
latin et de grec pour comprendre Cicéron et Virgile, Xénophon et 
Homère : ce qui est un résultat fort appréciable. Elle connaît entière- 
ment VÉnéide et quelques Églogues : elle a lu le V^ livre de VOdyssée, 
les I", W, IIIo, IX« et XVI" Chants de V Iliade, a.\ec quelques parties du 
dernier. Enfin on lui a appris de l'algèbre et de la géométrie : par 
quels procédés ces notions ont-elles pénétré dans son intelligence? 
Question de haut intérêt, pour le psychologue : les rapports sont 
malheureusement très sobres de renseignements sur ce point et ne 
nous donnent guère que les résultats obtenus. 

Au début, son professeur de mathématiques la trouve assez fermée 
aux notions algébriques : les équations du premier degré la dépassent; 
elle ne peut transposer les facteurs ; elle connaît mal les fractions; le 
plus petit multiple, le plus grand commun diviseur lui échappent : 
même, elle se trompe souvent dans ses additions et soustractions. 
M. Keith commence par bien lui faire saisir les différences et ressem- 
blances entre l'arithmétique et l'algèbre : et dès la seconde leçon elle 
comprend comment il faut lire 



«2 



^62 _ 2a2 _ [3^2 4- 4//2 _ (3«2 _ 262 + c2) ]j 



Au bout de très peu de temps, non seulement elle pouvait retenir les 
équations avec leurs complications de lettres, signes, exposants et 



^10 REVUE PHILOSOPHIQUE 

coefficients, mais encore elle était capable de faire mentalement les 
opérations nécessaires pour les résoudre : elle ne s'aidait de l'écriture 
en Braille que dans les cas très complexes, pour certaines vérifications. 
Trois mois après, elle en était aux simplifications suivantes : 



.»;- -f- ya x-i — 1/ ^ X>i — Il 



x"^!l -\- x y-^ 

•> *^ 'rii */C 



u- 



' « — 1 

Six mois après ses débuts, elle connaissait l'algèbre, sauf les équa- 

lions du second degré, les valeurs négatives, les proportions et une 

partie de la théorie des exposants. Après les vacances et la revision 

de la rentrée, on lui apprend à résoudre les équations du second 

degré par la /ormule ix — a) {x — b) =0. Quand elle sut c omment, de 

— b ±V b- — -iac, elle apprit 
3^2 _!_ 5.x -f c = o nous tirions x — c)^ 

aussitôt, avec une étonnante rapidité, à résoudre ces équations : sur- 
tout elle voyait très vite si x était une quantité positive ou négative. 

Les équations au carré (literal quadratic) l'ont arrêtée quelque 
temps : elle a dû s'aider du Braille, les erreurs ont abondé, mais au 
bout de quelque temps le travail est devenu rapide et assuré. — La 
théarie des exposants, des quantités négatives, des proportions, n'a 
souffert aucune difficulté : seules les formules contenant comme expo- 
sants des fractions ou des nombres prem.iers ont encore donné lieu à 
des erreurs. 

En géométrie, les difficultés étaient accumulées : d'abord il a fallu 
donner à l'aveugle et sourde une idée aussi exacte que possible du 
point, de la ligne, etc., et lui faire comprendre, à l'aide de fils et de 
bandes munis de repères, ce que sont les directions, les parallèles, les 
angles, etc. Malgré tout, sa conception des dimensions et des formes, 
tirée des seules perceptions tactiles, est restée bien pauvre : du moins 
on l'a débarrassée des idées fausses et préconçues qui l'obscurcis- 
saient '. 

La première opération consistait à apprendre le théorème : ensuite, 
H. Keller construisait la figure à l'aide de bandes : si cette figure était 
bonne, elle ajoutait les lettres et résolvait algébriquement : ensuite, 
elle analysait et cherchait les relations pour trouver les preuves; si 
cette analyse demandait de nouvelles constructions- pour arriver à la 
démonstration, elle les établissait de même. C'est d'ailleurs la méthode 
usuelle : seulement, pour H. Keller, tout était plus difficile à cause de 

1. L'incapacité à se représenter notre espace est souvent telle qu'on nous 
citait un aveugle de naissance incapable de jamais comprendre que marcher 
en cercle le ramenait ;i son point de départ, ni comment il faisait le tour d'un 
arbre. (J. l'.) 



ANALYSES. — Histoire d'Hélène Kellev 211 

sa pauvreté d'intuition et parce qu'elle avait une tendance à faire 
appel à sa mémoire plutôt qu'aux combinaisons mentales capables de 
produire sur place la preuve du théorème étudié. Surtout, la grosse 
difficulté est qu'elle se butait parfois à une notion fausse, où elle res- 
tait obstinément jusqu'à ce qu'on réussît à s'apercevoir de son erreur : 
alors il fallait la faire remonter aux principes jusqu'à ce qu'elle 
échappât à cette erreur. 

En travaillant ainsi, H. Keller avait appris, en juillet 1898, le pre- 
mier livre de géométrie : d'octobre 1898 à février 1899, elle vit tous les 
autres livres : pour le dernier, on put faire usage d'un manuel où 
figures et lettres étaient en relief, ce qui facilita les progrès. 

Ainsi, quoique l'algèbre eût singulièrement affiné son intuition tac- 
tile, la géométrie élémentaire fut pour la sourde-aveugle une étude 
des plus ardues : et cela se comprend sans peine. Il lui fallait avoir 
en l'esprit présents à la' fois les lettres, les figures, les théorèmes, les 
démonstrations, les constructions et les diverses phases du raisonne- 
ment : quelle difficulté pour des facultés représentatives limitées 
presque aux images tactiles. Aussi fallait-il saisir toutes les simplifi- 
cations possiblss. Et cependant M. Keithpeut apporter comme exemple 
des problèmes de géométrie que résout H. Keller, le suivant, fait en 
cinq minutes. 

« Soit un cercle de 20 pouces de diamètre (AB) : par un point E du 
« diamètre, à 4 pouces de la circonféience, passe une corde CD per- 
« pendiculaire au diamètre. Quelle est la longueur de cette corde? Et 
•« quelle est la longueur des deux cordes CB et CA, tirées de l'extré- 
rt mité C de la perpendiculaire aux deux extrémités B et A du dia- 
« mètre. 

I" CE = \/AE xEB= V16X i = 8 
CD — 16 

2" AC = V(AB X AE) = v/20 X 16 = S v'5" 
GB = v'aB X EB = V20 X 4 = 4 VF. » 

En résumé, H. Keller, sourde et aveugle, a réussi à apprendre en 
huit mois ce qu'il faut connaître de giec et de latin pour lire les pages 
de Cicéron, de Virgile et d'Homère inscrites à l'examen d'admission 
du collège Radcliffe : elle a appris en treize mois les éléments de 
prose grecque; et en treize mois, l'algèbre élémentaire et la géométrie 
plane. L'examen d'admission au collège Radcliffe équivaut à celui du 
collège Harvard, l'un des plus célèbres des Etats-Unis. 

En terminant ce qu'il appelle « cette histoire de lutte et de victoire » 
{Iiistory of struggle and victory),, le dernier professeur d'il. Keller, 
M. Keith, observe que les mathématiques sont la seule partie du pro- 
gramme où sa jeune élève ait dû s'attarder plus que les autres : on a 



212 HEVUE PHILOSOPHIQUE 

VU plus haut à quelles difficultés se heurtait ce jeune esprit totalement 
prive d'images et de perceptions visuelles. 

D"" Jean Philippe. 

MM. F. Thomas {Acad. des se. morales, 25 nov. 1900) et L. Ar.nould [La Quin- 
zaine, i" dcc. 1900) ont examiné récemment une jeune aveugle-sourde-muette 
de naissance (L. Bridgman le devint à deux ans, H. Keller à dix-buil mois, et 
M. Obrechl à trois ans et demi). Celte jeune fille, Marie Heurtin, née en 1885, 
a été éduquée, comme M. Obrecl>t, par les religieuses de Larnay : actuellement, 
elle sait parler taclilement, lire et écrire en points, et parler oralement. Son 
sens oifaclif est 1res développé : quant au loucher actif, ■• c'est en lui que se 
concentre presque toute l'activité de l'esprit >- (P. Th.). Pour lui apprendre à 
parler, son éducatrice. ayant remarqué qu'elle ne se séparait presque jamais 
d'un petit couteau de poche apporté de chez elle, le lui enleva : « .Marie se fâcha, 
la religieuse le lui rendit un instant et lui mil les mains l'une sur l'autre, l'une 
coupant l'autre, ce qui est le signe abrégé pour désigner un couteau chez les 
sourds-muets; puis elle lui reprit l'objet; l'enfant s'irrita, mais, dès qu'elle eût 
l'idée de refaire elle-même le signe qui lui avait été appris, on lui rendit le 
couteau définitivement. Le premier pas était fait : Venfaitt avait compris qu'il y 
avait un rapport entre le signe et l'objet » (L. Arnould). — Ajoutons que la 
jeune sourde-muette-aveugle n'a jamais, en rêve, ni vu, ni entendu, ni parlé 
oralement (en quoi elle difiere encore de ses compagnes) : elle a conservé des 
souvenirs antérieurs à son éducation. 

On annonce, sur les procédés de son éducation, antérieurs à ceux employés 

pour H. Keller, une élude précise : il va sans dire que les points caractéristiques 

seront signalés ici. 

D'' J. PniLU>rE. 



F. Cl. Spencer. — Education of tke Puehlo Child (Columbia Uni- 
versity), 98 p., in-8», Mac Millan, V Avenue, New- York. 

C'est une monographie qui commence par la géographie et l'histoire 
de la terre des Pueblos, et qui expose ensuite, d'après des documents 
ethnologiques et autres, comment se perpétuent en des formes 
immuables leurs mœurs, leur industrie, leur religion. Abordant 
ensuite la question même de l'éducation, l'auteur s'efforce de montrer 
comment le milieu physique et social où elle est condamnée à vivre, 
arrête dans son développement cette race depuis longtemps réfractaire 
à toute innovation. Il n'indique d'ailleurs aucun moyen pratique de 
remédier à cet état de choses. 

L'ouvrage se termine par' une bibliographie assez complète. 

J. P. 



D'' P. J. Môbius. — Uebeu Entartung {Grenzfr.-des nerv. und sec- 
lenlebens. "Vol. III. Bergmann, "Wiesbaden, 1900, p. 95-123). 

La dégénérescence consiste en une déviation considérable et perma- 
nente, transmise ou susceptible de transmission héréditaire. Elle peut 
être par conséquent ou congénitale ou acquise, soit dans la vie fœtale, 
soit dans le cours de l'existence. On est habitué depuis Morel à con- 
fondre les dégénérescences héréditaires avec celles qui sont acquises. 



ANALYSES. — .1. MOBIL'S. Uebev Entcirtung 213 

Cependant les effets de ces dernières peuvent être sans cesse atténués 
au cours de l'hérédité par des unions répétées avec des personnes 
saines (p. 90-97). On a, à la fois, tort et raison d'admettre des dégéné- 
rescences partielles : l'organisme est un, mais comparable à un Etat, 
et chaque élément y a une certaine indépendance. Il n'y a pas de 
dégénérescence totale, mais seulement déséquilibre ou manque d'har- 
monie entre éléments dont les uns sont sains, les autres anormaux. 
Les causes premières de la dégénérescence sont obscures : il n'est pas 
prouvé que l'union de consanguins l'entraîne et le manque d'aflinité 
des germes peut bien être une des sources de ce mal (p. 97-100). 

La délimitation du domaine de la dégénérescence est la chose la 
plus importante. Dans quelle mesure faut-il qu'il y ait déviation pour 
que l'on soit jugé dégénéré? Les variations sont considérables dans 
l'espèce humaine : il en est de deux sortes, les unes corporelles, les 
autres mentales. Où commence la déviation morbide? Les anomalies 
physiques sont depuis longtemps l'objet de remarques vulgaires et 
scientifiques; mais comment apprécier les variations psychiques? Il 
ne faut attendre aucun secours de la psychologie normale qui est 
encore trop loin de connaître ïindividu normal (p. 102-103). Un cer- 
tain degré de toutes les tendances humaines est nécessaire à l'état de 
santé : comment déterminer à quel moment il y a excès ou défaut? 

Il faut donc se résigner à juger de la mentalité d'après l'aspect 
extérieur de la personne, souvent trompeur d'ailleurs. La laideur phy- 
sique d'abord peut être l'indice de la laideur morale; celle-ci peut être 
rendue appréciable par une extrême brutalité, une grande cruauté, etc. 
(p. 112-113). La forme de la tête peut, en dehors de toutes les exagéra- 
tions de la cranioscopie, déceler la dégénérescence : cependant les 
bêtes et les sauvages ont plus de régularité dans tout le corps que les 
civilisés, dont la partie droite de l'appareil musculaire et le cerveau 
gauche sont plus développés que les parties correspondantes (p. 102 
et 114). La mauvaise conformation des oreilles et du nez, la structure 
des mâchoires et du palais, l'implantation des dents et leur chute, 
l'aspect des mains, peuvent fournir des indices de dégénérescence. 

Môbius rend un juste hommage aux travaux faits par Magnan en 
vue de distinguer les états constitutifs des syndromes psychiques de 
la dégénérescence (folie intermittente, paranoïa, mélancolie, hypocon- 
drie, obsessions, phobies, hystérie, névrose, etc.). Les maladies men- 
tales sont des épiphénomènes, des manifestations secondaires d'une 
maladie qui sans elles n'en existe pas moins (p. ll(i-117). L'étude se 
termine par des considérations sur les dégénérés criminels et les 
hommes de génie : la criminalité et la génialité supposent des rela- 
tions anormales entre l'individu et ses semblables aussi bien qu'entre 
les diverses fonctions de l'individu. 

G.-L. DUPRAT. 



214 lŒVUE PHILOSOPHIQUE 

L,. Loewenfeld. — Somnambulismus und Spiritismus {Grenzfr. 
des Nerven-undSeelenlebens. I. Bergmann, Wiesbadea, tOOO, p. 1-57). 

L'auteur s"est efforcé de décrii'e d'un côté les états somnambuliques, 
d'autre part les faits si variés de spiritisme, de ramener autant que pos- 
sible ceux-ci à ceux-là, et de montrer qu'il n'y a aucune raison d'ad- 
mettre l'agent mystérieux que supposent les théories spirites. 

La partie relative aux différentes formes de somnambulisme (p. 1-^3) 
constitue un exposé méthodique et clair des phénomènes générale- 
ment bien connus que l'on décrit sous les noms de noctambulisme et 
de somnambulisme soit hystérique, soit hypnotique, spontané ou pro- 
voqué. Les faits ordinairement signalés sont rapprochés du sommeil 
et des rêves (p. '.)) : dans le sommeil léger les rêves manquent d'enchaîne- 
ment logique, de valeur intellectuelle (p. -2), dans le sommeil profond 
il se produit une activité mentale plus proche en un sens de celle de la 
veille, c'est-à-dire à éléments plus cohérents bien que peu nombreux, 
d'une logique plus serrée, mais étroitement limitée à un petit cercle 
d'idées ou d'images (p. -2). C'est avec ce dernier genre de rêves que les 
faits somnambuliques présentent le plus d'analogie : on connaît bien 
des exemples d'actes accomplis avec sûreté, d'opérations mentales 
d'une haute valeur intellectuelle effectuées pendant le sommeil profond 
et dans l'état de somnambulisme (cf. p. 4-6). L'état anormal se distingue 
de l'état normal parce que dans le premier les représentations engen- 
drent des actes au lieu de s'arrêter comme dans le second au stade 
purement intellectuel; en outre, dans le somnambulisme, le rétrécisse- 
ment du champ de la conscience fait que l'attention peut être ren- 
forcée sur certaines données sensorielles, peut accroître ainsi l'acuité 
de certains sens et permettre des opérations que l'on ne saurait accom- 
plir dans l'état de santé (p. 'J-10). Loewenfeld ne croit pas avec Gilles 
de la Tourette au rapport direct du somnambulisme avec l'hystérie. Bien 
des personnes qui dans leur enfance ont eu des attaques de somnam- 
bulisme, présentent plus tard des maladies nerveuses tout autres que 
l'hystérie. Cependant il y a un somnambulisme hystérique, différent 
quant à l'aspect du noctambulisme : on y constate du délire, des trans- 
formations ou des dédoublements de la personnalité, des hallucina- 
tions (p. 12-15). Quant au somnambulisme provoqué découvert par le 
marquis de Puységur, élève de Mesmer, en 178i, il relève de l'hypnose 
avec ses divers degrés et ses traits caractéristiques : limitation de l'ac- 
tivité associative, suggestibilité anormale, anesthésies et hyperesthé- 
sies, etc. (p. IG-I7). On peut, la chose est connue, provoquer des 
hallucinations, des anesthésies, des illusions, des phénomènes vascu- 
laires variés, de l'automatisme, des moditications 'de la personnalité, 
avec alternance de moi différents, des effets posthypnotiques, etc. 
(p. 18-23). 

Les faits de spiritisme se ramènent à six genres principaux : la luci- 
dité (hellsehenvision des objets cachés ou sensations visuelles obtenues 
les yeux fermés), la transposition des sens (sensations de l'ouïe ou de 



ANALYSES- — i.œwENFELD. Somnamhiili smus und Spiy'itismus ïJlo 

la vue éprouvées avec d'autres organes qu'avec l'oreille ou l'œil), la 
vision ou l'audition à distance, la télépathie, la prévision de lavenir, la 
phonation en langues étrangères non apprises. On ne peut que louer 
l'impartialité avec laquelle l'auteur expose les faits, ne rejetant a priori 
aucune explication scientifique probable ou possible, luttant simple- 
ment contre l'abus injustitié des entités métaphysiques, telles que 
« l'esprit », séparé du corps et survivant à la mort de l'individu sen- 
sible. Les expériences de Richct, Sidgwick, Backmann, Rudolf MuUer, 
n'ont donné que peu de résultats favorables à l'hypothèse de l'extra- 
lucidité des somnambules : encore peut-on admettre que certains 
sujets sont impressionnés par des rayons ultra-violets ou chauds, 
mais invisibles, des rayons tels que ceux que Roentgen a découverts 
(p. 3-2). L'auteur ne repousse pas radicalement l'hypothèse de 
M. Richet d'après laquelle le cerveau parfois serait impressionné, 
sans l'intermédiaire des organes sensoriels (p. 33). L'examen des 
« transpositions des sens » eût peut-être demandé qu'un peu plus 
d'attention fût accordée aux phénomènes de « l'audition colorée » ou 
autres semblables. La vision ou audition à distance semble établie par 
de nombreux cas analogues à celui, si célèbre, de Swedenborg (175G); 
mais elle ne semble encore susceptible d'aucune explication en dehors 
de l'hyperacuité des sens dans certains états de somnambulisme 
(p. 36-37). La télépathie, distinguée de la « lecture des pensées » (p. 37) 
s'explique en partie par la production inconsciente de paroles involon- 
taires, peryues grâce à l'hyperacuité sensorielle du « patient » (p. 39). Il 
est à remarquer que le nombre des résultats favorables obtenus par Mrs. 
Sidgwick est de 131 sur 644, quand les sujets sont dans le même lieu, 
et seulement de 9 sur -228, quand ils sont en des appartements distincts. 
Sans doute, on semble avoir obtenu du sommeil provoqué à distance 
et l'admission de l'action à distance n'est pas antiscientifique, surtout 
depuis la découverte de la télégraphie sans fil (p. 42). Le petit nombre 
de résultats favorables, dans des expériences bien faites, permet cepen- 
dant de croire à de pures coïncidences (cf. p. 44-45 les objections de von 
Parish). La prévision de l'avenir doit être rapprochée des « pressenti- 
ments » souvent de si faible valeur, souvent justifiés par des impressions 
confuses (p. 47-49); enfin l'usage de langues étrangères que l'on croyait 
ignorées du sujet s'explique par de l'hypermnésie hypnotique (p. 55). 
Bref, au terme de cet exposé succinct, mais bien documenté et tout 
à fuit intéressant, le spiritisme apparait comme une survivance du 
vieux dogme de l'immatérialité et de l'immortalité de l'âme. Le privi- 
lège accordé aux âmes des morts de connaître l'avenir et de le prédire 
semble n'avoir pas plus de réalité que le noumène auquel Schopen- 
hauer le rattache, lorsqu'il explique l'extraordinaire science des âmes, 
délivrées de leur enveloppe corporelle, par leur retour au sein d'un 
monde où il n'y a ni passé, ni avenir. 

•^ G.-L,. DUPUAT. 



216 REVUE PHILOSOPHIQUE 



III. — Sociologie. 

Ludwig Stein. — Ax der Wende des Jahrshunderts, Versuch 
EiNER KlltluphilOSOPHIE, 1 vol. in-S" de vii-415 p. Fribourg en Bris- 
gau, J. C. B. Mohr (Paul Siebeck), 1899. 

M. Stein nous avertit, dans son Avant-propos, que les vingt essais 
réunis par lui dans ce volume constituent une philosophie de la civi- 
li.^ntioii. telle qu'elle se trouve réalisée dans l'Europe occidentale et 
l'Amérique. Cet ouvrage fait suite à l'ouvrage sur la Question 
Sociale (Die sociale Frage im Lichte der Philosophie). L'auteur a 
choisi la forme de l'essai, si bien appropriée au génie allemand, 
parce qu'elle convient à merveille à des recherches encore si nou- 
velles. Mais cette forme n'exclut pas l'unité d'une pensée systématique. 
M. Stein se rattache, en effet, au criticisme évolutionniste, lequel a 
pour corollaire l'optimisme sociaL —"Les essais, dont quatre seule- 
ment paraissent ici pour la première fois, se divisent en deux groupes. 
Les uns, historiques, ont pour objet d'établir la continuité du déve- 
loppement de notre civilisation; les autres, systématiques, la signifi- 
cation et le but de ce développement. — L'évolution littéraire n'est 
pas laissée de côté. D'après M. Stein, la poésie doit devenir de plus en 
plus scientifique, et cesser d'être mythologique, à une époque où les 
savants s'inquiétant de plus en plus de la forme, et où des philosophes, 
tels, que Schopenhauer et Nietzsche, sont, dans leur prose, plus poètes 

que les poètes. 

1. Au seuil du siècle. — La formation de l'esprit s'explique par 
l'évolution biologique. Sous l'action de l'intérêt, l'organisme devient 
apte à des fonctions mentales supérieures. La notion du temps s'ex- 
plique par cette méthode génétique; et elle s'élargit avec l'horizon 
intellectuel. Nous comptons par siècles, tandis que l'homme primitif 
comptait par jours. — C'est pourquoi, au seuil du siècle, se pose la 
question : Quel est le bilan de ce siècle? Cette question a deux faces. 
Qu'est-ce que le passé a produit? Qu'est-ce que l'avenir donnera? La 
seconde question dépend de la première. L'unique méthode possible 
est la méthode historique. — La nature en elle-même est muette; l'his- 
toire seule peut nous instruire. Seule, l'histoire a un sens, une finalité 
immanente; le seul objet qui puisse nous intéresser, c'est la conscience 
dans son développement. C'est pourquoi toute métaphysique doit être 
ajournée; nous ne pouvons que répéter sous une autre forme les solu- 
tions anciennes. Ce n'est pas à dire que Dubois-Heymond ou Spencer 
aient gain de cause; il ne faut pas dire : Ljnorabimus, mais Ignora- 
mus. — Cette étude historique, faite d'un point de vue d'ensemble, nous 
révélera les tendances de l'histoire. La connaissance philosophique 
est une connaissance probable ; l'avenir la confirmera ou la démentira. 
— Psychologiquement, l'intellectualisme est la doctrine véritable; les 
représentations sont les armes forgés par l'organisme dans la lutte 



ANALYSES. — L. STEiN. An dev Wende des Jalirshunderts 217 

pour la vie. De cet intellectualisme découle un optimisme social; l'in- 
telligence se généralise avec l'évolution, se démocratise. — Morale- 
ment, l'histoire nous indique les impératifs de l'avenir. — Epistémo- 
logiquement, le point de vue de Kant se trouve concilié avec celui de 
Darwin et de Spencer dans le criiicisme évolutionniste. Les fonctions 
créent les organes ; l'intellect, avec ses formes et ses catégories, est 
le produit d'une évolution; mais ces formes et ces catégories consti- 
tuent simplement une interprétation de la nature par la conscience. 
Les lois de la nature sont les lois de la pensée ; et les lois de la pensée 
se ramènent, en définitive, à la loi de causalité, sous la forme du 
rapport de principe à conséquence (loi de raison suffisante). La valeur 
de la connaissance est ainsi relative. 

2. Un jubilé de deux mille cinq cents ans. — Il s'agit du jubilé de 
notre philosophie occidentale, laquelle peut être rapportée à une 
origine fixe (Thaïes), et, a suivi une marche continue et déterminée. — 
L'auteur passe en revue les diverses disciplines issues de cette philo- 
sophie, avec leurs vicissitudes. Il montre, en finissant, que le problème 
capital à l'heure actuelle est un problème humain. Sociologie, philo- 
sophie sociale, morale sociale, étudient l'homme social dans son être, 
dans son devenir, dans sa destinée. — Malgré l'épitaphe que lui vouait 
naguère le Dr Wahie, la philosophie ne doit pas périr. Si la science a 
pour objet le réel, la philosophie a pour objet le vrai; et chaque 
époque, ayant sa vérité, aura sa philosaphie. 

3. Le principe de l'évolution dans Vhistoire de Vesprit. — La philo- 
sophie, pour répondre à ses détracteurs, a emprunté aux sciences de 
la nature leurs méthodes. Ainsi la psychologie s'est modelée de nos 
jours sur la physiologie. Buckle a montré que l'histoire de la civilisa- 
tion devait s'expliquer par un enchaînement rigoureux de causes et 
d'effets. Darwin, en expliquant la vie par la loi de l'évolution, a con- 
duit les philosophes à transformer la conception de Buckle. L'histoire 
de la civilisation s'explique tout ensemble par la causalité et par l'éfo- 
lution; mais c'est l'évolution qui constitue le principe vraiment actif, 
et elle implique une téléologie immanente. Il faudrait les facultés 
mentales d'un Leibnitz pour suivre les applications de ce principe dans 
tout le domaine de l'esprit. En attendant un second Leibnitz, les tra- 
vailleurs modestes doivent appliquer le principe dans une sphère res- 
treinte. Et M. Stein s'efforce de montrer le rôle de l'évolution dans 
l'histoire de la pensée à l'époque de la Renaissance. Il établit que le 
moyen âge n'est pas une époque de stagnation intellectuelle, qu'il n'y 
a pas à la Renaissance de génération spontanée, et que l'apparence 
de discontinuité vient de la nature de la finalité, laquelle est imma- 
nente, et par suite relative aux besoins actuels de chaque période. 
L'histoire de l'esprit est déterminée par l'instinct de conservation. 

4. La première apposition de la philosophie grecque chez les Arabes. 
— La réalité de cette loi d'évolution est établie par l'histoire de la 
philosophie arabe. On se convainc par là de l'existence d'une double 

TOME LU. — 1001. l.j 



218 REVUE PHILOSOPHIQUE 

continuité : l'une historique, puisque cette philosophie se rattache à 
l'aristotélisme et au néo-platonisme; l'autre logique, puisque à un 
même moment (milieu du ix" siècle) cette filiation se retrouve dans 
les trois grands centres intellectuels : Paris, Constantinople, Bagdad. 

5. La conthiuità de la philosophie grecque chez les j^enseurs arabes. 

Ce cinquième essai établit encore que la continuité logique est 

aussi réelle que la continuité historique, et que toute philosophie est 
une tentative pour résoudre les éternels problèmes d'une manière 
conforme à Vesprit de l'époque. 

6. Exemple typique de la continuité logique dans Vhistoire de l'es- 
prit. — Les idées obéissent, comme les organismes, aux lois de la 
lutte pour la vie. Mais il est des problèmes qui reparaissent éternelle- 
ment : tel celui du déterminisme ; ce sont les problèmes philosophiques 
par excellence. La question du déterminisme se déguise sous toutes 
les formes, philosophiques et religieuses. Et les mêmes solutions se 
reproduisent, alors même qu'entre les penseurs qui les adoptent il ne 
peut y avoir de communication intellectuelle. Nul exemple plus frap- 
pant de la continuité logique. C'est ainsi que la solution de l'occasio- 
nalisme, et la morale de Vinteiition qui s'y rattache, se retrouvent 
dans les mêmes termçs chez les Stoïciens, chez l'Arabe Al Aschari, 
chez le mystique Richard de Saint-Victor, chez Malebranche et chez 
Geulincx. Or il est certain que Al Aschari n'a pas pu connaître la théorie 
stoïcienne, et il est infiniment peu probable que Geulincx et Maie- 
briipche se soient inspirés de cette théorie. — Ainsi l'évolution mentale 
obéit partout aux mêmes lois, et les mêmes formes de pensée se repro- 
duisent en conséquence. — Pour ce qui est de la valeur de cette morale 
occasionaliste de l'intention au point de vue de la philosophie systé- 
matique, elle représente sans doute la morale idéale de l'avenir. 

7. Pour servira la ïuéthodologie de la Biographique. — La biographie 
est peut-être le plus ancien de tous les arts, et c'est de tous le moins 
assujetti à une technique. Et pourtant cette technique est nécessaire, 
si l'on veut réaliser la double fin de la biographie : servir un intérêt 
historique, servir un intérêt moral et pédagogique; l'exemple même 
de la pédagogie est très instructif à cet égard. — Pour ce qui est du 
but historique, toute biographie est soumise aux mêmes règles; mais 
les règles changent, à l'égard du but moral, en raison du sujet traité. 
La psychologie d'un philosophe n'est pas celle d'un militaire ou d'un 
poète. — La biographie est particulièrement utile, lorsqu'il s'agit de 
l'histoire de la philosophie. Retracer une série de pensées, en faisant 
abstraction du milieu qui les a rendues possibles, est peut-être légitime, 
aux yeux du savant, mais non aux jeux du lecteur. Cette vérité devient 
sensible, si l'on compare à V Histoire de la philosophie, si abstraite, 
de Windeband, l'ouvrage de Th. Gomperz sur les Penseurs grecs, 
dans lequel les doctrines de ces penseurs sont rattachées à l'ensemble 
de leurs conditions, en particulier à leurs conditions économiques. 

8. La dernil're oiuvre de Frédéric Nietzsche. — Cette dernière œuvre, 



ANALYSES. — L- STEiN. An der Wende des Jahrshimderts 219 

VAyitechrist, composée à la veille de la folie, ne diffère des œuvres 
précédentes que par son calme plus grand et sa clarté. C'est une con- 
damnation décidée du Christianisme. Judaïsme et Christianisme ont 
corrompu la nature par l'idée de la pitié. Voilà ce que proclame 
Nietzsche, fort de son darwinisme. Mais ce darwinisme laisse de côté 
un élément capital de l'évolution, l'élément spirituel. C'est un darwi- 
nisme à la Jules Verne. Le rôle de la pitié est bienfaisant; la pitié est 
donc bien dans le sens de la nature. Judaïsme et Christianisme n'ont 
pas modifié le cours des choses; ils n'ont lait qu'exprimer leur évolu- 
tion naturelle. — L'idéal de Nietzsche, le retour à la bête blonde, est 
un idéal de réaction. Cette aspiration à une vie purement physique 
est incompatible avec le niveau moral actuel. Le rêve de Nietzsche, la 
papauté de César Borgia, est un rêve purement rétrograde. Ce n'est 
pas le Surhomme qu'il faut chercher, mais V Homme, 

'.}. Frédéric Nietzsche comme « philosophe classique ». — Étude 
sur un essai de M. Aloïs Riehl dans la collection des Classiciucs de la 
Philosophie de Frommann. — Nietzsche n'a aucun droit à être regardé 
■comme un philosophe classique. Comme le montre M. Riehl lui- 
même, Nietzsche est avant tout un artiste, un homme qui a de la génia- 
lité (plutôt encore qu'un homme de génie). Il pose des questions, 
mais il n'en résout aucune. Il n'a pas de système, pas de philosophie. 
Il procède par aphorismes, et c'est ce qui le rend populaire, à l'égal 
de Schopenhauer. Mais Schopenhauer, à côté des Parerga, a fait le 
Monde comme Volonté. 

10. La nature et iobjet de la sociologie. — En toutes choses, la 
pratique devance la théorie. La sociologie existait comme science, 
avant que l'on s'enqûît de sa méthode. Les discussions mêmes rela- 
tives à cette méthode prouvent qu'elle est bien vivante. — L'objet de 
la sociologie est aussi étendu que l'activité collective de l'homme. 
Elle constitue une philosophie de l'humanité, et son vrai nom serait 
philosophie sociale. — ■ Cette philosophie sociale a trois objets : l'f.vis- 
tence sociale, le devenir social, le devoir-être social. Ainsi la sociologie 
renferme toutes les sciences morales, descriptives, explicatives, nor- 
matives. — Le devenir social est aussi l'objet de l'Histoire. Mais 
l'histoire se rapporte à V individuel; les- événements historiques ne se 
répètent pas, La sociologie n'est pas une science de l'individuel; mais 
elle n'est pas non plus une science de lois, comme les sciences de la 
nature. Elle tient le milieu, et elle aboutit à des approximations empi- 
riques. Le devenir social n'est pas régi par la causalité mécanique 
(cause et effet), mais par la causalité téléologique (moyen et fin); il 
s'agit, d'ailleurs, d'une téléologie immanente. — Aussi la métaphore de 
Vorganisme social est-elle inexacte. L'einploi de la méthode biologique 
est en grande partie défectueux. La méthode propre de la sociologie 
est la méthode empirico-inductive (Histoire comparée). C'est, en par- 
ticulier, pour la détermination du devoir-être social que la méthode 
biologique est insullisante. Elle établirait une nécessité fatale {Miissén), 



220 KEVUE PHILOSOPHIQUE 

non un deroir-ùlre (SoUen). — L'étude du devenir des sentimentf^ 
humains est particulièrement importante pour la détermination du 

rythme social. 

11. Le problème pfnlosojjhiqne de la société humaine. — La marche 
des idées coiistitue-t-elle un cycle fermé et renaissant? Ou faut-il 
croire avec Leibnitz qu'elle constitue une spirale? M. Stein est de 
cette dernière opinion. — Les théories relatives au problème social le 
confirment dans cette vue. Nous ne posons plus les questions de la 
même façon que dans l'antiquité ou au moyen âge. Ce n'est plus le 
règne de V:uUorité de l'État, ou de l'autorité de l'Église, mais de la 
liberté. — Il n'y a de liberté que pour l'homme, et l'homme social; 
la liberté provient de la richesse croissante de la vie intérieure, 
laquelle diminue la certitude des connaissances et supprime le méca- 
nisme des lois naturelles. L'idée de Yéoolution nous permet de nous 
retracer la formation de cette liberté, et de comprendre le passage du 
collectivisme médiéval au régime moderne de la personnalité; à 
la constance psychique indéfectible a succédé la variabilité psychique 
indéiinie. — Mais le grand problème sociologique se pose alors. N'y 
a-t-il pas un milieu entre l'accroissement sans terme de la personna- 
lité, lequel engendre Vanarchisme, et le despotisme de l'Ltat, la prédo- 
minance de V humanité &ViV l'individu f M. Stein croit que ce milieu 
existe, et que seule la conciliation de ces deux extrêmes peut faire de 
la marche des idées sociales cette spirale dont il parlait au début. Lui- 
même, dans son ouvrage sur la Question sociale, a indiqué la solution 
du problème. — Ea somme, le point de vue philosophique n'est plus le 
même qu'autrefois. Au problème de Vôtre (Métaphysique) et à celui de 
la connaissance (Théorie de la connaissance) a succédé celui du devoir- 
être social (Sociologie). L'homme, s'il n'est plus au centre de Vunirers, 
est au centre de la spéculation philosophique. 

12. Le but de la vie et V organisation de la vie. — Analyse d'un 
ouvrage du professeur Otto Stock. — De même que naguère la thcorie 
de la connaissance, la sociologie a pour mot d'ordre actuel le retour 
à Kanf, mais au Kant de la Raison pratique. — M. Stock veut répondre 
à ces questions : La vie a-t-cUe un but? Ce but est-il unique et absolu? 
Comment atteindre ce but? — Il n'y a pas plus d'anarchie dans le 
monde moral et social que dans la nature ; la vie a un but. Les diverses 
fias se subordonnent à une fin unique. Cette fin unique est autonome. 
Elle consiste dans la volonté du bonJieur. — Le moyen primordial 
pour réaliser cette fin consiste dans l'affirmation même de la vie. 
Mais la vie humaine est avant tout la vie intellectudle. La volonté du 
bonheur se ramène à la volonté de connaître. Stock est un rationa- 
liste décidé, et, tout en évitant le mot, un philosophe de VAufklœrung. 
Il s'oppose nettement par là à la tendance issue de Nietzsche et déve- 
loppée par les philosophes du boulevard, tendance qui place les 
instincts de la brute au-dessus de la raison. 

i:3. L'éthique darwinisme et socialiste. — A propos d'un ouvrage de 



ANALYSES. — L. STEiN. An dcr Wende des Jcûirshunderts 221 

Woltmann : Système de la conscience morale. — Le concept de l'évo- 
lution est l'idée maîtresse de notre époque; l'avenir l'appliquera aux 
sciences de l'esprit, comme elle l'est déjà aux sciences de la nature. — 
Woltmann se rattache à la fois à Kant, à Darwin, à Marx; et il veut 
concilier criticisme, évolutionnisme et socialisme. — La morale est pour 
lui la science de la vie morale, et le développement de la conscience 
(Darwin) précède la connaissance logique de la règle des mœurs (Kant). 
Mais Woltmann a le tort de ramener trop Kant à Platon, et, en ressus- 
citant Leibnitz, Schelling et Hegel, de réaliser dans la nature les lois 
de l'esprit et la finalité. L'étude de Hume serait un remède excellent 
contre cette tendance métaphysique. — Le développement de l'esprit 
et de la conscience est conditionné par le facteur économique : « Sans 
technique, dit Woltmann, pas de logique ». Marx est concilié par là 
avec Kant. Mais Woltmann n'est pas inféodé au marxisme orthodoxe. 
Dans la pratique, il est plus proche de Lassalle. Dans la théorie, il 
n'est pas exclusif comme Marx; il admet, dans les rapports entre le 
facteur économique et le facteur idéal, la catégorie de la réciprocité. 

14. Loi de la nature et loi morale. — Des deux objets qui excitaient 
la vénération de Kant, le ciel étoile et la loi morale, le premier est 
connu suffisamment dans son ensemble, le second ne l'est pas 
encore. Et c'est pourquoi à l'étude des sciences de la nature doit 
succéder pour l'instant l'étude des sciences morales. La renaissance 
actuelle de la philosophie n'est autre chose que cet intérêt croissant 
accordé à l'Ethique et à la Sociologie. Tel est le sens provisoire du 
primat de la raison pratique. — C'est bien à tort que Kant met sur le 
même pied les lois de la nature et la loi morale; celle-ci a formé 
celles-là. C'est par analogie avec l'ordre établi dans les relations 
humaines que la pensée est arrivée par degrés à organiser le monde. 
Les lois de la nature sont des nécessités de penser, Kant a raison en 
ce point; mais ce sont des nécessités acquises par expérience, il a tort 
sur cet autre point. Et la valeur des lois n'est pas atténuée par là, 
mais assurée ; les lois ne valent que pour la conscience; mais, formées 
par la conscience, elle valent absolument pour elle; et, si elles varient, 
c'est avec l'évolution même de la conscience. — Les lois morales 
n'ont pas ce caractère absolu. Elles n'expriment pas une contrainte, 
mécanique et logique, mais un devoir-être téléologique. La grande 
méprise de Kant a été de placer le devoir dans l'absolu, de faire une 
métaphysique des mœurs. Cette métaphysique, qui est l'Ethique elle- 
même, ne peut être qu'un aboutissement. Les buts de l'action ne peu- 
vent être découverts que par la Sociologie usant de la méthode his- 
torique. 

15. La pédagogie expérimentale. — En dépit de la valeur des tra- 
vaux des pédagogistes, la pédagogie n'a pas fait un pas réel depuis 
Herbart. Cela tient à un défaut de méthode. La pédagogie en est encore 
aux discussions spéculatives portant sur la valeur comparée des opi- 
nions. Or ce sont des faits qu'il faut apporter. La pédagogie de 



222 REVUE PHILOSOPHIQUE 

ravenir sera expérimentale. En la rendant telle, on sera bien dans la 
tradition de Pestalozzi et de Rousseau, comme de Locke. — Et 
M. Stein montre par l'exemple l'excellence de cette méthode, en l'appli- 
quant au problème du surmenage scolaire. 

10. Uanarchie intellectuelle. — On revient beaucoup actuellement 
à l'étude de la logique formelle, et cela avec raison. Si la logique de 
l'école est inutile à ceux qui possèdent la logique naturelle, elle est 
indispensable à ceux qui ne la possèdent pas, et qui, sans le secours 
de cette étude, tombent dans ra7iarc/7.ie intellectuelle. — L'anarchie 
politique a sa source dans l'anarchie intellectuelle, et celle-ci domine 
actuellement, comme en témoigne l'état de la littérature et de la phi- 
losophie, où chacun veut être maître, où seul Nietzsche, roi de l'anar- 
chie et ennemi juré de la logique, a fait école. La maxime des jeunes 
est la maxime nietzschéenne : « Rien n'est vrai, tout est permis. » A 
cette anarchie, l'étude de la logique ne peut que remédier. 

17. Uanarchie sentimentale. — Le mysticisme suit partout la philo- 
sophie comme son ombre. C'est que l'âme humaine est double, enten- 
dement et sentiment. La psychologie actuelle, intellectualiste ou 
volontariste, ne voit dans le sentiment qu'un fait secondaire; mais le 
sentiment s'est révolté h toutes les époques contre la raison, la religion 
contre la philosophie, la croyance contre la science. Cette prédomi- 
nance du sentiment constitue le principe de Vanarchie. — Ce mysti- 
cisme anarchiste est aussi ancien que la civilisation, tantôt sous forme 
naïve, tantôt sous forme rélléchie. De nos jours, il trouve un terrain 
particulièrement favorable en France; nulle part ailleurs, et surtout 
en Allemagne, le succès d'un Brunetière et de sa « double vérité » ne 
serait possible. — L'anarchie prévaut dans tous les domaines, poli- 
tique, religion, art, sciences morales et même sciences de la nature 
(Métagéométrie de ZôUner, spiritisme, mysticisme biologique, philoso- 
phie de la nature de Spencer, homéopathie, kneippisme, etc.). — Cette 
anarchie sentimentale est le grand danger que court notre civilisation. 
Il faut que l'intellectualisme s'arme contre le sentiment, et qu'il mette 
en œuvre, pour sauver notre civilisation, la science et la technique. 

18. L'optimisme religieu.x. — La lutte est éternelle entre les reli- 
gions qui aflirment la vie et celles qui la nient. Le mosaïsme est le 
type des premières, le houddhisme est le type des secondes. Le conflit 
entre l'optimisme et le pessimisme est de nature sentimentale, non de 
de nature intellectuelle; Yoptimisme n'est pas une conception philo- 
sophique , mais une croyance religieuse. — Le mosaïsme est ainsi 
l'expression même de l'optimisme; c'est lui qui, -sous la forme du 
messianisme, a su affirmer le perfectionnement futur de l'humanité; il 
a mis l'âge d'or au terme et non au principe. Et il est tout naturel que 
les fondateurs du socialisme, Lassalle et Marx, soient de race israélite. 
— Aussi quel contraste entre la civilisation vivante que dominent les 
idées mosaïques, et la civilisation morte que dominent les idées boud- 
dhiques, l'Europe et l'Inde ! — Le contraste entre les espérances d'Israël 



ANALYSES. — I- STEIN. An der Weude des Jahrshunderts 223 

et sa destinée tragique n'est pas un démenti à l'optimisme. La courbe 
de l'histoire est une spirale. « Inclinata resurget ». L'antisémitisme 
actuel n'aura qu'un temps. 

19. La philosophie de la paix. — Article dédié aux membres de la 
conférence de La Haye. — 11 est en opposition immédiate avec un article 
publié dans la Deutsche Rundsdiau par le général de Boguslawski 
et qui contient une véritable philosophie de la guerre. Il s'agit ici, 
non d'en appeler à des autorités, car les deux partis ont également 
les leurs, mais à des arguments. — Au point de vue sociologique, il 
n'est pas vrai que la guerre soit essentielle à l'humanité ; la philosophie 
de l'évolution nous montre dans la guerre une catégorie purement 
historique; la lutte seule, dont la guerre est une forme transitoire, 
constitue une catégorie psyc/ioiof/ique et indéracinable. — Au point de 
vue pédagogique et moral, il est inexact que la guerre soit l'unique 
moyen d'éducation; voyez, par exemple, la Hollande et la Suisse. — 
Au point de vue politique, il ne faut pas regarder la souveraineté d'un ■ 
État comme quelque chose d'absolu, et s'insurger par suite contre la 
diminution de souveraineté qui résulterait de l'arbitrage. — Au point 
de vue technique, la multiplication même des armements amènera 
forcément à une entente. — Au point de vue économique enfin, il n'est 
pas exact que le désarmement ait pour effet inévitable le bouleverse- 
ment industrie], car nul ne songe à un désarmement immédiat et 
complet. 

20. Les tachespolitiqu.es et sociales du vingtième siècle. — La tâche 
politiciue du vingtième siècle doit consister essentiellement à faire 
prédominer dans le monde entier la civilisation occidentale. Le facteur 
dominant de cette civilisation est, à cette heure, la race germanique; 
elle est le présent, comme la race latine est le passé, et peut-être la 
race slave l'avenir. xMais l'hégémonie de la race germanique ne signifie 
pas l'oppression des autres types. Si le xviii'^ siècle fut l'ère du 
cosmopo/ifisme,etle xix'= l'ère du nationalisme, \e xx." doit réconcilier 
ces deux idées essentielles. — Mais cette tâche politique implique une 
tâche sociale. L'histoire même de notre siècle nous indique Vimpé- 
ratif du siècle prochain : la réalisation de la paix sociale. Comment 
la réaliser? Ni le collectivisme de Marx, ni l'individualisme de Nietzsche, 
n'y peuvent réussir. La critique à laquelle se trouve actuellement 
soumisle marxisme est très propre à fciciliter la solution du problème. 
Cette solution doit être un moyen terme, qu'exprime assez netlement 
la formule suivante : Socialisme des institutions, individualisme des 
personnes. Au socialisme internationaliste de Marx ne préfère-t-on 
pas déjà le socialisme nationaliste de Lassalle. — Cette étude, et les 
précédentes, nous indiquent nettement le sens de l'histoire, qui est 
Yexaltation du type humain. Le vingtième siècle sera une ère de 
rationalisme; nous sommes à une époque d'Aufhlœrung sociale. 

J. Segond. 



REVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRANGERS 



Archiv fur systematische Philosophie. 

Tome VI (1900), 64S p. 

A. MûLLER. La métaphysique de Teichmûller (trois articles). — 
Selon Teichmûller, la question de l'être, point de départ de toute spé- 
culation philosophique, semble être la question que la métaphysique 
a le plus négligée. Le concept de l'être ne peut venir ni des intuitions, 
ni des activités de l'âme, ni des impressions sensibles, ni de la con- 
science immédiate et particulière; on ne peut le trouver que dans le 
domaine des idées qui, par une évolution graduelle, se transforment 
en concepts. Teichmûller combat la limitation kantienne de l'intuition 
à l'intuition sensible et définit ce qu'il entend par intuition intellec- 
tuelle : son caractère spécifique consiste en ce que les concepts ration- 
nels, comme unités de relation ou points de vue, supposent autre 
chose que ce à quoi ils se rapportent, et réunissent tous ces points de 
vue dans un état de conscience unique. Une analyse à la fois gram- 
maticale et logique montre que le mot être ne peut signifier autre 
chose que le moi. 

Le moi n'a aucune raison de supposer des objets extérieurs, puis- 
qu'il s'apparaît à lui-même comme une unité absolue de tous les 
contenus et de toutes les activités; c'est donc à de nouvelles considé- 
rations qu'il faut recourir pour déduire une pluralité des êtres. Les 
activités de l'âme doivent être distinguées en connaissance, volonté et 
action motrice; en outre, la pensée procède d'après la loi de raison 
suffisante et de coordination. Le désir et le vouloir postulent un monde 
extérieur comme raison suffisante de l'introduction de la qualification 
de bon et de mauvais dans l'impression sensible. Une seconde source 
du concept de monde extérieur est la comparaison d'une impression 
sensible avec un souvenir. Une troisième est l'expérience constante 
qu'une foule de représentations naissent en nous sans nous. Teich- 
mûller réfute ensuite l'hypothèse qui ferait résulter d'une inlluence 
extérieure ce concept de monde objectif. 

Le moi n'est pas seulement connaissant, comme il le serait s'il n'était 
que le sujet-objet; il est aussi voulant, mouvant et sentant; par là 
Teichmiiller, comme il le dit lui-même, se sépare de toutes les doc- 
trines idéalistes, depuis Platon jusqu'à Hegel. Le moi ne nous est 
connu par concept que d'une manière séméiotique, et par là l'intuition 
intellectuelle se concilie avec l'indépendance des trois facultés de 
l'âme autres que la pensée. 



UEVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRANGERS 225 

Le moi étant ainsi défini une substance en relation avec l'être idéal 
et l'être réel, cette relation permet de donner de l'accident une détini- 
nition précise et de lui reconnaître une réalité que tant de doctrines 
lui dénient, ce qui n'est pas sans intérêt au point de vue théologique. 
La pensée étant amenée à présumer par analogie avec le moi l'exis- 
tence d'êtres extérieurs, la question se pose de leurs relations réci- 
proques, et avec elle diverses questions particulières, celles de la 
cause, de la vie, des lois de la nature. La question du non-être, qui a 
embarrassé tant de philosophes, trouve dans le système de Teich- 
mûller une solution aisée : le non-être est ce qui n'a pas d'existence 
substantielle, dans le double sens d'aftirmation temporelle et d'affir- 
mation intentporelle qu'exprime le mot être. 

L'idée de temps est la conscience d'un ordre des représentations 
d'après leur rapport à la réalité, rapport mesuré par les quotients 
d'intensité; le temps est une perspective des représentations ordon- 
nées, non d'après leur contenu idéal, mais d'après la suite subjective, 
réelle, intemporelle de nos activités. Ce temps est indéfini dans ses 
trois dimensions, le passé, le présent et le futur. Teichmuller établit 
entre le temps et la durée une distinction qu'il y a lieu de signaler, 
parce que ces termes donnent lieu, au moins pour le lecteur français, 
à une possibilité d'équivoque. Cette distinction, parallèle à celle de 
l'espace et de l'étendue, en faisant de la durée la quantité du temps, 
arrive à donner à ce mot durée précisément le sens qu'a le mot 
temps par opposition à durée dans la langue, par exemple, de 
M. Bergson. 

La représentation de l'espace nous est fournie par les sensations de 
la vue et du toucher,' dont la disposition dans les trois dimensions 
symbolise l'activité synthétique de la conscience; comme tous les autres 
concepts relatifs au monde extérieur, l'espace est une perspective. 
L'auteur résume ensuite la déduction des trois dimensions et l'analyse 
de l'idée de mouvement. Le problème capital du mouvement, savoir 
comment un môme objet peut dans le même instant être et n'être pas 
dans un même lieu, se résout par la distinction du temps et de la 
durée, de la mesure subjective et de la mesure objective du temps. Le 
mouvement n'est que le symbole de notre activité synthétique de 
représentation dans le domaine des sensations tactiles et visuelles 
coordonnées au reste de notre vie réelle. Le mécanisme est une 
erreur logique résultant du rôle de parias attribué aux sens autres que 
la vue et le toucher, a cause du nombre infiniment plus considérable 
de sensations que nous fournissent ces deux derniers, la vue en par- 
ticulier; la physique n'est qu'une symbolique. Venant enfin à l'idée 
d'objet, Teichmiiller ne voit dans la substance qu'une projection de 
la seule substance que nous connaissions, le moi, avec sa volonté, 
son action et sa pensée. — Cette métaphysique, conclut Teichmiilier, 
n'est pas quelque chose qu'il ait inventé : c'est le résultat' de l'évolu- 
tion religieuse jusqu'au christianisme, qui a éveillé la philosophie en 



220 REVUE PHILOSOPHIQUE 

cIoMuaiit une valeur au sujet pensant. (Entre parenthèses, cette vue, 
juste en elle-mC-me, aurait peut-être besoin d'être complétée : la direc- 
tion subjective de la philosopiiie moderne vient peut-être aussi de ce 
que, pendant tout le moyen âge, les solutions des problèmes objectifs 
étant imposés par la révélation, la philosophie, réduite presque exclu- 
sivement à la lot^ique, a été amenée à accorder une attention particu- 
lière aux opérations de la pensée, germe d'une théorie de la connais- 
sance.) 

— A cette étude consciencieuse et qui montre bien l'enchaînement 
systématique des diverses thèses métaphysiques de Teichmiiller, on 
pourrait peut-être reprocher de s'en tenir à une exposition en quelque 
sorte statique. L'auteur n'a pas cherché k déterminer queues influences 
ont incliné Teichmûiler à son système plutôt qu'a tout autre. L'in- 
lluence chrétienne signalée par Teichmiiller n'est peut-être qu'une 
justification apportée après coup, avec la plus entière bonne foi, par 
un chrétien à son système déjà constitué. En tout cas, même si c'est 
un élément constituant de sa pensée philosophique, il semble qu"on 
pourrait en signaler en particulier deux autres, sans parler d'une 
influence appréciable de Descartes. On remarque, en effet, dans l'étude 
même de l'auteur, qu'au milieu de toutes les critiques adressées par 
Teichmiiller aux philosophes antérieurs, Leibnitz n'est pas malmené, 
et que le nom de Schopenhauer n'est même pas mentionné. Ne pour- 
rait-on pas retrouver sur la métaphysique de Teichmiiller une influence 
du volontarisme de Schopenhauer, et de l'intellectualisme de Leibnitz, 
qui part lui aussi de l'âme pour constituer le concept de la monade, 
et qui unit étroitement en celle-ci perceptio et appelitusl 

L. GOLDSCHMiDT. Kant : la « Réfutation de Vidéalisme » (2*^ et der- 
nier article). — L'auteur discute pied à pied l'opinion de K. Fischer, 
qui déclare inconciliables les deux éditions de la Critique de la Raison 
pure. Il n est pas plus question dans la seconde que dans la première 
de faire des choses extérieures desnoumènes et de l'espace une chose. 
Le croire, c'est prendre une distinction purement logique pour l'afTir- 
mation d'une existence j-éelle distincte, équivoque verbale contre 
laquelle Kant lui-même a pris soin de prémunir. L'auteur termine par 
une réfutation des critiques adressées par Iv. Fjschek à l'interprétation 
donné par Anoldt de la Réfutation de Vidéalisme. 

E. BuLLATY. Le problème de la conscience élucidé et exposé au 
moyen de la théorie de la connaissance (deux articles). — Cette étude, 
malgré d'incessantes répétitions en termes identiques qu'on ne sau- 
rait prendre pour des développements, trouve moyen d'être à ce point 
nébuleuse, même au point de vue de l'expression grammaticale, qu'on 
se demande si cette obscurité est voulue pour donner l'illusion de la 
nouveauté et de la profondeur, ou si elle ne provient pas simplement 
de ce que l'auteur n'est pas arrivé à prendre nettement conscience de 
sa pensée, d'ailleurs fortement imprégnée des théories d'AvENARlus et 
de Mach. Ceci dit simplement pour notre défense personnelle, au cas 



REVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRANGEUS "2^7 

OÙ nous n'aurions pas saisi les idées directrices de l'auteur, qui cepen- 
dant nous semblent être les suivantes. 

Le problème de la conscience ressortit à la théorie de la connais- 
sance: il est séparé par un fossé infranchissable de la psychologie 
sous sa forme empirique actuelle, qui ne peut se constituer comme 
science indépendante qu'en vertu du postulat que la conscience est 
quelque chose d'indépendant, en opposition avec le monde objectif. 
Y a-t-il lieu de maintenir cette opposition? La perception forme un 
contenu de la conscience qu'il .va falloir poser comme une seconde 
conscience à côté delà conscience élémentaire. La théorie de l'énergie 
spécifique des sens, inspirée par l'idéalisme kantien et développée par 
J. MiiLLER, FiGK, Helmholtz, a réalisé le progrès de moderniser et 
d'améliorer le dualisme métaphysique du sujet et de l'objet; mais elle 
n'a pas été assez loin : il fallait détruire ce dualisme. Le principe de 
J. Millier : « La sensation résulte de l'entrée de la conscience, non 
d'une qualité ou d'un état du monde extérieur, mais d'une qualité ou 
d'un état de nos nerfs, occasionné par une cause extérieure », tout en 
diminuant la distance entre le sujet et l'objet, laisse toujours subsister 
un dualisme, sinon entre notre conscience et le monde extérieur, du 
moins entre notre conscience et nos sens. Nous ne connaissons pas 
plus le rapport do l'état organique causé par une coupure, à notre 
douleur que le rapport à cette douleur du couteau qui la produit. La 
sensation n'a de sens que par son opposition avec notre monde interne 
subjectif et actif, et non par sa participation à ce monde. Ce que nous 
fournit la conscience, ce n'est ni un monde interne subjectif ni un 
monde externe objectif, mais l'opposition des deux, caractérisés l'un 
par la corporéité, l'autre par l'activité. Il faut combattre la tendance 
à attribuer une réalité au monde interne subjectif par opposition à la 
phénoménalité du monde objectif; le premier n'est pas moins phéno- 
ménal que le second. Si le monde extérieur, dont la corporéité s'op- 
pose à l'activité de la conscience, peut cependant se trouver en 
harmonie avec elle, en quoi la supposition d'une activité physique 
de notre monde interne romprait-elle l'harmonie entre celui-ci et la 
conscience? Notre monde subjectif se fonde sur l'activité spontanée 
de notre représentation, sans égard à sa dépendance, invoquée 
jusqu'ici, à l'égard du monde extérieur corporel. Pourquoi est-ce seu- 
lement dans la conscience que nous percevons ce monde extérieur? 
Corporéité et activité ne peuvent être éclaircies et conçues que par 
leur opposition comme objets de notre perception. Ce qu'il faut expli- 
quer, ce n'est ni l'apparence physique en soi ni la conscience en soi, 
mais la conscience de l'apparence physique. L'objectif n'est pas en soi 
comme objet, le subjectif n'est pas en soi comme sujet, mais tous deux 
ne prennent vie qu'à l'intérieur de la conscience de l'apparence phy- 
sique, et par suite leur réalité, comme celle du monde externe et du 
monde interne, se réduit à leur opposition. La conscience de l'appa- 
rence physique étant conçue comme une unité indissoluble, il ne peut 



2£8 REVUE PHILOSOPHIQUE 

plus être question de distinguer un acte de perception et un objet de 
perception; à l'intérieur de la conscience, nous retrouvons entre impres- 
sions (objectives) et sentiments (subjectifs) une différence identique à 
celle de corporéité et d'activité; et nous ne prenons conscience de nos 
sentiments et de nos impressions que par leur opposition réciproque, 
fait dernier, qu'on ne peut que constater sans l'expliquer. Ceci nous 
explique pourquoi, êtres conscients, gros d'impressions et de senti- 
ments, nous nous percevons nous-mêmes, aussi bien que le monda 
extérieur, comme une réalité physique, saisissable. 

— On voit par cette exposition que le centre de cette étude réside dans 
l'opposition des idées de corporéité et d'activité. Malheureusement, ni 
l'une ni l'autre de ces idées n'est définie nulle part. Le contraire 
logique d'activité n'est pas corporéité, mais passivité; corporéité serait 
donc synonyme de passivité ; dans d'autres passages, ce mot semble 
interprété dans le sens de l'atomisme; dans d'autres encore, dans le 
sens du percipi de Berkeley. Laquelle de ces interprétations est celle 
de l'auteur, il ne le déclare nulle part; et s'il les admet toutes comme 
également vraies, il aurait bien dû donner les motifs d'une identifica- 
tion qui n'est pas de soi évidente. A partir de la page 201, corporéité et 
activité semblent conçues comme respectivement analogues (d'ailleurs 
avec d'énormes différences) à l'un et au multiple, à l'immuable et au 
changeant, à l'être et au devenir des premiers philosophes grecs ; mais, 
pour emprunter une expression à ce passage même, ces concepts 
restent sous le voile. 

Cette dernière conception de la corporéité et de l'activité aurait pu 
être le résultat d'une vue plus qu'ingénieuse. Trouvant dans la con- 
science l'idée d'apparence physique dont il semble bien difficile de 
contester l'existence, on aurait pu se demander quelle était la forme 
primitive et immédiate de cette idée, et pour cela chercher sous quelle 
forme elle s'était présentée chez les premiers philosophes qui ont spé- 
culé sur la nature. Telle ne semble pas avoir été l'intention de l'auteur, 
et on ne saurait lui en faire un grief, car une telle recherche serait 
bien plus du domaine d'une psychologie génétique que de la théorie 
de la connaissance. Mais alors, pourquoi passe-t-il brusquement du 
point de vue de la théorie de la connaissance à celui d'une métaphy- 
sique presque mystique, à une sorte de révélation cle l'inconnaissable? 
Il y a là un mélange extrêmement savoureux de l'idéalisme postkantien 
et des spéculations des physiciens d'Ionie ; mélange et non déduction, 
malheureusement; car l'auteur passe du point de vue subjectif au 
point de vue de l'absolu sans le moindre intermédiaire dialectique. 
Il établit une sorte de trinité de concepts : monde substantiel {existen- 
tial), apparence {Erscheinung), conscience; le monde substantiel 
existe en soi, au delà de la conscience; par le fait d'être connu par la 
conscience, il devient monde physique ou apparence, et la conscience 
se réduit à cette constatation du monde substantiel; le rapport de 
l'apparence au monde substantiel engendre la phénoménalité de la 



REVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRANGERS 2^9 

nature; le rapport de cette apparence à la conscience engendre l'immé- 
diateté de la conscience. Encore une fois, il y a là des l'ormules 
curieuses qui laissent entrevoir chez l'auteur des pensées sans doute 
extrêmement intéressantes ; malheureusement, le lien de toutes ces 
formules nous écliappe. 

H. Kleinpeteu. Réponse. — Au sujet d'une critique de la doctrine 
de Mach que lui attribuait Baumann {Archiv, V, 3). 

W. Freytag. Sur la conception de V histoire de Ranke et une défi- 
nition appropriée de Vhisloire (deux articles). — Cette étude un peu 
touffue, mais très intéressante, commence par essayer de dégager l'idée 
que Ranke s'est faite de l'histoire, d'une part en s'appuyant sur ses 
déclarations expresses et de l'autre en remontant de ses travaux histo- 
riques aux idées implicites qui les ont dirigés. Selon Ranke, l'histoire 
a pour objet, non l'évolution des idées dominantes de l'humanité (par 
opposition à la conception hégélienne), mais les peuples, seule réalité 
véritable; mais en même temps dans la vie même des peuples s'expri- 
ment des tendances idéales dont la connaissance constitue l'intérêt 
essentiel de l'histoire. L'auteur cherche à démêler, à travers les expres- 
sions variables et parfois contradictoires de Ranke, sa théorie sur les 
deux oppositions fondamentales dont l'histoire a à s'occuper : celle des 
idées générales et du fait particulier, celle de la liberté et de la néces- 
sité. Il réfute les critiques adressées à Ranke par Lamprecht en les 
expliquant par une confusion injustifiée des idées de Ranke avec celles 
de W. de Humboldt, et critique la conception de l'histoire de Windel- 
band et les deux conceptions successives de Rigkert; puis, après une 
distinction entre les deux intérêts de la recherche historique, intérêt 
esthétique et intérêt pratique, il énonce la définition de l'histoire qui 
lui semble appropriée à son objet. L'histoire étant définie la science 
de l'homme, il y a lieu de distinguer deux sens de ce mot; dans le pre- 
mier ou sens large, l'histoire a pour objet d'une part l'universel ou le 
social, l'influence du milieu, d'autre part dans l'individuel non ce 
qu'il offre de typique (ceci étant du ressort de la psychologie), mais 
ce qu'il y a en lui de nouveau, d'opposé au typique; dans le second 
ou sens restreint, elle étudie l'action réciproque de l'individu et de la 
société, la résistance de la personnalité individuelle à l'influence du 
milieu et l'influence modificatrice qu'elle exerce sur ce milieu. 

Ed. DE Hartmann. Le concept de l'inconscient. — Pour remédier 
aux équivoques résultant d'emplois vagues du mot inconscient, l'au- 
teur distingue différents sens de ce mot, au.x points de vue successifs 
de la théorie de la connaissance, de la physique, de la psychologie et 
de la métaphysique, et distingue parmi tous ces sens celui que lui-même 
attache à ce mot dans ses différents ouvrages, au moins au fur et à 
mesure qu'il a précisé sa pensée dans des éditions successives. 

E Mally. Abstraction et connaissance de la ressemblance. — Le 
but de cette étude est d'examiner la théorie de l'abstraction proposée 
par H. Cornélius dans son travail sur les qualités de forme (Gc^lall- 



230 REVUE PHILOSOPHIQUE 

qualitixten) comme une tentative de conciliation entre la théorie de 
l'abstraction de G. E. MUlleu et la théorie de Meinong sur les objets 
d'un ordre plus élevé (liukerer Ordnung). Selon l'auteur, Thypothèsc 
de Cornélius, que le jugement de ressemblance entre A et B suppose* 
une représentation abstraite de la ressemblance et ne se produit que 
par la connaissance de l'appartenance du couple A-B au groupe des 
couples X-Y déjà connus comme ressemblants, présente les défauts 
suivants : elle n'est pas confirmée par l'expérience; elle implique des 
conditions soit trop difficilement réalisables pour avoir chance d'être 
suffisantes, soit absolument impossibles; elle renonce complètement 
au fait même qu'elle doit expliquer, la généralité des représentations 
et des jugements. 

J. BehGiMann. Les principes de la raison pure (l"^"" art.). — Les 
principes d'identité et de contradiction n'ont la valeur de critères de 
vérité que pour les jugements portant sur des choses réellement exis- 
tantes, et ne l'ont directement que pour les jugements aftirmatifs. La 
possibilité de jugements affirmatifs analytiques et contradictoires, 
nécessaire à ces principes, ne semble difficile à admettre à première 
vue que par une confusion entre les points de vue subjectif et objectif; 
la distinction de ces deux points do vue permet de concevoir qu'un 
jugement analytique ne soit pas une pure tautologie; il en résulte que 
les jugements mathématiques sont analytiques, et non synthétiques 
comme le veut Kant. Les jugements analytiques ou contradictoires ne 
nous permettent aucune conclusion sur la réalité des objets auxquels 
ils s'appliquent; mais on peut faire correspondre au principe d'iden- 
tité le principe leibnizien de raison suffisante et au principe de contra- 
diction celui que l'auteur appelle principe de répugnance, qui seraient 
contenus tous deux dans cette formule développée du principe de 
raison suffisante : tout rapport réel énoncé dans un jugement asserto- 
rique vrai sur une chose individuelle a l'essence individuelle de cette 
chose pour raison suffisante. Ces principes étant des principes de la 
raison pure, en tant qu'ils constituent la nature des choses comme 
objets possibles de jugements vrais, l'auteur se propose d'en recher- 
cher l'essence et de voir s'ils sont les seuls principes de la raison pure. 

L'auteur combat l'objection qu'on pourrait élever contre ces prin- 
cipes au nom des rapports et de la mutabilité des choses, par une argu- 
mentation qui lui permet de ramener au principe de raison suffisante 
le principe de causalité, même sous cette forme élargie : Toute persis- 
tance comme toute modification d'un état d'une chose est l'effet d'une 
cause et se produit nécessairement au moment où elle se produit; et 
il déduit parallèlement du principe de répugnance ce qu'il appelle 
le principe d'empêchement (Verliiiiderung), qu"il y aurait peut-être eu 
avantage à appeler principe de causalité négative. Les jugements 
d'existence eux-mêmes, si on les énonce sous la forme qu'ils doivent 
avoir, à savoir : le monde contient cette chose, et le jugement d'exis- 
tence portant sur le monde lui-même, qui signifie que dans la 



REVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRAINGERS 231 

période de temps qui se termine au moment actuel de son existence, le 
monde avait une possibilité de durer à partir de ce moment, com- 
portent l'application des principes de raison suffisante et de répugnance, 
et par suite des principes dérivés de causalité et d'empêchement. — 
Tandis que les principes de raison suffisante et de répugnance sont 
des principes ontologiques correspondant aux critères absolus de 
vérité que fournissent les principes logiques d'identité et de contra- 
diction, il n'y a pas de principes ontologiques correspondant aux cri- 
tères relatifs de vérité que fournissent les principes logiques de la 
conséquence et du tiers exclu. On peut, il est vrai, formuler des prin- 
cipes ontologiques de ce genre; mais ils n'ont aucune valeur propre et 
ne sont que des conséquences des principes de raison suffisante et de 
répugnance. — Tout cela, à notre avis, est de très belle scolastique : 
ceci n'est nullement un blâme, mais simplement une constatation, 

H. Kleinpeter. Comment formuler le principe de Vincrlie? — 
Exposé des considérations qui amènent l'auteur à proposer de ce prin- 
cipe la formule suivante, après celles de Neumann, Magh et l.. Lange : 
Il est possible de définir un système de coordonnées et un mouvement 
normal par rapport auxquels se meuvent uniformément en ligne droite 
tous les corps pour lesquels on ne peut définir une exception à ce prin- 
cipe d'une manière univoque et conformément aux principes actuels 
de la physique. 

M. Dessoir. Études d'esthétique. — IV. La connaissance de 
l'âme par le poète. — Les conditions qui permettent à un homme de 
se libérer de toutes les limitations de sa conscience individuelle pour 
entrer dans l'âme d'autrui sont une mémoire fidèle et vivante de sa vie 
passée, qui lui permet d'éprouver des états de conscience tels que ceux 
qui caractérisent l'enfant et la femme par opposition à l'homme mûr, 
et l'imagination qui lui fournit de nouvelles expériences et lui suggère 
de nouvelles personnalités. Les créations Imaginatives opposées à la 
réalité forment le point de départ réel de la connaissance de l'âme par 
le poète; le fond du travail poétique (au sens le plus large) consiste à 
rapporter à des personnalités étrangères les expériences intimes 
personnelles à l'auteur, par une sorte de transsubstantiation où il 
conserve la conscience de soi, qui lui permet de s'opposer le carac- 
tère étranger comme un objet. Après une série de remarques assez 
justes, pas très neuves, et sans grand lien entre elles (sur l'atti- 
tude organique du poète en travail, sur les principales formes de 
caractères, sur la relation réciproque de l'inspiration et de l'exécution, 
analogue à celle de la pensée et du langage, sur le rôle prépondérant 
du sentiment dans la vie des peuples comme dans celle des individus), 
l'auteur termine en opposant l'art à la métaphysique, à la science et à 
la réalité. 

G. -H. LUQUET. 



LIVRES DÉPOSÉS AU BUREAU DE LA REVUE 

M. Foucault. La Psychophusique, in-8. Paris. F. Alcan. 

Ch. Rcnouvie». Histoire et solution dos jyroblèmcs métaphysiques, 

in-8, Paris, F. Alcan. .,. . . ^ . t. , , 

D'- IIvuTENBEUfr. Les timides et la timidité, in-b, Pans, b. Alcan. 

Annales de l'Institut international de sociologie, tome VII, in-8, 
Paris, Giard et Prière. .. , 

E. UE Saint-Aubax. L'idée sociale au théâtre, hi-12, Pans, btock. 

J -J. VAN BiERVLiET. Études de psychologie, in-12, Paris, F. Alcan. 

Hatzfeld. Pascal (collection Les grands philosophes], in-8, Paris, 

F. Alcan. . , , t. , • j .• • .o 

Pacheu s. j. Introduction a la psychologie des mystiques, in- 12. 

Paris, Oudin. . . , , , 

Z-^'' Congrès international des sciences sociales : comptes rendus, 

in-8, Paris, F. Alcan. , 

G. DE Pawlowski. Philosophie du travail, in-8, Paris,Giard et Briere. 
M. DE Fleury. Les grands symptômes neurasthêni<iues, in-8, Paris, 

F. Alcan. 

Halleux. L'évolutionnisme en morale, in-i2, Pans, F. Alcan. 

E. Lamy. La femme de demain, in-lî, Paris, Perrin. 

Seignobos. La méthode historique appliquée aux sciences sociales, 
in-8, Paris, F. Alcan. . . „ „, 

Vida Moohe. The ethical aspect of Lotie s melaphysic, m-b, ÎNew 
York, Mac Millan. 

Mahbe. Experimentell-psychologische Untersuchungen ûber das 
Urtheil, in-8, Leipzig, Engelmann. , „ . . , 

Stumpf. Beitràge zur Akustik iind Musikwissenschaft, b Ileft, in-8, 
Leipzig-, Barth. 

W. WuNDT. G. Th. Fechner : Rede, in-8, Leipzig, Engelmann. 

E. DE Mahini. Sislemesdisociologia., in-8,Torino, Unione t'pografica. 



CORRESPONDANCE 



Mon cher ami, 
C'est une bonne fortune d'être analysé et jugé par M. Blum, et je 
suis très heureux du compte rendu très complet et très minutieux 
qu'il a donné de mes derniers travaux à la Revue (juillet 1901). Je me 
permets seulement de lui signaler une petite question, qui présente 
quelque importance pour la théorie, et sur laquelle je le crois mal 
informé. Il regrette qu'ayant à faire des recherches sur deux groupes 
d'élèves inégaux par l'intelligence, je mY-n sois remis aux instituteui's 
pour la formation de ces groupes, au lieu de me servir des données 
beaucoup plus sûres qui m'auraient été fournies par la céphalométrie 
ou Texamen des stigmates physiques. Je viens précisément de ter- 
miner et de publier (dans le vol. VII de mon Année psychologique) 
une étude sur la céphalométrie comme moyen de diagnostic intel- 
lectuel, et l'observation m'a prouvé que cette métliode, sans être à 
rejeter complètement, ne confirme point, tant, .s'en faut, les espérances 

de M. Blum. 

Bien cordialement. 

A. BlNET. 



Le jiropiiétai) e-f/érant : Félix ALCAN. 



Coulommrers. — Imp. Paul BRODARD. 



LES 

PROJETS DE RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT 



I 

La récente enquête parlementaire sur la réforme de l'enseigne- 
ment secondaire, constitue le document le plus complet et le plus 
intéressant que l'on puisse consulter sur l'état actuel de notre 
enseignement et sur les résultats qu'il produit. Le psychologue qui 
voudra connaître les idées qui régnent en France sur cette fon- 
damentale question, devra se reporter aux six gros volumes où 
ont été réunis les rapports des personnes consultées. Professeurs 
de l'Université et de l'enseignement congréganiste, savants, lettrés, 
conseillers généraux, présidents des chambres de commerce, etc., 
y ont exposé librement leurs idées et leurs projets de réforme. 

Après l'examen de ces volumes, le lecteur est bien fixé, non pas 
certes sur les réformes à efïéctuer, mais au moins sur l'état mental 
des personnes qui les ont proposées. Elles appartiennent toutes à 
l'élite intellecluelle généralement désignée par l'expression de 
classes dirigeantes. Les qualités, comme les défauts de notre race 
se lisent à chaque page de celte enquête. Il faudi-ait au plus subtil 
des psychologues de longues années d'observation pour découvrir 
ce que ces six volumes lui enseigneront facilement. 

Bien que tournant toujours dans un cercle infranchissable pour 
des âmes latines, les projets de réformes ont été innombrables. Il 
n'en est pas un seul cependant sur lequel on ait réussi à se mettre 
d'accord. C'est avec la même abondance de preuves supposées irré- 
futables que de très autorisés personnages ont soutenu lés opinions 
les plus contradictoires. Pour les uns, tout est sauvé si l'on sup- 
prime l'enseignement du grec et du latin. Pour d'autres, tout serait 
parfait si l'on fortifiait au contraire l'enseignement de ces langues, 
du latin surtout, car, assurent-ils « le commerce avec le génie latin 
donne des idées générales et universelles ». Des savants éminents 
qui ne voient pas très bien en quoi consistent ces idées « générales 
et universelles », que personne d'ailleurs n'a jamais essayé de définir, 

TOME LU. — SEPTEMBRE l'JOl. 10 



234 REVUE PHILOSOPHIQUE 

réclament l'enseignement exclusif des sciences, ce à quoi d'autres 
savants non moins éminents s'empressent de l'épondre que l'ensei- 
gnement exclusif des sciences, c'est-à-dire la généralisation de 
l'enseignement dit moderne, nous plongerait dans la barbarie intel- 
lectuelle. Chacun réclame au profit de ses idées personnelles le bou- 
leversement des programmes. 

On n'avait cependant pas attendu les résultats de l'enquête 
actuelle pour les changer, ces infortunés programmes, causes 
supposées de tous les maux. La transformation de l'organisation 
traditionnelle de notre enseignement a été répétée une demi-dou- 
zaine de fois depuis trente ans. L'insuccès constant de ces tenta- 
tives n'a cependant éclairé personne sur leur inutilité. 

Cette puissance merveilleuse attribuée à des programmes est 
une des manifestations les plus curieuses et les plus typiques de 
cette incurable erreur latine, qui nous a coûté si cher depuis un 
siècle, consistant à croire que les choses peuvent se réformer 
par des programmes ou des institutions imposés en bloc à coup de 
décrets. Qu'il s'agisse de politique, de colonisation ou d'éducation, 
ce funeste principe a toujours été appliqué avec autant d'insuccès 
que de constance. Les constitutions nouvelles destinées à assurer 
le bonheur des peuples ont été aussi nombreuses et naturellement 
aussi complètement inutiles que les programmes destinés à assurer 
leur parfaite éducation. Il semblerait que les nations latines ne 
peuvent manifester de persévérance que dans le maintien de leurs 
erreurs. 

Les seuls points sur lesquels les dépositions de l'enquête se 
soient trouvées parfaitement d'accord, sont relatifs aux résultats de 
notre instruction et de notre éducation. L'unanimité fut à peu près 
complète pour déclarer ces résultats détestables. Les effets étant 
trop visibles, chacun les a discernés sans peine. Les causes étant 
beaucoup plus difficiles à découvrir, on ne les a pas aperçues. 

Tous les déposants ont raisonné avec ces traditionnelles idées de 
leur race dont j'ai montré ailleurs l'irrésistible force. Il fallait tout 
l'aveuglement que de semblables idées engendrent, pour ne pas 
concevoir que les programmes ne sont pour rien dans les tristes 
résultats de notre éducation, puisque avec des programmes à peu 
près identiques, d'autres peuples, les Allemands par exemple, 
obtiennent des résultais entièrement différents. 

Elle sort terriblement ailaiblie de cette enquête, notre vieille 
Université. Elle n'a même plus pour défenseurs les professeurs 
qu'elle a formés. Leurs profondes divergences sur toutes les ques- 
tions d'enseignement, l'impuissance des réformes déjà tentées, les 



G. LE BON. — LES PROJETS DE RÉFORME DE L'eNSEIG.NEMEM' 28o 

perpétuels changements de programmes, montrent qu'il n'y a plus 
grand'chose à attendre de notre Université, Elle représente aujour- 
d'hui un navire désemparé, halloté au hasard des vents et des flots. 
Elle semble ne plus savoir ni ce qu'elle veut ni ce quelle peut. 
Elle tourne sans cesse dans des réformes de mots, sans comprendre 
que ses méthodes, son esprit, ont considérablement vieilli et ne 
correspondent à aucune des nécessités de l'âge actuel. Elle ne fait 
plus un pas en avant sans en faire immédiatement quelques-uns 
en arrière. Un jour elle supprime l'enseignement des vers latins, 
mais le lendemain' elle le remplace par l'étude de la métrique 
latine. Elle crée un enseignement dit moderne, où le grec et le 
latin sont remplacés par des langues vivantes, mais les langues 
vivantes, elle les enseigne comme des langues mortes en ne 
s'occupant que de subtilités littéraires et grammaticales, en 
sorte qu'après sept années d'études il n'y a pas un élève sur cent 
capable de lire trois lignes d'un journal étranger sans être obligé de 
chercher tous les m.ots dans un dictionnaire. Elle croit faire une 
réforme considérable en acceptant de supprimer le diplôme du 
baccalauréat, mais immédiatement elle propose de le remplacer par 
un autre diplôme qui ne différera du premier que parce qu'il s'ap- 
pellera certificat d'études. Des substitutions de mots semblent consti- 
tuer la mesure possible des réformes de l'Université. 

Ce que l'Université ne voit malheureusement pas du tout, ce que 
les auteurs de l'enquête n'ont pas vu davantage, car cela était hors 
des limites du cercle infranchissable des idées de race dont j'ai 
parlé plus haut, t'est que ce ne sont pas les programmes qu'il faut 
changer, mais bien les méthodes employées pour l'enseignement 
des matières de ces programmes. 

Elles sont détestables, ces traditionnelles méthodes. Il y a 
longtemps que d'éminents écrivains, tels que Taine et bien d'autres, 
l'ont dit avec force. Dans un de ses derniers livres, l'illustre historien 
avait déjà montré que notre Université nous conduit lentement à 
une décadence. 

Ce n'était là pour la foule que boutades de philosophes. L'enquête 
a solidement prouvé que ces boutades sont de terribles réalités. 

II 

Il est facile de voir les inconvénients d'un ordre de choses quel- 
conque, institution ou éducation, et d'en faire la critique. Cette 
critique négative est à la portée d'intelligences très modestes. Ce 
qui n'est pas du tout à la portée de telles intelligences, c'est de voir 



236 REVUE PllILOSOPIllQL'E 

ce qui peut être modifié, en tenant compte des divers facteurs, 
race, milieu, etc., qui maintiennent solidement les choses créées 
par le passé. Le sens des possibilités est malheureusement une des 
aptitudes dont les peuples latins, les Français surtout, sont le plus 
dépourvus. 

C'est par l'addition de petites réformes que s'accomplissent les 
grandes, et non par de violents bouleversements. Ainsi s'est lente- 
ment transformée la constitution politique des Anglais, et aussi 
leur éducation. Procédant par évolution et non par révolution, ils 
n'ont jamais eu à revenir en arrière. Ce procédé est celui qu'emploie 
la nature pour ses transformations. Elle n'en connaît pas d'autres. 

Quant aux grandes réformes en bloc, aux réformes fondamentales 
proposées par les diverses personnes consultées dans l'enquête, il 
est bien facile de prouver, non pas qu'elles sont sans valeur théo- 
rique, ce qui d'ailleurs n'offre nul intérêt, mais qu'elles n'ont aucune 
chance possible d'être appliquées. Elles n'en ont aucune, simple- 
ment parce qu'elles heurteraient une opinion publique toute-puis- 
sante aujourd'hui. Notre enseignement, ou plutôt nos méthodes 
d'enseignement, sont aussi mauvaises que possible, mais elles cor- 
respondent aux exigences d'une opinion qu'elles ont d'ailleurs 
contribué à former. 

Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur quelques-unes des réformes 
suggérées, pour comprendre à quel point elles sont irréalisables 
dans la pratique. 

On nous propose, par exemple, de transférer dans les campagnes 
les lycées établis dans les villes, comme l'ont fait depuis longtemps 
les Anglais, afin de donner aux élèves de l'air et de l'espace pour 
leurs jeux. La réforme peut sembler parfaite, mais commu les 
statistiques recueillies dans l'enquête nous révèlent que les quelques 
lycées édifiés à grands frais et avec le plus grand luxe à la cam- 
pagne n'arrivent pas à se peupler, parce que les parents tiennent 
à garder près d'eux leurs enfants, la réforme apparaît impraticable. 
Comment forcer en effet les parents à changer leurs idées sur ce 
point? 

On nous propose aussi de remplacer le grec et le latin inutiles 
par des langues vivantes fort utiles. On peut approuver de tels 
projets, mais comment les réaliser, puisque nous voyons par l'en- 
(luôte que ce sont précisément les parents qui réclament énergique- 
ment pour leurs lils le maintien de l'enseignement des langues 
anciennes, persuades, j'imagine, qu'elles constituent pour leurs 
rejetons une sorte de noblesse qui les distingue du vulgaire. Com- 
ment l'Kfat leur (')terait-il une telle illusion? 



G. LiE BON. — LES PROJETS DE RÉFOUME DE L'ENSEIGNEMENT toi 

On nous propose de donner aux élèves, si étroitement empri- 
sonnés et surveillés, un peu de cette initiative, de cette indépen- 
dance qu'ont les élèves anglais. Très bien encore. Mais comment 
obtenir des directeurs des lycées de tels essais, quand nous lisons 
dans l'enquête que les tribunaux ont accablé de dommages-intérèls 
ruineux de malheureux proviseurs, parce que des enfants auxquels 
ils avaient voulu laisser un peu de liberté s'étaient blessés dans 
leurs jeux? 

Une des plus naïves réformes proposées — bien que ce soit une 
de celles qui ont réuni le plus de suffrages — consisterait à sup- 
primer le baccalauréat. On le remplacerait par sept à huit baccalau- 
réats, dits examens de passage, subis à la fin de chaque année, afin 
d'empêcher les mauvais élèves de continuer à perdre leur temps au 
lycée. Très excellente peut-être en théorie, cette proposition, mais 
combien illusoire en pratique! La statistique relevée par M. Buisson 
nous montre que pour 5 000 bacheliers reçus annuellement, il y a 
5 000 élèves évincés, c'est-à-dire 5 000 jeunes gens qui ont perdu 
entièrement leur temps. Cela donne une bien pauvre idée des pro- 
fesseurs et des programmes qui obtiennent de tels résultats. Mais 
voit-on les lycées, qui ont tant de peine à lutter contre la concur- 
rence des établissements congréganiistes, et dont les budgets sont 
toujours en déficit, perdre 5 000 élèves par an? Les jurys qui pro- 
nonceraient de pareilles exclusions — dont profiteraient bien vile 
les établissements rivaux — seraient l'objet de telles imprécations 
de la part des parents, d'une telle pression de la part des pou- 
voirs publics, qu'ils seraient vite obligés de déployer assez d'in- 
dulgence pour que tous les élèves continuent leurs études. Les 
choses redeviendraient donc bientôt exactement ce qu'elles sont 
aujourd'hui. 

D'autres réformateurs nous proposent de copier l'éducation 
anglaise, si incontestablement supérieure à la nôtre par le dévelop- 
pement qu'elle donne au caractère et par la façon dont elle exerce 
l'initiative, la volonté, et aussi — ce qu'on oublie généralement de 
remarquer — la discipline. La réforme, théoriquement excellente, 
serait tout à fait irréalisable. Adaptée aux besoins d'un peuple qui 
possède certaines qualités héréditaires, comment pourrait-elle con- 
venir à un peuple possédant des qualités tout à fait différentes? 
L'essai d'ailleurs ne durerait pas trois mois. Des parents français à 
qui on enverrait du lycée leur fils tout seul, sans personne pour lui 
prendre son ticket à la gare ou le f^lire monter en omnibus, lui dire 
de mettre son pardessus quand il fait froid, le surveiller d'un œil 
vigilant pour l'empêcher de tomber sous les roues des trains en 



238 UEVUE PHILOSOPHIQUE 

marche, d'être écrasé dans les rues par les voitures, ou d'avoir un 
œil poché quand il joue librement à la balle avec ses camarades, 
ces parents-là n'existent pas en France. Si leurs pâles rejetons 
étaient soumis au régime de l'éducation anglaise, faisant leurs 
devoirs quand ils veulent et comme ils veulent, se livrant sans sur- 
veillance aux jeux les plus dangereux, sortant h leur guise, etc., les 
réclamations seraient unanimes. Aux premiers accidents, les parents 
pousseraient d'épouvantables clameurs, et toute la presse serait 
avec eux. Le ministre serait immédiatement interpellé et obligé 
sous peine d'être renversé de rétablir les anciens règlements. J'ai 
connu une respectable dame qui eut une série de violentes crises 
de nerfs et menaça son mari de divorcer parce que ce dernier avait, 
sur mon*conseil, proposé d'envoyer leur fils, qui venait de terminer 
sa rhétorique, passer ses vacances en Allemagne pour apprendre 
un peu l'allemand. Laisser voyager seul un pauvre petit garçon de 
dix-huit ans! Il fallait être un père tout à fait dénaturé pour avoir 
conçu un aussi homicide projet. Le père dénaturé y renonça d'ail- 
leurs bien vite. 

Et peut-être n'avait-elle pas tout à fait tort, la respectable dame, 
quand elle doutait des aptitudes de son fils a se diriger seul dans 
un tout petit voyage. Ne possédant ces aptitudes, ni par hérédité ni 
par éducation, oiji les eût-il acquises? 

Si les Anglais n'ont besoin de personne pour les diriger, c'est 
qu'ils possèdent par leur hérédité une discipline interne qui leur 
permet de se gouverner eux-mêmes. Il n'y a pas de peuple plus 
discipliné que les Anglais, plus respectueux des traditions et des 
coutumes établies. Et c'est justement parce qu'ils ont en eux-mêmes 
leur discipline qu'ils peuvent se passer d'une tutelle constante. 
Leur éducation physique très dure entretient et développe ces 
aptitudes héréditaires, mais non sans que le jeune homme ait à 
courir des risques d'accidents, auxquels aucun parent français ne 
consentirait à exposer sa timide progéniture. 

Il faut donc se bien persuader qu'avec les idées régnant en 
France, fort peu de choses peuvent être changées dans notre 
système d'instruction et d'éducation avant que l'esprit public ait 
lui-même évolué. 

Laissons donc entièrement de côté nos grands proj'etsde réformes. 
Ils ne peuvent que servir de matière à d'inutiles et vains discours. 
Considérons que nos programmes ont été transformés bien des fois 
sans le plus faible bénéfice. Considérons surtout que les Allemands, 
qui ont des programmes bien peu différents des nôtres, ont, en 
sachant s'en servir, réalisé en cinquante ans des progrès sclenti- 



G. LE BON. — LES PROJETS DE RÉFORME DE l'e.NSEIGNEMENT 239 

fiques et industriels qui les ont mis à la tête de tous les peuples. 
Envisageons ces faits indubitables, et, en y réfléchissant suffisam- 
ment, nous finirons peut-être par découvrir un jour que tous les 
programmes sont indifférents, mais que ce qui peut être bon ou 
mauvais, c'est la façon de s'en servir. Les programmes ne signifient 
rien, ce sont les méthodes de les utiliser qui importent. 

Détaillés ou sommaires, les programmes d'instruction se résument 
en ceci : apprendre à des jeunes gens les rudiments des sciences, 
delà littérature, de l'histoire, et la connaissance de quelques langues 
anciennes ou modernes. Des méthodes qui n'arrivent pas à réaliser 
un tel but sont défectueuses, et on pourra changer indéfiniment les 
programmes, les allonger d'un côté, les raccourcir de l'autre, sans 
que les résultats soient meilleurs. Le jour où cette vérité sera bien 
comprise, les professeurs commenceront à entrevoir que ce sont 
leurs méthodes et non les programmes qu'il faudrait changer. Tant 
qu'elle n'aura pas assez pénétré dans les cervelles pour devenir un 
mobile d'action, nous persisterons dans les mêmes errements, et 
personne n'apercevra que l'instruction peut, comme la langue 
d'Ésope, constituer la meilleure ou la pire des choses ^ 

C'est justement parce que toute réforme essentielle doit viser, 
non les programmes mais les méthodes, que tous les projets pro- 
posés au cours de l'enquête offrent si peu d'intérêt. Ils ne représen- 
tent que des redites ressassées depuis longtemps. Si l'on pensait 
malgré tout qu'il est facile de créer des programmes ayant quelque 
apparence de nouveauté, je conseillerais de se reporter aux résultats 
obtenus dans le concours du comité Dupleix. 

Sous les auspices d'un universitaire devenu académicien, le 
comité Dupleix avait fondé trois importants prix en argent, annoncés 
par tous les journaux, pour le meilleur mémoire sur un « projet de 
réforme de l'enseignement secondaire ». 

Les résultats, d'après le rapporteur de la commission, ont été 
absolument navrants, et les mémoires présentés, d'une infériorité 
complète. Pour ne pas avoir l'air de refuser la totaUté des prix, on a 



1. Au point de vue des dètesLables résullats que peut produire une instruction 
mal adaptée aux besoins d'un peuple, et pour juger dans quelle mesure elle 
déséquilibre et démoralise ceux qui l'ont reçue, on ne saurait trop méditer l'ex- 
périence faite sur une vaste échelle par les Anglais dans l'Inde. J'en ai exposé 
les résultats dans un discours d'inauguration ([ue j'ai prononce au congrès colo- 
nial de 1889, dont j'étais un des i)résidenls (Voir lieuue scienlifiqw, août 1SS9). 
J'en ai résumé les parties essentielles dans la nouvelle édition de mon livre. 
Les Civilisations de l'Inde. Le système d'instruction cl d'éducation (|ui était 
excellent pour des Anglais, et que, par conséquent, ils ont cru pouvoir appliciuer 
avec avantageàdes Ilindous,s'est montré toutà fait détestable pour ces derniers. 



240 REVUE PHILOSOPHIQUE 

donné une récompense au travail le moins mauvais, tout en déclarant 
que (( ce qui dans ce mémoire a trait aux programmes est malheu- 
reusement sans grand intérêt ». 

Je ne saurais trop répéter d'ailleurs que ces programmes n'ont 
aucune importance. Tout ce que Ton peut dire d'utile sur eux se 
résume à ceci, que plus ils seront courts, meilleurs ils seront. Un 
programme complet d'instruction ne devrait pas dépasser vingt-cinq 
lignes, sur lesquelles plusieurs seraient consacrées à dire que 
l'élève ne doit apprendre dans chaque science qu'un petit nombre 
de notions, mais les apprendre tout à fait à fond. 

III 

Très persuadés de la souveraine puissance des programmes, les 
auteurs de l'enquête ne semblent pas avoir soupçonné que les 
méthodes employées pour enseig nerces programmes eussent 
quelque importance. Aucun ne paraît avoir entrevu que ce ne sont 
pas les programmes, mais les méthodes, qu'il faudrait changer, ce 
qui appliquerait naturellement le changement de l'éducation des 
professeurs. 

Quelques éducateurs commencent cependant à soupçonner, fort 
confusément d'ailleurs, que c'est précisément sur ce point si négligé 
que devraient porter les réformes. Parmi leurs travaux, je citerai 
surtout létude d'un ancien professeur de notre Université, M. Fouillée, 
publiée sous ce titre : UÉcliec pédagogique des lettrés ci des savants *. 
Il y raille spirituellement ces doctes philologues, formés par l'étude 
des subtilités de grammaire « savantes et puériles », qui enseignent 
gravement à leurs élèves la mesure des vers de Plaute, et obligent 
l'enfant à apprendre par cœur les différences existant entre la pas- 
tourelle, la ballette, le servantois et- la fatrasie. Il nous montre le 
même système appliqué dans l'étude des sciences. « Ce qui domine 
ici encore, c'est la mémoire et la routine scientifique, le moulin à 
équations qui. marche tout seul, la nomenclature chimique apprise 
sur le bout des doigts, la nomenclature botanique bien clouée dans 
les bases du cerveau » . 

« Que demandez-vous aux candidats? ajoute M- Fouillée. Des 
noms, des titres d'ouvrages, des appréciations apprises par cœur. 
Vous appelez cela de l'éducation! Vous appelez cela de l'ins- 
truction! » 

De tout cet inutile fatras de choses apprises par cœur il ne reste 

1. Revue polilique et parlementaire, 10 mars 1901. 



G. LE BON. — LES PROJETS DE HÉFOIOIE DE l'EiNSEIGNEMENT 241 

rien, absolument rien, dans la mémoire, six mois après l'examen, et 
il n'en peut rien rester. Taine l'avait écrit il y a déjà longtemps, 
M. Lippmann l'a répété devant la commission d'enquête en racon- 
tant qu'il a fallu, à la Sorbonne, dans les cours préparatoires au 
certificat des sciences physiques et naturelles suivis par de futurs 
médecins déjà bacheliers es sciences, « qui ne savent faire ni une 
division ni une règle de trois », charger un professeur de leur 
enseigner les mathématiques élémentaires. Ces mathématiques 
élémentaires, les élèves les avaient sues sans doute le jour de 
l'examen, comme ils avaient su la liste des rois achéménides et 
la préparation théorique d'une quantité immense de produits 
chimiques. Tout cela appris à la hâte avait été oublié immédia- 
tement. 

« Lisez, dit M. Fouillée, les dépositions des savants devant la 
commission d'enquête parlementaire : le résultat final qu'ils cons- 
tatent, c'est la profonde ignorance scientifique des élèves due à la 
prodigieuse ineptie des programmes de sciences, à la méthode 
vicieuse d'enseignement. Parcourez la plupart des cours classiques, 
soit d'histoire, soit de géographie, soit de grammaire, soit de litté- 
rature, soit de sciences, vous verrez que les trois quarts représen- 
tent comme valeur éducative et même instructive : zéro. » 

Si les causes de l'état inférieur de notre éducation ont échappé à 
la plupart des observateurs, la mauvaise qualité de cette éducation 
a été signalée bien des fois depuis longtemps. Il y a près de trente 
ans que M. Henry Deville, dans une séance publique de l'Académie 
des Sciences, s'exprimait ainsi : « Je fais partie de l'Université 
depuis longtemps, je vais avoir ma retraite, eh bien, je le déclare 
franchement, voilà en mon ùme et conscience ce que je pense : 
l'Université telle qu'elle est organisée nous conduirait à l'ignorance 
absolue. » 

Dans la même séance, l'illustre chimiste Dumas faisait remarquer 
qu'il c( avait été reconnu depuis longtemps que le mode actuel 
d'enseignement dans notre pays ne pouvait être continué sans 
devenir pour lui une cause de décadence». 

Et pourquoi ces jugements si sévères, prononcés tant de fois 
contre l'Université par les savants les plus autorisés, n'ont-ils 
jamais produit d'autres résultats que de perpétuels et inutiles chan- 
gements de programmes? Quelles sont les causes secrètes qui ont 
toujours empêché toute réforme utile d'être réalisée? 

Parmi ces causes, il en est qui tiennent aux idées — irréduc- 
tibles — puisqu'elles font partie de l'âme de notre racé — que nous 
avons sur l'éducation. Ces idées nous rendent capables de com- 



242 IJEVIJE PHILOSOPHIQUE 

prendre des eflets, mais ne nous permettent pas de toucher à leurs 
causes. Alors même cependant que ces idées ne seraient pas irré- 
ductible:=i, il suffit, pour comprendre combien sont à peu près irréa- 
lisables toutes réformes réelles de notre système d'enseignement, 
de i^onger que ces réformes devraient être îippliquées par des 
professeurs formés par les méthodes île notre Université, et consé- 
quemment incapables d'en appliquer d'autres ni même d'en com- 
prendre d'autres. 

Et ici nous touchons au nœud vital de la réforme possible de 
l'enseignement, bien que dans les gros volumes de l'enquête je n'aie 
trouvé aucune observation sur ce point fondamental. On a couvert 
de fleurs les professeurs et de malédictions les programmes, c'est à 
peu près le contraire qu'il aurait fallu faire. 

Il s'est rencontré cependant, en dehors de l'enquête, quelques 
rares esprits indépendants pour signaler la très faible valeur péda- 
gogique des professeurs de notre Université. Elle frappa d'ailleurs 
les étrangers qui ont visité nos établissements d'instruction et 
assisté à quelques leçons. M. Max Leclerc cite à ce propos un 
article de la Revue internationale de V Enseignement, où se trouve 
consignée l'opinion d'un professeur étranger qui a visité, à Paris et 
en province, beaucoup de nos établissements d'éducation. Il « a ren- 
contré beaucoup d'hommes instruits... très peu de professeurs et 
d'éducateurs». Quant au personnel de proviseurs, censeurs, princi- 
paux, il l'a trouvé « peu éclairé, prétentieux, maladroit et étroit 
d'esprit ». 

Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que de telles critiques ont 
été formulées. Voici ce qu'écrivait il y a trente ans M. Bréal, profes- 
seur au Collège de France, sur notre corps enseignant. 

Le corps universitaire était, en 1810, à peu près l'expression des 
idées de la société. En 1848, il était déjà si arriéré qu'un observateur 
étranger pouvait écrire : « Le corps des professeurs en France est 
devenu tellement stationnaire, qu'il serait impossible de trouver une 
autre corporation qui, en ce temps de progrès général, surtout chez 
la nation la plus mobile du monde, se maintienne avec autant de 
satifaction sur les routes battues, repousse avec autant de hauteur et 
de vanité toute méthode étrangère, et voie une révolution dans le 
changement le plus insignifiant. >; Depuis que le livre d'où nous 
extrayons ces lignes a été publié, vingt-quatre ans se sont écoulés : 
le portrait qu'on y trace de l'Université est resté exact sur bien des 
points, mais les défauts se sont exagérés et les lacunes accusées 
davantage. 



G. LE BON. — LES PROJETS DE HÉFOIUIE DE I.'eîNSEIG^EMENT 243 

A quoi tient l'insuffisance pédagogique incontestable des profes- 
seurs de notre Université? Simplement aux méthodes qui les ont 
formés. Ils enseignent ce qu'on leur a enseigné, comme on le leur a 
enseigné, et il serait injuste de le leur reprocher. 

Que peuvent valoir, pour l'instruction et l'éducation de la jeu- 
nesse, les professeurs préparés par les méthodes universitaires, c'est- 
à-dire par l'élude exclusive des livres? Ces malheureuses victimes 
du plus déformant régime intellectuel auquel un homme puisse 
être soumis, n'ont jamais quitté les bancs avant de monter dans une 
chaire : bancs des lycées, bancs de l'École normale ou bancs des 
Facultés. Ils ont passé quinze ans de leur vie à subir des examens et 
à préparer des concours. A l'École normale « leurs devoirs sont lit- 
téralement, taillés pour chaque jour. Tout se passe avec une régula- 
rité écrasante. Les programmes des examens ne laissent pas une 
ombre de mouvement à ces malheureux esclaves de la science ». 
Leur mémoire s'est épuisée en efforts surhumains pour apprendre 
par cœur ce qui est dans les livres, les idées des autres, les juge- 
ments des autres. De la vie, ils ne possèdent aucune expérience, 
n'ayant jamais eu à exercer ni leur initiative, ni leur discernement, 
ni leur volonté. De cet ensemble si subtil qu'est la psychologie d'un 
enfant, ils ne savent absolument rien-. Ils sont comme le cavalier 
inexpérimenté sur un cheval difficile. Ils ignorent comment se faire 
comprendre de l'être qu'ils doivent diriger, quels mobiles peuvent 
agir sur lui ou la façon de manier ces mobiles. Ils récitent comme 
professeurs les cours que tant de fois ils ont récités comme élèves, 
et pourraient être facilement remplacés dans leurs chaires par de 
simples phonographes. 

Pour arriver à être professeur, il leur a fallu .-ipprendre des choses 
compliquées et inutiles. Ce sont les mêmes choses compliquées et 
inutiles qu'ils répéteront devant leurs élèves. En Allemagne, où 
l'odieuse institution des concours n'existe pas, on juge les pro- 
fesseurs par leurs travaux personnels et par leurs succès dans, 
l'enseignement libre, où ils doivent le plus souvent débuter tout 
d'abord. £n France, on les juge par l'amas de choses qu'ils peuvent 
réciter dans un concours. Et, comme le nombre des candidats est 
très grand, alors que le nombre de places est petit, on raffine encore 
en ce sens, pour en éliminer davantage. Celui qui saura réciter sans 
broncher le plus de formules, qui aura entassé dans sa tête la 
plus grande somme possible de puériles chinoiseries, de subtilités 
scientifiques ou grammaticales, l'emporlera sûrement sur ses rivaux. 
Tout récemment encore, un des examinateurs des concours d'agré- 
gation, M. JuUien, faisait remarquer, dans une des séances du 



246 KEVUE PHILOSOPHIQUE 

conseil supérieur de l'instruction publique, que le jury dogrégation 
était effrayé « de l'etîort de mémoire imposé aux candidats. Il pense 
que si la mémoire est un admirable instrument de travail, elle n'est 
qu'un instrument au service de ces qualités maîtresses du professeur 
qui sont l'esprit critique, la logique et la méthode, la mesure et le 
tact, la pénétration, l'inspiration et l'ampleur des vues, la simplicité 
et la clarté dans l'exposition, la correction et la vivacité de la 
parole ». 

Il avait certes raison de se livrer à des réflexions semblables, ce 
bon jury, mais de là à un etîet quelconque il y a loin, et pendant 
longtemps encore, avec le régime des concours, la mémoire sera la 
seule qualité utile à un candidat. Il se gardera soigneusement — 
même en eût-il le temps et la capacité — de tout travail un peu per- 
sonnel, sachant bien qu'à tous les degrés, rien n'est plus mal vu de 
la part des examinateurs. 

Quand un homme a ainsi consacré quinze ans de sa vie à entasser 
dans sa tête tout ce qui peut y être entassé, sans avoir jamais jeté 
un coup d'œil sur le monde extérieur, sans avoir eu à exercer une 
seule fois son initiative, sa volonté et son jugement, à quoi est-il 
bon? Arien sinon à faire ânonner machinalement à de malheureux 
élèves une partie des choses inutiles que pendant si longtemps il a 
âno-nnées lui-même. On cite assurément, parmi les professeurs de 
l'Université, quelques esprits d'élite qui ont échappé aux tristes 
méthodes d'éducation auxquelles ils ont été soumis, comme on cite, 
pendant les épidémies de peste, quelques médecins qui échappent 
aux atteintes du fléau. Combien rares de telles exceptions! 

L'Université vit pourtant sur le prestige exercé par ces excep- 
tions. Mais si Ton observe la foule des professeurs, on constate qu'il 
en est bien peu qui aient échappé à l'action du dépruiiant régime 
qui les a formés. Que de sujets jadis intelligents, annihilés pour 
toujours, et bons tout au plus à aller au fond d'une province faire 
réciter des leçons ou faire passer des examens avec la certitude 
qu'ils sont trop usés pour être capables d'entreprendre autre chose 
dans la vie. Leur seule distraction est d'écrire des livres dits élé- 
mentaires, pâles compilations où s'étale à chacjue page la faiblesse 
de leur capacité d'éducateur et ce goût des subtilités et des choses 
inutiles que l'Université leur a inculqué. Ils croient faire preuve de 
science en compliquant les moindres (juestions et en rendant obs- 
cures les plus claires. M. Fouillée, qui paraît avoir fait une étude 
attentive des livres écrits par ses collègues, a publié d'invraisem- 
blables échantillons de cette littérature scolaire. Un des plus curieux 
est celui de ce professeur dont l'ouvrage, destiné à l'enseignement 



G. LE BON. — LES PROJETS DE HÉFOHME DE I.'eNSEIGNE.MEM 245 

secondaire des lycées, est revêtu de l'approbation des plus hautes 
autorités universitaires. 

L'auteur déclare avoir volontairement supprimé les termes et les 
discussions qui auraient pu effrayer l'inexpérience des enfants : c'est 
pourquoi il leur parle longuement de la césure penthémimère, qu'on 
remplace quelquefois par une césure hepthémimcre, ordinairement 
accompagnée d'une césure trihémimcre. Il les initie aux synalèphes, 
aux apocoques et aux aphérèses, et il les avertit qu'il a adopté la 
scansion par anacruse et supprimé le choriambre dans les vers logaédi- 
ques. Il leur révèle aussi les mystères du quaternaire hypermètre ou 
dimètre hypercatalectique ou encore cunéasyllabe alcaïque. Que dire 
du vers hexamètre dactylique, catalectique in dissylabum, du proci- 
leusmatique tétramètre catalectique, du dochmiade dimétre, et de la 
strophe trochaïque hypponactéenne, du dystique trochaïque hyppo- 
nactéen? 

M. Fouillée cite encore un autre professeur qui, dans un livre 
d'enseignement élémentaire, s'étend largement sur la méthode 
pour documenter une pièce de théâtre, en voici un extrait : « On 
consultera d'abord le répertoire général 20° vol., B. N., inven- 
taire Yf, 5337 — 5546 », etc. Suivent trois pages d'indications sem- 
blables ! 

Les livres de sciences sont conçus d'après les mêmes principes. 
.Te pourrais donner comme exemple un traité de physique écrit 
par un agrégé de TU-niversité pour les candidats au certificat des 
sciences physiques et naturelles, lesquels, comme il a été dit plus 
haut, savent à peine — d'après leurs professeurs — faire une règle 
de trois. L'auteur s'est donné un mal extraordinaire pour bourrer 
son livre à chaque page d'équations et d'intégrales totalement inu- 
tiles. Dans un supplément destiné à apprendre les manipulations, 
les équations ne sont pas davantage épargnées. Pour l'opération si 
simple du calibrage d'un tube, l'auteur a trouvé le moyen de rem- 
plir trois pages serrées d'équations. Ce professeur est assurément 
certain que pas un élève sur mille ne comprendra quelque chose à 
ces calculs, mais qu'est-ce t[ue cela peut bien lui faire? 

Si donc nos professeurs donnent un si déplorable enseignement, 
c'est qu'ils ont été formés par l'Université dont les méthodes sont 
tout à fait défectueuses. En fait, je le répète, ils enseignent ce qu'on 
leur a enseigné et de la façon dont on le leur a enseigné. Tant que 
les professeurs de Facultés se recruteront comme ils se recrutent 
aujourd'hui, rien ne pourra être modifié dans notre enseignement 
universitaire. 

C'est en grande partie parce que le système de recrutement des 



246 lŒVUE PUILOSOPHIQUE 

professeurs est en Allemagne absolument différent du nuire, que 
l'enseignement à tous les degrés y est si supérieur. Nos voisins ont 
trouvé le secret d'obliger les professeurs des Facultés à s'intéresser 
à leurs élèves et à se mettre à leur portée. La formule est tout à fait 
simple. Ce sont les élèves qui paient les professeurs de ces Facultés, 
et, comme il y a pour cliaque ordre d'études plusieurs professeurs 
libres, l'élève va vers celui qui enseigne le mieux. La concur- 
rence oblige donc le professeur à s'occuper soigneusement de ses 
élèves. Il sait que c'est seulement lorsqu'il aura réuni autour de lui 
beaucoup d'élèves, et publié des travaux personnels, qu'il pourra 
être appelé à devenir le titulaire d'une chaire importante, dont le 
principal rapport consistera d'ailleurs toujours dans les rétributions 
payées par les élèves. Le professeur de Faculté est chez nous un 
fonctionnaire à traitement fixe, qui n'a absolument aucun intérêt à 
captiver l'esprit de ses élèves ni à se plier à leur intelligence. Pas 
n'est besoin d'être très psychologue pour comprendre que s'il était 
payé par eux, son intérêt entrerait immédiatement en jeu, et que, 
sous l'influence de ce très puissant mobile d'action, il serait vite 
obligé de transformer entièrement ses méthodes d'enseignement. 
S'il ne savait pas les transformer, il aurait bientôt des concurrents 
qui l'obligeraient à changer ou à disparaître. 

Malheureusement, une réforme aussi capitale, la seule qui amè- 
nerait la transformation de notre enseignement supérieur d'abord, 
et, par voie de conséquence, de notre enseignement secondaire 
ensuite, est radicalement impossible avec nos idées latines. Les bien 
rares tentatives faites dans ce sens par l'initiative privée ont été 
l'objet des persécutions de l'Université aussitôt qu'elles ont réussi. 
Elle ne tolère que celles qui ne réussissent pas. Je me souviens 
qu'il y a une vingtaine d'années, le D"- F*** avait ouvert pour les 
étudiants en médecine un cours privé d'anatomie, auquel ils ne 
pouvaient assister qu'en payant fort cher, mais où ils étaient sûrs 
d'apprendre ce qu'on leur enseignait, alors que dans les cours offi- 
ciels de la Faculté ils apprenaient fort peu de chose. Bien que ces 
derniers cours fussent entièrement gratuits, les étudiants les déser- 
taient pour le cours payé. Le D"" F***, ainsi que ses élèves, fut l'objet 
de telles persécutions de la part de la Faculté, qu'après une dizaine 
d'années de lutte il se vit réduit à fermer son cours, malgré un 
succès toujours croissant. 

Nous voici loin des programmes et de leur réforme. Le lecteur 
doit commencer à comprendre combien est vaine et inutile toute 
l'agitation faite à propos de ces programmes, et combien inutiles 
aussi les monceaux de pages publiées à ce propos. Les programmes 



G. LE BON. — LES PIICIIMS DE ItÉKORME DE l'eNSEIGNEMENT 247 

ne sont que des façades. On peut les changer à volonté, mais sans 
modifier pour cela toutes les choses invisibles et profondes cachées 
derrière elles. On s'en prend aux façades parce qu'on les voit faci- 
lement. On n'essaie pas de toucher à ce qui est derrière, parce que 
le plus souvent on ne le discerne pas. 

IV 

Je n'ai cessé de répéter dans ce qui précède que ce qu'il faudrait 
modifier — en admettant que de telles modifications soient pos- 
sibles en France — ce ne sont pas les programmes, mais les 
méthodes d'enseignement. Le sujet est d'une importance essentielle, 
et cependant il n'a pas été traité par les professeurs qui ont déposé 
dans l'enquête. Si leur foi dans les programmes est immense, leur 
foi dans les méthodes d'éducation est tout à fait nulle. Formés eux- 
mêmes par l'emploi exclusif de certaines méthodes, ils ne soup- 
çonnent pas qu'il puisse en exister d'autres. 

Ce qui m'a le plus frappé dans la lecture des six gros volumes 
de l'enquête, c'est l'ignorance totale où paraissent être tant 
d'hommes éminents des principes psychologiques fondamentaux 
sur lesquels devraient reposer l'instru-ction et l'éducation. Ce n'est 
pas certes qu'ils manquent d'idée directrice sur ce point. Ils en 
ont une si universellement admise, si évidente à leurs yeux, qu'il 
semble inutile de la discuter. 

Cette idée directrice, base classique de l'instruction et de l'éduca- 
tion latine, est la suivante : c'est uniquement par la mémoire que 
les connaissances entrent dans l'entendement et s'y fixent. C'est 
donc uniquement en s'adressant à la mémoire de l'enfant qu'on 
peut l'éduquer et l'instruire De là l'importance des bons pro- 
grammes, pères des bons manuels. Apprendre par cœur des leçons 
et des manuels doit donc constituer le procédé essentiel de l'ensei- 
gnement. 

Cette conception constitue certainement la plus dangereuse et la 
plus néfaste de ce qu'on pourrait appeler les erreurs fondamen- 
tales de l'Université. De la perpétuité de cette erreur chez les 
peuples latins découle l'indiscutable infériorité dé leurs méthodes 
d'instruction et d'éducation 

Ce sera pour le psychologue de l'avenir un sujet d'étonnement 
profond que tant d'hommes éminents, pleins de savoir et d'expé- 
rience, se soient réunis pour discuter sur les réformes à introduire 
dans l'enseignement, et qu'à aucun d'eux ne soit venue l'idée de se 
poser des questions comme celles-ci : comment les choses entrent- 



248 REVUE PHILOSOPHIQUE 

elles dans l'esprit, et comment s'y fixent-elles? Que reste-t-il de ce 
qui entre dans l'entendement uniquement par la mémoire? Le bagage 
mnémonique est-il un bagage durable? 

Sur ce dernier point — la persistance du bagage mnémonique — 
il semble que la lumière dût être faite depuis longtemps. Elle est 
faite en tout cas définitivement par l'enquête. Puisque les rapports 
des professeurs les plus autorisés sont unanimes à constater que les 
élèves ne savent plus rien de ce qu'ils ont appris quelques mois 
après qu'ils ont passé leur examen, il est expérimentalement prouvé 
que les connaissances qu'on essaie de fixer dans l'entendement uni- 
quement par la mémoire n'y restent le plus souvent que très peu de 
temps. 

Il est donc certain que le principe universitaire sur lequel reposent 
notre instruction et notre éducation est mauvais, et qu'il faut en 
rechercher d'autres. Les auteurs de l'enquête auraient rendu de réels 
services en remplaçant par l'étude critique de ces autres méthodes 
leurs byzantines discussions sur les modifications à faire subir aux 
programmes. 

Sur quelles bases psychologiques reposent les méthodes qui per- 
mettent de fixer d'une façon durable les connaissances dans l'enten- 
dernent? 

Ces bases psychologiques de l'instruction et de l'éducation sont 
précises et peu nombreuses. Indépendantes de tous les programmes, 
elles sont applicables à tous. On ne les trouve guère formulées dans 
les livres, mais beaucoup d'éducateurs ont su les deviner et les 
appliquer. C'est justement pour cette raison que nous voyons les 
mêmes programmes produire, suivant les peuples et les lieux, des 
résultats extrêmement différents. Rien ne diffère en apparence, 
puisque les programmes sont les mêmes, mais tout diffère en 
réalité. 

L'éducation peut être définie tout entière par une formule que 
j'ai répétée plusieurs fois dans mes ouvrages : Vari de faire passer 
le conscient dans Vinconscient. Lorsque ce passage est effectué, l'édu- 
cateur a, par ce seul fait, créé chez l'éduqué des réilexes nouveaux, 
qui détermineront ses façons de penser et d'agir. 

La méthode générale qui conduit à ce résultat — faire passer le 
conscient dans l'inconscient — - consiste à créer des associations, 
d'abord conscientes, et qui deviennent inconscientes ensuite. 

Quelle que soit la connaissance à acquérir : parler une langue, 
monter à bicyclette où à cheval, jouer du piano, peindre, apprendre 
une science ou un art, le mécanisme est toujours le même. I! faut, 



G. LE BON. — LF>S PROJETS Dl- lîÉFOU.ME DE I.'eNSEIGNEMKIST 249 

au moyen d'artifices divers, faire passer le conscient dans l'incon- 
scient par l'établissement d'associations qui deviennent ensuite des 
réflexes. 

La formation de la morale elle-même — on pourrait dire : surtout 
— n'échappe pas à cette loi. La morale n'est sérieusement constituée 
que quand elle est devenue inconsciente. Alors seulement elle peut 
servir de guide dans la vie. Ce n'est pas la raison, quoiqu'on puisse 
penser, qui remplirait un tel rôle; les enseignements des livres 
encore moins. 

Les généralités qui précèdent sembleront, je pense, suffisamment 
évidentes en ce qui concerne quelques-unes des connaissances que 
j'ai mentionnées. Le bicycliste, le pianiste, l'écuyer, qui se souvien- 
nent de leurs débuts, se rappellent par quelles difficultés ils ont 
passé, les efforts inutiles de leur raison tant que les réflexes néces- 
saires n'étaient pas créés. Leur application consciente ne leur don- 
nait ni l'équilibre sur la bicyclelte ou le cheval, ni l'habileté des 
doigts sur le piano. C'est seulement lorsque, par des répétitions 
d'associations convenables, des réflexes ont été fixés, et que leur 
travail est devenu inconscient, qu'ils ont pu monter à bicyclette, à 
cheval, ou jouer du piano. 

Or, ce que les éducateurs de race latine ignorent généralement 
c'est : i"^ que le mécanisme régissant l'enseignement de certains 
arts s'applique invariablement à tout ce qui peut s'enseigner, 2° que 
parmi les procédés divers qui permettent d'établir les associations 
créatrices de réflexes, l'enseignement par les livres et la mémoire 
est peut-être le seul qui ne puisse conduire au résultat cherché. 
Chacun sait que l'on pourrait étudier pendant l'éternité les règles de 
la musique, de l'équitation, de la peinture, être capable de réciter 
tous les livres composés sur ces arts, sans pouvoir jouer du piano, 
monter à cheval ou manier des couleurs. 

Pour de tels arts, il n'y a pas de contestation possible, mais 
l'immense domaine de l'instruction apparaît comme soumis à des . 
lois fort dift'érentes. Ce n'est (jue le jour ou le public et les pro- 
fesseurs commenceront ù soupçonner que pour toute branche de 
l'enseignement c'est absolument la même chose, que les méthodes 
actuelles de notre éducation latine pourront se transformer. Nous 
n'en sommes pas encore là, mais dès que l'opinion sera orientée 
vers ces idées, il suffira, je pense, d'une vingtaine d'années de dis- 
cussions et de polémiques pour que l'absurdité de notre enseigne- 
ment purement mnémonique éclate à tous les yeux. Alors il s'écrou- 
lera de lui=même, comme les vieilles institutions que' personne ne 
défend plus. 

TOME LU. — iOOL 17 



2o0 liEVL'R PHILOSOPHIQUE 

Actuellement il n'est peut-être pas un professeur de l'Université 
sur cent à (\m les idées qui viennent d'être sommairement exposées 
ne sembleront absurdes. L'enseignement par les livres, même pour 
les notions les plus pratiques, comme l'agriculture, par exemple, 
apparaît le seul possible. Le meilleur élève, qu'il s'agisse d'un lycéen, 
d'un polytechnicien, d'un licencié, d'un élève de TÉcole centrale, de 
l'École normale, ou de toute autre école, est celui qui récite le mieux 
ses manuels. Quelques expériences montrées h distance, quelques 
manipulations sommaires, semblent à l'Université le maximum des 
concessions qu'on puisse foire à l'éducation expérimentale. Tout ce 
qui ressemble, même de loin, au travail manuel, "est tenu en profond 
mépris. On provoquerait un rire de pitié chez la plupart des profes- 
seurs en leur assurant que le travail des doigts, si peu important 
qu'il soit, exerce beaucoup plus le raisonnement que la récitation 
de tous les traités de logique, et que c'est seulement par le travail 
manuel — c'est-à-dire en définitive par l'expérience — que se créent 
les associations au moyen desquelles les notions se fixent dans l'es- 
prit. On les étonnerait fort en essayant de leur persuader qu'un 
homme qui connaît bien un métier manuel a plus de jugement, de 
logique, d'aptitude à réfléchir que le plus parfait des rhétoriciens 
fabriqués par l'Université. A la lecture de tous les systèmes philo- 
sophiques, je préférerais, pour former Tesprit, ces petits livres où 
le grand physicien Tyndall, apprend à de jeunes écoliers à faire, 
avec le matériel qu'ils ont sous la main, les expériences scientifiques 
les plus délicates, à la condition, bien entendu, que le livre ne servît 
à l'élève qu'à réaliser les expériences qui y sont indiquées et non à 
être appris par cœur. 

Il ne faudrait pas supposer que les sciences dites expéri- 
mentales puissent seules être enseignées de cette façon. Les 
langues, l'histoire, la géographie, la morale, etc., en un mot tout ce 
qui fait partie de l'instruction et de l'éducation, peut et doit être 
enseigné par des procédés analogues. 

L'expérience doit toujours précéder la théorie. La géographie, par 
exemple, ne devrait être abordée que lorsque l'élève, muni d'un 
morceau de papier quadrillé, d'un crayon et d'une boussole de 
poche, aurait appris à faire la carte des régions qu'il parcourt dans 
ses promenades, et appris ainsi à comprendre ce qu'est figuration du 
terrain, comment on passe de la vue perspective du sol — la seule 
que l'œil puisse donner — à sa représentation géométrique. Quand 
les notions ne peuvent entrer dans l'esprit par la méthode expéri- 
mentale directe, il faut remplacer les livres par la représentation de 
ce qu'ils décrivent. Un élève qui aura vu, sous forme de projections, 



G. LE BON. — l.ES PROJETS DU IIÉKOIOIE DE l'eNSEIG.NE.MENT 2ol 

de photographies ou de collections dans les musées, les débris des 
anciennes civilisations, aura une idée autrement nette et autrement 
durable des choses de l'histoire que celle qu'il puiserait dans les 
descriptions des livres. 

Les Anglais et les Allemands sont allés très loin dans cette voie, et 
c'est pourquoi leur enseignement, dont les programmes sont sou- 
vent identiques aux nôtres, est excellent. Les maîtres les plus savants, 
tels que lord Kelvin, ne croient pas déroger en rédigeant des leçons 
élémentaires, où ils montrent aux élèves comment, avec les objets 
les plus simples, ils peuvent réaliser les expériences les plus 
savantes, la mesure des longueurs d'ondes de la lumière, par exemple. 

Et c'est justement, parce que les éducateurs anglais et allemands 
ont très bien su appliquer les principes qui précèdent, que l'instruc- 
tion qu'ils donnent est si supérieure à la nôtre, bien que leurs pro- 
grammes soient à peu près identiques. Ils savent parfaitement qu'il 
existe pour toutes choses deux méthodes d'enseignement totalement 
ditïérentes, qui créent dans l'esprit de l'élève des modes de penser, 
de raisonner et d'agir totalement ditTérents. 

L'une, purement théorique, consiste à enseigner les choses ora- 
lement ou par les livres; l'autre met d'abord l'élève en contact 
avec les réalités et n'expose les théories qu'ensuite. La première 
est exclusivement adoptée par les Latins, la seconde par les Anglo- 
Saxons. Le jeune Latin apprendra une Inngue avec une grammaire 
et des dictionnaires, et ne la parlera jamais. Il apprendra la physique 
ou telle autre science avec des livres encore; jamais il ne saura 
manier un instrument de physique. S'il devient apte à appliquer ses 
connaissances, ce ne sera qu'après avoir refait toute son éduca- 
tion. Un jeune Anglo-Saxon n'ouvrira guère de grammaires et de 
dictionnaires. Il apprendra une langue en la parlant. 11 apprendra la 
physique' en manipulant des instruments de physique, une profes- 

\. Anglais et Allemands sont bien d'accord sur la haute valeur de l'enspit^ne- 
menl expérimental, et. grâce à l'ingéniosité des constructeurs, ils ont [lU mettre 
entre les mains des enfants, à des prix insigniliants, des collections cl'instru- 
ments de physique, de chimie, de mécanique, etc., qui leur permettent de 
résoudre expérimentalement les problèmes les plus dillicilcs. Pour ne parler 
que de la physique, Je citerai une collection d'appareils (|ue j'ai achetée par 
curiosité. Pour 30 francs, on a tout ce qui concerne l'optique, y compris la pola- 
risation et la dilTraclion (Banc d'optique, lentilles, prisme, matériel d'analyse 
spectrale) c'est-à-dire une collection d'objets qui, construits en France, avec le 
luxe des appareils-de nos constructeurs, coulerait plus d'un millier de francs. 
Pour 30 francs, on a tout ce qui concerne l'électricité. Le plus souvent l'élève 
doit fabriquer lui-même les instruments avec le matériel qui lui est livré. La 
brochure qui les accompagne lui jiose environ .'iliu [u-oblémes à résoudre qui 
embarrasseraient plus d'un licencié. En voici ([uebiues-uns : .Mesurer la résis- 
tance de la bobine d'un galvanomètre, d'un élément thermo-électriiiue, la résis- 



252 REVUE PIIlLOSOPmQUE 

sion quelconque, celle d'ingénieur par exemple, en la pratiquant, 
c'est-à-dire en commençant par entrer comme ouvrier dans un ate- 
lier ou chez un constructeur. La théorie viendra ensuite. C'est par 
des méthodes si simples que les Anglais ont créé cette pépinière de 
savants et d'ingénieurs qui comptent parmi les premiers du monde. 

Si Ton voulait résumer d'un mot les ditîérences fondamentales qui 
séparent l'enseignement latin de l'enseignement anglais, on pourrait 
dire que le premier repose uniquement sur l'étude des livres, alors 
que le second repose presque exclusivement sur l'expérience. Les 
Latins croient à la toute-puissance éducatrice des leçons- alors que 
les Anglais n'y croient pas du tout. Ces derniers veulent que l'en- 
fant, dès le début de ses études, s'instruise surtout par l'expérience. 
« J'engage fortement les jeunes gens, écrit Samuel Blakie, profes- 
seur à l'Université d'Edimbourg, à commencer leurs études par 
l'observation directe des faits, au lieu de se borner aux exposés 
qu'ils trouvent dans les livres... Les sources originales et réelles de 
la connaissance ne sont pas les livres; c'est la vie même, l'expé- 
rience, la pensée, le sentiment, l'action personnelle. Quand un 
homme entre ainsi muni dans la carrière, les livres peuvent combler 
mainte lacune, corriger bien des négligences, fortifier bien des 
points faibles; mais, sans l'expérience de la vie, les livres sont 
co,mme la pluie et le rayon de soleil tombés sur un sol que nulle 
charrue n'a ouvert. » 

Ces deux méthodes d'éducation peuvent être jugées par les résul-' 
tats qu'elles produisent. Le jeune Anglais, à sa sortie du collège, 
n'a aucune difficulté pour trouver sa voie dans l'industrie, les 
sciences, l'agriculture ou le commerce. Tandis que nos bacheliers, 
nos licenciés, nos ingénieurs, ne sont bons qu'à exécuter des démons- 
trations au tableau. Quelques années après avoir terminé leur édu- 
cation, ils ont totalement oublié leur inutile science. Si l'État ne les 
case pas, ce sont des déclassés. S'ils se rabattent sur l'industrie, ils 
n'y sont acceptés que dans les emplois les plus infimes, jusqu'à ce 
qu'ils aient trouvé le temps de refaire entièrement leur éducation, 

tance intérieure irunc jule. Combiner des résistances de i, 2, u ohms, etc. 
Fabriquer avec le matériel livré vm speclroscope et délerminer les raies des 
métaux incandescents. Fabriquer un polariscope, un sextant à réflexion, un 
appareil de dilTraction, une longue-vue terrestre à réticule, et mesurer son 
grossissement, ilecliercher si des lames de verre ont leul's faces parallèles, etc. 
La tournure de l'esprit latin est tout à fait contraire. Notre enseignement ne 
se compose guère que de démonstrations faites au tableau. Le physicien anglais 
W. Thomson signalait récemment cette habitude de nos professeurs de physique 
de tout vonhjir mellre sous forme d'équations, ce qui disiiense d'expérimenter 
et de comprendre, alors que les plus illustres physiciens anglais cherchent tou- 
jours à obtenir la représentation mécanique de leurs théories les plus savantes. 



G. LE BON. — LES PUOJETS DE liÉFOIlME DE L'ENSEIGNEMENT 2o3 

ce à quoi ils no réussissent guère. S'ils écrivent des livres, ce ne 
sont que de pâles rééditions de leurs manuels, aussi pauvres dans 
la forme que dans la pensée. 

Donc, qu'on supprime l'enseignement du latin ou qu'on ne le sup- 
prime pas, qu'on lui substitue l'enseignement des sciences ou tout 
autre enseignement, il n'importe, le résultat final sera toujours le 
même, car les méthodes fondamentales d'enseignement n'auront 
pas changé. On n'aura toujours créé que des déclassés, bourrés 
momentanément de mots et de formules inutiles, qu'ils oublient 
bientôt, incapables de se conduire, de juger et de raisonner. S'ima- 
gine-t-on que c'est parce qu'un enseignement sera qualifié de pra- 
tique qu'il le deviendra? Ne voit-on pas que les professeurs ne 
peuvent changer la tournure de leur esprit et enseigner ce qu'ils ne 
savent pas? 

V 

Ce n'est pas à l'instruction seulement, mais à l'éducation aussi, 
que la méthode expérimentale doit être appliquée. Plus encore de 
l'éducation que de l'instruction, on peut dire qu'elle est complète 
seulement lorsque du conscient elle est passée dans l'inconscient. 
Les qualités du caractère : volonté, persévérance, initiative, etc., ne 
sont pas filles de raisonnements abstraits et ne s'enseignent jamais 
par des livres. Elles ne'sont fixées que lorsque — héréditaires ou 
acquises — elles sont devenues instinctives et échappent entièrement 
à la sphère du raisonnement. La morale qui discute est déjà une 
pauvre morale, une morale qui s'évanouira au premier souffle de 
l'intérêt. Ce n'est pas par le raisonnement, et c'est le plus souvent 
contre les suggestions du raisonnement, qu'on expose sa vie dans 
diverses circonstances ou simplement qu'on défend sans intérêt de 
nobles causes. 

Toutes les qualités du caractère ne se donnent malheureusement 
pas par l'éducation. Il y en a d'héréditaires, conséquences d'un long 
passé. Ce sont les qualités de race. Il faut des siècles pour les créer, 
et des siècles aussi pour les modifier. 

Mais si l'éducation ne suffit pas à créer toutes les qualités, elle 
peut au moins développer, dans une certaine mesure, les aptitudes 
n'existant qu'à un faible degré. Il devrait être de toute évidence que 
cette formation du caractère ne peut se faire par les préceptes des 
livres, mais uniquement par l'expérience. 

Le principe général des méthodes à employer est en réalité 
bien simple. Veut-on, je suppose, donner aux élèves l'habitude de 



254 REVUE PHILOSOPHIQUE 

l'observation et celle de la précision, qualités si faiblement dévelop- 
pées chez les Latins? Cela se fera simplement dans des promenades, 
où chaque objet fournit matière à des observations précises. Nous 
commencerons par habituer l'élève à ne regarder qu'un détail 
déterminé d'un ensemble, fût-ce simplement les fenêtres des mai- 
sons ou la forme des voitures qu'il rencontre, et à le décrire 
ensuite avec précision, ce qui exige de sa part beaucoup d'attention. 
Au bout de quelque temps, il percevra les moindres ditîérences exis- 
tant entre des parties de choses presque semblables. On passera 
ensuite à un autre détail des mêmes objets. Après quelques semaines, 
il aura appris à voir d'un coup d'œil, c'est-à-dire inconsciemment, les 
ditTérences existant entre des groupes de formes auprès desquels il 
eût passé jadis sans les discerner. Si alors, au lieu de ces composi- 
tions ridicules de style où on lui fait décrire des tempêtes 
qu'il n'a pas vues, des combats de héros qu'il ne connaît que par 
les livres, on lui fait exposer ce qui l'aura frappé dans une simple 
promenade, on sera tout surpris des habitudes d'observation, de 
précision, et, plus tard, de réflexion, ainsi acquises. Je n'ai pas 
employé d'autre méthode pour apprendre très vite, en Orient, dans 
des régions inexplorées, couvertes de monuments peu différents en 
apparence par le style, à distinguer dès l'abord les analogies et les 
différences de ces monuments, ce qui m'a permis de comprendre 
ensuite l'évolution de toute l'architecture locale. 

Ce sont là, malheureusement, des méthodes d'enseignement que 
ne comprennent guère nos universitaires. J'ai eu occasion de me 
rencontrer en voyage, dans un des plus curieux pays de l'Europe, 
avec quelques normaliens que j'ai pu observer, llegardaient-ils le 
pays, ses habitants, ses monuments? Hélas! non. Ils cherchaient 
dans de savants livres des jugements tout faits sur les paysages, les 
mœurs et les arts qui passaient sous les yeux, et n'avaient même 
pas l'idée de se créer de tout cela une compréhension personnelle. 

Ce que l'éducation du caractère devrait le plus développer chez 
l'élève, ce sont les qualités qui lui manquent. Pour cette raison, 
l'éducation qui convient à uu peuple ne saurait convenir à un autre. 
Il semble que la fatalité ait voulu que notre régime ne vise qu'à 
développer nos défauts nationaux au lieu de tendre à les effacer. Les 
Latins possèdent très peu d'esprit de solidarité ', fort peu de sympa- 

1. Que l'on compare, par exemple, la tenue des journaux anglais après les 
humiliantes défailes infligées par une poignée de paysans aux armées anglaises 
dans le Transvaal, à celle des journaux français après l'échaulTourée de Langson. 
Aucun journal anglais n'essaya d'ébranler le Gouvernement. Nous renversâmes 
le notre en quelques heures. 



G. LE BON. — LES PROJETS DE RÉFORME DE l'eNSEIG^EMEM 2oo 

Ihie les uns pour les autres, et nous nous empressons d'étouffer les 
traces de solidarité qu'ils possèdent et de développer leur égoisme 
par cet odieux régime de prix et de concours, si justement con- 
damné depuis longtemps par les Anglais et les Allemands. 

Les Latins ne possèdent que très peu d'initiative, et nous leur 
imposons un régime de surveillance permanente, de vie réglée, de 
devoirs à heures fixes, qui ne leur laisse pas, dans leurs dix ans de 
vie scolaire, une seule minute oîi ils aient à prendre la plus légère 
décision, la plus modeste initiative. Comment auraient-ils appris à 
se gouverner, puisqu'ils ne sont pas sortis sans maîtres un seul 
jour? Leurs professeurs, aussi bien que leurs parents, considéreraient 
comme très redoutable de leur laisser prendre l'initiative de monter 
seuls en omnibus pour aller visiter un musée de Paris ou de Ver- 
sailles, 

Les Latins ont fort peu de volonté, mais comment en possède- 
raient-ils puisque jamais ils n'ont eu à vouloir quelque chose? 
Enfants, ils sont dirigés en tout par leurs professeurs et leurs 
parents. Devenus hommes ils réclament bien vite la tutelle de 
l'État, et sans cette tutelle ils ne sauraient rien entreprendre. 

Le Latin est intolérant et sectaire, il oscille de l'intransigeance clé- 
ricale à l'intransigeance jacobine. Mais" comment en serait-il autre- 
ment, puisqu'il ne voit autour de lui ciu'intolérance? Intolérance libre- 
penseuse et intolérance religieuse. C'est toujours avec mépris qu'il 
entend traiter les opinions d'autrui. Professeurs universitaires et pro- 
fesseurs congréganistes sont saturés de l'esprit sectaire et n'ont de 
commun que la haine réciproque qui les anime. Ce n'est pas avec de 
tels sentiments qu'ils pourraient guider leur élèves dans ces régions 
sereines des causes où la compréhension de la genèse des croyances 
remplace la haine et l'invective. L'intolérance est peut-être le plus 
terrible défaut des Latins, celui contre lequel une Université un peu 
éclairée, possédant un peu d'esprit philosophique, devrait réagir 
chaque jour. La perte en bloc de leurs colonies n a pas amené les 
Espagnols à faire trêve aux perpétuelles di.scussions qui les déchi- 
rent. L'Italie donne le même spectacle, la France également. Il sem- 
blerait que la notion de patrie et de solidarité, si puissante chez les 
Anglo-Saxons, s'efface de plus en plus chez les races latines. 



VI 

Il est un point fondamental do l'('ducation, l'enseignement de la 
morale, que nous avons à peine effleuré. Son importance est assez 



256 REVUE nilLOSOPHIQUE 

grande pour que nous lui consacrions un paragraplie spécial. Le 
niveau moral d'un peuple, c'est-à-dire la façon dont il observe cer- 
taines règles de conduite, marque sa place dans l'échelle de la civi- 
lisation, et aussi sa puissance. Dès que la morale se dissocie, tous 
les liens de l'édifice social se dissocient également. Les règles de 
conduite peuvent varier d"un temps à un autre, d'un peuple à un 
autre, mais pour un temps donné et un peuple donné, elles doivent 
être invariables. 

L'éducation morale doit être, comme l'enseignement général dont 
j'ai parlé, uniquement basé sur l'expérience. 

Toute éducation serait insuffisante si le maître ne savait pas 
apprendre à l'élève à distinguer nettement ce qui est bien de ce 
qui est mal, et lui inculquer une claire notion du devoir. 

Comment arrivera-t-il à un tel résultat? Sera-ce au moyen de 
règles de morale apprises par cœur et de sentencieux discours? Il 
faut vraiment avoir une bien grande ignorance de la constitution 
mentale d'un enfant, pour supposer qu'on puisse exercer ainsi sur 
sa conduite l'influence la plus légère. Sera-ce au moyen de principes 
religieux, c'est-à-dire par des promesses de récompenses ou des 
menaces de punitions dans une vie future? Des perspectives aussi 
lointaines — même quand les hypothèses religieuses seraient des 
vérités démontrées — n'ont jamais eu sur la conduite d'un enfant 
une action quelconque. D'ailleurs, ces hypothèses apparaissent 
aujourd'hui sans fondements, et l'enfant en grandissant l'apprendra 
bien vite. Que deviendront alors les principes de morale qui 
n'avaient d'autre appui que ces fragiles bases? 

Les sources où nous puiserons les éléments de l'éducation morale 
de l'enfant doivent être empruntées surtout à son expérience per- 
sonnelle. L'expérience seule instruit les hommes, et seule aussi elle 
peut instruire les enfants. La réprobation générale qui suit certains 
actes, l'approbation qui s'attache à d'autres, montrent bientôt à 
l'enfant ce qui est bien et ce qui est mal. L'expérience lui indique 
les suites avantageuses ou fâcheuses de telles ou telles actions, et 
les nécessités qu'entraînent les rapports avec ses semblables, sur- 
tout si on a toujours soin de lui faire supporter les conséquences de 
ses actes, et réparer les dommages qu'il a causés. 11 faut qu'il 
apprenne par lui-même que le travail, l'économie, Tordre, la loyauté, 
le goût de l'étude, ont pour résultat final d'accroître son bien-être, 
de satisfaire sa conscience, et portent ainsi en eux leur récompense. 
C'est seulement quand l'expérience a agi sur lui, que le maître peut 
intervenir utilement en condensant sous forme de préceptes les 
résultats de cette expérience. 



G. LE BON- — LES PROJETS DE IlÉFOUME DE I.'enSEIGNEMENT 257 

L'éducation morale n'est complète que quand l'habitude de faire 
le bien et d'éviter le mal est devenue inconsciente. Mallieureuse- 
ment elle parvient rarement à un tel résultat. Il n'y a guère que 
riiérédité qui puisse créer une morale assez puissante pour être 
inconsciente. 

L'éducation morale doit surtout apprendre à l'individu à se gou- 
verner lui-même et à avoir un respect inviolable du devoir. C'est à 
ce but essentiel que tend l'éducation anglaise, et il faut avouer 
qu'elle y réussit parfaitement. Le souci constant de ceux qui la 
dirigent est d'habituer l'enfant à distinguer lui-même le bien et le 
mal et à savoir se décider tout seul * alors que nous ne lui appre- 
nons qu'à se laisser conduire. Il faut avoir observé de près deux 
enfants, l'un français et l'autre anglais, du même âge, en présence 
d'une difficulté, les irrésolutions de l'un, la décision de l'autre, pour 
comprendre la différence des résultats des deux éducations. 

Un des plus puissants facteurs de l'éducation morale est le milieu. 
Les suggestions engendrées par le milieu jouent un rôle tout à fait 
prépondérant dans l'éducation de l'enfant. Sa tendance à l'imitation 
est d'autant plus forte qu'elle est inconsciente. C'est par la conduite 
des êtres qui l'entourent que se forment ses règles instinctives de 
conduite et que se crée son idéal. « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai 
qui tu es », est un de nos plus sages proverbes. L'enfant estime ce 
qu'il voit estimé et méprise ce qu'il voit méprisé. Ces suggestions 
subies d'abord, se transformeront chez lui en des réflexes qui seront 
fixés pour la vie. De là le rôle immense — utile ou funeste — des 
parents et des professeurs. L'éducation inconsciente, créée par l'en- 
tourage et le milieu, est la plus importante de toutes les formes de 
l'éducation. 

Pleins de soins pour leurs enfants, les parents latins sont de très 
insuffisants moralisateurs. Ils ont trop de faiblesse pour posséder 
beaucoup d'autorité, et leur défaut d'autorité réduit beaucoup leur 
prestige. Conscients de cette faiblesse, ils mettent le plus tôt possible. 
au lycée leurs enfants, persuadés que les professeurs sauront leur 
imposer l'éducation morale qu'ils se sentent impuissants à donner. 
Mais le lycée est généralement un triste milieu d'éducation morale. 
Chez les élèves, la seule loi reconnue est celle du plus fort. Le surveil- 



1. « On donne à l'enfanl anglais, écrit M. Max Leclerc, confiance en lui-même, 
en le livrant de bonne heure à ses seules forces, on fait naître le scntiinciit de 
la responsabilité en lui laissant, une fois prévenu, le choix entre le bien et le 
mal. S'il fait le mal il supportera la peine de sa faute où les conséquences de sou 
acte. On lui inspire l'horreur du mensonge, on le croit toujours sur parole 
jusqu'à preuve qu'il a menti. » 



2o8 REVUE PHILOSOPHIQUE 

lant n'est pour eux qu'un ennemi qu'ils subissent et pour lequel ils 
professent une antipathie que ce dernier leur rend d'ailleurs large- 
ment. Quant aux professeurs, ils considèrent que leur unique tâche 
est de faire leur cours sans avoir à s'occuper en aucune façon de 
moraliser leurs élèves. « Quand le professeur, écrit M. Fouillée, aura 
dit qu'il faut aimer sa famille et mourir pour sa patrie, il sera au bout 
de sa morale. » Il n'y aura même que les très zélés qui iront aussi 
loin. Les autres se montrent en général fort sceptiques pour tout ce 
qui concerne de telles notions, et gardent à leur égard un dédaigneux 
silence, ou se bornent à d'ironiques allusions sur l'incertitude des 
idées morales. Très rompus aux méthodes de critique négative, ils 
possèdent trop peu d'expérience des hommes et des choses pour 
comprendre que ce n'est pas à l'enfant qu'il faut enseigner des incer- 
tiUides. Ils oublient trop souvent que leur rôle n'est pas de com- 
battre, fût-ce simplement par un méprisant silence que la jeunesse 
compiend fort bien, les traditions et les sentiments qui sont la base 
même de la vie d'un peuple et sans lesquels il n'est pas de société 
possible. Avec une philosophie moins livresque, et par conséquent, 
plus haute, ils verraient vite que si la morale, comme la science, 
comme toute chose en un mot, ne possède au point de vue philoso- 
phique qu'une valeur relative, cette valeur relative devient quelque 
chose de très absolu pour un peuple donné, à un moment donné, et 
doit être rigoureusement respecté. Une société ne peut durer 
que lorsqu'elle possède des sentiments communs, et surtout un idéal 
commun, capable de créer des règles morales admises par tous ses 
membres. 

Et peu importe la valeur théorique de cet idéal et de la morale 
qui en dérive, peu importe qu'il soit constitué par le culte de la 
patrie, la gloire du Christ, la grandeur d'Allah, ou par toute autre 
conception du même ordre. L'acquisition d'un idéal quelconque a 
toujours suffi à donner à un peuple des sentiments communs, des 
intérêts communs, et à le conduire de la barbarie à la civilisation. 
C'est sur cet héritage de traditions, ou, si l'on veut, de préjugés 
communs, que se fonde cette discipline intérieure, mère de toutes 
les règles morales, et qui dispense de subir la loi d'un maître. Mieux 
vaut encore obéir aux morts qu'aux vivants. Les peuples qui ne 
veulent plus supporter la loi des premiers sont condamnés à subir la 
tyrannie des seconds. Reliés aux êtres qui nous précèdent, nous fai- 
sons tous partie de cette chaîne ininterrompue qui constitue une race. 
Un peuple ne sort de la barbarie que lorsqu'il a un idéal à défendre. 
Dès que son idéal a perdu sa force, il ne forme plus qu'une pous- 
sière d'individus sans cohésion et il retourne bientôt à la barbarie. 



G. LE BON. — LES PROJETS DE RÉPORME DE l'eMSEIG?<EME!NT 2o9 

Cet idéal à défendre est toujours fils du temps et jamais de nos 
volontés. Ne pouvant le créer par noire volonté, nous sommes con- 
damnés à l'accepter sans chercher à le discuter. 

La philosophie a trop détruit de choses pour que beaucoup 
d'idéals aient survécu à ses coups. Il nous en reste un cependant 
constitué par la notion de patrie. C'est à peu près le seul qui 
demeure debout sur les vestiges des religions et des croyances que 
le temps a brisées. 

Cette notion de patrie, qui, heureusement pour nous, survit encore 
dans la majorité des âmes, représente l'héritage de sentiments, de 
traditions, de pensées et d'intérêts communs dont je parlais plus 
haut. Elle est le dernier lien qui maintienne encore l'existence des 
sociétés latines. Il faut, dès l'enfance, apprendre à aimer et à déîendre 
cet idéal de la Patrie. On ne doit le discuter jamais. C'est parce que 
pendant près d'un siècle les universités allemandes l'ont sans cesse 
exalté que l'Allemagne est devenue enfin si forte et si grande. En 
Angleterre, un tel idéal n'a pas besoin d'être enseigné, parce qu'il est 
depuis longtemps solidement fixé par l'hérédité dans les âmes. En 
Améri(iue, où l'idée de patrie est encore un peu neuve et pourrait 
être ébranlée par l'apport constant de sang étranger — si dange- 
reux pour les pays qui ne sont pas assez forts pour l'absorber — il 
constitue un des points les plus fondamentaux de l'enseignement, 
un de ceux sur lesquels les éducateurs insistent le plus. 

« Que le professeur, écrit l'un d'eux, n'oublie jamais que chaque 
élève est un citoyen américain, et que, dans tous les enseigne- 
ments, et en particulier dans celui de la géographie et de l'histoire, 
c'est la question de patriotisme qui doit dominer, afin d'inspirer 
à l'enfant une admiration presque sans bornes pour la grande 
nation qu'il doit appeler sienne. » 

Ce ne sont plus malheureusement de telles idées qui semblent 
dominer chez nous. L'idée de patrie paraît à beaucoup une vieillerie 
quelque peu méprisable. Un universitaire éminent, membre de 
l'Académie française, a marqué en termes très forts — longtemps 
avant de verser dans la politique — ce vice profond. Quand on n'a 
pas assez de philosophie pour comprendre les nécessités qui ont créé 
un idéal, il faut au moins ne pas oublier que, sans la notion de 
patrie, il n'est pas de société possible. Critiquer l'idée de patrie, vou- 
loir supprimer les armées qui la défendent, c'est se condamner à 
subir les invasions des ennemis qui nous guettent, les révolutions 
sanglantes, les Césars libérateurs, c'est-à-dire toutes les formes de 
cette basse décadence par laquelle tant de peuples ont vu clore leur 
histoire. 



260 REVUE PHILOSOPHIQUE 

La destinée de la plupart de nos grandes enquêtes parlementaires 
est de bientôt disparaître dans la poussière des bibliothèques, d'où 
elles ne sortent plus. Il m'a fallu une forte dose de patience pour 
lire attentivement les six énormes volumes de l'enquête, et 
j'imagine que bien peu de mes contemporains ont eu cette patience. 
Les questions d'éducation et d'instruction ont une telle importance 
qu'il m'a semblé fort utile de retirer de cette gangue volumineuse 
les parties les plus essentielles, de les classer avec méthode et d'y 
ajouter cette introduction. Tous les textes reproduits émanent de 
personnages autorisés, les seuls dont la parole ait quelque influence 
dans un pays aussi hiérarchisé que le nôtre, les seuls qui puissent 
agir sur l'opinion des foules et la réformer. 

Cette réforme de l'opinion est la seule qu'on puisse tenter aujour- 
d'hui. C'est seulement quand elle sera complète qu'une réforme de 
l'éducation deviendra possible. 

Les difficultés d'une telle tâche sont immenses. Elles ne sont pas 
insurmontables pourtant. Il n'a jamais fallu beaucoup d'apôtres 
pour créer les grandes religions qui ont bouleversé le monde, mais 
il en a fallu quelques-uns. Tout le mouvement d'où est sortie l'en- 
quête qui a si profondément ébranlé l'Université a eu pour unique 
point de départ la campagne vigoureuse d'un homme d'action éner- 
gique,- l'explorateur Bonvalot. S'il n'a pas su montrer nettement 
la voie à suivre, pas plus d'ailleurs que les six volumes de l'enquête 
ne l'ont montrée, il a au moins fait voir combien était funeste celle 
que nous suivions. Nouveau Pierre l'Ermite, il a su secouer l'indiffé- 
rence du public, et les noms les plus éminents de l'Université se 
sont bientôt rangés modestement derrière lui, prêts à démolir l'idole 
dont ils avaient été jadis les plus ardents défenseurs. 

C'est uniquement sur l'opinion qu'il faut agir maintenant : ce 
jour-là notre antique système d'éducation s'écroulera d'un seul coup, 
comme ces monuments trop vieux qui gardent une apparence de 
solidité tant qu'on ne les touche pas. Alors seulement nous pour- 
rons espérer quelques réformes et essayer d'obtenir ce que d'autres 
peuples, tels que les Allemands, ont obtenu avec leurs professeurs. 

L'éducation seule pourra faire remonter aux Latins cette pente 
rapide de la décadence qu'ils descendent à grands pas. Elle est la 
dernière chance de relèvement qui leur reste. Sous peine de périr, 
ils ne doivent pas la laisser perdre. Ce que les étrangers ont su faire, 
nous pouvons le réaliser. Ils avaient médité longuement, et nous 
devons méditer aussi, le mot profond de Leibniz : « Donnez-moi 
l'éducation, et je changerai la face de l'Europe avant un siècle. » 

Gustave Le Bon. 



LA 

PHILOSOPHIE DE LA GRACI 

(Suite '). 



DEUXIÈME PARTIE 
La liberté et la grâce. 

Sommaire : I. Rapports entre « Surnaturel » et « Original ». — II. La sainteté. 
— m. Les origines de la Grâce. — IV. Contlit d'initiative entre la Grâce et la 
Liberté. 

I 

La question de la « grâce » ne doit pas même être posée, si l'on 
n'est pas bien assuré qu'il y a dans l'homme des faits de liberté; 
mais, d'un autre côté, tant qu'on ne se sera pas débarrassé franche- 
ment du miracle de la liberté, on devra accorder quelque attention 
aux efforts de l'homme pour s'élever à une vie « surnaturelle ». La 
conscience d'avoir une fois rompu la continuité entre nous et les 
causes secondes renferme trop d'audace pour que l'homme puisse 
borner ensuite ses aspirations à la vie présente : le sentiment d'au- 
tonomie conduit à celui d' « immortalité ». 

On est assez d'accord aujourd'hui que, si le désintéressement 
avait la valeur d'un fait positif, on n'aurait plus besoin de prouver la 
liberté; mais on ne s'avise pas de chercher le désintéressement à 
l'état rudimentaire et à cet endroit de la conscience où il se déclare 
pour la première fois. La forme élémentaire du désintéressement, 
c'est l'attention. On peut bien donner ce nom d' « attention », 
comme a fait Gondillac, aux réactions qui suivent immédiatement 
les impressions des sens; mais si l'attention est rendue ainsi coex- 
tensive à toute la conscience, il faudra choisir un autre nom pour 
exprimer l'acte par lequel un sujet détache ses impressions de leur 
siège organique et cesse de les subir, pour prendre devant elles 

1. Voir le numéro d'août 1901 



262 REVUli l'HlLOSOPHIQUE 

l'attitude théorique. En vain a-t-on prétendu que les faits regardés 
comme du « désintéressement » ne se montrent que fort tard et ne 
sont qu'une extrême complication des besoins élémentaires : le 
désintéressement se déclare dans l'homme avant même qu'il sache 
parler. Il y a assurément des formes plus élevées du désintéresse- 
ment que celle de suspendre tout à coup son appétit devant une 
poignée de cerises pour se dire à soi-même qu'il y en a «; trois » 
ou qu'elles sont «rondes »; mais c'est pourtant à ce point de départ 
et dans le pouvoir que nous avons de poser entre les choses des 
rapports qui ne regardent plus la sensibilité qu'éclatent à la fois la 
réflexion et la liberté. La pensée est avant tout un détachement des 
sens; mais par là même c'est une délivrance et une égression hors 
de tout le reste de la nature. 

Le Mécanisme a beau représenter la force comme universelle et 
homogène, celle ci nous apparaît au moins à deux reprises avec des 
caractères vraiment nouveaux. Une première fois, dans les réflexes, 
au lieu de la continuité que l'on remarque entre des mouvements 
qui ne font que changer de direction, il se produit des « interrup- 
tions » de mouvement, aussi courtes que l'on voudra, mais où la 
force déjà se subjective et d"où elle repart en courants centrifuges, 
imprégnée de conscience et de volonté. Ensuite, dans les actes qui 
impliquent reflexion il y a beaucoup plus que cette initiative obscure 
de l'être qui, sans se dégager encore des excitations d'origine péri- 
phérique, a cependant le pouvoir d'y répondre par des mouvements 
appropriés. S'il est vrai que rien ne nous invite à titre de besoin et 
pour notre conservation, à considérer dans le soleil qu'il est rond, 
dans une pierre qu'elle provient de telle couche de terrain, etc., 
c'est que notre esprit passe à l'état spéculatif de son propre mouve- 
ment et tout autrement que l'anim.al se décide à l'appétition; c'est 
qu'il montre, par exception à tout ici-bas, une inquiétude « libé- 
rale », laquelle ne ressemble pas plus à l'inquiétude d'un chien qui 
cherche de quoi manger que celle-ci ne ressemble à l'inquiétude 
d'une balance qui a perdu son équilibre. Lorsque nous arrive pour 
la première fois, à travers l'obsession animale des besoins du pre- 
mier âge, l'envie de penser, ou, si l'on veut, de nommer les objets; 
et que nous réussissons à objectiver nos images mieux que les 
bêtes ne peuvent le faire dans leur vision des choses étroitement 
utilitaire, c'est un éclair d'idéal qui s'ouvre la voie en nous. Il y a 
là une première poussée de l'esprit qui aspire à « savoir » les choses 
et non à en vivre seulement. Né à la liberté par ce détachement du 
vouloir vivre, l'homme ne sera libre dans la suite de ses détermi- 
nations qu'à proportion que s'y retrouvera cette initiative désinté- 



RÉCÉJAC — LA PHILOSOPHIE DK LA GltACK 263 

ressée ou cette appétition intellectuelle. Or, la voie ainsi frayée, par 
un genre de spontanéité que nous n'hésitons pas à regarder comme 
la seule intervention certaine de l'Absolu en ce monde, ne se fer- 
mera plus; et notre âme où l'idée a pu se faire jour et briller un 
seul instant restera ouverte à toutes les possibilités du progrès, de 
la « grâce », disent les mystiques. Mais avant d'aspirer à sauter 
brusquement hors de soi-même, dans une région appelée « surna- 
turelle )), il faudrait savoir jusqu'où l'homme peut aller seul, rien 
qu'avec les ressources de sa liberté. 

La science, qui est le plus solide résultat de la réflexion, nous fait 
pénétrer dans les œuvres vives de la nature; et nous y gagnons ces 
deux grandes choses : 1° de découvrir et d'appliquer aux besoins de 
la civihsation les lois naturelles; 2" de nous émanciper progressive- 
ment de la superstition qui opprime les consciences où la causalité 
des choses n'a pas achevé de s'expliquer. Cependant est-il bien sûr 
que la civilisation partout difïuse et la conscience scientifique de 
l'univers ne laisserait point encore peser sur nous des liens de 
captivité et le désir d' ce autre chose »? Nous savons combien en 
métaphysique il faut se m.éfier des indications du désir; mais nous 
resterons sur le terrain des faits en disant qu'il y a dans la conscience 
moderne une tendance intellectuelle au positivisme et une tendance 
morale à la liberté qui ne s'accordent pas. Il faudra que l'une des 
deux cède à l'autre ; soit que l'on ne parle plus de liberté avec ce 
fanatisme ou, si l'on veut, avec cet accent religieux qui montre plus 
d'attachement à certains biens qu'à la vie même; soit que l'on ren- 
voie aux savants leur positivisme à titre de simple méthode et que 
l'on continue de croire malgré la science à ces « vivendi causas » 
qui ne trouvent de place que dans la pénombre qui fait suite en 
nous aux concepts bien définis. 

On a nié l'originalité des idées et en particulier des idées morales 
en les ramenant à des associations aussi variées mais aussi fatales 
que les efforts d'adaptation par lesquels se maintient la vie. Sans 
nous attacher ici à cette discussion usée, on nous permettra de nous 
appuyer sur une distinction très instructive que saint Paul a expri- 
mée entre la loi et la grâce : nous ne connaissons rien qui montre 
mieux l'initiative du sujet dans la création dos idées morales. La 
(( loi )) pour saint Paul ne représente que renonciation banale des 
maximes qui resteraient extérieures, lettre morte, bonnes enfin 
rien qu'à nous faire pécher, si l'on s'en tenait à cette expression 
sociale qui ne vient pas de plus loin (juc la bouche des parents, du 
prêtre, du magistrat. Mais à cette « loi » qui lui paraît'justcment 
monstrueuse, en tant qu'elle voudrait porter au fond de l'âme des 



264 IlEVUE PHILOSOPHIQUE 

jugements incompris et les y l'aire régner au même titre que les 
pures affirmations de notre sincérité, il oppose sous le nom de 
« grâce » d'autres déclarations qui ne partent que de notre initiative 
intellectuelle; et c'est à ces intimations directes de l'esprit (saint 
Paul dit « TEsprit-Saint ») qu'il réserve le droit de régner, rien 
qu'en vertu de leur libre origine, sur notre sensibilité, sur nos 
désirs et sur notre vie tout entière '. Ya-t-il y avoir ainsi opposition 
entre la loi et la grâce, comme l'ont cru certains mystiques épris 
d'individualisme jusqu'à prêcher l'anarchie? Non : la grâce, c'est la 
loi même, mais c'est la loi qui arrive dans une conscience avec la 
clarté que ne sauraient lui donner les prescriptions littérales; toute 
faite d'amour, parce que chacun l'approuve en la créant, et de 
liberté, parce que dans ce qu'elle commande la raison se reconnaît 
elle-même. — On ne s'attache pas assez, croyons-nous, à ce pou- 
voir d'initiative morale qui se trouve trop souvent relégué, dans les 
études psychologiques, au-dessous des autres facteurs de la mora- 
lité, hérédité, influences du milieu, etc. : mais il y a des hommes 
(les magistrats et les confesseurs, par exemple) qui pourraient nous 
dire à quelles intuitions on peut s'attendre de la part d'une con- 
science qui consent à rentrer en soi-même, à ce foyer d'autonomie 
dont parle saint Paul et d'où nous expulse l'insincérité habituelle 
des, conventions et des passions. Sans nous attarder sur ce sujet, 
recueillons avec soin cette vérité qu'il y a des invitations morales 
qui précèdent dans l'homme tous les efï'ets de l'éducation; qu'on a 
pu les considérer, à cause même de leur originalité et de leur 
manque de liaison avec le reste de notre histoire intime, comme 
des faits « surnaturels »; qu'enfin elles sont le plus solide témoi- 
gnage de notre spontanéité intellectuelle et la source de notre 
liberté, qui ne se saisit bien elle-même que dans les oppositions de 
la sensibilité et du devoir '-. 

1. "Orav vàp e'Gvy) la. [XYi vojj.ov r/ovra çviast xà to-j vôtxo-j Trotîi, oÛtoi VG'f;.ov ij.r, 
v/d'i-tz, iauTcf; sWl vô[xo; {Rom., II, 14). — Nôao; ôà TîapctTriî.Oev, ïva Tï/sovadr, to 
Tzy.Çi'iTz-M'j.x. {Ibid., V, 20). — 'A>,).à tt,v à(i.apT:av o-jy. k'yvwv, e; [at-, otà vô[io-j* Tr|V 
vip ÈTttO-^aiav o'jY.r^osr', zl [ir, ô vôixo? 'ùeje'/ « "olv. £7T;0'j[J.r|T£!; » — "/wpl; yàp vô[j.o-j, 
ài/.apria vïzpâ. {Ibid.,VU,l, 8). — 'A-jtô t"o TZ'/i-j^ix ï-J|j.,u.api'jp£î tw 7îV£-jp.5;Tt r;[X(i)v ot; 
£(T|j.£v T£/.va t)cO-j. {Ibid., Vill, 16). 

'2. Une curieuse antillièse à la thèse paulinieune, c'est celle qui consiste à 
ramener le caractère catégorique des devoirs à un elFet tFignorance: c'est par 
son manque d'évidence que la loi nous paraîtrait divine. « Ce n'est pas notre 
science, mais bien plutôt notre ignorance de tout ce qui est caché dans nos 
devoirs et sous-entendu par eux, qui les investit de la force morale que nous 
leur attribuons. ■■ M. de Roberly qui rapporte celle opinion de M. Simniel, de 
Berlin, ajoute : « Pourlaul, et à supposer que notre ignorance des faits historiques 
soit remplacée par leur connaissance e.xacte, la sanction qui s'attache à nos 
devoirs en sera-t-ellc amoindrie? je pense, pour ma pari, que, si elle s'eiïace en 



RÉCÉJAC — LA PDILOSOPHIE DE LA GRACE 26o 

Lorsque Kant a défini la liberté « une causalité intellectuelle » que 
pensait-il autre chose? C'est principalement en sentant que je dois 
que je m'aperçois moi-même comme une cause distincte de toutes 
les autres, comme un « esprit » : cette spontanéité spéciale qu'on 
nomme Vespi'it ne se déclare nulle part aussi vivement que dans les 
faits d'obligation et de moralité. Ici en effet l'idée sort de son rôle 
purement représentatif et prend un rôle actif dans la vie, semblable 
à celui qu'ont les causes réelles dans le monde. Le mot « évidence » 
ne suffit plus désormais à exprimer les effets de l'idée; car elle fait 
effort pour sortir de la conscience et se montrer dans la conduite, 
tout comme la force invisible apparaît dans les phénomènes bien 
réglés. La liberté, c'est la finalité s'apparaissant à elle-même; c'est 
une idée qui s'extériorise au cours d'actions diverses, mais unifiées 
moralement, comme la Vie s'affirme dans les éléments qu'elle orga- 
nise? Telle est, croyons-nous, l'acception positive du terme kantien 
de «, causalité intellectuelle ». 

Or nous ne craindrions pas d'interpréter la «grâce» de saint Paul 
dans ce sens naturaliste et kantien d' « autonomie spirituelle ». De 
tous les caractères qui peuvent élever un genre de faits de conscience 
au-dessus des autres, aucun n'est plus considérable que celui d'inté- 
riorité ou d'indépendance du dehors. Une fois que l'homrne a saisi 
en lui-même quelques signes de cette indépendance et de cette 
originalité, il ne doit plus s'en dessaisir, même sous prétexte de se 
rattacher à Dieu : ou plutôt il n'a de chances de se surnaturaliser 
qu'en retrouvant, au delà de tout ce qui lui est venu du dehors et 
s'est organisé dans son cerveau, la naïveté de son moi et ses points 
d'attache avec l'Absolu. Quant aux conditions miraculeuses que l'on 
a coutume de prêter à la grâce et par où elle ferait exception aux 
lois de la pensée discursive, nous les écartons provisoirement; 
mais elles ne sauraient empêcher ce que nous venons de dire, que 
rencontrer Dieu, c'est se retrouver soi-même par un triomphe de 
la liberté sur tout le reste de notre individu. 

Nous voudrions surtout avoir établi que, si l'homme se laissait 
captiver à quelque prestige que ce fût, capable de gêner sa sponta- 

cc qui concerne certaines catégories d'obligations, elle verra sa force se décupler 
par rapport à d'autres » (Rev. phil., oct. 1900, p. 340). On se demande par quel 
privilège « certaines catégories d'obligations » garderont toute leur force ou 
même en prendront une plus erande dans notre conscience, pendant que les 
autres s'évanouiront à la clarté de la Science. Si c'est l'ignorance des fonde- 
ments du Devoir qui nous les rend .çao'és', pourquoi vouloirsortir de cet agnosti- 
cisme qui fait notre sécurité? ou bien par quelle force, autre que la science, 
se fera la sélection dont on nous parle de ■< certaines catégories de devoirs » 
qui doivent survivre aux autres? — l']n somme, cette ignorance de la source de 
nos obligations, qu'est-ce autre chose que l'originalité des idées morales? 

TOME LU. — 1901. 18 



266 REVUE PHILOSOPHIQUE 

néité mentale, il tournerait ainsi le dos au bien (à Dieu) qui n'a d'af- 
linités qu'avec ce qu'il y a en nous de vif esprit. Une fois que 
l'homme a commencé par l'attention, cette générosité élémentaire 
qui rend possibles toutes les autres, à s'émanciper des besoins illi- 
béraux, s'il allait ensuite lier ce pouvoir de « scruter l'inconnu » 
par la croyance à quelque Absolu purement limitatif de la raison et 
s'il se soumettait à l'idée d'une volonté divine dont le seul caractère 
évident serait d'enfermer la nôtre dans des défenses arbitraires, il 
perdrait à la fois, dans ce faux dieu, le principal de son esprit et le 
meilleur de son cœur. — Au fond, est-ce autre chose que cette 
démission intellectuelle qui se trouve désignée dans l'Évangile sous 
le nom de « péché contre l'esprit »? Il n'est pas possible, en effet, 
d'entendre par 1' « esprit » autre chose que cette plus pure initiative 
qui nous distingue des bêtes; et si (comme il semble) la personna- 
lité, au lieu de finir à nous, s'accroît indéfiniment au-dessus de 
nous, comment s'abaisserait-on à croire que la divinité n'a pas de 
plus vif souci que de se dérober à nos recherches? et comment se 
pourrait-il que ce qui la rend « divine » fût uniquement cet ésoté- 
risme dont parlent toutes les religions, c'est-à-dire une souverai- 
neté jalouse qui exclurait du ciel tout ce qui garde de l'originalité et 
veut rester ce en soi »? Assurément, la bonne foi n'est pas moins la 
vie de notre esprit que la liberté; ou même la liberté ne se détruit- 
elle pas au même instant que se mêle à notre conscience quelque 
envie de faire paraître ce qui n'est pas ? Il est donc vrai (selon l'or- 
dinaire interprétation de ce texte évangélique) que tout acte d'insin- 
cérité mérite, au moins quand il est poussé à l'extrême, d'être qua- 
lifié de « péché contre l'esprit ». Mais l'oppression d'un absolu 
extérieur à nous-même et son antagonisme avec notre autonomie 
intellectuelle ne serait pas un moindre mal que l'insincérité : elle 
mérite au même titre d'être appelée « péché contre l'esprit ^ ». Que 
la conscience indigente que nous sommes s'élance vers Dieu par le 
désir, la recherche généreuse, ou même la libre prière : mais que 
jamais pour y arriver plus vite elle ne songe à s'aliéner, ni rien de 
ce qu'il y a en nous de naturel, au profit d'un absolu qui serait 
moins que nous-même esprit et liberté. Il n'était pas inutile d'éta- 
blir cet axiome avant de nous avancer plus loin dans nos recherches 
sur la grâce. 

1. Mal h., XII, 31, 32. 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE '261 



II 

Kant fait remarquer que ce si l'on considère la morale chrétienne 
par son côté philosophique et qu'on la rapproche des écoles grecques, 
on peut les caractériser en disant que les idées des cyniques, des 
épicuriens, des stoïciens et des chrétiens sont la simplicité de la 
nature, la prudence, la sagesse et la sainteté^ ». Il nous faut relever 
cette prétention du Christianisme à la sainteté, car l'idée de grâce 
n'a pu naître que d'une telle prétention. La conscience chrétienne 
apparaît, en effet, dans l'histoire comme une préoccupation domi- 
nante de s'immuniser, par un concours de grâce et de volonté, de 
certaines servitudes auxquelles les stoïciens eux-mêmes n'avaient 
pas songé à se soustraire; et il faut voir en elle, au-dessus encore 
de la charité, le souci de spiritualiser la vie au mépris même des 
lois de la nature. Il s'agit donc de savoir si cette ambition qu'on a 
nommée « la sainteté » n'est que le dernier mot de la moralité ou 
bien s'il s'y cache autre chose. 

L'idéal stoïcien, qui tendait à transporter dans la vie une perfec- 
tion qui est au fond de la nature et que notre réflexion y découvre de 
plus en plus, pouvait bien donner lieu "à une ambition morale indé- 
finie. Notre capacité de bonté et de justice pourrait bien, dans cet 
ordre d'idées, s'accroître comme notre connaissance; et pour une 
âme qui ne s'abandonne pas moralement à moitié chemin l'axiome : 
« Tu dois, donc tu peux », pourrait bien se renverser ainsi : « Tu 
peux, donc tu dois », c'est-à-dire, « tout le bien que la raison te 
découvre s'adresse par là même à ta volonté et le devoir se confond 
avec le progrès ». Or ce n'est pas cet entraînement de la volonté 
par l'intelligence qui est au fond de l'ambition chrétienne et qui a 
suscité l'idée de grâce. La grâce chrétienne n'est pas une réserve 
de bonté et de justice qui vient combler un déficit de notre volonté, 
ou réparer les défauts de l'existence; elle est un état d'union affec- 
tive avec Dieu qui détache l'homme de la vie et qui doit aboutir à 
une apothéose. On ne saurait trop remarquer que l'exquise moralité 
des saints n'est pas une fin, mais rien que la condition d'un état 
plus désirable encore et que, si Dieu pouvait s'unir d'amour à des 
êtres d'une valeur moindre, c'est à ceux-ci et non aux saints qu'il 
faudrait porter envie. Cette distinction, qui paraît subtile, n'est pas 
du tout à négliger; mais il s'agit une fois de plus de V élection divine 
et de ses conséquences morales. L'état de grâce n'est un état de 

•1. Crit. Raison pral., trad. Barni, p. 33S, noie. 



268 REVUE PHILOSOPHIQUE 

sainteté que parce que Dieu doit purifier tout ce qu'il veut toucher 
(ainsi l'exige la raison des païens eux-mêmes); mais il veut avant 
tout, d'une volonté qui refuse de se justifier, s'unir à des êtres qu'il 
a choisis avant de les créer et dans lesquels par conséquent il ne 
trouvait alors rien de plus touchant que le néant *. 

On ne saurait omettre cette distinction entre l'absolu moral et 
l'absolu religieux : l'un est un libre vœu qui réussit et qui s'accroît 
par l'évidence de ses succès; l'autre n'a de chances de vivre qu'à 
l'état de mystère et de pur irrationnel. Les images subtiles sous 
lesquelles nous apparaît tout progrès à réaliser ne montrent d'abord 
qu'instabilité et semblent fuir devant nous; mais, comme les hypo- 
thèses dans un esprit qui s'avance dans la science, elles se précisent 
à mesure que nous osons y croire et produisent, dans l'ordre éco- 
nomique, moral, etc., des improvisations qui tiennent du miracle. 
Mais l'objet poursuivi sous le nom de grâce ne doit pas son impré- 
cision aux mêmes causes : la grâce, loin que l'ésotérisme s'y trouve 
accidentellement et comme un fait regrettable, est tenue de se 
dérober complètement à la conscience sous peine de n'être plus 
rien. La grâce n'est « gratuite » (elle n'est grâce) qu'autant que 
l'élection divine se refuse à toute prévision, explication ou justifi- 
cation. — La nature n'a que des mystères relatifs où c'est notre vie 
et notre honneur d'enfoncer de plus en plus par la volonté et la 
science; mais une fois que l'on a émis l'idée du « surnaturel », il 
faut pour la soutenir qu'on aille franchement jusqu'à séparer, en 
Dieu, le pouvoir de la raison, la volonté de l'entendement. Ou bien 
il y aura toujours quelque moyen d'aller à Dieu sans sortir de nous- 
même et rien qu'en nous fondant sur notre identité d'esprit avec 
lui, ou bien l'opposition entre nature et surnature est la plus 
méchante idée qu'on ait conçue (si même on peut la concevoir). En 
effet, il est permis de croire qu'au fond de nos divisions humaines 
les plus profondes il n'y a que des malentendus qui tomberaient 
devant une plus grande évidence : mais la séparation que l'idée du 
surnaturel met entre Dieu et nous reste définitive, infranchissable à 
la puissance des idées. Si la sainteté est fondée sur l'élection, il n'y 
a plus à espérer de nous concilier Dieu par les plus louchants 
mérites; mais si elle est fondée, comme la simple moralité, sur des 
idées claires et de libres efforts, c'est (]u'il y a en nous de l'absolu 
et que la liberté peut aboutir à Dieu. 

A vrai dire, comment la religion pourrait-elle vivre d'un ésoté- 



1. Ce texte est assez clair : Deiis pricordinavil se dalurum alicui Graliam uL 
mererelur gloriam (S. th., 1% p. XXIII, q. a. 5). 



RÉCÉJAC. — L.V PHILOSOPHIE DE LA GRACE 269 

risme aussi rigoureux que celui de l'élection gratuite? Mais juste- 
ment le mystère dans lequel s'enferme la grâce, n'étant qu'un doute 
absolu, permet à chacun de croire qu'elle lui sera dévolue et de 
vivre comme s'il en était ainsi. L'élan se trouve ainsi donné à la 
fois vers la sainteté de la vie (hors de laquelle nul n'oserait penser 
que Dieu puisse aimer les âmes) et vers ce ciel qui se cache poéti- 
quement dans le mystère de la prédestination. — Le désir mystique, 
en effet, réunit l'imprécision du sentiment poétique aux précisions 
de la foi morale. Le même caractère d'inachevable se retrouve dans 
l'idéal esthétique et dans la perfection morale; mais avec cette pro- 
fonde différence que la poésie se plaît essentiellement dans ce loin- 
tain où les choses gardent la permission d'être plus belles qu'en 
réalité, tandis que le bien se fait rechercher rien qu'avec sincérité 
et précision, lui-même et non ses images. La poésie a cela de 
commun avec la religion et de contraire à la science qu'elle s'attache 
à l'inconnu pour lui-même et qu'il lui semble qu'en fuyant devant 
nous, il nous emporte dans l'infini : ainsi il y a de la poésie dans 
l'écho des lieux vastes où l'on peut croire que la voix ne cesse pas 
parce qu'on ne l'entend plus, dans les lointains horizons qui font 
naître en nous l'illusion d'un Jour éternel et jusque dans certaines 
images de la mort qui nous permettent d'idéaliser celte horrible 
chose et de penser que la conscience, comme la lumière, ne fait 
que changer de place. La foi morale au contraire se rapproche de 
la science par son éloignement du mystère, par la lutte incessante 
contre les causes qui nous dérobent l'idéal de liberté et de paix; et 
si nous osons nous obstiner à cet idéal inachevable, c'est en nous 
fondant bien plutôt sur nos minces mais sûres conquêtes de chaque 
jour que sur l'inconscience et l'inconnu des choses. — Or il y a à la 
fois dans la conscience religieuse le besoin des illusions poétiques 
et l'énergie de la foi morale : d'un côté elle s'entraîne à la poursuite 
des biens célestes qui n'ont jamais été vécus par personne mais qui 
tirent de là tout leur charme; et, d'un autre côté, elle se soutient 
par le sentiment des actions généreuses. Il n'est pas toujours facile, 
il est vrai, de distinguer laquelle de ces deux influences l'emporte 
et de savoir si l'idée de « grâce » s'accompagne dans chaque con- 
science de plus de désintéressement ou de plus d'égoïsme; mais ce 
qui nous occupe ici, ce sont les théories, non les aberrations person- 
nelles du sentiment, et nous voudrions savoir si la scolastique, dans 
sa définition du surnaturel, n'a fait céder la nécessité des lois natu- 
relles qu'à la primauté de l'idée morale, au sentiment du bien. 

L'idée de sainteté, il faut l'avouer, renferme moins une préoccu- 
pation de moralité transcendante que celle de privilège religieux ou 



270 " REVUE PHILOSOPHIQUE 

de miracle psychologique. La moralité « surnaturelle » se croit plus 
intérieure encore que les œuvres vives de notre volonté et prétend 
résider dans une région de l'âme oîi ne saurait arriver aucune infil- 
tration des mérites personnels. La sainteté, c'est la grâce qui vient, 
non pas s'ajouter, mais se substituer à la liberté. Qu'on en juge par 
ce texte : « Il doit y avoir proportion entre les effets et les causes. 
Or, la moralité humaine procède d'énergies naturelles auxquelles 
Dieu substitue, chez ses élus, les énergies surnaturelles de la grâce. 
Il faut donc qu'à ces énergies surnaturelles réponde une moralité 
divine; et ainsi les vertus morales viennent, chez les saints, non de 
la nature, mais de la grâce'. » Nous sommes donc avertis que les 
actes du plus pur désintéressement ne font pas faire à l'homme un 
pas vers Dieu et que la valeur morale (issue de nous-mème) est tel- 
lement hétérogène à la sainteté (issue de Dieu) qu'aucun alliage n'est 
possible entre elles. — Ceux qui n'ont pas pratiqué la scolastique ne 
se doutent pas jusqu'où va ce dualisme de la grâce et de la liberté. 
Dieu perdrait sa divinité, en effet, s'il ouvrait son ciel à des vertus 
qui ont été, ne fût-ce qu'un instant, les œuvres vives de notre 
volonté. Dieu, ne pouvant couronner que sa grâce ni rien admettre 
dans son ciel qui lui soit étranger, a soin de nous reprendre à la 
base et de remplacer notre moralité la plus élémentaire par des 
vertus infuses-. Avant que le saint puisse naître en nous il faut que 
l'homme en soit sorti définitivement; et pour bien assurer ce triomphe 
du surnaturel, la scolastique a porté le fer à cet endroit précis où 
notre nature puise ses énergies : elle a fait reposer la sainteté sur la 
renonciation absolue à commencer par soi-même aucun acte utile 
pour le ciel. La seule initiative qu'on ait laissée à la liberté, c'est 
de se nier elle-même radicalement et sans aucun espoir de jf'mais 
se reprendre. « Les semi-Pé!agiens croyaient que par les bons 
désirs qui forment la prière on mériterait la grâce des bonnes 
œuvres et que Dieu l'accordait à ceux qui faisaient ainsi les pre- 
mières avances par les forces du hbre arbitre... C'était ia quintes- 
sence du pélagianisme^. » 

Cette œuvre que la grâce accomplit dans les âmes, que pouvons- 
nous donc espérer d'en savoir? Rien. L'état qu'on nomme « état de 
grâce )) ou « sainteté » n'a pas même ces demi- transparences qui 
permettent de deviner un caractère sous les contradictions inces- 
santes du sentiment. On ne peut comparer l'ésotérisme de la sain- 

1. S. th., \' 2", q. LXIII, a. 3. 

2. « hleo Gratiam vocari vitam œternam quia his merilis reddiliir qua; Gratia 
conlulil homini » (S. Aug., De coi-reptione et f/racia, c. XIII). 

3. Instruction sur la Grâce. Avignon, 1748. Inlrod. historique. 



RÉCÉJAC- — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE 271 

teté qu'à celui de la divinité dans le Christ (et nous verrons plus 
loin que rien n'est plus indivulgable) : Dieu seul pourrait se recon- 
naître dans ces états dont l'origine ne se trouve ni dans la Nature, 
ni dans la liberté. « Qui peut savoir ce qu'il y a dans un homme, à 
moins d'être en lui par identité de conscience? de même il n'y a 
que l'esprit de Dieu qui connaisse ce qu'il y a en Dieu. Or l'esprit 
que nous avons, nous le tenons de Dieu et non pas de ce monde » 
(I. Ep. Cor., II, 10-15). D'ailleurs, il n'y a qu'à examiner séparément 
les modes psychologiques dont l'état de grâce est censé composé et 
qui ont reçu le nom de « vertus théologales » et de « vertus infuses » : 
on s'aperçoit bien vite qu'il n'y a pas même à essayer de les définir. 
I. Prenons, parmi les vertus théologales, la « charité », qui est 
l'acte vraiment spécifique de la sainteté, celui auquel aboutit toute 
l'économie surnaturelle de la grâce. Comment pourrait-on définir 
cette adhérence spéciale de l'âme à Dieu, puisque les modes sous 
lesquels la divinité se présente à l'intelligence, pour, de là, 
s'adresser à la volonté, ne rentrent dans aucun genre connu de 
représentations, ni parmi les faits de « perception », ni parmi ceux 
de « conception ». L'étude des exhibitions mystiques qui fournissent 
son « objet » à la « foi » devra nous occuper quand il s'agira des 
rapports de la grâce avec l'intelligence : la seule remarque qui 
trouve sa place ici, pour préciser les rapports de la Grâce et de la 
Liberté, c'est que l'ésotérisme de la charité n'est pas seulement un 
fait qui l'accompagne accidentellement, mais un élément qui la fait 
vivre. Le sentiment de l'élection divine, on l'a vu, se fonde sur le 
mystère absolu et ne se contente pas même des voiles épais qui 
rendent la moralité indiscernable à nos faibles yeux. Or c'est bien 
cette impénétrabilité de l'état de grâce qui constitue aux yeux de 
ceux qui s'en croient favorisés le caractère de privante que désigne 
le mot « charité ». Saint Paul dit hardiment que le sens divin des 
choses, ou le terme auquel est suspendue la finalité universelle, 
c'est un bouleversement cosmologique qui doit substituer tout à 
coup à la clarté du jour celle de la révélation des amis de Dieu *. 
Quelque opinion que l'on ait sur la valeur d'un tel état d'esprit, il 
faut avouer que celui qui a pu s'y mettre et qui est persuadé, non 
par simple conjecture mais de foi, d'entretenir des relations de pri- 

1. 'H yàp àîiouapaooxîa Tf,; xtÎuew; tv àiroxdtXu'J/iv tcov ûtwv toû 0eoG ÈTtsxSé- 
■/etat. T-/) yàp \j.ot.z'xi.6xy]T: ■?] xTtfftç imBiâyri où-/ e/oûffa, àA)>à 8tà xbv Û7toTâ5*VTa 
i-n' È/TTior OTi Y.oC'. à-jTq Tj XTifft; è/.E'j (JEpa)9Ti;£Tat aTtô Tr,i; ûo\;).£ia<; tt,; çûopà; etc ttiV 
èXsyÔEpiav tt,; oôlr^ç tûv texvwv toû 0£oO. Oi'Sa [xev yàp on Ttàaa fj XTiatî 
(TuaTEvdcÇct xai cuvwSûvet a/pt to-j vtjv. 0-j [xovov ôà, à.'û.i xai aùxot zf^i àTtap-^:av 
Tûij HvE-Ju-aTo; ï-/_o^nzç, xal -iwiiic, aù-rol âv Éauxoîç o--£vdtî;oa£V, {nroQECTtav àTioZi^à- 
[iEVO:, TYjv àitoX'jTpwffcv Toû Tcôfxaxo; r,[AÔ)v. (/i'/J. Rom., VIII, 19-23.) 



272 REVUE PHILOSOPHIQUE 

vauté avec un Dieu vivant en qui se cachent les secrets de la finalité 
du monde, est entré ainsi dans une mentalité exceptionnelle : il se 
produit dans cet homme une suractivité d'imagination et de senti- 
ment qui nous réserve de grandes surprises. 

II. Mais après avoir renoncé à connaître les rapports de « cha- 
rité » que la grâce noue entre 1 ame et Dieu, on se demande au 
moins par quels signes dexquise moralité cette présence divine 
s'exprime dans la vie des saints; car il faut bien enfin que la sain- 
teté, aussi surnaturelle qu'on la suppose, soit vécue et qu'elle 
prenne réellement contact avec nos mœurs, avec notre volonté. 
Quel moyen avons-nous donc de discerner la sainteté de la moralité 
naturelle? Cette différence est-elle qualitative ou quantitative? Nous 
savons déjà, il est vrai, que les vertus morales n'ont pas la même 
origine chez les saints que chez les autres hommes; que le cou- 
rage, la tempérance, etc., sont chez les uns des vertus infuses et 
chez les autres des vertus acquises; mais c'est cela même qui nous 
préoccupe et nous avons recherché dans les textes quelle différence 
sépare exactement le courage in fus du courage acquis, la tempé- 
rance infuse de la tempérance acquise, etc. « Les vertus acquises 
sont-elles de même espèce que les vertus infuses? Là-dessus il faut 
remarquer qu'il y a deux manières de distinguer les vertus spécifi- 
quement : la première, c'est de s'attacher proprement à leur signi- 
fication morale ou à la différence de leurs objets (secundum for- 
males rationes objectorumj ; la deuxième, c'est de regarder la fin à 
laquelle elles tendent. Or, quant à la première distinction, si nous 
regardons, par exemple, la signification morale de la tempérance, 
nous trouvons que c'est de modérer nos appétits; et il est évident 
que cette modération n'est plus la même lorsqu'elle n'est dictée que 
par la raison que lorsqu'elle est inspirée par la sagesse divine 
(secundum regulam legis divinœ). Quant à la deuxième différence, 
on dira, par exemple, que la santé, quoique restant toujours en soi 
le même bien, n'est plus de même espèce quand elle tend à con- 
server une nature d'homme que lorsqu'elle tend à conserver une 
nature de cheval : ainsi, quand il s'agit de vertus, il faut dire 
qu'elles ne sont plus de même espèce, selon quelles résident dans 
des citoyens qui relèvent de sociétés différentes (diversjc sunt vir- 
tutes civium secundum quod bene se habent ad cliversas politias). 
Donc les vertus morales qui se trouvent « infuses » dans un homme 
en vue d'en faire un citoyen du ciel, ne sont plus de même espèce 
que les vertus « acquises », par lesquelles un homme est rendu apte 
au bon accomplissement des fonctions sociales. 30 (S. th., la, 2''% 
q. LXIII, a. 4). 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GIÎACE i2T3 

On est quelque peu étourdi par cette comparaison de la moralité 
avec la santé, qui conduit à rejeter les vertus libres aussi loin des 
vertus « infuses » que la vie d'un cheval est au-dessous de la vie 
d'un homme. Sans nous arrêter à cette conséquence, examinons sur 
quel fondement on nous propose de distinguer la sainteté de la 
moralité naturelle, à savoir « que les vertus infuses s'orientent vers 
des fins spéciales ». Cette orientation ne saurait atteindre, évidem- 
ment, l'objet même des vertus et l'entité morale qui distingue la 
tempérance du courage, le courage de la justice, reste toujours la 
même : mais l'on se demande alors anxieusement ce qu'il faut 
entendre par ces mots « que les saints tendent par leurs vertus à 
devenir citoyens du ciel, tandis que les hommes se contentent des 
effets naturels et sociaux de leurs efforts ». Voudrait-on dire que la 
sainteté l'emporte sur la simple moralité, en tant qu'elle ferme les 
yeux sur les effets d'ordre social qui résultent de la justice, par 
exemple; et qu'elle renonce à la bonté pour elle-même, c'est-à-dire 
pour ses effets de bonheur humain (in ordine ad res humanas ; ib.), 
ne voulant sincèrement qu'une chose, l'union céleste avec Dieu? 
(Quod sint cives sanctorum et domestici Dei; ib.) Qui ne craindrait 
alors qu'après s'être détournée des fins précises qui donnent leur 
sens et leur prix aux idées de justice, de courage, etc., l'ambition 
de la sainteté ne vienne à faire descendre les cœurs au-dessous 
même de la simple moralité, à moins que l'excellence de cette 
nature tant condamné-e ne prenne heureusement le dessus? Si le 
sentiment de la grâce doit avoir pour résultat de nous faire perdre 
contact avec la vie ou même de rendre ce contact moins immédiat, 
il faut s'en méfier : notre continuité avec Dieu ou, si l'on veut, 
notre passage de l'esprit au sur-esprit a pour condition première 
que nous allions jusqu'au bout de nos libres ressources et que nous 
fassions rendre à la vie tout ce qu'elle peut donner à nous-même 
d'honneur et de bonheur à autrui. 

Si, au lieu de cette distinction obscure que nous venons de relever 
entre les vertus naturelles et les vertus infuses, on voulait s'attacher 
à la première distinction, qui est exprimée dans la Somme en ces 
termes, « la raison ne nous conduit par la tempérance qu'à la santé 
du corps et de l'esprit (ut non noceat valetudini corporis nec impe- 
diat rationis actumj, tandis que la sagesse divine tend à opprimer le 
corps et à enchaîner ses appétits (quod homo castiget corpus suum 
et in servitutem redigat; ib.) », nous nous trouverions ainsi amenés 
à la discussion morale de l'ascétisme. Or ce qui nous intéresse pré- 
sentement, ce n'est pas de discuter la valeur morale de l'ascétisme, 
ni de comparer moralement ses différentes formes, cynique, stoï- 



274 REVUE PHILOSOPHIQUE 

cienne ou chrétienne ; mais de savoir s'il y a dans l'ascétisme chré- 
tien des signes probables du surnaturel intérieur ou du miracle de 
la grâce. 

Dans la vie des saints peut-on espérer de rencontrer des faits qui 
aient vraiment le caractère de miracles psychologiques, des actes 
qui surpassent la liberté aussi clairement que celle-ci surpasse la 
spontanéité des instincts? Telle est exactement la recherche que 
nous voudrions l'aire. L'ascétisme chrétien s'est défini nettement 
sous ces trois formes : pauvreté, obéissance, chasteté. Il n'y a pas 
ici à prendre parti entre l'esprit chrétien, qui est une démission 
complète de la liberté entre les mains de Dieu, et la conscience 
moderne, qui aspire à s'introduire dans l'Absolu par la liberté 
même : nous ne cherchons que des faits, dans l'histoire des âmes 
vouées à l'ascétisme chrétien, du genre de ceux que Bacon appelait 
« cruciaux », pour savoir oi^i finit la liberté et où commence la 
grâce. Or on chercherait vainement dans le vœu d'obéissance ou 
dans celui de pauvreté des signes d'activité spirituelle qui annonce- 
raient une intervention du sur-esprit : la volonté de l'homme s' étant 
dessaisie, d'un côté, de toute participation à la richesse et, de 
l'autre, de toute appétition intellectuelle, on ne voit plus à quoi les 
énergies de la grâce pourraient encore s'appliquer. A part l'union 
mystique de la charité qui reste encore à définir, ce désistement 
des fins extérieures qu'on résume dans le mot « richesse », et des 
fins intérieures, qu'on résume dans le mot « liberté », ne laisse plus 
subsister dans l'âme des saints aucune raison d'agir. L'état de pas- 
sivité auquel ainsi on est conduit n'a rien de commun avec le con- 
cept de (( vertu », qui est avant tout un effort hbéral, une conquête 
de la réflexion sur l'inconscience. 

Les écrivains religieux s'attachent de préférence à la chasteté 
quand ils veulent célébrer le triomphe de la grâce sur la nature : il 
n'y a pas à leurs yeux de signe plus positif de la présence de Dieu 
dans ses saints. La volonté, dit saint Paul, n'a pas le pouvoir de 
résister à ces vœux de la chair qui sont aussi impérieux que ceux 
du devoir et si la force de l'esprit arrive à s'affirmer jusque-là dans 
une vie humaine, ce n'est qu'à une intervention surnaturelle qu'il 
faut l'attribuer*. « Puisque j'ai à parler de la grâce de Dieu, dit à 
son tour saint Augustin dans son livre à Valentin et à ses moines, 
c'est à votre profession que j'emprunterai mon premier argument : 
car vous ne seriez pas réunis dans cette vie de continence, si vous 
n'aviez dédaigné la volupté... ce que nul ne peut faire humainement, 

1. Ep. Rom., VII, U-25. 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE 275 

mais ceux-là seuls qui ont reçu la grâce '. » Or on ne peut se dis- 
penser, pour l'étude du miracle intérieur dont il s'agit ici, de dis- 
tinguer soigneusement les effets de continence qui peuvent résulter 
d'efforts méthodiques et une autre immunité qui surpasserait toute 
prudence humaine, mais pour laquelle ce mot de « continence » ne 
paraît plus assez précis. L'occupation intellectuelle, le régime, la 
sélection constante des images, etc., doivent amener un état d'âme 
à peu près impénétrable aux désirs sexuels : c'est la part qu'il faut 
faire à la miéthodc dans la chasteté. Mais l'ambition mystique vise 
plus haut et il s'agit pour elle d'une virginité de « grâce », plus 
intérieure que celle qui se défend et qui ne vit après tout que d'art et 
de ruses. Il faut donc savoir si l'esprit, placé avec les sens dans la 
proximité que nous connaissons, peut espérer, par la grâce, non 
seulement de vaincre leurs sollicitations, mais même de les ignorer : 
c'est dans une im-munité de ce genre que le surnaturel éclaterait, 
puisque, de quelques prodiges que soit capable la liberté, elle ne 
peut aller sans doute jusqu'à extirper défmitivement ce dualisme de 
la raison et des sens, où elle prend elle-même sa raison d'être. Y 
a-t-il donc des états où l'esprit peut se répondre à lui-même que les 
excitations sexuelles préparées dans l'organisme pour monter au 
cerveau comme celles de la soif ou de la faim, ne le toucheront pas, 
mais qu'elles seront rétorquées miraculeusement avant d'avoir franchi 
le seuil de la conscience? Tel est au juste le problème à résoudre. 
Or il n'y a qu'un cas où nous pourrions être éclairés sur cette 
immunité miraculeuse, c'est quand, la réflexion venant à s'absenter, 
l'âme des « saints » se trouve, comme toute autre, entièrement 
livrée à la spontanéité de l'imagination : par exemple, pendant le 
sommeil. Les excitations que redoute l'élu de Dieu sauront-elles 
alors, sous l'influence de la grâce, discerner les vagues frontières 
de l'esprit' et des sens et rebrouss-er chemin avant d'avoir jeté le 
trouble dans une conscience où ne doivent entrer que les émotions 
de la charité divine? On avouera du moins qu'il ne saurait y avoir, 
de plus belle occasion d'apprendre ce que Dieu entend faire pour 
garder l'âme de ses élus tout à lui, sans qu'ils aient avec ce monde 
de passions qu'un contact de pensée et d'ascétique mépris. Or, à ce 
sujet, nous nous contenterons de citer une page des Confessions de 
saint Augustin où l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de la 
subtilité avec laquelle cette âme cherche en elle-même les traces de 
la grâce, ou de la candeur avec laquelle elle finit par s'en remettre 
à la bonne foi, fondée après tout sur la hberté. « Vous voulez, Sei- 

1. Lib. de Grafia et llb. arbitrio, cap. IV. 



276 REVUE PHILOSOPHIQUE 

gneur, que je m'abstienne de tout commerce charnel... Mais dans 
ma mémoire vivent toujours les images de'certaines choses et ces 
images m'assiègent, faiblement quand je suis éveillé, si vivement 
pendant le sommeil qu'elles entraînent à leur suite la volupté et 
même cette sorte d'actes auxquels j'ai renoncé. Telle est leur puis- 
sance d'illusion sur mon âme et sur mes sens, que ces fantômes des 
choses qui ne réussissent pas à me séduire quand je suis éveillé, 
me séduisent pendant le sommeil. Ne suis-je donc plus moi, Sei- 
gneur, à ces moments?... Où est alors ma raison qui sait résister 
pendant la veille à ces séductions? se ferme-t-elle avec mes yeux? 
D'où vient que souvent nous résistons même à travers le sommeil 
et que, nous souvenant de nos chastes promesses, ces fantômes de 
volupté ne peuvent nous arracher notre consentement! Résistance 
aussi fictive sans doute qu'est nul notre consentement : car, une 
fois éveillés, que nous ayons consenti ou non à ces clioses, nous 
reprenons notre tranquillité de conscience et nous nous sentons 
irresponsables, non toutefois sans gémir de pareils faits, quelle 
qu'en soit la cause. Votre main, Dieu tout-puissant, n est-elle pas 
assez forte pour guérir ces maladies et ne pouvez-vous par une 
abondance de grâce étouffer ces rêves lubriques qui agitent mon 
sommeil? Oui, vous augmenterez votre générosité pour que mon 
âme ne s'insurge pas en songe contre les résolutions qu'elle main- 
tient éveillée; pour que, non seulement ne se reproduisent plus ces 
honteux phénomènes qui commencent par des représentations ani- 
males et s'achèvent par un écoulement charnel, mais que mon âme 
en repousse même les premières suggestions*. » Si la logique pou- 
vait abandonner ses droits, on se bornerait à l'admiration devant 
cette conscience qui va se perdre si naïvement dans l'antinomip de 
la grâce et de la nature, ne voulant rien céder de son idéal mys- 
tique de chasteté, ni déguiser les faits où il vient échouer. Il y a 
dans ces mots: « Numquid tune ego non sum, Domine Deus meus?... 

Sœpe etiam in somnis resistimus ; et tamen tantum interest ut 

oum aliter accidit, evigilantes ad conscientise requiem redeamus, 
ipsaque distantia reperiamus nos non fecisse » (ib.) un retour 
offensif de la raison contre la prétention à des miracles de sainteté. 
C'est bien le libre arbitre qui reste au fond de cet aveu comme la 
seule entité qui puisse rendre la vie « bonne » ou « mauvaise y> ; et 
quant à l'intervention miraculeuse de la grâce, arrivée au moment 
où elle devait s'affirmer, elle se nie elle-même ingénument par la 
bouche même de ses « saints ». 

1. Conf., 1. X, c. 30. 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE UE LA GRACE 277 

Ainsi nous avons poursuivi le surnaturel jusqu'aux limites où la 
conscience se perd, entraîné toujours plus loin par les promesses 
que renferme ce mot prestigieux de « sainteté ^), mais ne saisissant 
jamais un lambeau d'expérience où éclate quelque autre initiative 
que celles de la vie et de la liberté. Il n'y a plus à douter que nous 
sommes en présence d'un ce mirage intellectuel » et que sous le 
nom imposant de « sainteté » la moralité humaine et naturelle ne 
fait que se déplacer dans la perspective des idées, encore plus 
fuyante que celle des images. —Arrèlons-nous. Après tout, la notion 
scolastique de grâce n'est qu'un effort particulier de la volonté 
humaine pour se donner issue hors de l'expérience sensible. Quand 
même cet effort aurait échoué, on n'en peut rien conclure sur l'ori- 
gine de la volonté elle-même; et si vraiment elle nous Ue plus pro- 
fondément à l'être que les phénomènes, qui ne sont qu'écoulement 
et succession, il y a peut-être pour la liberté d'autres recherches à 
faire pour savoir dans quel sens elle peut s'unir à Dieu. Nous 
sommes du moins clairement avertis qu'elle n'a pas à sortir d'elle- 
même, et que rien ne lui a porté malheur comme ce surnaturel 
moral qui commence par séparer radicalement ce qu'il s'agirait de 
rapprocher, la liberté et l'absolu. 

La bonne volonté, sans quitter les fins précises de la vie, trouve- 
rait peut-être l'apaisement de cet excès du désir qui a tourné en 
c( grâce », dans la conquête inlassable d'un bonheur (c humain », il 
■est vrai, et qui se vit au jour le jour, mais qui dans l'ensemble n'est 
pas moins infini que le ciel. Il n'y a peut-être en nous d'infini que 
la bonté. 

III 

Nous sommes forcé par l'unité de la doctrine scolastique de la 
grâce de passer des idées aux faits et de nous attacher à ce qu'on 
pourrait appeler « l'aspect historique de la grâce ». Il y a en effet 
dans la théorie de la grâce deux questions : l'union de la nature 
divine avec la nature humaine dans la personne de Jésus^ qui a 
reçu le nom d' « hypostatique » ; et l'union mystique de Dieu avec 
les autres hommes. Or, on n'est pas libre de séparer ces deux ques- 
tions, car elles ont été conçues expressément l'une pour l'autre. 
L'émanation de grâce qui a lieu dans la conscience ordinaire n'est 
point, selon la théorie scolastique, un fait indépendant de cette 
émanation hypostatique qui a eu lieu dans la conscience de Jésus 
et qui a, pour celte seule fois, atteint l'êlre humain tout entier jus- 
qu'à ses sources physiologiques. Dans la propagation de la grâce il 



278 REVUE PHILOSOPHIQUE 

y a comme une question d'essence et d'espèce : c'est-à-dire que les 
faits surnaturels qu'on désigne ordinairement par le mot « grâce » 
ne sauraient pas plus arriver dans une âme directement et sans 
passer par l'âme du suprême « sanctifié » que la vie ne saurait se 
montrer, dans la nature, ex abrupto et en dehors de la continuité 
spécifique qui nous rattache à nos parents. Jésus est l'Élu, non seu- 
lement au principal, mais au singulier : il a dû exister et être aimé 
pour lui-même dans la pensée divine, avant qu'aucune autre élec- 
tion ait été prononcée. Il n'y a rien dont nous soyons plus expressé- 
ment avertis que cet axiome, qui est à lui seul tout le christianisme : 
« se perdre en Jésus pour se sauver en Dieu ». L'homme doit se 
surnaturaliser, non par des actes de personnelle sagesse, mais en 
s'agrégeant simplement à Jésus qui est la sagesse incréée, l'être 
remonté à ses sources pur des tares du devenir '. 

C'est le moment de remarquer que la conception" chrétienne du 
Monde tend à la fois à produire en nous un grand sentiment d'unité 
et à étouffer celui de liberté. On perd, pour être admis au consor- 
tium divin, tout espoir d'acquérir aucun mérite par sa bonne volonté ; 
et nous verrons bientôt combien furent vains les derniers efforts de 
la scolastique pour sauver l'idée du libre arbitre du naufrage où la 
doctrine de la grâce l'avait précipitée. Mais, d'un autre côté, si l'on 
a une fois admis cette doctrine, il n'y a rien peut-être qui puisse 
mieux remplacer l'intuition de finalité où notre raison voudrait sus- 
pendre toutes les démarches de la nature. A l'énigme du monde la 
scolastique a répondu par l'idée d'élection ou de grâce. Dans la 
pensée divine, nous dit-on, les choses n'ont été conçues comme 
possibles qu'à condition de garder, au sortir de Dieu, toute la sain- 
teté qu'elles y ont à l'état d'exemplaires éternels : Dieu, en d'autres 
termes, n'a pu créer le monde qu'en le voyant sanctifié à travers 
son Verbe. Dieu donc a subordonné éternellement la matière à la 
conscience, non à celle qui nous est échue si faiblement à nous- 
mêmes, mais à la conscience éminente du Christ qui a pu, seule, 
comprendre le monde comme Dieu même et rendre aux choses le 
sens divin que notre raison cherche éperdument. Le Christ, ainsi, 
est un lieu de concihation universelle, où Dieu peut descendre puis- 
qu'il y a fait arriver d'abord sa propre sainteté, où nous pourrons 
le rencontrer rien qu'à la condition de renoncer à notre insuffisance 
personnelle. 

Malheureusement cette dernière condition est plus difficile que 
1' « union hypostatique » et l'unité parfaite des choses que l'on 

1. I, Ep. Cor., I, 27-31; IH, 1!, 21-23; Col., I, 19-23, 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE 279 

avait trouvée s'écoule par là pitoyablement. C'est qu'en elïet il y a 
de l'absolu dans la liberté; et comme nous en sommes bien mieux 
assurés que du fait de l'élection divine, les meilleurs d'entre nous 
se demanderont par quel autre moyen qu'un accord très franc de 
volontés il est permis à l'homme de se rencontrer avec Dieu. Voit- 
on bien, en effet, comment l'intention divine de ramener le monde 
à sa Cause par le Christ pourrait s'accomplir, si la grâce ne pouvait 
occuper dans le monde que la place évacuée par la liberté? Comme 
il ne peut y avoir qu'un seul Absolu, entre l'initiative de l'élection 
et celle du libre arbitre il faut que l'une ou l'autre l'emporte : or, si 
c'est l'originalité de l'action humaine qui succombe sous le pouvoir 
absolu, ce pouvoir a. beau porter le beau nom de « grâce », nous 
sentons bien que Dieu, loin de ramener à lui la matière par la con- 
science, ne saisira plus dans ces êtres dépourvus d'initiative que de 
l'esprit éteint ou « des cadavres d'âmes ». L'initiative qui fait de 
nous des « esprits » se réduit, nous l'avons vu, à bien peu de chose, 
au détachement intellectuel suffisant pour compter ses dix doigts; 
mais c'est pourquoi précisément il suffit de la moindre abdication 
intellectuelle pour que nous perdions cette prérogative essentielle 
d'être des « esprits ». Si le faible poids d'idéal qui vient rompre 
l'équiUbre de nos délibérations provient d'une autre cause que 
nous-même (et la notion de grâce ne peut subsister que sur cette 
hypothèse), c'est toute la liberté et notre esprit même qui s'échap- 
peront par cette fente imperceptible. Nous ne voyons pas que cette 
initiative, d'où dépend toute notre personnalité, puisse être divisée à 
l'amiable entre la grâce et la volonté; et nous aurons à examiner 
bientôt les thèses diverses de la scolastique à ce sujet. 

Nous devons poursuivre en ce moment la notion de « grâce origi- 
nelle » dans le Christ. Si au premier moment du Christianisme l'idée 
d' c( incarnation du Verbe » s'est trouvée à l'état de croyance spon- 
tanée que chacun devait se préciser à sa manière, cette idée a été 
définie jusqu'à l'excès par quinze siècles de travail scolastique. Or, 
au point de vue où nous sommes placés, il y a deux choses à distin- 
guer dans la doctrine de l'incarnation : 1° l'union hypostatique, 
question de pure métaphysique qui pourrait bien survivre dans la 
foi des âmes éprises d'infini moral; S'' la conception miraculeuse de 
Jésus, question scientifique où le déterminisme se trouve attaqué 
de tant de côtés à la fois qu'il n'y aurait pas une plus grande somme 
de miracles dans toutes les religions ensemble que dans celui-là 
seul. Attachons-nous distincteinent à ces deux points. 

I. L'union hypostatique repose, d'un côté, sur une psychologie de 
l'Entendement divin qui s'est exprimée dans le dogme de la Trinité; 



^80 lŒVUE PHILOSOPHIQUE 

et de l'autre, sur une relation du créé et de l'incréé qui doit seule 
nous occuper ici. Le lien d' « hypostase » qui unit (la Scolastique dit 
qui consubstantialise) l'homme et Dieu dans le Christ, c'est plus, 
non seulement que l'unité nominale dont nous investissons les 
choses que nous voulons penser ensemble, mais même que Tunité 
réelle et physiologique qui nous constitue. La « Raison » est regar- 
dée comme le type et la source même de toute unité, en tant que 
c'est à elle que nous devons de rassembler étroitement (de com- 
prendre) nos représentations sensibles, tandis que chez l'animal 
elles restent à l'état de conscience diffuse, associées rien que pour 
les besoins du « vivre », comme des sentiments et non comme des 
idées. Or on s'est efforcé d'aller encore plus loin que cette unité de 
l'intellect et l'on a prétendu que dans la pensée divine les choses se 
distinguent à la fois plus vivement et s'identifient plus strictement 
que dans notre conscience. On a donc appelé « hypostase » cette 
Unité divine dont notre personnalité n'est qu'une faible imitation ; 
et la Scolastique la choisie pour définir l'union du Verbe avec l'hu- 
manité. Le Christ, c'est l'homme qui se rattache hyposlatiquement 
au Aôyo; et qui se trouve ainsi doué de personnalité à un degré 
unique, suréminent à tout ce qui n'est pas Dieu. L'on comprendra 
sans peine que la Grâce ne puisse exister en qui que ce soit au 
même titre que dans ce Christ et qu'en lui la Religion se ramasse 
tout entière comme dans sa source. 

Or il ne semble pas qu'on puisse élever contre l'union hyposta- 
tique aucune objection qui ne porte en même temps contre la pré- 
sence de la Raison en nous-même : il n'y a là qu'une différence de 
degrés. Ainsi, à moins que l'on cesse d'entendre par « Raison » une 
certaine initiative irréductii^le aux instincts, il faut bien en venir à 
quelque sorte de miracle qui, pour arriver aussi souvent qu'il y a 
des hommes en ce monde, n'en dépasse pas moins toutes les prévi- 
sions du Mécanisme. Aussi trouvons-nous fort juste que certains 
positivistes se servent ironiquement du mot « surnaturel » pour 
désigner toute théorie qui tend à maintenir l'originalité de l'esprit 
parmi tous les faits d'ordre biologique; et il faudrait peut-être en 
prendre son parti, à condition simplement de ne pas se compro- 
mettre avec des théories du surnaturel qui n'auraient pas le suprême 
respect de la Raison et de la Liberté. 

Mais, d'un autre côté, comment la définition scolastique que nous 
venons de voir pourrait-elle se soutenir et ne pas tomber au-dessous 
des plus vagues hypothèses, à moins que cette présence hyposta- 
tique du Verbe dans le Christ ne vienne à s'exprimer par quelque 
signe qui nous ferait entendre ce qu'il y a là de plus que la présence 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE 281 

delà Raison en nous-même? Sans cette signification, difficile à ima- 
giner, la présence du Verbe dans une autre conscience que nous- 
même ne restera-t-elle pas aussi cachée que l'est pour un animal la 
présence de la Raison dans l'homme? Sans doute on serait disposé, 
une fois que l'on a reconnu qu'il y a de l'incommensurable entre la 
raison et les sens, à croire qu'au-dessus de nous l'esprit cesse de 
s'apercevoir sous des modes représentatifs et que par des intuitions 
directes il retrouve son en soi; mais, du moins, comment pourrons- 
nous nous introduire dans cette conscience du Sur-Esprit? Puisqu'il 
y a actuellement beaucoup d'hommes qui hésitent sur l'existence de 
leur propre Raison, quel moyen aurions-nous de nous assurer ration- 
nellement de cette présence plus directe de l'esprit en Jésus qu'en 
nous-même? — Aussi, historiquement, nous trouvons que l'union 
hypostatique a pris les allures d'une affirmation mystique et d'un pur 
sentiment, avant même d'être une théorie. De la propre conscience 
de Jésus où elle a dû s'affirmer premièrement, cette croyance a tâché 
de s'extérioriser par deux sortes de signes, l'une sensible, qui est le 
miracle, et l'autre intérieure, qui suffit, dit S. Augustin \aux gnosti- 
ques et aux saints. Sans nous arrêter à l'imprudence psychologique 
qui a permis de dire que Dieu attire d'abord l'attention de la foule 
sur son oeuvre par des coups d'éclat et que la foi s'insinue à la suite 
de l'étonnement, il faut remarquer que la révélation extérieure, ou 
le miracle, et l'intérieure, ou la Gnose, se rencontrent à leur terme, 
qui est de confesser que Jésus est né de la Vierge et qail est Dieu à 
ce titre. L'Union hypostatique n'est donc plus rien, ainsi, qu'un 
miracle et sort du domaine des idées pures pour rentrer dans celui 
des faits. Le Christ est une vie allumée directement au foyer de 
l'Esprit, un mouvement réel issu de l'acte pur : il n'y a que cela de 
surnaturel dans le Christianisme ou du moins tout le reste en 
découle substantiellement. 

II. Nous avons déjà montré que ce n'est pas contre Técueil du 
Déterminisme scientifique que vient échouer la foi au miracle, mais 
contre le principe de « raison suffisante ». L'irrationnel religieux ne 
nous effraie que moralement, c'est-à-dire par sa prétention d'éluder 
les lois naturelles pour quelque motif de moindre bonté que celle qui 
préside à l'évolution universelle. Nous avons donc cherché sur 
quelle affirmation morale repose la théorie scolastique de l'union 
hypostatique ; et l'exception divine quelle contient n'apparaît 
fondée que sur l'idée d'une corruption de la Nature connue dans la 
tradition sous le nom de « péché originel ». C'est à celte idée qu'il 

1. De utilitate credendi, c. XII. 

TOME LU. — 1901. 10 



282 REVUE PHILOSOPHIQUE 

convient de s'attacher pour apprécier le miracle dont elle est la 
raison suffisante : aussi tenons-nous à la rapporter, avec la préci- 
sion même des textes. « Il convenait au Verbe d'avoir une mère 
vierge. Puisqu'en nous-même le verbe mental est conçu rien qu'avec 
pureté, à plus forte raison la conception du Verbe parfait ne pouvait 
être impure. En outre, puisque l'humanité du Glirist devait servir 
d'instrument à l'abolition du péché, dans cette humanité le péché 
ne pouvait trouver place. Or, pour que la chair du Christ fut 
exempte du péché originel, il fallait qu'elle ne provînt pas du rap- 
prochement sexuel et de la concupiscence qui en est inséparable. » 
S. theol., 3a p. XXVIII, q. 1, a.) — La première des deux raisons 
qu'on vient de lire n'est que l'exagération de cette vérité : qu'il n'y 
a point de dignité dans l'instinct, mais seulement dans la liaison. 
On comprend en effet que la seule manière d'introduire dans notre 
existence le Sur-Esprit, c'était d'en violer franchement les condi- 
lions et de consentir par la foi à cette chose inconcevable qu'un 
homme soit conçu par un acte de pensée. Sous cette forme la Foi 
au Christ échappe à toute discussion ; mais la tendance qui s'y 
trouve à inculper la Nature, non de réaliser incomplètement la per- 
fection, mais de véhiculer le péché avec la vie même dans l'humanité 
entière, doit être regardée comme le point mortel de la Scolastique. 
Ce n'est pas la Logique simplement qui s'y perd; c'est l'idée du 
Bien qui s'y évanouit. L'idée de Grâce, croyons-nous, pourrait se 
sauver sous forme d'une autonomie transcendante à la Liberté 
comme celle-ci est transcendante à l'instinct; mais sous cette forme 
d'opposition et d'exception au péché universel elle ne saurait vivre 
dans les consciences mêmes qui s'imaginent y croire. 

La notion scolastique du surnaturel (et c'est la seule remarque 
que nous ferons sur un sujet aussi vieilli) s'est fondée sur un éga- 
rement de la conscience primitive qui avait proclamé, dans son 
elVroi du mal, une prédominance de la colère divine sur la bonté 
naturelle des choses. Nous n'aurions pas le droit de parler ainsi, si 
le péché originel n'était que ce mythe psychologique qui tendrait à 
regarder comme une tare d'atavisme les confusions étranges de la 
Pudeur; mais la Scolastique a trop bien défini le mode de transmis- 
sion de ce péché pour qu'on puisse s'y tromper. « On a donné, dit 
S. Thomas, sur la transmission du péché originel plusieurs expli- 
cations. Certains ont prétendu que l'àme de l'enfant contractait 
directement la souillure de l'âme des parents...; d'autres, que c'est 
un mal physiologique qui se transmet comme la lèpre et non une 
hérédité spirituelle... Mais ces explications se trouvent en défaut, 
en tant qu'elles ne parlent que d'une tare d'atavisme au lieu d'une 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE bli LA GRACE 283 

culpahilité qui emporte avec elle l'idée de mal volontaire, l'idée de 
châtiment. La seule explication qu'on puisse admettre, c'est que le 
désordre moral (inordinatio) se trouve imputé à chaque homme, 
comme un fait à la fols volontaire et non personnel. La volonté 
d'Adam continue d'agir en nous, comme notre volonté étend ses 
déterminations à lous les membres de notre corps. » (S. th. -1^ 2»^ 
p. LXXXI, a. 1). — Il n'y a donc plus aucun doute : au fond de 
l'idée de Grâce se trouve celle d'une colère divine qui se réveille 
exactement au moment où le frémissement de notre vie commence 
dans les flancs maternels et qui précise contre chacun de nous 
l'arrêt imprescriptible de culpabilité. L'Élection divine ne se trouve 
justifiée que par ce dogme : elle est avant tout « Exception » et 
il est toujours généreux de la part de Dieu de ne pas abandonner à 
leur originelle méchanceté des êtres qui s'éveillent à l'existence par 
un péché. 

Telle est la raison de moralité transcendante sur laquelle la Sco- 
lastique a prétendu appuyer le miracle fondamental du Christia- 
nisme. 

IV 

Il nous resterait à apprendre comment s'accomplit la rencontre 
de la Grâce et de la volonté : non point que nous voulions déjà 
aborder l'étude des exhibitions sous lesquelles on nous dit que Dieu 
s'introduit dans l'intelligence et influe sur la motivation des actes 
humains; mais il faut savoir si cette initiative surnaturelle, qui est 
ce que l'on pourrait le moins supprimer dans l'idée de Grâce, nous 
permet de conserver la nôtre, qui seule nous investit de personna- 
lité. La difficulté d'accorder le libre arbitre avec l'Élection divine 
fut le tourment de la Scolastique : la querelle entre Thomistes et 
Molinistes n'a pu aboutir et la doctrine officielle de la Grâce, lais- 
sant cette page en blanc, permet à chaque croyant de s'en tirer 
comme il voudra sur la manière dont Dieu se glisse en nous sans 
porter atteinte à notre liberté. Il faut, nous dit Bossuet, « tenir 
fortement les deux bouts de la chaîne » : croire également à la gra- 
tuité absolue de l'Élection et à l'initiative parfaite du libre arbitre. 
De ces deux axiomes, l'un supporte toute la Religion de Bossuet; et 
l'autre sert de fondement à la morale : mais malheureusement la 
chaîne dont on nous demande de « tenir fortement les deux bouts » 
n'existe pas, car il n'y a point de continuité concevable à Dieu 
même entre la souveraineté de la grâce et la franchise de nos 
volontés. Il y a de l'absolu dans la Liberté, ou bien ce mot doit dis- 



284 REVUE PHILOSOPHIQUE 

paraître de toutes les langues; mais si nous avons l'initiative absolue 
de nos acies, c'est que la Grâce ne s'y introduit pas du dehors et 
qu'elle succède en nous, mais non pas sans nous, à quelque effort 
d'attention et de générosité; c'est que les conquêtes de la Liberté 
qui semblent par leur caractère imprévu nous jeter hors de nous- 
mêmes, en réalité nous y font rentrer davantage. Malheureusement 
ce surnaturel philosophique et la Grâce ont entre eux plus de diffé- 
rences que de ressemblances. 

Contentons-nous ici de relever sommairement les explications 
que le génie scolastique a proposées pour résoudre l'antinomie qu'il 
avait fait surgir lui-même imprudemment entre la Gfâce et la 
Liberté : il y a, dans cette poussière d'arguments qui n'intéressent 
plus personne, un effort douloureux de la conscience contre sa 
bonté native, et rien n'est consolant comme de le voir échouer. 

Sous sa forme primitive et jusqu'au xvr siècle la doctrine de la 
Grâce n'a eu pour le libre arbitre d'autres ménagements que ceux 
(jue La Fontaine prête au loup envers l'agneau, c'est-à-dire qu'à 
toutes les revendications du sens commun, qui n'entend fonder les 
idées d'obligation, de mérite, etc., que sur la liberté, on opposait 
cet aphorisme de la force divine : « Tu quis es, ut respondeas 
Deo '? » — Saint Augustin ne s'appuie pas moins franchement que 
saint Paul sur l'idée de Pouvoir absolu et va jusqu'à enseigner ces 
trois choses : 1" que les forces du libre arbitre ne suffiraient même 
pas à nous préserver personnellement des actes humainement 
réputés crimes-; 2° que toute âme, n'auraitelle pas même assez 
vécu pour former une seule pensée, souffrira éternellement, si elle 
n'a pas été touchée par l'eau sacramenlelle ^; 3° que l'acte de la 
création et celui de la prédestination ne font qu'un, de telle manière 
que les élus comme les réprouvés ne sont tirés du nombre des pos- 
sibles qu'avec Tintention expresse qu'ils soient voués au ciel ou à 
l'enfer''. — Saint Thomas n'apporte qu'un adoucissement illusoire 
à la doctrine augustinienne de la Grâce. Sur le premier point il ne 
fait que répéter avec plus de précision « que l'homme ne peut, avec 
les seules forces du libre arbitre, rester longtemps sans pécher 
gravement contre la loi naturelle » ^. Quant aux enfants morts sans 

d. Ep. Rom., IX, 20. 

2. De Spir. etlillera, c. 14. — Cf. Theolog. Tolos., aiiclore Bonal, t. III, p. 183. 

3. « S. Augiislinus dicit illos parviilos in damnalione omnium Icvissima 
fuluros; ila ut anceps hajreat in deliniendo an eis ul nuUi essent quam ut 
ibi essent i)Olius expediret; et ideo prolilelur definire se non posse qute, qualis, 
quanta, erit luec pii;na. » (Theol. Toi., t. 111, \>. 109.) 

4. I>e pni'di'slin. cl f/ra/ia, 1. I, 6, y. — De Pntdestinat. sanctorum, c. 16, 17. 
0. S. th., 1^ 2'% q. Cix, a. 8. — Cf. Th. Tolos., t. 111, p. 183. 



RÉCÉJAC. — LA PUILOSOPIIIH: DE LA GlîACE 285 

baptême, il leur accorde, hors du ciel, une vague existence, une 
(( joie d'être », encore moins définie que celle que Leibniz attribue 
aux monades élémentaires '. Enfin saint Thomas ne se préoccupe 
pas plus que saint Augustin, en ce qui concerne le sort des 
réprouvés, d'accorder la prescience divine avec la liberté : ils se 
trouvent à la fois réprouvés avant de naître et damnés par leur 
propre faute ^. 

Arrêtons-nous seulement à cette troisième conséquence de l'Elec- 
tion divine. Quand Dieu prévoit les péchés d'un homme et qu'il 
décide à ce moment même qu'un tel homme « soit », il n'en reste 
pas moins pur, nous dit-on, des désordres qu'il aperçoit dans sa 
prescience; mais, au contraire, quand c'est un saint qui arrive dans 
l'existence, non seulement Dieu prévoit sa sainteté, mais la pres- 
cience, de théorique quelle était pour le pécheur, devient ici pra- 
tique et sanctifiante; de telle sorte que dans la partie qui se joue 
ici-bas c'est notre liberté qui met seule tout l'enjeu et c'est la Grâce 
qui gagne toujours. Or c'est précisément cela qu'il faudrait éclaircir. 
Quelle est cette différence entre : 1° l'action créatrice par laquelle 
un être est introduit nu dans l'existence, avec un pouvoir d'initia- 
tive sur lequel Dieu n'aura rien à prélever pour sa Grâce; et 2" l'ac- 
tion gratifiante par laquelle un être se trouve à la fois créé et 
revêtu avant de naître d'une sainteté où la Raison ne saurait pré- 
tendre? Les hommes, nous dit-on, ne deviennent pas saints, ils 
le naisseni ; et comme il n'y a aucun doute que ces élus remontent à 
leur foyer divin, on peut dire qu'ils n'ont eu avec ce monde aucun 
lien réel. Le monde où nous sommes, en effet, n'est que le règne 
de la contingence : tout y arrive, tout y devient. Il faudrait donc 
regarder ces âmes « prédestinées », qui ne font hors de l'Esprit 
divin qu'une fausse sortie, non comme des hommes qui s'élèvent 
par la Liberté jusqu'au règne des fins, mais comme des apparitions 
de l'Absolu qui personnellement n'existent pas. 

Mais alors pourquoi ce Panthéisme ne va-t-il pas jusqu'au bout et 
laisse-t-il de l'absolu hors de Dieu, c'est-à-dire quelque sentiment 
de personnalité et de Liberté? Quelle signification nous oblige-t-on 
adonner à cette Liberté par où ceux qui ne sont que des hommes 
croient « subsister », moins que Dieu sans doute, mais plus que tout 
le reste? On nous a dit que l'homme rien que libre n'a point à 
compter sur soi-même pour arriver au repos divin et que pourtant 
il y aspire invinciblement : c'est donc que la Liberté est un pur mal 

1. .. Ua ut melius sit eis sic esse quam niillo modo esse • (l'a", q. LXXXIII, 
a. 1). 

2. S. th., 1% q. XXIII; 1= 2'", q. CIX, a. 8. 



286 lŒVUE PHILOSOPHIQUE 

et la faute d'être sortis de l'inconscience sans nous assurer aupa- 
ravant que nous pourrions atteindre jusqu'à Dieu? — Le génie sco- 
lastique aurait beau retourner subtilement les textes de la doctrine 
de la Prédestination, rien ne saurait affaiblir l'impression d'infinie 
tristesse qui s'en dégage. Le libre arbitre n'est qu'un mort qui s'ef- 
force de vivre. Notre croyance aux possibilités du Bien, à l'infini 
du cœur, n'est que le souvenir d'une liberté qui fut vraiment dans 
Adam ce que nous la croyons en nous-mêmes, une participation à 
la causalité divine; mais cette liberté véritable a été frappée à mort 
par le désir de la science (étrange renversement psychologique!), 
et ce qui nous en reste n'est qu'une illusion assez semblable à un 
rêve dans lequel on se sentirait à la fois mort et vivant, forcé à l'ac- 
tion et retenu par des entraves de plomb. Voici un de ces textes qui 
conduiraient, si l'on y insistait, au délire religieux, « Comme c'est 
la divine Providence qui destine les hommes à la vie éternelle, il 
appartient aussi à la Providence de permettre que certains en soient 
frustrés... La réprobation ne suppose pas seulement la prescience 
que tels hommes seront damnés; mais elle signifie que Dieu donne 
à cette prescience quelque fondement, de telle sorte que la répro- 
bation soit vraiment son œuvre. De même, en eiïet, que la prédes- 
tination implique une volonté d'accorder la grâce et la gloire tout 
ensemble, la réprobation implique la volonté de permettre que 
quelqu'un tombe en faute et la volonté de le damner après cette 
faute. » (S. th., 1», q. XXIII, a. 3.; cf. ih., a. 1.) 

La théorie augustinienne et thomiste de la Grâce était de nature 
à compromettre le dogme catholique devant la conscience moderne : 
on le sentit bien au xyi*^ siècle et les Jésuites entreprirent d'accom- 
moder cette théorie aux goûts nouveaux pour l'évidence ot la 
liberté. Pascal, plus franc, essaya simplement d'étoufîer les etïorts 
du Rationalisme et de serrer davantage les consciences sous le dur 
mystère de la Grâce. — L'œuvre des Jésuites était difficile. Ils s'ap- 
pliquèrent, en somme, à démontrer (jue la Pensée divine a plusieurs 
manières d'embrasser son objet et (|ue, la volonté ne faisant que 
suivre l'entendement. Dieu pourrait bien vouloir nos desti^iées dif- 
féremment, selon qu'il nous regarde, dans sa Prescience, comme 
de simples événements du monde, ou bien qu'il pénètre par une 
vue spéciale jusque dans notre complexité morale et distingue même 
nos caractères. La doctrine de la Prescience divine jusque-là en 
vigueur dans l'Ecole n'admettait que la distinction entre la connais- 
sance des possibles (ce qu'on appelait la simple intelligence) et la 
connaissance des faits ou des « futurs contingents » (ce (|u'on nom- 
mait la visio7i) : le Jésuite Molina distingua, le premier, une troi- 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE 287 

sième forme de la Prescience divine, qui n'était ni la connaissance 
métaphysique ni la connaissance historique, mais une intuition spé- 
ciale par laquelle Dieu pénètre dans notre liberté et se raconte à 
lui-même notre histoire morale mieux que nous ne saurons jamais 
le faire. Cette invention théologique prit le nom de « science 
moyenne », 

Or, à l'aide de ces distinctions, on pouvait démontrer que Dieu 
choisit pour le Ciel des êtres qui ne sont pas encore et qui cepen- 
dant méritent cette Élection. Toutes les régions de l'Entendement 
divin, en effet, ne doivent-elles pas communiquer entre elles par 
quelque sorte d'identité semblable à ce que nous nommons en nous- 
mème « conscience » ? et ainsi la science moyenne ne se trouve pas 
autrement divisée du reste de la prescience que pourrait l'être en 
nous la raison d'avec les sens. L'unique et vrai Dieu, à qui abou- 
tissent nécessairement toutes ces données de la Prescience, décrète 
en dernier ressort que personne ne participera à son Royaume qu'il 
n'ait créé pour cela même : voilà la part du Pouvoir absolu. Mais 
Dieu pourtant enferme dans son décret un sous-entendu aussi con- 
sidérable que ce décret même, en tant qu'il ne dirige son Élection 
que vers les êtres qui lui apparaissent dans sa science moyenne 
comme devant tourner leur initiative vers le Bien : voilà la part de 
la Justice. Nous n'avons pas à relever l'étrangeté de ces ce degrés 
dans la Prescience », ni l'artifice de cette conscience à triple fond 
qu'on a voulu introduire dans l'unité divine; mais il faut voir une 
sorte de retour offensif de la Raison dans cette concession du Moli- 
nisme « que la Prédestination suppose la prévision des mérites et 
qu'elle en dépend » ^ 

On craignit bientôt que cette subordination de l'Élection divine 
aux mérites humains, bien qu'elle n'ait lieu que dans l'unité de 
l'entendement divin, ne fit descendre Dieu de la sphère où la 
Religion a besoin qu'il reste inaccessible; et de nouveau la doc- 
trine de la Grâce se mit à osciller de l'idée de liberté à celle d'élec- 
tion, de l'idée d'élection à celle de liberté. Nous ne rapporterons 
qu'une seule de ces variations, la plus importante, connue dans 
l'histoire des dogmes sous le nom de « Congruisme ». 

D'après le Mohnisme, la Grâce, quoi qu'on dise, demeure subor- 
donnée au libre arbitre : comme la « science moyenne », après tout, 
ne se sépare pas du reste de l'entendement divin, il faut Ijien que 
l'acte indivisible de volonté par lequel Dieu choisit ses élus soit 

1. Instructions sur la Grâce, p. 32. On trouve à ce même endroit un expose 
aussi clair que possible des théories que nous rapportons. 



288 REVUE PHILOSOPHIQUE 

motivé définitivement par le mérite qu'il aperçoit, à l'élat au moins 
de désir et d'initiative imperceptible, dans chacun de ses élus. Par 
un curieux retour ofTensif, le sentiment de Liberté venait de 
reprendre le dessus sur celui de Pouvoir absolu, puisque personne 
n'aurait osé dire que cette invention moliniste de la « science 
moyenne » tendait à mettre sur le compte de Dieu cette énormité 
« qu'ayant discerné les caractères il décide de donner précisément 
sa grâce aux méchants ». On se mit donc à faire un usage nouveau 
de la « science moyenne », afin de rendre à Dieu ce pouvoir absolu 
qui paraissait compromis, non sans raison, s'il se glissait dans la 
théorie de la Grâce la moindre antécédence du mérite sur l'Élection, 
— Le Mûlinisme se transforma ainsi : « On peut supposer que Dieu, 
avant toute chose, choisit gratuitement ses élus; et que par la 
science moyenne, qui lui fait connaître ce qu'un chacun ferait s'il 
était placé dans telles ou telles circonstances et s'il était aidé de 
telle grâce, Dieu se détermine à placer celui qu'il veut sauver dans 
des circonstances favorables et à lai donner ces grâces dont il a 
prévu qu'il ferait un bon usage » '. Une comparaison, à la lecture de 
ces lignes, s'offre involontairement à notre esprit. Dieu se comporte 
à l'égard des hommes qu'il veut réprouver, ou (ce qui est le même) 
qu'il ne veut pas sauver, tout à fait comme les brigands qui épient 
l'endroit et l'heure où ils pourront surprendre leur victime : sachant 
par un concours de science moyenne et de vision qu'il y a des con- 
jonctures où nous ferions valoir généreusement l'énergie surnatu- 
relle de sa grâce et d'autres où notre volonté engourdie la laisse- 
rait perdre, Dieu choisit des conjonctures du premier genre quand 
il s'agit des élus et des conjonctures du deuxième genre quand il 
s'agit des « autres ». Ainsi l'indépendance divine se trouve abso- 
lument sauvegardée dans le choix des élus ; mais en même temps 
les « autres » que les élus devront reconnaître qu'ils nont été 
perdus que par leur faute. Or la Grâce ainsi n'est qu'un lacet que 
Dieu jette aux imprudents pour les lier dans leur péché au moment 
même où ils sont constitués créanciers d'un don malicieux, (|ui les 
compromet parce qu'ils ne l'ont pas vu venir. 

Les tentatives que l'on vient de voir pour concilier la Grâce avec 
la Liberté montrent suffisamment que cette conciliation est impos- 
sible. Il faut que l'une de ces deux idées chasse l'autre. — Pendant 
que domina rinfiuence théologique, il y eut d'illustres efïorts pour 
rendre à la Liberté son rôle dans la vie intérieure; et les noms de 
Scot Erigène, d'Abailard, de maiire Eckart, etc., rappefient ces 

1. Inslr. sur la Grâce, p. 32 et 33. 



RÉCÉJAC. — LA PHILOSOPHIE DE LA GRACE 289 

douloureuses réactions de la Pensée qui essayait d'être à la fois reli- 
gieuse et libre. Les poussées du libre esprit furent chaque fois 
étouffées sous le « Tu quis es ut résistas Deo?» On appela « orgueil » 
le besoin sacré de rester fidèle à ce peu d'absolu que nous avons en 
nous, le besoin de a. sincérité ». Les moindres intentions de nou- 
veauté, aussi pures qu'elles fussent, étaient prises pour des révoltes 
du créé contre le créateur. La liberté cependant a fini par se faire 
reconnaître et Ton sait aujourd'hui qu'elle n'a rien de commun avec 
l'impatience des disciplines ni la réclame intellectuelle des vains 
penseurs. Mais si c'est « orgueil » que de réclamer la spontanéité 
absolue de ses jugements et de ne vouloir admettre le surnaturel 
qu'à la fin, non ail commencement, de notre libre activité, cet 
orgueil-là nous sauvera. Au concept ambitieux et vague de Perfec- 
tion il faut substituer celui de Liberté, non moins généreux que 
précis. C'est sur la Raison que notre volonté doit s'appuyer d'un 
bout à l'autre de la vie; et quand elle sent que manque sous elle ce 
terrain solide de l'accord avec soi-même, qui n'est autre chose que 
la Liberté, elle doit renoncer franchement aux promesses qui lui 
sembleraient venir d'ailleurs. La liberté est à la Moralité ce que 
l'évidence est à la Connaissance : hors de là on ne ferait que déchoir. 

E. RÉCÉJAC. 



REVUE CRITIQUE 



LA SUGGESTIBILITÉ 



Le livre que M. Biaet vient de faire paraître nous intéresse en plu- 
sieurs manières, tout d'abord comme étude sérieuse d'une question 
intéressante, mais aussi et surtout peut-être, pour la méthode qui y 
est appliquée et les vues générales sur la psychologie, ses procédés et 
ses résultats dont il est comme une manifestation, qui l'ont inspiré et 
qu'il représente. 

La question étudiée par M. Binet est celle de la suggestibilité. 
« Apprécier la suggestibilité d'une personne, dit l'auteur, sans avoir 
recours à Fhypnotisation ou à d'autres manœuvres analogues, tel est, 
aussi brièvement indiqué que possible, le sujet de ce livre. » Tout en 
reconnaissant l'hypnotisme pour « une méthode de premier ordre 
pour la pathologie mentale », M. Binet lui trouve des inconvénients 
pratiques très graves, aussi a-t-il employé des méthodes qui n'ont 
rien de commun avec lui. Les ayant appliquées dans les écoles il ne 
leur a reconnu que des avantages au point de vue pédagogique et 
parfois les expériences auxquelles il a soumis les élèves ont pu cor- 
riger en eux une suggestibilité excessive. 

Après un chapitre consacré à un historique développé de la ques- 
tion, M. Binet arrive à ses propres expériences. Les premières ont été 
faites dans une école primaire de Paris. Elles ont pour but l'étude de 
l'influence d'une idée directrice. Cette idée directrice c'est le sujet de 
l'expérience qui la conçoit par auto-suggestion. M. Binet a voulu 
écarter ici toute iniluence morale provenant de l'expérimentateur. 
C'est l'expérience même qui donne à l'élève l'occasion de se former 
l'idée dont il faut apprécier l'influence. En voici le principe : on 
montre à un élève successivement et isolément plusieurs lignes de 
longueur croissante, on l'invite à les examiner et à les reproduire de 
mémoire après un examen de quelques secondes.' Si l'accroissement 
des lignes est très net, très apparent, il doit frapper l'esprit, s'im- 
poser à lui comme idée directrice, et l'élève s'attendra bientôt, avant 
de voir une nouvelle ligne, à ce que cette ligne soit plus longue que la 

1. A. Billet. La sugr/csti/jiUté, i vol. in-8 ile Irv Bibliolhèque de pédagogie et 
de psychologie, S'JI p., l'aris, Schleicher frères, 1900. 



REVUE CRITIQUE. — LA SUGGESTIBILITÉ 291. 

précédente, C'est cette idée dont il s'agit d'éprouver la force: on le fait 
en intercalant dans la série des lignes présentées à l'élève quelques 
lignes qui ne dépassent pas en longueur celles qui les précèdent. Par 
exemple M. Binet a adopté, après tâtonnement, une série de 12 lignes 
ayant respectivement pour longueur : 12, 24, 30, 48, 60, 60, 72, 72, 84, 
84, 9G, 96 millimètres. On voit aisément les quatre pièges tendus à 
l'élève. 

Je ne puis entrer ici dans tous les détails de l'expérience. Ils sont 
minutieusement conçus, avec beaucoup de précautions, et aussi fort 
clairement indiqués. Je dois me borner à donner en gros les résul- 
tats. Ils paraissent bien montrer nettement une influence réelle de 
l'idée. L'accroissement de longueur des lignes a été perçu et plus ou 
moins exactement indiqué dans tous les cas sauf un seul. Les élèves 
ont reproduit ces accroissements en les diminuant, et cette diminu- 
tion a été d'autant plus forte, en général, que la longueur absolue des 
lignes était plus grande. 

Quant aux lignes-pièges, elles ont été faites en moyenne, par 
l'élève, plus grandes que la ligne précédente à laquelle elles étaient, 
en fait, égales. Parmi les 45 sujets, aucun n'a su éviter les 4 pièges 
tendus, 3 ont évité 2 pièges, et 7 en ont évité 1. Ces 10 élèves sont en 
général parmi les plus âgés. Quant aux 35 autres, « il n'est pas juste 
de dire que tous ont subi complètement la suggestion, le plus sou- 
vent, comme cela résulte de nos chiffres de moyenne, ils ont donné 
aux lignes-pièges un accroissement de longueur moins grand qu'aux 
autres lignes. Ils ont composé, en quelque sorte, entre une perception 
exacte et l'entraînement de la suggestion. C'est le cas du plus grand 
nombre; mais les différences individuelles sont nombreuses, presque 
indéfinies. Comment en tenir compte? Nous pensons que puisqu'il 
s'agit de lignes, qui se mesurent au millimètre près, et puisque la 
suggestion opère en amenant des allongements mesurables de ces 
lignes, il est possible de donner, par un chiffre précis, la mesure de 
la suggestibilité de chacun. » Et M. Binet examine avec beaucoup de 
soin et d'ingéniosité les différents cas qui se présentent et les inter- 
prétations qu'on peut en donner. 

Dans une seconde série d'expériences, faite avec 42 des mêmes 
élèves, les lignes montrées successivement sont au nombre de 36, la 
première a 12 millimètres, la seconde 24, la troisième 36, la quatrième 
48, et toutes les autres, de la cinquième à la trente-sixième, ont 60 mil- 
limètres de longueur. Aucun des sujets n'a pu se garder de dépasser, 
en l'indiquant, la dimension réelle des hgnes proposées. Chez les élèves 
les plus suggestibles on obtient des résultats qui peuvent paraître sur- 
prenants; chez l(i élèves l'influence de la suggestion a fait plus que 
doubler la longueur de la ligne montrée. L'un d'entre eux, pour repro- 
duire une ligne de 6 centimètres, en a fait une de 30. M. Binet examine 
encore minutieusement les résultats obtenus, il les commente longue- 
ment et donne aussi de forts intéressantes remarques sur les détails 



292 KEVUE PHILOSOPHIQUE 

de l'expérience, les rectifications qu'on amène l'élève à faire, ses 
réponses aux interrogations, etc. .le cite un passage qui, en montrant 
quelques-uns des résultats obtenus, montre aussi les réserves que 
comporte toujours leur interprétation, réserves que M. Binet signale 
souvent lui-même avec une sagacité qui, si elle restreint la portée des 
expériences, donne la preuve de l'esprit critique de l'expérimentateur. 

« A la première question posée : Étes-vous content de ce que vous 
avez fait? Il est bien rare de recevoir une réponse négative. La ques- 
tion est très vague, elle a du reste une tournure optimiste, et l'enfant 
répond d'habitude d'un ton satifait : « Oui, monsieur )>. Si on continue 
en précisant un peu : Pensez-vous avoir commis des erreurs? Alors 
l'enfant devient plus réfléchi, quelque peu soucieux, mais en général 
il ne me répond pas encore; ce qu'on lui demande n'est pas assez 
clair pour lui. Il faut préciser davantage et lui dire : Avez-vous fait 
vos lignes trop courtes ou trop longues"! C'est là le mot décisif; à part 
les élèves qui réellement n'ont commis que des erreurs insignifiantes, 
la majorité des autres répond sans hésiter : « J'ai fait les lignes trop 
longues. » Bien rares sont ceux qui les trouvent trop courtes. 

« Cet aveu semble démontrer que le sujet a eu une demi-conscience 
de l'illusion que la suggestion a produite, mais cette interprétation ne 
me paraît pas absolument démontrée. Je crois que, quelque précaution 
qu'on y mette, on suggestionne un peu l'enfant en lui demandant s'il 
a fait des lignes trop courtes ou trop longues. Bien entendu, je me 
garde d'accentuer un des qualificatifs, et je les prononce tous les deux 
avec le même ton de voix; mais par là j'attire l'attention de l'enfant, 
très fortement, sur une erreur relative à la longueur des lignes, je 
l'aide par conséquent à prendre conscience de son erreur, et cette 
conscience qu'il en a maintenant, rétrospectivement, grâce à ma 
demande, me paraît être beaucoup plus nette que celle qu'il a pu avoir 
au moment même où il traçait les lignes. Je ne puis rien affirmer, tou- 
chant des phénomènes aussi intimes et aussi fuyants; je note seule- 
ment mon impression personnelle. Par l'interrogation méthodique, je 
crois qu'on renforce un état de conscience très faible, comme — qu'on 
me permette cette comparaison de photographe — en développant 
une plaque impressionnée on complète l'action de la lumière sur cette 
plaque. » Tout cela est fort intéressant, et même, à divers points de 
vue, plus instructif, je crois, que l'expérience même. 

Une troisième série d'expériences sur l'influence de l'idée directrice 
a été faite avec des poids, au moyen de 15 boites en carton différem- 
ment chargées. Une boîte pesait 20 grammes, une auire 40, une autre 
60, une autre 80 et les onze dernières 100. Le sujet soupèse succes- 
sivement les 11) boîtes en disant pour chacune s'il la trouve plus lourde 
ou plus légère que la précédente, ou bien égale à elle par le poids. 
Après avoir achevé la série, il la recommence en comparant par des 
pesées alternées chaque boîte avec la précédente; enfin, cet exercice 
terminé, il doit apprécier en grammes le premier poids, puis partir 



REVUE CRITIQUE. — LA SUGGESTICILITÉ 293 

du poids réel de la boîte qui lui est donné par l'expérimentateur pour 
évaluer en grammes le poids de toutes les boîtes qu'il soupèse encore 
et peut comparer entre elles comme dans la série précédente. 

La série suggestive des poids a été un peu moins efficace que la 
série suggestive des lignes; dans la première série des expériences la 
suggestion d'accroissement s'est fait sentir dans les deux tiers des 
jugements; dans le troisième tiers des cas il y a eu des jugements 
exacts, ou jugements d'égalité, et, en nombre un peu moindre, des 
jugements de décroissance. Dans la seconde série l'élève, obligé de 
fixer plus fortement son attention sur les poids, est dans des condi- 
tions meilleures pour lutter contre la suggestion. L'illusion de l'ac- 
croissement des poids a été moins forte. Enfin la troisième épreuve 
n'a pas indiqué un progrès dans le sens de l'exactitude, elle a été un 
peu meilleure que la première, mais beaucoup moins bonne que la 
seconde. M, Binet pense, pour expliquer ce fait, que « préoccupés par 
cette évaluation en grammes, les enfants ont perdu un peu de la liberté 
d'esprit qu'ils avaient précédemment pour comparer les poids; ils ont 
fait cette comparaison dans un état de distraction mentale, ou tout au 
moins avec une attention moins forte et moins exclusivement portée 
sur la sensation des poids; et il en est résulté que les enfants sont 
devenus plus dociles à la suggestion d'accroissement des poids; du 
moment que le contrôle, qui s'appuyait sur la perception exacte des 
poids, s'est affaibli, il est naturel que la suggestion, délivrée de ce 
contrôle, ait acquis plus de force. » 

Jusqu'ici M. Binet a étudié une idée directrice formée spontanément 
chez le sujet d'après des faits réels, et l'influence de cette idée. C'est 
en somme ce que tout le monde connaît, ou à peu près, et a eu 
souvent l'occasion d'observer sous forme de préjugés et d'idées pré- 
conçues. Il se produit dans tous ces cas une sorte d'induction irrégu- 
lière, de raisonnement instinctif, d'association par analogie qu'il est 
assez curieux, sans doute, de provoquer expérimentalement et de voir 
se former sous nos yeux. M. Binet aborde ensuite un sujet tout diffé- 
rent, à mon sens, celui de l'action morale de l'expérimentateur. Nous 
sommes transportés ici dans un autre domaine, et sans doute on peut 
bien réunir sous le nom de suggestion l'influence de l'idée directrice 
et l'influence morale de l'expérimentateur, mais il est bon de recon- 
naître que le même mot s'applique à des choses qui, tout en ayant 
certains points communs, sont, au fond, très différentes, et je regrette 
que M. Binet ne se soit pas davantage appliqué à élucider cette diffé- 
rence. Il me semble que l'étude de la suggestion y eût gagné. Quoi 
qu'il en soit il faut féliciter M. Binet de ne pas s'être laissé arrêter par 
les critiques des psychologues qui ont cru nécessaire d'éliminer 
toute étude de l'action morale pour donner à leurs recherches un 
caractère scientifique. Seulement je crois bien que l'influence morale 
s'est exercée déjà dans la première série des expériences que je viens 
de résumer. Cela me paraît ressortir des détails donnés par M. Binet 



294 KEVUE PHILOSOPHIQUE 

lui-même. Je reviendrai tout à l'heure sur ce point, et je continue 
mon résumé. 

Les suggestions morales qui ont servi à inlluencer les sujets sont 
de deux espèces : « les unes sont contradictoires; elles agissent sur le 
sujet après que lui-même a exprimé son opinion, et elles consistent à 
contredire cette opinion pour le forcer à l'abandonner. Les sugges- 
tions de la seconde espèce sont directrices; elles sont formulées 
avant que le sujet ait fait connaître son opinion. Par là elles res- 
semblent aux idées directrices dont nous nous sommes occupés dans 
les chapitres précédents; elles en diffèrent en ceci qu'elles supposent 
une action personnelle, une suggestion provenant d'une personnalité 
étrangère, tandis que les idées directrices que nous avons décrites 
jusqu'ci sont l'œuvre même du sujet et constituent des auto-sugges- 
tions ». 

M. Binet fait d'abord des suggestions contradictoires sur des noms 
de couleurs. Il montre aux élèves une série de feuilles de papier 
coloré, leur fait nommer la couleur, puis deux ou trois fois par série, 
il contredit l'élève. « Je faisais une suggestion, dit-il, en général au 
moment où je montrais la deuxième et la troisième couleur; j'atten- 
dais que l'enfant eût dit le nom de chacune de ces couleurs, qu'il eût 
dit vert; alors au moment où l'élève, après avoir dit ce nom, s'apprê- 
tait à l'écrire, je prenais la parole pour dire : non, bleu. Je me suis 
attaché à toujours prononcer la même parole, et toujours avec le 
même accent; je disais cela d'une voix blanche, sans accentuer, avec 
négligence, sans élever la voix et surtout sans regarder la figure de 
l'enfant, et sans regarder ce qu'il écrivait sur la feuille de papier. » 

Après avoir reçu la suggestion les élèves doivent écrire le nom de la 
couleur. Généralement la suggestion produit son effet, et la grande 
majorité d'entre eux écrivent le nom de la couleur qu'on leur a sug- 
gérée. Et même cet effet se prolonge : « Lorsque l'on vient de sug- 
gérer une couleur bleue et qu'on présente ensuite à l'élève la couleur 
suivante, il a une tendance, pour satisfaire l'expérimentateur, à 
trouver que cette nouvelle couleur est bleue; mais d'autre part la 
nuance verte de cette couleur est plus forte, plus saisissante que celle 
de la couleur précédente, par conséquent l'élève est porté à résister 
contre la suggestion, et à appeler verte la nouvelle couleur qu'on lui 
présente. Suivant les caractères, le résultat de ces deux tendances 
varie : il y a des élèves qui s'affranchissent tout de suite de la sugges- 
tion, disent vert pour la couleur qui suit immédiatement la couleur 
suggérée; il y en a d'autres, au contraire, qui appellent bleue la cou- 
leur suivante et peuvent même appeler bleue 2, 3, 4 des couleurs sui- 
vantes. » 

Une seconde série d'expériences porte sur des suggestions contra- 
dictoires relatives aux longueurs de lignes; dans une troisième série 
M. Hinet essaie, au contraire, la suggestion directrice. Il montre suc- 
cessivement cà l'enfant des lignes qui ont toutes la même longueur 



REVUE CRITIQUE. — lA SUGGESTIBILITÉ 29o 

(60 millimètres). Mais il annonce la seconde comme plus longue, la 
troisième comme plus petite, et ainsi de suite, en alternant. La grande 
majorité des enfants obéit encore à la suggestion. Cette suggestion 
verbale a une force supérieure à celle de l'anto-suggestion et 16 enfants 
sur 23 l'ont complètement subie. Mais, ici encore, les différences indi- 
viduelles de suggestibilité ont été très fortes. 

Le chapitre suivant est consacré à des suggestions par interroga- 
toire. Les premières expériences sont faites oralement et portent sim- 
plement sur le forçage de la mémoire. On montre à des élèves un 
carton sur lequel sont collés dés objets : un sou, une étiquette, un 
bouton, un portrait d'homme, une gravure représentant des individus 
qui se pressent devant une grille entr'ouverte et un timbre-poste. On 
cache ensuite le carton et l'élève doit dire les objets qu'il y a vus; on 
lui demande simplement d'en faire l'énumération. C'est la première 
partie de l'expérience. Dans la seconde partie, qui constitue l'expé- 
rience de mémoire forcée, on pose à l'enfant sur tous les objets collés 
sur le carton, 41 questions. M. Binet consacre une trentaine de pages 
à décrire et à commenter ces expériences. Le résultat général est que, 
en demandant ainsi aux sujets de répondre à des questions précises, 
on les amène à commettre de nombreuses erreurs, sans qu'on ait 
d'ailleurs cherché à les suggestionner dans un sens ou dans l'autre. 
La mémoire forcée est bien plus sujette à erreur que la mémoire 
spontanée. 

M. Binet a repris sous une autre forme l'expérience de mémoire 
forcée. Il l'a compliquée et développée par des expériences de sugges- 
tion. Pour cela il a écrit trois questionnaires. Le premier ne vise que 
le forçage de la mémoire. Les questions y sont posées avec précision 
mais non de manière à influencer l'esprit dans un sens ou dans l'autre. 
Le second est destiné à produire une demi-suggestion. La forme des 
questions y est persuasive; on conduit doucement l'élève à l'erreur. 
A propos du bouton collé sur le carton, on demande, par exemple : « Le 
bouton n'est-il pas fixé au carton avec du fil? » Le troisième question- 
naire est destiné à produire des suggestions très fortes. On y admet 
implicitement comme vraie l'erreur qu'on veut imposer. Par exemple, 
toujours à propos du bouton collé, on demande : « Il y a quatre trous. 
Quelle est la couleur du fil qui passe par ces trous, et qui fixe le 
bouton au carton? » Pour le portrait, qui est noir, on demande : « Est-il 
brun foncé ou bleu foncé? » etc. 

Le résultat a donné, pour le premier questionnaire, une moyenne 
de 14,5 erreurs, et 40,5 réponses exactes; pour le deuxième, 54 
erreurs de suggestion et S9 résistances; pour le troisième, 87 erreurs 
de suggestioii et 56 résistances; îi élèves avaient répondu au premier 
questionnaire, 11 au second et M autres au troisième. Ici encore, 
comme on pensait s'y attendre, les différences individuelles se sont 
montrées considérables. A propos du troisième questionnaire, par 
exemple, 2 sujets ont commis seulement 5 erreurs, et :i en ont commis 



296 REVUE PHILOSOPHIQUE 

H. Au reste ces résultats généraux sont forcément un peu grossiers. 
M. Binet précise et développe les données de l'expérience en examinant 
les réponses écrites qui révèlent des détails intéressants sur l'état 
mental des élèves, et permettent, sinon d'arriver à d'autres lois 
générales, au moins de comprendre bien mieux l'esprit des élèves. 

Pour déterminer rinfluence de l'âge sur la suggestibilité, jM. Binet a 
refait ses expériences sur 12 élèves-maîtres de lécole normale d'insti- 
tuteurs de Versailles. Les erreurs par suggestion ont été très nom- 
breuses encore. 

Après les questionnaires, M. Binet a employé l'imitation. Voici com- 
ment il l'a fait : « J'ai pris, dit-il, comme expérience sur l'imitation, les 
expériences que je venais de faire dernièrement sur l'interrogatoire 
en les modifiant un peu; au lieu d'interroger un élève isolé sur un 
des objets que je venais de lui montrer, j'ai interrogé 3 élèves réunis 
dans la même pièce et faisant l'expérience ensemble; la réponse de 
celui qui prend le premier la parole influe nécessairement sur les deux 
autres; et ceux-ci peuvent soit rejeter cette réponse et faire eux- 
mêmes acte de jugement, soit se dispenser de ce petit effort et répéter 
la r.éponse du camarade. » Cette expérience sur la psychologie des 
groupes a, d'après M. Binet, bien mis en lumière trois faits importants. 

« 1° Les enfants, étant rapprochés dans un groupement de hasard, 
n'ont montré aucune solidarité, chacun répondant pour lui-même, et 
surtout chacun cherchant à répondre le premier; 

« 2'^ Par le fait seul du groupement, les élèves deviennent plus sug- 
gestibles, et cette augmentation de suggestibilité provient de causes 
complexes : le désir de répondre vite, la disposition au fou-rire, etc.; 

« 3° Beaucoup d'enfants imitent les réponses des autres enfants. 
Cette contagion de l'exemple constitue un des caractères les plus mar- 
qués de la psychologie des groupes. » De nouvelles expériences ont 
confirmé ces conclusions. 

Enfin les dernières expériences de M. Binet sont relatives à la .sug- 
gestion de mouvements. Je n'entre pas ici dans le détail de ces expé- 
riences. Il serait un peu long d'en expliquer le principe et la dispo- 
sition. Les résultats obtenus par M. Binet lui paraissent avoir établi 
qu'il est possible d'étudier rapidement sur des élèves d'école l'automa- 
tisme du mouvement et — ce qui a son importance — que cet 
automatisme ne paraît pas coïncider avec l'automatisme du jugement. 
On voit certains enfants être très suggestibles en ce qui concerne le 
jugement et l'être très peu pour les mouvements ou, inversement, se 
laisser suggérer des idées bien moins que des .mouvements. En 
revanche, M. Binet pense qu'on peut considérer, au moins provisoire- 
ment, comme vrai, que « le développement de l'automatisme pour les 
mouvements simples est un signe probable d'automatisme pour les 
mouvements plus compliqués ». 

L'ouvrage de M. Binet se termine par quelques pages de conclu- 
sion. L'auteur présente son livre comme « l'exécution d'une toute 



REVUE CRITIQUE. — LA SLGGESTIBILITÉ 297 

petite partie d'un plan beaucoup plus général. Ce plan, dit-il, auquel 
je travaille depuis bien des années, et pour lequel j'amasse des maté- 
riaux dont la plupart n'ont pas encore été publiés, consiste à établir la 
psychologie expérimentale des fonctions supérieures de l'esprit, en 
vue d'une différenciation des individus. » Et il examine quelle contri- 
bution ses études sur la suggestibilité apportent à la psychologie 
individuelle. Deux questions se posaient : « la première peut se 
formuler ainsi : l'appréciation de la suggestibilité des individus est- 
elle possible, en dehors des pratiques de l'hypnotisation? En d'autres 
termes, peut-on savoir si une personne est suggestible, et à quel 
degré elle l'est, sans avoir besoin de l'endormir? » P]t la seconde ques- 
tion, « bien distincte de la première, consiste à se demander si ces 
épreuves de suggestibilité que nous avons imaginées, ou si d'autres 
épreuves qui restent à imaginer, sont significatives. » 

Sur le premier point M. Binet est aflirmatif. Il pense avoir démontré 
« qu'on peut faire de la suggestion sans hypnotisme, par des méthodes 
absolument inoffensives, des méthodes scolaires, vraiment pédagogi- 
ques ». Les expériences qu'il a faites « permettent un classement des 
individus, par rapport au point sur lequel l'épreuve porte, et on arrive 
à déterminer par exemple qu'une personne A est plus suggestible 
qu'une personne B, et moins suggestible qu'une personne C... Nos 
tests de suggestibilité ne font pas seulement le classement des 
élèves; ils permettent de déterminer, pour chacun des sujets, diffé- 
rents points importants, comme la promptitude à se corriger, l'apti- 
tude à se rendre compte de ce qu'ils sentent; et par l'appel qui est fait 
à l'introspection, nous sommes parvenus à saisir quelques parties du 
mécanisme encore si obscur de la suggestion. » 

Maintenant reste à savoir si ces tests sont « significatifs ». « On 
peut se demander, dit M. Binet, si tel sujet A qui, dans une de nos 
épreuves, a été très suggestible, le serait autant pour des épreuves 
différentes, ou pour les mêmes faites à d'autres occasions; ou si d'une 
manière générale, dans sa vie réelle, ce sujet A n'est pas moins sug- 
gestible qu'un sujet B, qui cependant s'est montré bien plus réfractaire 
à nos tests de suggestion. C'est une question très importante, et très 
dilTicile à résoudre; presque tout est encore à faire. » Et M. Binet 
indique la voie qu'il faudra suivre, à son avis, pour s'approcher au 
moins de la solution de ce problème. 

J'ai tâché d'indiquer les lignes générales de l'ouvrage de M. Binet et 
d'en dire les principaux résultats. Je voudrais maintenant l'apprécier. 
Et je me hâte de dire que le résumé, l'analyse qui défigurent toujours 
plus ou moins un livre, ont été dans ce cas-ci particulièrement péril- 
leux. Le livre dont je parlais vaut beaucoup par les détails et je n'ai 
donné une idée suffisante ni de la précision et de la minutie des expé- 
riences, ni de l'abondance et de la richesse des commentaires très 
détaillés. A tous ces égards, l'ouvrage de M. Binet mérite de grands 
TOMK LU. — 1901. 20 



298 REVUE PHILOSOPHIQUE 

éloges. Ajoutons qu'il est très clair et qu'un lecteur attentif le lit aisé- 
ment malgré la multiplicité des faits et des réflexions. 

Maintenant il me faut indiquer les réserves que je dois faire. D'abord, 
et sans quitter le point de vue strictement expérimental, il me reste 
en certains cas, quelques doutes. M. Binet a pensé à beaucoup d'objec- 
tions, il a pris beaucoup de précautions pour que ses expériences 
fussent aussi concluantes et aussi satisfaisantes que possible. J'estime 
que, dans une mesure très honorable, il a atteint son but. Cependant 
la certitude expérimentale est comme toutes les certitudes, il est difti- 
cile de l'atteindre, particulièrement lorsqu'il s'agit de phénomènes un 
peu compliqués, et il est peut-être possible de signaler, çà et là, un 
point fiùble. En voici deux que j'ai cru reconnaître. Il est fort possible 
que l'expérience ne soit pas viciée par ce que je considère comme une 
défectuosité, mais il peut, semble-t-il, rester quelque doute. Dans les 
expériences faites sur le souvenir des objets qui sont fixés sur un 
carton, il y a intérêt à ce que l'enfant, qui a subi l'expérience, ne soit 
pas trop bavard avec les autres. « Les erreurs une fois reconnues, dit 
M. Binet, l'expérience est terminée, l'enfant quitte le cabinet du Direc- 
teur; toujours le Directeur lui recommande expressément de ne pas 
raconter à ses camarades les objets qu'il a vus sur le carton. Cette 
recommandation est faite sur le ton le plus sérieux, et le Directeur 
s'est chargé de savoir, par une enquête discrète, si les prescriptions 
avaient été suivies. » « Enquête discrète » est un peu vague. On aime- 
rait être plus assuré que le ton sérieux du Directeur a fait tout son 
effet et que les enfants n'ont pas parlé, mais la certitude qu'on en 
peut avoir me parait bien plutôt ce qu'on appelle une « certitude 
morale » qu'une certitude expérimentale. Et cela va un peu contre 
l'esprit général des recherches de M. Binet. 

On pourrait trouver aussi, je crois, que les expériences sur l'imita- 
tion ne mettent pas toujours suffisamment en lumière, ne rendent 
pas assez indubitable le fait même qu'il s'agit d'étudier. Je rappelle 
que M. Binet réunit ses élèves par groupes de trois pour les inter- 
roger et recherche dans quelle mesure la réponse du premier dicte 
la réponse des deux autres. Il signale lui-même certains cas comme 
douteux, et met « hors de cause les questions dans lesquelles on pose 
un dilemme : par exemple la question suivante : le monsieur du 
portrait a-t-il la jambe droite croisée sur la jambe gauche, ou bien la 
jambe gauche croisée sur la jambe droite? — Ou encore : « le portrait 
est-il brun foncé ou bleu foncé? L'élève, pris par la suggestion, est 
obligé d'opter entre ces deux alternatives; si trois, élèves d'un même 
groupe désignent la même jambe ou la même couleur, ce peut être 
sans doute l'effet d'une imitation, mais ce peut-être aussi une coïnci- 
dence fortuite, car le nombre des variations possibles dans les réponses 
est très restreint; il est préférable de laisser en suspens l'interpréta- 
tion de ces réponses, et de ne pas les mettre sur le compte de l'imita- 
tion. » La remarque est très juste, mais on pourrait, je crois, la gêné- 



REVUE CRITIQUE. — LA SUGGESTIBILITÉ 2U9 

raliser. Comment saurons-nous si une réponse venant après une autre 
est influencée par celle-ci? En certains cas des circonstances spéciales 
peuvent nous le faire admettre, par exemple si les deux réponses 
sont erronées et que l'erreur qu'elles renferment soit assez singulière, 
on peut croire légitimement qu'il y a eu imitation, en raison de la 
faible probabilité qu'il y a à ce que deux sujets commettent indépen- 
damment la même erreur, si elle présente des difficultés sensibles. 
Mais en d'autres cas l'interprétation devient bien difficile, au moins 
si l'on ne se rapporte qu'aux résultats visibles de l'expérience. M. Binet 
montre aux élèves un carton sur lequel sont fixés six objets, puis 
il cache le carton et pose aux élèves différentes questions. Les deux der- 
nières ont rapport à un septième et à un huitième objet qui n'existent 
pas. Il arrive parfois que les trois élèves d'une série répondent qu'il 
n'y a pas de septième ni de huitième objet. M. Binet en ce cas note 
deux imitations. Il en conclut que « plusieurs élèves peuvent s'imiter 
en résistant à la suggestion ». C'est dire en d'autres termes qu'une 
suggestion peut faire échec à une autre. Et je crois bien que cette 
conclusion est juste, bien plus juste que surprenante, mais la voie par 
laquelle y arrive M. Binet n'est peut-être pas irréprochable. « Je ne 
doute pas, dit-il, que si les trois élèves de certains groupes ont 
répondu pour le septième et pour le huitième objet qu'il n'y en avait 
pas, c'était par imitation. » Pourquoi donc? Il pourrait bien arriver que 
trois élèves réunis se rappellent qu'il n'y avait que six objets sur le 
carton qu'on leur a montré. Alors même que le fait serait rare, il 
ne serait pas impossible, et il y a bien là une source d'incertitude 
pour l'expérience. Mais- voici autre chose encore; alors même que 
les réponses diffèrent nous ne pouvons pas savoir s'il n'y a pas eu 
imitation. Par exemple pour le huitième objet les trois élèves répondent 
successivement une fois que cet objet (imaginaire) est une personne, 
un homme, une femme. M. Binet ne m.arque ici aucune imitation. 
Et cependant il se peut bien, et même il est a priori vraisem- 
blable que le premier en indiquant une personne a suggéré aux deux 
autres l'idée d'un être humain. Le second aurait imité en précisant la 
réponse, le troisième aurait imité aussi le premier en réagissant 
contre le second. En somme nous ne savons pas très bien, expérimen- 
talement, quand il y a imitation et quand il n'y a pas imitation; les 
chiffres sont souvent un peu suspects, et parfois ils le sont beaucoup. 
M. Binet peut dire que les détail-^ de l'expérience, la physionomie des 
élèves, leur attitude ou leur geste le renseignent assez sûrement. Il 
fait parfois des remarques de ce genre et il tire souvent un bon parti 
de ses observations. Il se peut donc qu'il ait très bien vu et qu'il ait 
raison au fond dans la plupart des cas douteux. Seulement nous n'en 
avons pas du tout la certitude expérimentale. Et M. Binet ne me 
paraît pas dans une situation beaucoup plus avantageuse que celle 
des simples observateurs qui nous disent ce qu'ds ont observé sans 
appareil expérimental. Si nous croyons à ses conclusions, c'est parce 



300 REVUE PHILOSOPHIQUE 

qu'il nous aura personnellement inspiré confiance, parce que nous 
aurons cru reconnaître en lui un bon observafeur, capable de voir et 
de comprendre, bien plutôt que pour les chiffres qu'il nous apporte et 
les résultats impersonnels de ses expériences. 

Si maintenant nous en venons à ce qui est proprement interpréta- 
tion des faits, j'aurai encore à faire plusieurs réserves, et il me 
semble que tout'es ces réserves convergent et nous acheminent vers la 
même conclusion. 

Dans la première partie de son travail, M. Binet a tâché d'éliminer 
de ses expériences toute influence morale de l'expérimentateur sur 
le sujet. J'ai dit que je conservais quelques doutes sur le résultat. 
Il me semble en effet que les détails des faits indiquent plutôt une 
combinaison d'influence morale et d'auto-suggestion. Ils ne révèlent 
pas seulement la tendance à se conformer à une idée directrice spon- 
tanément formée, à se servir d'elle pour comprendre et pour inter- 
préter les données de l'expérience, de manière à arriver ainsi à des 
généralisations abusives et fausses. Ils paraissent montrer aussi, chez 
l'élève, un certain besoin de mouler sa propre pensée sur la pensée 
de celui qui le dirige. C'est en ce sens au moins que je serais porté à 
comprendre certains faits et certaines réponses des enfants citées 
par M. Binet. 

On se rappelle que les enfants entraînés par l'augmentation de 
'ongueur des premières lignes qu'on leur montre, continuent à attri- 
buer des valeurs croissantes à des lignes qui restent, en fait, égales 
à celle qui les précèdent dans la série. Ils ne restent pas, bien . 
souvent, sans s'apercevoir de cette tendance à l'erreur. On leur 
demande : « Pourquoi avez-vous continué à faire des lignes trop 
longues après que vous vous êtes aperçus que vous vous trompiez? » 
Beaucoup d'enfants hésitent à répondre, rougissent, ou répondent qu'ils 
ne savent pas. Quelques autres donnent un motif, et l'expérience 
devient alors fort intéressante. Un enfant faisait ses lignes toujours 
trop grandes « pour que cela fasse plus beau » ; un autre répond : 
« parce que j'avais peur que vous me les fassiez recommencer ». 
« Cette réponse, ajoute M. Binet, laisse deviner une crainte de mal 
faire, de déplaire au professeur, en faisant des corrections qui altére- 
raient la régularité de la copie. » Un autre « s'arrête au milieu d'une 
expérience pour me demander s'il est |)ermis de marquer des points 
vers la marge. Il s'imaginait donc que c'était défendu? Ce sentiment 
de crainte a dû bien probablement peser sur plusieurs de nos sujets ; 
il a été avoué par quelques-uns. » En effet un élève, interrogé sut- 
ses raisons de faire les lignes trop longues après avoir reconnu son 
erreur, répond : « Parce que je n'ai pas osé revenir (vers la marge). 
D. Tu pensais donc que c'était défendu? R. Non, monsieur. * M. Binet 
parait admettre que toutes les raisons données par les enfants sont 
de simples prétextes trouvés après coup, pour expliquer une impulsion 
dont la cause (auto-suggestion par influence de l'idée directrice) 



REVUE CRITIQUE. — LA SUGGIiSlIBlLlTÉ 301 

leur demeurait inconnue. Cette explication doit bien rendre compte 
d'une partie des faits, mais les réponses des enfants et les remarques 
mêmes de M, Binet, cette crainte de déplaire, cette inquiétude sur 
leurs droits me paraît bien indiquer aussi qu'il y a chez le sujet une 
certaine préoccupation de ce qu'on attend de lui, une envie de répondre 
au désir plus ou moins bien compris du directeur de l'expérience. 
Tout au moins le doute est-il possible. Les expériences subséquentes 
de M. Binet présentent des détails qui appuient, je crois, cette con- 
clusion; un élève plus âgé déclare : « Quoique les dernières lignes 
m'eussent paru plus courtes, Je 7i'aurais pas osé rétrograder ». Une 
petite fille interrogée plus en détail sur l'expérience de suggestion 
par des poids témoigne de sentiments analogues. « A la sixième 
épreuve, elle demande : « Il ne peut pas y en avoir trois égaux? Ils 
« ont l'air égaux tous. » Je ne réponds rien. A la huitième épreuve, elle 
dit encore : « Ça ne fait rien que tous soient égaux? « Ces diverses 
questions... nous montrent déjà que le sujet a en quelque sorte 
besoin d'une permission pour dire que les poids sont égaux. Cet éiat 
mental singulier, nous le connaissons déjà; nous l'avons rencontre 
dans nos expériences sur les lignes chez plusieurs élèves d'école 
primaire... » Et M. Binet, après avoir cité l'interrogatoire du sujet, 
ajoute : « On remarque aussi que l'enfant a eu conscience qu'elle 
éprouvait plus de difficulté à donner des jugements d'égalité qu'à 
donner des jugements de supériorité. Cette difficulté était surtout, 
semble-t-il, de nature morale; c'était comme une défense imaginaire, 
inspirant une crainte vague. C'est sous cette forme spéciale que la 
suggestion a agi, c'est de cette manière que l'idée suggérée a atteint 
le but. L'enfant n'a pas eu à proprement parler la conviction que les 
poids augmentent régulièrement du premier au quinzième ; elle a 
trouvé au contraire, et l'a dit à plusieurs reprises, que beaucoup des 
poids lui semblaient égaux; mais elle a été empêchée d'aflirmer cette 
égalité par l'effet d'un sentiment de crainte; le mécanisme de la sug- 
gestion a donc été émotionnel. » J'incline à croire qu'il y a en tout 
cela un élément qui n'est pas tout à fait analysé. Le sujet se méfie-t-il 
vaguement de l'intention de l'expérimentateur? Cherche-t-il, sans 
bien s'en rendre compte, à lui plaire ou tout au moins à ne pas 
s'écarter d'une ligne de conduite qui lui parait plus ou moins corres- 
pondre à l'état de celui-ci? Il est très vraisemblable qu'il se forme 
instinctivement et un peu inconsciemment cette idée que certaines 
façons d'agir valent mieux que d'autres. Et il me semble difficile de 
séparer absolument, dans ces expériences, l'iniluence de l'expérimen- 
tateur de l'influence de l'idée directrice spontanément formée et de 
l'auto-suggestion. 

Au reste les expériences de 1\I. Binet n'en seraient pas pour cela 
moins intéressantes. Peut-être le seraient-elles même davantage 
comme se rapprochant davantage de la vie normale, que le défaut 
général des expériences artificielles est de trop négliger en un sujet 



30:2 HEVUE philosophique 

où celto négligence est plus fâcheuse qu'ailleurs. 11 est sûr en effet 
que, clans une foule de cas, l'influence des idées que nous avons 
conçues nous-mêmes, celle- des préjugés, des généralisations mal 
faites, etc., est très fortement inlluencée, dans un sens ou dans l'autre, 
par l'inlluence personnelle de ceux à qui nous avons affaire. Il est 
assez fréquent que l'on se laisse d'autant mieux conduire par une 
idée générale ou par un préjugé qu'on le sait partagé par les per- 
sonnes qui nous écoutent et qui apprécieront notre conduite. Il n'est 
pas sans exemple, au contraire, que le désir de contrarier, de choquer 
produise un effet analogue. Quelques auteurs se sont visiblement plu à 
heurter les sentiments du lecteur. Il est très difficile, lorsqu'un homme 
quelconque tombe dans l'erreur par excès de généralisation et par 
influence de l'idée fixe, de dire jusqu'à quel point son erreur a été causée 
par l'état d'esprit de ceux avec qui il est en rapport. L'expérience de 
M. Binet tend bien à séparer les deux facteurs : le facteur individuel 
et le facteur social, il ne me paraît pas qu'elle y aboutisse complète- 
ment. Mais si, par elle-même, elle n'a peut-être pas tout à fait la 
signification que l'auteur lui donne, elle est précieuse pur les détails 
qu'elle a provoqués et qui, eux, se rapprochent beaucoup plus de la 
vie normale, sont plus pris « sur le vif» et ont d'ailleurs donné à M. Binet 
l'occasion de faire des observations intéressantes et d'utiles remar- 
ques. 

J'arrive enfin cà ce qui m'a paru le principal défaut de l'ouvrage, 
défaut que l'auteur, je m'empresse de le dire, a reconnu, au moins en 
partie. 11 est vraiment trop symbolique. Le but de toutes ces recherches 
psychologiques était d'arriver à mesurer, sans recourir aux manœuvres 
hypnotiques, la suggestibilité des enfants. Pour cela on fait diverses 
expériences sur certaines formes de suggestibilité, mais ces formes 
diverses ne donnent pas des résultats concordants, et lorsqu'elles les 
donnent, rien ne garantit qu'elles représentent suffisamment l'en- 
semble de la vie de l'esprit, et d'autre part ces formes elles-mêmes 
sont appréciées au moyen de procédés spéciaux, de coefficients qui 
ne représentent pas d'une manière indiscutable et suffisamment pré- 
cise les phénomènes qu'ils sont chargés de condenser. 

Certaines mesures sont bien arbitraires, et il faut rendre encore 

cette justice à M. Binet qu'il en a généralement assez bien vu les 

inconvénients. Par exemple, dansles expériences sur la mémoire forcée, 

une erreur d'invention (celle où l'élève présente comme donnée 

par le souvenir une image sans rapport visible avec la réalité) est 

considérée comme ayant une importance double de l'erreur par logique 

ou routine (celle qui est suggérée par certaines habitudes d'esprit, tel 

est le fait d'expliquer la fixation du bouton sur le carton par une 

épingle ou par un fil imaginaire). La première erreur est plus grave à 

certains égards, mais il n'y a pas de raison pour considérer cette diffé- 

"■^ 3 3 

rence comme exprimée par le rapport j plutôt que par ,-, ou '- Les cliif- 



REVUE CRITIQUE. — LA SUGGESTIBFLITÉ 303 

1res, ici, risquent plutôt d'égarer l'expérimentateur que de l'aider 
réellement. Il y aurait à dire aussi sur le choix des coefficients de 
suggestibilité. M. Binet étudie Tinlluence morale de l'expérimentateur. 
Il suggère à l'enfant qu'une couleur est bleue alors qu'elle est verte 
et que l'enfant la voit comme telle. Souvent la suggestion réussit et 
son influence s'exerce encore sur l'appréciation des couleurs qu'on 
montre ensuite, quelquefois l'élève appelle bleues 2, 3 ou 4 des cou- 
leurs suivantes. « Comme cet effet de suggestion, dit M. Binet, se 
présente sous une forme numérique, noiis l'avons pris comme base 
du calcul de la suggestibilité; la suggestibilité prendra donc les coef- 
ficients 0, 1, 2, 3, etc., suivant le nombre de couleurs subséquentes 
qui subissent l'effet de la suggestion. » 

Que mesure-t-on réellement avec ces chiffres? D'abord il faut 
remarquer que les élèves « n'avaient été dupes d'aucune illusion; ils 
savaient fort bien qu'ils n'avaient pas écrit les vrais noms de cou- 
leurs ». C'est par obéissance qu'ils avaient accepté la suggestion. Mais 
pourquoi avaient-ils obéi? Par devoir, par instinct de subordination, 
par sympathie et bonne volonté, par paresse? On ne sait trop. Les motifs 
peuvent être très variables et l'importance de l'élément suggestion y 
est très différent d'un élève à l'autre. Le chiffre ne dit rien de cela 
et par conséquent ne nous apprend en somme pas grand'chose. De 
plus, il serait sans doute abusif d'admettre qu'un élève est trois fois plus 
suggestible qu'un autre parce qu'il a répété deux fois de plus l'indi- 
cation de la couleur bleue. Mais alors vraiment le chiffre ne paraît 
pas conserver une raison d'être sutiisante. Il ne correspond pas assez 
à la réalité psychologique. 

Au reste, je puis laisser parler M. Binet sur les inconvénients des 
mesures. Il les a souvent vus et signalés, seulement leurs avantages lui 
ont paru, sans doute, dépasser leurs inconvénients et il n'a pas assez 
tenu compte de ceux-ci. Il écrit après avoir exposé sa méthode au 
sujet de l'action morale et de son influence sur l'appréciation des 
lignes : « Le mode de calcul que je viens d'indiquer implique une 
autre hypothèse beaucoup plus grave et que je crois même erronée; 
c'est que du moment qu'un sujet ne change point la ligne qu'il a 
d'abord choisie, et y persiste malgré la suggestion, on doit lui donner 
la note et le considérer comme ayant échappé à la suggestion. 
Est-ce bien exact? Sans doute, ce sujet n'a point modifié son opinion 
dans le sens de la suggestion, mais il n'en résulte pas qu'il n'ait pas 
été influencé par la suggestion. » Et M. Binet établit ingénieusement 
qu'il y a « des distinctions à faire dans la suggestibilité; on peut être 
influencé par la suggestion, sans être influencé dans le sens de la 
suggestion ». Cela est très vrai, et c'est en quoi, en effet, le symbo- 
lisme de la notation par chiffres est défectueux et risque souvent d'être 
trompeur, même si l'expérimentateur prend, comme M. Binet, la 
précaution de dire que ces chiffres ne donnent pas une mensuration 
véritable des aptitudes psychologiques et que tous les chiffres dont on se 



304 REVUE PHILOSOPHIQUE 

sert « sont des chiffres de classement et non des chiffres de mensura- 
tion ». Ce n'est pas seulement la mensuration qui reste très dou- 
teuse, c'est en bien des cas le classement lui-même, comme on vient 
de le voir. D'ailleurs il n'est pas sans inconvénients de se servir de 
chiffres ayant une signification aussi restreinte, l'opposition entre la 
précision de l'expression et le vague relatif de ce qu'on veut exprimer 
peut soit tromper soit décourager le lecteur, et même l'auteur, et 
je ne sais pas non plus si l'on peut opposer si nettement le classe- 
ment et la mensuration; le classement implique, en somme, une men- 
suration approximative. 

M. Binet nous dit encore, à propos de l'idée directrice et du coefficient 
de suggestibilité qu'il choisit, « qu'un chiffre brutal est loin de résumer 
fidèlement toutes les nuances d'une expérience de psychologie «. Et 
plus loin encore : « ... quelle que soit la manière dont on combine 
ces différents éléments, il faut être bien persuadé qu'ils ne sau- 
raient rendre la physionomie de l'expérience, ni surtout son fond 
intime... il est certain que l'on éprouve quelque embarras à exprimer 
par un chiffre brutal toutes les oscillations d'une pensée; le chiffre ne 
peut avoir qu'une précision trompeuse; comment en effet pourrait-il 
résumer ce qui aurait besoin de plusieurs pages de description! Nous 
croyons nécessaire d'insister fortement sur cette question ; la sug- 
gestibilité d'une personne ne peut pas s'exprimer entièrement par un 
chiffre, alors même que ce chiffre correspond exactement au degré de 
sa suggestibilité; il faut en outre compléter ce chiffre par la descrip- 
tion de tous les petits faits qui complète la physionomie de l'expé- 
rience. » Cela est très juste et cela est bien dit, mais c'est à peu près 
reconnaître que la partie importante de l'expérience, c'est moins l'expé- 
rience elle-même que les observations à la manière ordinaire, qu'elle 
donne l'occasion de faire. 

Il résulte à mon avis de tout ce qui précède que les résultats des 
expériences de M. Binet, avec leurs coefficients de suggestibilit j, et 
malgré la richesse des observations secondaires, ne représentent pas 
suffisamment la vie réelle de l'esprit, l'aptitude particulière qu'elles 
ont pour but de révéler et de mesurer. Le manque de précision réelle 
y est trop constant, malgré les apparences rigoureuses qu'ils revêtent 
et les risques d'erreur y sont trop multipliés. Mais fallut-il les accepter 
tels quels comme irréprochables, nous n'en serions pas beaucoup plus 
avancés. C'est que, en effet, alors même que ces résultats représen- 
teraient fidèlement et complètement les fragments de vie psycho- 
logique sur lesquels ont porté les recherches de M. Binet, ces 
fragments à leur tour sont très loin de représenter suffisamment la 
vie d'ensemble qu'il nous serait important de connaître et à laquelle 
surtout nous faisons allusion quand nous parlons de la suggestibilité 
d'un enfant. 

D'abord la suggestibilité n'est pas la même pour un même enfant 
selon la nature de l'expérience faite. Il ne faut donc pas, à ce point de 



REVUE CRITIQUE. — LA SL'GGESTIBII.ITÉ 305 

vue, parler de la suggestibilité d'un élève mais plutôt de ses sug- 
gestibilités, car il peut être différemment influençable selon qu'on 
essaie de l'influencer sur tel ou tel point et nous ne pouvons conclure 
de ce qu'un élève a été suggcstible dans certaines expériences 
qu'il le sera également dans d'autres. Par exemple, deux élèves 
qui s'étaient montrés peu suggestibles pour les lignes ont été assez 
dociles à la suggestion par les poids. « Je suppose, dit M. Binet, que 
si ces élèves, peu suggestibles pour les lignes, l'ont été autant pour 
les poids, la cause en est dans la nature des sensations qui sont 
intervenues dans ces expériences ; il est possible qu'une personne 
se laisse suggestionner en ce qui concerne certaines sensations et ne 
se laisse pas suggestionner pour d'autres. » Nous trouvons encore un 
enfant qui, après s'être comporté « en vrai automate pour tout ce qui 
concerne les idées directrices », a, au contraire, « bien résisté à l'action 
personnelle ». D'autres, aussi ont lutté contre l'action personnelle plus 
que ne le faisait prévoir leur attitude précédente. En revanche, un 
jeune garçon, qui avait fait preuve antérieurement de beaucoup d'es- 
prit critique, a subi, avec une grande docilité, l'action personnelle ». 
Enfin, la suggestion des mouvements subconscients donne des résul- 
tats qui ne concordent pas toujours avec ceux des autres expé- 
riences : « Poire, l'enfant le plus suggestible pour le jugement, est ici 
le moins automate, et au contraire, Delans, si peu suggestible dans 
le domaine du jugement, est ici parmi les meilleurs automates. Ce 
fait nous laisse soupçonner que ces deux genres de suggestibilité ne 
doivent pas être parallèles comme développement. » Et M. Binet con- 
clut, à la tin du chapitre, que l'automatisme des mouvements « ne 
paraît pas coïncider avec l'automatisme du jugement ». 

Il ne semble donc pas que l'on puisse, au moyen d'expériences 
spéciales, porter d'une façon constante un jugement sur la sugges- 
tibilité générale d'un enfant. M. Binet, comme on a pu le voir tout 
à l'heure, a parfaitement compris que la question n'était pas résolue ; 
« presque tout, dit-il, est encore à faire ». Il espère qu'on résoudra 
les difiicultés « en employant différents moyens, il faudra, par 
exemple, rechercher si les personnes qui sont très hypnotisables 
sont plus sensibles à nos tests que les personnes qui sont très 
réfractaires à l'hypnotisme : on verra aussi si, pendant les états de 
somnambulisme qui produisent une augmentation notoire de la sug- 
gestibilité, les personnes deviennent plus sensibles à nos tests que 
pendant leur état de veille; je pense aussi qu'il sera utile de faire 
des recherches analogues sur certains imbéciles et idiots qui parais- 
sent très suggestibles. Il y a là tout un programme de recherches 
qui sont pleines de promesses. J'ai moi-même commencé à attaquer 
la difficulté, mais en prenant une autre voie. Répétant des épreuves 
très différentes de suggestibilité sur les mêmes sujets, j'ai recherché 
si leur suggestibilité varie avec la nature des épreuves. Bien que cette 
étude ne soit qu'indiquée dans notre livre, et qu'elle méritât d'être 



300 llliVLE PHILOSOPHIQUE 

poussée plus loin, elle fournit déjà d'utiles indications; l'aptitude aux 
mouvements subconscients, nous l'avons vu, parait indépendante 
des autres formes de suggestibilité : mais je répète que ces études 
sont à peine ébauchées. » 

Certes, les expériences indiquées par M. Binet pourraient donner des 
résultais intéressants, mais outre que certaines d'entre elles réintro- 
duisent l'hypnotisme, il ne me semble pas qu'elles soient de nature à 
résoudre complètement la question générale qui importe le plus non 
seulement au point de vue pratique, mais au point de vue de la psy- 
chologie individuelle : Quel rapport exi^te-t-il entre les suggestibilités 
spéciales que révèlent les expériences et la suggestibilité d'un individu 
dans sa vie réelle et normale? 

Il me semble que si l'on fait une analyse même sommaire des don- 
nées générales de l'observation, procédé dont M. Binet se méfie, à mon 
avis, beaucoup trop, on entrevoit bien des difficultés. La suggestibilité, 
dans la vie réelle et normale, dépend au moins en partie d'un ensemble 
de tendances sociales, différemment combinées selon les occasions, 
qu'une expérience de laboratoire ne met guère en jeu et dont il est 
possible qu'elle ne permette guère de prévoir Tintluence. Nous avons 
tous remarqué et c'est une observation banale, que chacun de nous a 
des points particulièrement sensibles et que si l'on veut l'influencer il 
faut s'adresser de préférence à tel ou tel sentiment, ou bien encore le 
prendre dans telle ou telle circonstance déterminée (à jeun ou après 
un bon repas, quand il est heureux ou affligé, etc.). Il semble bien que 
les plus suggestibles mêmes ne sont pas également influençables sur 
tous les points et de toutes les façons et que même auprès des moins 
suggestibles on puisse, en s'y prenant bien, intervenir avec eiFicacité. 
Mais il paraît vraisemblable que c'est l'observation directe du carac- 
tère de chacun de nous se manifestant dans les conditions de la vie 
normale qui peut le mieux nous renseigner directement là-dessus ou 
nous fournir les bases des plus légitimes inductions. De ce qu'un iidi- 
vidu se sera laissé tromper dans l'appréciation d'un poids, on ne peut 
guère en conclure qu'il sera facile, par exemple, de lui faire rompre un 
mariage. Les sentiments en jeu dans l'un et l'autre cas sont trop diffé- 
rents et à trop d'égards, pour que le passage de l'un à l'autre soit pos- 
sible. Mais si nous avons vu agir cette personne dans la vie, si nous 
connaissons des personnes qui lui ressemblent par des traits de carac 
tère dont nous aurons pu comprendre la signification et la portée, 
peut-être pourrons-nous hasarder prudemment une hypothèse et lui 
attribuer un caractère plus ou moins marqué de yraisemblance. Je 
ne serais pas surpris qu'un instituteur, en voyant agir chaque jour les 
élèves de sa classe, soit mieux renseigné sur leur suggestibilité 
réelle, sur celle qu'il importe le plus de connaître, pour peu qu'il sache 
observer, qu'il ne le serait par les expériences spéciales les plus ingé- 
nieuses qui resteraient toujours trop en dehors de la vie normale. 

En tout cas, si l'on peut jamais trouver une expérience vraiment 



REVUE CRITIQUE. — LA SLT.GESTIBILITÉ 307 

significative et d'une portée très générale, ce qui ne me paraît pas vrai- 
semljlable, mais ce qui est possible à la rigueur, on ne pourrait en savoir 
la valeur que par de longues observations portant sur la vie normale. 
Ce n'est que par une minutieuse comparaison des résultats de l'expé- 
rience spéciale d'une part, et de l'observation ou de l'expérimentation 
faite sur le sujet dans les conditions ordinaires de la vie d'autre part, 
que l'on pourrait conclure que les résultats de la première peuvent 
s'appliquer h la seconde et que la personnalité est bien réellement et 
exactement représentée par la réaction partielle provoquée et enre- 
gistrée par l'expérimentation. 

Nous en revenons donc toujours au même point et il me semble que 
toutes les objections que nous suggère le livre de M. Binet nous pousse 
vers la même conclusion : que l'observation de la vie psychologique 
normale, dont je ne méconnais pas les inconvénients, est nécessaire à 
la psychologie et que son importance, quand il s'agit de fonctions psy- 
chiques compliquées, l'emporte sur celle des expériences de labora- 
toire. M. Binet la dédaigne trop. Cependant il la recommande parfois 
et s'en sert lui-même. M. Rauh * lui a déjà reproché dans sa très inté- 
ressante critique des méthodes de quelques représentants de la psy- 
chologie expérimentale, de condamner chez les autres des procédés 
qu'il emploie aussi et auxquels j'ajouterai qu'il doit une grande partie 
de ce qu'il y a de bon et d'intéressant dans son ouvrage sur la sug- 
gestibilité. 

En revanche, M. Binet n'évite pas toujours les écueils où le conduit 
la manière dont il comprend, avec d'autres psychologues, la psycho- 
logie expérimentale. 

Il lui arrive d'aboutir simplement à des vérités connues que toute 
la rigueur de ses expériences ne peut rendre beaucoup plus certaines 
parce que l'observation simple les a déjà sufiisamment vérifiées, ou 
d'attacher trop d'importance à des remarques dont la méthode expé- 
rimentale peut établir assez rigoureusement la vérité, mais qu'elle 
ne saurait rendre bien significatives et bien fécondes. En effet, que 
les enfants soient suggestibles et que les uns soient plus sugges- 
tibles que les autres, je le pensais bien et je n'en suis pas sensible- 
ment plus convaincu après avoir lu son livre. Que d'autre part l'un 
d'entre eux ait fait en moyenne ses lignes plus longues qu'un autre 
conformément à ce qui lui était suggéré, c'est là un fait qui n'a pas une 
grande importance et qui ne serait très intéressant que s'il était réelle,- 
ment significatif à l'égard du reste de la vie mentale, et malheureuse- 
ment nous ne savons pas dans quelle mesure il l'est et nous n'avons 
pas même le droit d'espérer qu'il le sera beaucoup. 

Je ne voudrais pas qu'on en pût tirer cette conséquence que l'ou- 
vrage de M. Binet me paraît inutile. J'y ai trouvé, au contraire, 

1. Voir Rauh. De la mélkode dans la psychologie des sentiments. — J'ai rendu 
compte de ce livre dans la Revue philosophique (1899, ■1<^ semestre). 



308 REVUE PHILOSOPHIQUE 

une grande quantité d'observations intéressantes et d'importantes 
remarques. Il y a de bonnes observations sur les autoritaires et les 
suggestibles (p. 7), d'excellents interrogatoires des élèves, des appels à 
l'introspection dont les résultats convenablement interprétés sont pré- 
cieux, etc. Les conclusions de M. Binet sur les dangers de l'interroga- 
toire et les pièges qu'il recouvre et où peut tomber celui qui le fait 
subir devraient être méditées par tous ceux dont la fonction est 
d'arriver à des vérités en interrogeant des personnes. On n'appellera 
jamais trop l'attention sur les si nombreuses causes d'erreur qui ris- 
quent d'égarer celui qui cherche à se faire une opinion sur un autre 
homme. Les expériences mêmes auxquelles on peut adresser les cri- 
tiques que j'ai dites sont très souvent curieuses et presque toujours 
bien menées. Elles peuvent apporter des matériaux importants pour 
des recherches dirigées d'après d'autres principes et instituées sur une 
base plus large. Enfin, j'ai plaisir à reconnaître que M. Binet a montré 
presque constamment de remarquables qualités de précision et de 
finesse, qu'il a très loyalement indiqué lui-même ce qui lui paraissait 
douteux, à ce point que, pour le critiquer, je me suis presque toujours 
appuyé sur son propre témoignage. Mais surtout, ce dont je lui suis 
gré, c'est d'avoir fait preuve d'un sens de la réalité psychologique par 
lequel il dépasse de beaucoup la partie rigoureusement expérimentale 
<ie son oeuvre. Les expériences lui ont fourni l'occasion d'observations 
et de remarques fort intéressantes et il a bien compris la complexité 
de la vie psychique. Si l'on ne retrouve pas assez cette vie sous les 
symboles, trop souvent infidèles sans doute ou imparfaits, des chiffres 
qui expriment les résultats des expériences, on la retrouve bien ana- 
lysée et très souvent bien interprétée dans les commentaires des expé- 
riences même ou des interrogatoires. Nous rencontrons alors cette 
observation de l'ensemble de l'esprit qui me paraît supérieure aux arti- 
fices des expériences trop spéciales et si ses résultats ne conduisent 
pas toujours M. Binet à des vues d'une généralité suffisante, ils ont 
toujours leur prix en eux-mêmes. 

• Il est regrettable que M. Binet la méconnaisse trop chez les autres. 
6'il est toujours courtois, il ne me semble pas toujours bien juste. 
Ayant à s'occuper par exemple du rire, il prend soin de nous dire que 
les expériences, qu'il a instituées d'ailleurs dans un autre but, « fuur- 
niraient une bonne méthode pour l'étude de la psychologie du rire, 
étude qui reste encore à faire, puisque jusqu'ici elle n'a été traitée 
que théoriquement ». Voilà les travaux de Spencer, de Dûment, de 
M. Bergson et de bien d'autres déclarés, d'un mot, à peu près inutiles. 
Certes, je ne pense pas qu'il n'y ait rien de neuf à dire sur la question, 
et les expériences de M. Binet pourraient être le point de départ de 
recherches intéressantes. Mais enfin, nous avons déjà le droit d'avoir 
certaines idées sur le rire, et si les théories émises à ce sujet sont sur 
plusieurs points contestables, il ne faut pas espérer que l'interprétation 
des expériences indiquées va se trouver, du premier coup, irrépro- 



REVUE CRITIQUE. — LA SUGGESTIBILITÉ 309 

chable et définitive. Pourquoi, surtout, dire qu'on n'a traité la question 
que « théoriquement »? Ceux qui s'en sont occupés ont fait eux-mêmes 
des observations ou ont profité des observations des autres, ils ont 
cherché à les analyser et à en dégager des rapports exactement comme 
on ferait avec des expériences préparées exprès, et si celles-ci pour- 
raient avoir certains avantages spéciaux, elles auraient aussi l'incon- 
vénient d'être moins spontanées, d'être peut-être trop préparées par 
celui qui doit les interpréter, d'exprimer moins nettement, moins fran- 
chement la vie réelle de l'esprit. A propos de l'imitation, je fais une 
remarque analogue» « En inscrivant l'imitation parmi les principales 
formes de la suggestibilité, dit M. Binet, je ne me suis pas inspiré 
d'idées théoriques qui ont été exposées en si grand nombre dans ces 
dernières années sur le mécanisme de l'imitation, ses lois, sa philoso- 
phie; il est bien rare que les idées théoriques fournissent une issue 
pratique vers l'expérimentation et ceux qui cherchent à perfectionner 
leurs résultats expérimentaux ne gagnent pas beaucoup à feuilleter les 
ouvrages des auteurs qui travaillent en dehors de l'observation et de 
l'expérim.entation ». Où sont-ils ces auteurs qui restent si résolument 
« en dehors de l'observation »? Je connais bien un philosophe qui a 
fait à l'imitation une large place dans sa philosophie, mais vraiment 
l'idée ne me serait pas venue qu'il n'avait rien observé. Je puis ne pas 
être toujours de son avis sur l'interprétation des faits, mais je ne puis 
admettre qu'il n'ait pas observé beaucoup de faits et qu'il n'ait large- 
ment cherché à profiter des observations des autres. Autre chose 
encore, M. Binet commence son premier chapitre par ces mots : « Toutes 
les fois qu'on cherche à classer les caractères d'une manière utile, 
d'après des observations réelles et non d'après des idées a priori, on 
est amené à faire une large part à la suggestibilité ». M. Binet suppose 
peut-être trop aisément que ceux qui n'ont pas fait une part assez 
large, selon son goût, à la suggestibilité dans la classification des 
caractères n'ont pas faits d' « observations réelles ». Et pour ceux qui 
sont partis d' « idées a priori » encore serait-il juste de se demander 
si ces idées qui sont a priori par rapport à la classification des carac- 
tères ne sont pas, si on les considère au point de vue de la psychologie 
générale, fondées sur des observations et des expériences. (Il peut y 
avoir d'ailleurs d'autres expériences que les expériences de labora- 
toire.) Il faudrait se demander aussi si la classification des caractères 
ne gagnerait pas, en ce cas, à être rattachée étroitement à un ensemble 
d'idées générales sur la psychologie. Ces idées ne fournissent certes 
pas un moyen de se passer des observations ou des expériences, elles 
donnent un moyen de les organiser et de les comprendre, un cadre 
qui doit rester souple, et qui peut être provisoire — où les disposer 
de telle sorte que, en même temps que la tentative ainsi faite permet 
d'esquisser une systématisation de tout ce que l'expérience au sens le 
plus large du mot nous apprend sur les différents caractères, elle nous 
est aussi un moyen de contrôler la valeur de nos idées psychologiques 



310 IlEVUIi PHILOSOPHIQUE 

en les confrontant avec cette expérience, avec un ensemble de faits 
assez difiorents en somme de ceux qui nous avaient servi à les cons- 
truire. Et si je crois Ijien voir les avantages de ce procédé, j'aperçois 
aussi les inconvénients de l'autre. Si Ton part de quelques observa- 
tions, toujours forcément incomplètes, sur des caractères pour esquisser 
une classification, il arrive à peu près fatalement que l'on donne trop 
d'importance à un trait ou à quelques traits qui nous ont particiilière- 
mcnt frnppés et que l'on néglige d'autres éléments aussi importants, 
plus importants parfois, et dont il aurait fallu tenir compte pour obtenir 
une classification qui ne soit pas trop spéciale et trop étroite. M. Binet, 
par exemple, est frappé par l'importance de la suggestibilité. C'est là, 
en effet, un caractère important. Mais il en est d'autres qui le sont 
autant. Et d'autres psychologues, que des raisons particulières auraient 
conduits à les remarquer de préférence, pourraient écrire aussi bien : 
« Si l'on cherche à classer les caractères d'une manière utile, d'après 
des observations réelles, etc., on doit faire une grande part à la fran- 
chise », je suppose, ou au courage ou à la sensibilité. Car les traits ne 
manquent pas qu'on pourrait prendre pour point de départ d'un travail 
de classification. 

Il me semble que certains psychologues tendent depuis quelques 
années à s'engager dans une voie un peu trop étroite. Ce n'est point 
que leur méthode, il faut bien s'entendre sur ce point, me semble 
mauvaise en elle-même. Elle peut donner, elle a déjà donné des résul- 
tats intéressants et qui resteront; elle en donnera sûrement d'autres, 
• mais, appliquée exclusivement en psychologie et surtout appliquée 
exclusivement aux recherches sur les fonctions les plus élevées de 
l'esprit, sur celles qui font de l'homme, d'une part un véritable indi- 
vidu, de l'autre un être social, elles risquent de trop écarter le psycho- 
logue de la réalité et de la vie. Je crois qu'il est très bon que les 
psychologues s'habituent <à voir au delà de leurs préférences person- 
nelles ou des procédés que leurs aptitudes spéciales ou leurs goûts 
leur font choisir de préférence pour leurs travaux. Chacun peut gagner 
à savoir profiter des procédés dont il ne se sert pas lui-même, des 
recherches qu'il ne peut lui-même entreprendre, à ne pas condamner 
les portes par où il ne veut ou ne peut passer. La division du travail 
est une excellente chose, mais c'est surtout à condition qu'elle n'en- 
traîne pas la division des travailleurs. 

Fr. Paulh.\n. 



ANALYSES ET COMPTES RENDUS 



I. — Morale. 

Arsène Dumont. — La morale basée sur la démographie. Paris, 
Schleicher, 1901, in- 12, x-181 pages. 

De toutes parts on constate une « crise morale ». L'impuissance des 
religions et des métaphysiques, dans l'œuvre indispensable de direc- 
tion pratique de la multitude, fait vivement souhaiter l'établissement 
de règles de conduite vraiment objectives. M. Arsène Dumont croit 
pouvoir demander à la démographie l'indication sûre, scientifique, 
des sanctions apportées par la nature aux actions individuelles, aux 
mœurs collectives. Ces sanctions, qui ne sauraient être que sociales, 
— qui ne sont par conséquent ni le bonheur, ni la souffrance, mais 
« l'augmentation ou la diminution de la valeur sociale », l'accroisse- 
ment en « nombre, activité, densité, jeunesse, amour, espérance », — 
entraînent approbation ou condamnation des mœurs correspondantes 
(cf. p. 65, 73, 77, 82, 171). 

Telle est l'idée prédominante de l'ouvrage, écrit dans une langue 
claire et visiblement dans un dessein de vulgarisation. On peut se 
demander si les maux et les biens que l'auteur considère sont les seuls 
que le moraliste ait à considérer. « La mort, le suicide, tout retour à 
l'inorganique; la procréation, la multiplication de la vie, du sentiment 
et de la pensée », sont sans doute les seules « sanctions » que la démo- 
graphie permette de constater; mais le degré de systématisation sociale 
et celui d'équilibre mental ne sont pas à dédaigner. 

M. Arsène Dumont signale à bon droit les maux de l'individualisme 
et de la concurrence (augmentation du nombre des isolés, des déra- 
cinés et des désespérés, p. 2 4); l'importance du développement intel- 
lectuel et du culte du vrai en vue du développement de la moralité 
(p. 98-119); la nécessité de « succédanés économiques et esthétiques » 
à l'alcoolisme, dont on a « exagéré la gravité en tant que maladie 
nationale » (p. 150 et 137). Il stigmatise avec vigueur les préjugés théo- 
logiques et montre le cléricalisme trop souvent uni aux autres causes 
de démoralisation, telles que la misère, l'excès de travail, le défaut 
d'hygiène. Son livre apporte une idée intéressante pour la morale 
sociale, mais il postule plus qu'il ne démontre, en faisant de l'accrois- 
sement en densité de la population le principal critère du progrès 

moral collectif. 

G.-L. Duprat. 



312 REVUE PHILOSOPHIQUE 

Gaston Gaillard. — Une vie contemporaine. Paris, Schleicher, 
1900. 

Si j'avais à présenter la critique littéraire de cet ouvrage, je repro- 
cherais à M. Gaillard son entrée en matière un peu longue et laborieuse, 
le manque d'air et de lumière dans ses pages trop compactes, le pas- 
sage continuel où il se plaît d'un portrait individuel à une peinture 
générale, d'une sorte de II représentatif à un nous explicatif, quelque 
abus enfin de citations d'auteurs, qui sont toujours intéressantes, mais 
qui risquent de donner à l'ensemble un aspect de mosaïque. Je crains 
bien que ces défauts ne détournent de lui plus d'un lecteur, et ce sera 
dommage, car les pages qu'il nous offre sous ce titre heureux. Une vie 
contemporaine, sont pleines de bonnes choses, de réflexions délicates 
ou sérieuses, et je ne sache pas qu'on ait rien écrit, sur l'éveil de 
l'enfant par exemple, de mieux observé et de mieux dit. Mais je dois 
m'en tenir ici à la critique philosophique : l'ouvrage en relève par les 
vues qu'il enferme sur l'éducation et parle caractère social prêté à son 
héros. 

A l'égard de l'éducation, je ne trouve qu'à louer dans la partie cri- 
tique du travail. La partie constructive, en revanche, y demeure 
vague, et, quelque valeur que l'on accorde aux idées de M. Gaillard en 
cette matière, il faut pourtant tenir compte des nécessités qui s'im- 
posent à tout système d'instruction publique. Il me semble parfois les 
méconnaître. J'ajoute qu'il me paraît incliner aussi vers un individua- 
lisme excessif. lia trop fréquenté Nietzsche pour que sa propre pensée 
n'en ait pas reçu quelques atteintes. Pas plus que Nietzsche, il ne s'at- 
tache vraiment à découvrir un juste état d'équilibre entre la volonté 
individuelle et la volonté sociale. Il aboutit ainsi à concevoir des règles 
différentes de conduite, que chaque homme se ferait conformément à 
sa nature personnelle. 

L'opposition qu'il entend existerait seulement, si je ne me trompe, 
entre une « moralité » de convention et les principes tirés de la « phy- 
sique » , c'est-à-dire de l'expérience raisonnée de chacun de nous ; et, 
sur ce large terrain, l'accord demeure possible. Mais à quels périls 
pareille méthode nous expose! Une fois munis de certaines permissions 
philosophiques, — inutiles pour les uns, dangereuses pour les autres, 
— combien d'esprits médiocres, et de malades d'esprit, se voudraient 
hausser ridiculement au rang d'êtres exceptionnels, toujours inutili- 
sables ou fâcheux! La dignité et l'indépendance de l'homme n'exigent 
point cette estime exagérée de soi-même, cette fatuité du «héros fatal » 
des romantiques. Ici, d'ailleurs, ma critique dépasse, je le sais, la 
pensée de M. Gaillard, et je n'aurais garde d'invoquer des raisons de 
philistin contre un ouvrage dont j'apprécie les mérites. 

L. Arréat. 



ANALYSES. — BERNAitD PKREZ. Mes deux chats 313 

II- — Psychologie. 

Bernard Pérez. — Mes deux chats. Fragment de psychologie 
COMPAiiÉE. Paris, F. Alcan, 1900. 

M. Bernard Pérez nous offre une deuxième édition de Mes deux chats, 
fragment de psychologie comparée. A cette édition il a joint une pré- 
face et une post-face en vers, en fort bons vers, dont le plus sévère 
philosophe ne sera point offensé : ils viennent d'un sejitiment délicat, 
et respirent une mélancolie sans amertume. Non seulement cette étude 
est intéressante en elle-même, et reste d'une agréable lecture; mais 
elle nous donne l'exemple de la méthode que M. Bernard Pérez allait 
suivre dans sa psychologie de l'enfant , méthode qui consiste cà partir 
d'exemples familiers, de faits directement observés, pour en établir 
ensuite la théorie, autant que cela devient possible, et sans se guider 
sur une thèse qu'on veut démontrer. — En même temps que Mes deux 
chats, ie signalerai la réimpression de trois autres ouvrages de l'auteur. 
L'enfant de trois à sept ans; L'éducation intellectuelle'' ei U éducation 
morale dès ie berceau. 

L. Arréat. 



D"" Hermana Gasser. — The circulation in the nervous System. 
Platteville, Wisconsin, Journal Publish. C", 1901. in-12, 156 pages. 

Le désir de ramener à l'unité la variété des phénomènes nerveux 
qui servent de base à la vie mentale, devait suggérer l'idée d'une 
circulation de Vénergie nerveuse, analogue à la circulation du sant'. 
Nous ne voyons pas bien cependant ce que la psychophysiologie peut 
gagner à des travaux comme celui-ci, dans lesquels la conception 
reste vague et ne se présente même pas comme un moyen de synthé- 
tiser un plus ou moins grand nombre de vues scientifiques. 

« Les centres nerveux n'ont pas d'activité spontanée. Ils reçoivent 
leurs forces du dehors, par l'intermédiaire des organes nerveux péri- 
phériques » (p. 96). Les sens apportent des formes variées d'énero-ie 
et produisent ainsi la circulation dans le système nerveux (p. 98) 
chaque sensation étant le résultat d'une réaction des nerfs sensitifs 
sur les forces extérieures (p. 149). « La fonction suprême de l'écorce 
cérébrale est l'ajustement, l'organisation en une unité mentale, des 
innombrables sensations qui lui parviennent » (p. 148). Ainsi naissent 
la conscience, l'esprit et les réactions motrices de l'oro-anisme tout 
entier, avec ses émotions agréables ou pénibles (p. 1 i8, 113, 92, 52, etc.). 
L'énergie nerveuse circulant douze fois plus lentement dans la substance 
grise que dans la substance blanche, la première joue le rôle d'organe 
inhibiteur (p. 49). D'ailleurs, la rapidité du courant varie avec chaque 
nerf : la théorie de l'énergie spécifique des nerfs, de J. Millier est ici 
reprise sous une autre forme (p. 61). 

TOME LU. — 190 J, 21 



344 REVUE PHILOSOPHIQUE 

L'auteur s'autorise des travaux récents d'Apathy et de Bethe pour 
déclarer l'hypothèse des neurones, qui est gênante pour lui, « physio- 
logiquement improbable et psychologiquement impossible » (p. 8G-87). 

L'ouvrage manque d'ordre, de clarté et de véritable valeur scienti- 
fique, malgré la prétention qu'a l'auteur de présenter une application 
nouvelle du principe universel de la conservation de l'énergie. 

G.-L. DUPRAT. 



III. — Histoire de la philosophie. 

1° Antiquité et moyen âge. 

A. Guérinot. — Recherches sur l'origine de l'idée de Dieu d'après 
LE Rig-Veda. 1 vol. gr. in-8°, 356 p. E. Leroux, éditeur, Paris, 1900. 

L'ouvrage de M. Guérinot soulève une foule de question de linguis- 
tique et de philologie dont ce n'est pas le lieu de s'occuper ici. Je ne 
voudrais examiner après lui qu'un point de logique, incident si l'on 
ne voit que l'objet principal de son livre, mais d'intérêt capital pour 
qui veut, en matière d'origines religieuses, porter ses regards au delà 
du cercle relativement étroit qui limite le domaine indo-européen. 

Tout l'effort de M. Guérinot consiste à montrer comment l'idée 
mythique des divinités du Véda est sortie, avec toutes les figures qui 
s'y rattachent, de suggestions purement verbales — autrement dit des 
métaphores. La démonstration qu'il a tentée nous semble des plus 
fortes et exclure par là la nécessité de causes parallèles ou adventices 
qui constituent, à mon sens, des hypothèses parfaitement inutiles. 
L'auteur ne l'a pas entendu ainsi, et dans plusieurs passages de son 
livre, il admet un sentiment préalable d'ordre religieux ou mystique 
qui aurait préparé d'abord et corroboré plus tard, du moins en ce qui 
regarde l'Inde ancienne, le développement mythologique proprement 
dit. Or, et je le répète, non seulement nous sommes ici en présence 
d'une supposition que n'implique pas, loin de là, l'ensemble de la 
théorie présentée par M. Guérinot, mais des considérations logiques 
de la plus haute importance semblent de nature à faire écarter abso- 
lument l'admission gratuite d'un sentiment du divin antérieur à l'idée 
mythique du dieu. Cette idée, en effet, en tant que mythique, c'est-à- 
dire considérée abstraction faite de la foi dans une révélation, repose 
sur l'imaginaire ou sur un objet qui, comme tous les mythes, échappe 
aux sens et à la perception. De tels objets, est-il besoin de le dire, ne 
sauraient précéder dans l'esprit de celui qui les conçoit le nom qui les 
désigne. S'il est possible à la rigueur d'acquérir, par l'abstraction 
d'abord et la mémoire ensuite, la notion permanente d'un objet sen- 
sible dont le nom est ignoré, tel n'est pas le cas de l'invisible ou de 
l'imperceptible : ici le nom seul apporte la notion; il en est la cause 
unique et nécessaire, et sans lui ni mythe ni mythologie ne sauraient 



ANALYSES- — CH. HUIT. La philosophie de la Nature 31o 

se produire. Il est inutile d'insister sur ce qui est l'évidence même, 
à savoir qu'en pareille matière le sentiment n'a pu précéder la notion, 
et que la notion de son côté n'a pu précéder le nom? 

Mais d'où sort-il ce nom qui tout à la fois couvre et crée le mythe? 
S'il n'a pas d'objet réel, comment expliquer sa propre réalité? Nous 
pourrions donner la parole à M. Guérinot pour nous l'apprendre, dût-il 
par là se réfuter lui-même. Avant d'être l'ombre d'une ombre, le nom 
mythique a été, à l'instar de tous les autres, celui d'un objet concret 
que la métaphore, prise au propre, a pour ainsi dire escamoté. Si je dis 
en parlant d'un général victorieux, & ce lion qui a terrassé les ennemis », 
mon expression n'a de réalité que tant que j'entrevois le général der- 
rière le lion; dès l'instant où je ne le verrais plus, le mot lion ne 
couvrirait qu'une erreur verbale ou un mythe. 

Il en a été ainsi (et M. Guérinot nous le montre très bien dans tout 
le cours de son livre) des dévas védiques : personnifications métapho- 
riques des flammes sacrées, ils ne sont que ces flammes mêmes ou 
bien encore, et plus tard,... tout l'édifice imaginaire et mythique qui 
s'est substitué, de la manière qui vient d'être dite, à la réalité con- 
crète et sensible désignée d'abord par le mot deoa. 

Ceci nous fait voir non seulem'ent l'erreur de M. Guérinot, mais 
celle de Herbert Spencer, par exemple, et de la plupart des folk-loristes, 
qui s'imaginent qu'un mythe est en situation de naître indépendam- 
ment du nom qu'il porte, et que le nom nécessaire à la génération 
du mythe peut être autre qu'un nom concret appliqué d'abord à lu 
réalité tangible et passant de là, si les circonstances s'y prêtent, à la 
métaphore mythogène, cause première des religions par l'intermé- 
diaire des raythologies. 

Je terminerai en deux mots : d'abord pour déplorer qu'on tienne si 
peu de compte en général des relations étroites de la logique et du lan- 
gage et des conditions nécessaires qui en résultent au point de vue de 
l'origine, de la nature et de l'évolution, des idées; ensuite, pour féli- 
citer M. Guérinot d'un travail laissant peut-être à désirer à différents 
égards, et tout particulièrement à celui que j'ai voulu signaler, mais 
qui représente l'accomplissement d'une tâche considérable et où se 
trouvent exposées avec force et clarté des théories qui seront justifiées, 
j'en suis sûr, par les progrès mêmes de la science à laquelle il est 

consacré. 

Paul Regnaud. 



Ch. Huit. — La philosophie de la Nature chez les Anciens. Fon- 
temoing, Paris, 1901. 

Un pareil titre inscrit sur un énorme volume in-8° de 587 pages a de 
quoi effrayer le lecteur, et l'on pourrait penser que cet ouvjage a sa 
destination exclusive dans la bibliothèque de quelques érudits. Ce 
serait une erreur : le livre se lit sans fatigue. C'est une promenade, à 



316 REVUE PHILOSOPHIQUE 

laquelle nous convie l'auteur, en un style clair et aisé, à travers toutes 
les formes delà pensée antique qui se rattachent à l'idée ou au senti- 
ment de la nature, religion, poésie, science, métaphysique, morale. 

Le souci du rôle de la nature dans la pensée religieuse est tout 
d'abord l'occasion d'une série d'études sur les Hébreux, les Perses, les 
Assyriens, les Phéniciens, les Egyptiens, les Chinois et les Hindous. 
Puis, au sortir de cette revue d'histoire des religions d'Orient, nous 
pénétrons dans le monde gréco-romain; et c'est d'abord, après quelques 
réflexions générales sur la poésie des mythes anciens, un chapitre de 
littérature qui s'offre à nous, nous faisant parcourir les œuvres d'Ho- 
mère et d'Hésiode, la poésie lyrique, la poésie dramatique, Xénophon, 
Platon, Théocrite; et à Rome, les prosateurs latins avant Auguste, 
puis Lucrèce, Virgile, les poètes élégiaques, Horace, Manilius, Ovide, 
Lucain, Sénèque, Pline, etc. L'étude du sentiment de la nature, tel 
que l'a reflété la poésie grecque et latine, se trouvant ainsi achevée, 
nous abordons avec l'auteur la pensée plus mâle, plus intellectuelle, 
scientifique et philosophique. La science hellénique est caractérisée 
en opposition avec la science orientale ; puis commence l'examen de la 
métaphysique de la nature avec les anciennes cosmogonies, et plus pré- 
cisément avec les philosophes antésocratiques, Thaïes, Anaximandre, 
Anaximène, Diogène d'Apollonie, Pythagore, Xénophane, Parménide, 
Heraclite, Empédocle, Démocrite, Anaxagore. "Vient ensuite la grande 
époque, Socrate, Platon, Aristote, suivie elle-même d'une étude rapide 
des Stoïciens, des Epicuriens et des Alexandrins. 

Mais, en outre de la philosophie de la nature, la science ou les 
sciences de la nature ont une place importante dans l'histoire du monde 
gréco-romain. L'auteur y insiste dans un chapitre consacré surtout 
aux savants grecs, à l'esprit qui les anime, <t, leurs tendances, s'arrê- 
tant tout particulièrement et avec infiniment de raison aux travaux 
d' Aristote. Une dernière étude sur « la nature et le monde moral » 
traite d'une part de droit et de législation, d'autre part d'éducation 
et de morale. 

On ne saurait songer ici à entrer davantage dans le fond même de 
cet ouvrage. Le nombre des sujets traités, des questions discutées ou 
simplement posées, des penseurs, des savants, des poètes, des philo- 
sophes, étudiés en des pages plus ou moins rapides, est considérable : 
le livre se lit, mais ne se résume pas. Il semble que l'auteur ait eu 
avant tout le désir d'être complet. Sur tous les points auxquels il 
touche, il fait de nombreuses citations, empruntées à la plupart de 
ceux de nos contemporains qui ont abordé les mêmes problèmes; et,, 
même dans le texte, il lui arrive fréquemment de laisser la parole à 
quelques-uns des maîtres de la philosophie contemporaine, renonçant 
volontairement et modestement à une originalité personnelle. Ce n'est 
pas cependant que sa pensée nous échapppe, et qu'il ne prenne le plus 
souvent une attitude précise. D'une façon générale, c'est celle d'un 
adepte du spiritualisme classique, acceptant plutôt ses traditions, mais 



ANALYSES. — H. DEREXBOUUG. Les traducteurs arabes 317 

sans attachement exclusif, et consentant volontiers à ouvrir les yeux 
sur les thèses les plus récentes. Il ne partage pas l'engouement de beau- 
coup de ses contemporains pour les vieux mythes grecs; il aime peu 
au fond les tendances d'un Démocrite; et, quant à Platon qui, on le 
sait, lui tient particulièrement à cœur, il le voit un peu trop à travers 
son spiritualisme chrétien; mais n'importe, il montre pour la pensée 
grecque, pour ses tâtonnements, pour ses efforts, un véritable amour; 
il reconnaît en elle l'initiatrice de l'humanité dans l'œuvre de la science 
et de la philosophie, et c'est là peut-être ce qui donne le plus d'intérêt 
à son livre. 

Disons enfin que si celui-ci paraît à la fois peu condensé et trop 
rapide, s'il parcourt complaisamment une foule de questions, plutôt 
que d'en saisir une étroitement, ou de présenter à nos méditations 
quelque thèse importante sur l'histoire de la pensée ancienne, c'est 
moins l'auteur qui doit être responsable, que l'Institut. L'Académie 
des sciences morales avait demandé « qu'on exposât historiquement 
les doctrines, les notions, les théories des anciens sur la nature, et 
qu'on les cherchât non seulement chez les philosophes, mais dans les 
religions, les mythologies, chez les poètes, chez les savants, chez les 
moralistes ». C'est à ce programme extrêmement vaste qu'a voulu se 
conformer M. Huit : l'Académie, en couronnant son travail, a jugé 
qu'il y avait réussi. 

G. MiLHAUD. 



Hartwig Derenbourg. — Les traducteurs arabes d'auteurs 

GRECS ET l'auteur MUSULMAN DES « APHORISMES DES PHILOSOPHES ». 

(Extrait des Mélanges Weil.) 

Les Aphorisnies des philosophes constituent un recueil en arabe, 
qui comprend des sentences et des maximes attribuées aux philosophes 
grecs de l'antiquité et, à propos d'Aristote, une série d'épisodes qui 
ont pour héros Alexandre. L'opinion générale, dit M. Hartwig Deren- 
bourg, est que cet ouvrage est du médecin chrétien Aboû Zaid Honain 
ibn Ishah Al-'Abâdi, placé en 832 de notre ère à Bagdad, à la tête d'un 
bureau officiel de traductions qui fit connaître aux Arabes Hippocrate, 
Galien, Oribase, Paul d'Egine, Dioscoride, les œuvres des philosophes, 
des astronomes, des mathématiciens, des naturalistes grecs, même la 
version dos Septante. M. Steinschneider a établi que la plus ancienne 
rédaction des Aphorisnies a été écrite en arabe, qu'elle n'est plus 
représentée que par les manuscrits 700 de l'Escurial et G"^il de Munich, 
que les versions hébraïque, éthiopienne et espagnole en dérivent direc- 
tement et n'ont été remaniées qu'en ce qui concerne l'ordre et la dis- 
position dos chapitres. Les traductions éthiopienne et espagnole, le 
Mashafa falâsfa tabibân, El libro de lus buenos prov.erbios que 
dixieron los philosophos, sont anonymes; la version hébraïque (Mous- 
saré haffilosôfim) est l'œuvre de Jehoudâh Al Ilarizi de Lunel (vers 1-200). 



318 REVUE PHILOSOPHIQUE 

On possède de celle-ci de nombreuses copies; elle a eu trois éditions, 
à Riva di Trento (15(j-.'), à Lunéville (1804), à FrancforL-sur-le-Mein 
i 189()). Le docteur A. Lœwenthal, l'auteur de la dernière, en a publié 
une traduction allemande (1896). 

L'original arabe a-t-il été rédigé par Honain ibn Ishak? Nous 
savons qu'llonain avait composé les Traiis rares des philosophes et 
des sages, et Aphorismes des maîtres anciens, que plusieurs citations 
tirées de ce livre par Ibn Abi Osaibia se retrouvent dans les Apho- 
rismes, que le traducteur espagnol attribue ceux-ci à Honain. August 
Millier, en s'appuyant sur des allusions au Coran, au soufisme et à 
l'islamisme, a soutenu que les Aphorismes ne pouvaient être l'œuvre 
d'un diacre chrétien. M. Steinschneider estime, au contraire, qu'un 
historien, transporté à Bagdad, ayant beaucoup voyagé, et honoré 
d'ailleurs en pays musulman, a pu subir l'influence du monde où il a 
vécu. M. H. Derenbourg .a repris la thèse d'August Mûller. Il fait 
remarquer d'abord que Honain est rappelé plusieurs fois, avec la for- 
mule « Honain a dit », et non avec la formule « l'auteur a dit )),dont se 
servent d'ordinaire les écrivains arabes qui se citent eux-mêmes. En 
outre Honain disparaît complètement lorsqu'on arrive à la légende 
arabisée d'après le pseudo Callisthène, d'Alexandre « aux deux cornes ». 
Enfin le manuscrit de l'Escurial, écrit en magrébin d'Espagne en 1198' 
nous apprend que les Aphorismes des philosophes nous sont parvenus 
avec nombre d'additions par « Mohammad ibn Ali ibn Ibrahim Ahmad 
ibn Mohammad Al-Ansâri ». Je crois accomplir un acte de justice, dit 
M. H. Derenbourg, en évoquant un nom oublié, que Casiri, effrayé par 
la difficulté du déchiffrement avait laissé de côté pour y substituer 
celui de Honain ». Sur Al-Ansâri, ce contemporain d'Averroès et de 
Maimonide, nous n'avons aucun renseignement ; nous ne savons même 
pas s'il fut un érudit au courant des lettres grecques. C'est à coup sûr 
un musulman, mais aussi un esprit tolérant, puisqu'il a cité à plusieurs 
reprises le traducteur chrétien, le médecin Aboû Zaid Honain ibn 

Ishak. 

François PiCAViiX. 



Ludwig Stein. — Das erste Auftrâten der griechischen Philo- 
sophie UNTER DE Arabern, Sonderabdrck aus eem Arcliiv f. g. d- 
Ph'« VII, 3(il. 

M. Ludwig Stein a montré que le Mutazilite Ibrahim ben Sajjar 
An-Nazzam est le premier philosophe, parmi les Ar.abes, qui se soit 
appuyé directement sur la philosophie grecque. An-Nazzam a limité 
la toute-puissance de Dieu pour justifier sa justice; il a maintenu la 
liberté humaine pour expliquer la nature du mal. Et il l'a fait en des 
termes que Voltaire a presque reproduits, sans connaître d'ailleurs 
son prédécesseur arabe. Or cette théorie se trouve dans la philosophie 

1. M. Derenbourg donne un fac-similé intégral du litre. 



ANALYSES. — BÂUMGARTNEK. Die Philosophie des Alanus, etc. 319 

grecque, surtout chez Alexandre d'Aphrodise, dont Honaïn ben Isaac, 
le contemporain d'An-Nazzam, a traduit en arabe plusieurs écrits. 

A Alexandre d'Aphrodise, il faut joindre Porphyre. Les deux philo- 
sophes furent, pour les Arabes, ce qu'ont été Boèce et le Pseudo- 
Denys TAréopagite pour les scolastiques occidentaux. Abul Houdail 
expose une doctrine des attributs, qui a sa source dans la philoso- 
phie grecque. Avec lui et ses successeurs musulmans cette doc- 
trine prend une forme théologique. Elle se présentera sous forme 
mathématique chez Spinoza. Elle reparaîtra avec des données biolo- 
giques chez Erdmann et Fischer, chez Hseckel et Agassiz. 

Enfin si l'on considère, dit M, Ludwig Stein, les Mutakallimin, les 
philosophes orthodoxes qui s'opposent aux Aristotéliciens et consti- 
tuent à proprement parler les scolastiques de l'Islam, on voit encore 
qu'ils s'inspirent, comme leurs adversaires, de la philosophie grecques 
C'est à Démocrite, combattu par Aristote, qu'ils empruntent leurs 
doctrines atomistiques. Et par Maimonide celles-ci, surtout celles des 
Ascharya, qui se préoccupent de l'action réciproque des atomes et 
l'expliquent par un influxus physicus, se transmettent, comme l'a 
établi M. Stein, dans un travail que nous avons précédemment analysé, 
jusqu'aux occasionalistes du xvii« siècle, Cordemoy et Geulincx. 

Ainsi la philosophie arabe, sous ses formes orthodoxes et sous ses 
formes hétérodoxes, continue la philosophie grecque et contribue à la 
faire connaître aux philosophes modernes. 

F. PiC.WET. 



Baumgartner. —Die Philosophie des Alanusde Insulis, in zusam- 

MENHANGE MIT DEN ANSCHAUUNGEN DES 12 IaHRHUNDERTS DARGESTELLT. 

(Baitràge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, hgg. Von 
Baeumker et Hertling, Bd ii, h. 1, Munster). 

C'est un important travail que celui de M. Baumgartner sur Alain 
de Lille. Le personnage non seulement représente, comme Jean de 
Salisbury, la première période qui finit, de l'histoire de la scolastique 
occidentale, mais encore il connaît quelques-unes des œuvres qui 
vont alimenter et fortifier la pensée dans la seconde période, dont le 
xiii« siècle est le moment le plus brillant. Poète et dialecticien, polé- 
miste et théologien, Alain a été rangé par Hauréau entre les mystiques. 
M. Baumgartner combat Hauréau sur ce point; après avoir relu soi- 
gneusement les textes, comparé les raisons données par Hauréau et 
celles qu'apporte M. Baumgartner, nous serions assez disposé à voir 
dans Alain un mystique, sinon un mystique tel que le décrit Hauréau. 
Une introduction — trop courte à notre avis — mais excellente, expose 
dans son ensemble, dans ses sources et son infiuence ultérieure, la 
philosophie d'Alain. Puis M. Baumgartner fait connaître ce qu'il appelle 
la logique et la théorie de la connaissance, les concepts et les lois 
ontologiques, la cosmologie, l'anthropologie et la psychologie, la théo- 



320 REVUE PHILOSOPHIQUE 

logie d'Alain de Lille. L'inconvénient de cette méthode, qui fait entrer 
d'anciennes doctrines dans des cadres modernes, c'est qu'on replace 
moins bien l'auteur dans son milieu, c'est qu'on est parfois tenté de 
trouver dans une phrase de portée insignifiante, la solution d'une 
question qu'il ne s'est pas posée. L'avantage, c'est qu'on montre bien 
— aux néo-thomistes et à ceux que préoccupent leurs travaux — com- 
ment on peut, sur les questions actuelles, retrouver et suivre dans 
leur développement historique les doctrines qu'ils veulent faire revivre 
et adapter aux besoins de l'heure présente. A ce point de vue, M. Baum- 
gartner est un bon guide; il suit bien, dans les prédécesseurs et dans 
les successeurs, l'évolution d'une idée. En particulier il fait bien voir 
comment, en logique, Alain se rapproche et s'éloigne d'Abélard; 
comment en psychologie et en métaphysique, Alain est péripatéticien 
et l'est autrement que les hommes du xiiF siècle, spécialement pour ce 
qui concerne la matière et la forme. A noter aussi ce qui a rapport à 
la polémique contre les Cathares, à l'influence de saint Augustin sur la 
psychologie et du nombre pythagoricien sur la cosmologie d'Alain. 
Avec M. Baumgartner, on connaîtra bien Alain, même si l'on veut le 
replacer dans le cadre purement médiéval, car il fournira tous les 
matériaux nécessaires à qui voudra l'entreprendre. 

F. PiCAVET. 

Max Doctor. — Die Philosophie des Josef Ibn Zaddik, nach ihren 

QUELLEN, INSBESONDERE NACH IHREN BeZIEHUNGEN ZU DEN LAUTEREN 

Brudern, UNO ZU Gebirol untersucht {Deitràge de Baeumker et 
Hertling, Bd II, H. 2). 

Entre Ibn Gebirol, mort vers 10C9 et Maimonide, mort en 1201, M. Max 
Doctor place Rabbi Josef ben Jakob ibn Zaddik, mort en 1149, qui fut 
juge à Cordoue en même temps que le père de IMaimonide. C'était un 
talmudiste et un érudit, un poète, mais surtout un philosophe. Il avait 
composé en arabe une logique qu'on n'a pas encore retrouvée, un 
Microcosme dont des traductions hébraïques existent à Oxford, à Ham- 
bourg, à Munich et à Parme. C'est ce dernier ouvrage qu'a étudié 
M. Max Doctor. L'idée maîtresse, qu'on peut signaler déjà chez ses 
prédécesseurs et qui prend une si grande place dans notre Occident, 
c'est que l'homme présente des analogies avec l'univers — le macro- 
cosme — avec les éléments, les minéraux, les plantes et les animaux. 
M. Max Doctor en signale le but, le caractère et le point de départ, les 
sources, les rapports avec l'Encyclopédie des Frères de la pureté et le 
Fons vitai de Ibn Gebirol; il étudie sa théorie de la connaissance, sa 
psychologie, sa philosophie de la nature, sa doctrine de la volonté 
divine, et de l'émanation. Les chapitres les plus intéressants, pour les 
historiens de la scolastique qui se placent à un point de vue absolu- 
ment impartial, sont ceux où est montrée l'inlluence des prédécesseurs 
de Zaddik et notamment des néo-platoniciens. 

F. PiCAVET. 



ANALYSES. — A. NAGY. Die philosophischen Ahhandlungen, etc. 321 

A. Nagy. — Die philosophischen Abhandlungen des Ja'qub ben 
ISHAQ alKindi, zum ersten Male vollstândig [Beitvàge de Baeumker 
et de Hertling) hgg., Bd II, h. 5, Munster. 

Le docteur Albino Nagy a publié quatre traités philosophiques d'Al- 
Kindi : 1° [Aber de intellecta; 2° Liber de somno et visione; 3" Liber 
de quinque essentiis ; i" Liber introductorius in artem logicee demons- 
trationis, collectus a Mahometh discipulo Alquindi philosophi. Il y 
a joint une introduction et des notes. Longtemps on a considéré comme 
perdus les ouvrages philosophiques d'Al-Kindi — le contemporain de 
Jean Scot Erigène. — Jourdain avait déjà appelé l'attention sur les tra- 
ductions latines de iiitellectu, de somno; Hauréau avait donné une 
notice sur la seconde, Wiistenfeld avait cité, parmi les traductions de 
Gérard de Crémone, le Liber de quinque essentiis; personne n'avait 
mentionné le Liber introductorius. M, Nagy nous a rendu le service 
de faire connaître, avec tous les éclaircissements désirables, ce qui 
peut nous instruire sur les théories philosophiques d'Al-Kindi, dont 
l'influence a été grande chez les Arabes et les Juifs, comme chez les 
scolastiques de l'Occident. L'authenticité des deux premiers opuscules 
est incontestable. Il y a plus de difficultés pour les deux autres. Le 
troisième, qui contient des extraits du traité de physique, attribué par 
les catalogues à Al-Kindi, semble bien encore lui appartenir. Quant 
au quatrième, M. Nagy inclinerait assez à y voir une œuvre d'Al-Farabi, 
tout en reconnaissant que celui-ci n'a pu être qu'indirectement un 
disciple d'Al-Kindi. 

Le de intellectu — dont nous avons les traductions identiques de 
Gérard de Crémone et de Jean d'Espagne — nous donne la première 
théorie, chez les Arabes, de l'intellect, avec ses quatre divisions célèbres 
au moyen âge, intellect en acte et intellect en puissance, intellect 
acquis (âircxTr^Tor) et intellect actif {noirt-^-Mç). Il dénote une influence 
néo-platonicienne et doit être comparé aux traités analogues d'Alexandre 
d'Aphrodise, qui en est la source, et d'Al-Farabi, qui en fait son point 
de départ. Le de somno et visione est un ouvrage original, non une 
traduction d'Aristote. Tel que nous l'avons, c'est vraisemblablement 
une traduction de Jean d'Espagne et de Dominique Gundissalvi. Il sera 
comparé utilement avec le de anima d'Avicenne, la Paraphrase d'Aver- 
roès au de sensu et sensato, le traité traduit de l'hébreu en latin, de 
somno et vigilia de Salomon ben Moses de Melgueil. Son influence 
est profondément marquée dans le de somno et vigilia d'Albert le 
Grand. Le Liber de quinque essentiis porte sur les cinq concepts fon- 
damentaux de la physique d'Aristote : oC-T'a, e'tooç, tôtto;, /.cvriT'.;, -/pôvo;. 
On en retrouve plusieurs passages dans l'Encyclopédie des Frères de 
la pureté, publiée en arabe par Dieterici. 

Le Liber introductorius in artem logicœ demonstrationis traite, 
d'après l'école porphyrienne, de la division et de la résolution, de la 
définition et de la démonstration, des conclusions défectueuses et des 
conditions de la conclusion exacte. Il y a — avec appel, non seulement 



322 REVUE PHILOSOPHIQUE 

à Aristote. mais à Galien et aux Néoplatoniciens, de la nécessité des 
mathématiques comme discipline propédeutique, — des questions prises 
comme exemples de controverse. Il se termine par une conclusion 
mystique, où le but de la logique est identiiic à celui de la morale. 
Cette conclusion est en accord avec les théories d'Al-Farabi. 

On ne saurait trop remercier M. Nagy de cette publication qui inté- 
resse autant la scolastique de l'Occident que celle du monde arabe et 

musulman. 

François Pigavet. 



2° Temps viodernes. 

Franz von Baader. — Les enseignements secrets de Martinès de 
Pasqually, précédés d'une notice sur le martinésisme et le marti- 
nisme. Bibliothèque rosicrucienne, Paris, Chacornac; 1 vol. in-i2 de 
GXCil-32 pages. 

Il ne faut pas, nous dit l'auteur de la notice, confondre Martinès 
avec Saint-Martin, son disciple, autre personnage illustre dans les 
annales de la Franc-Maçonnerie. Le martinésisme est donc une chose 
et le martinisme en est une autre. Martinès, qui mourut en 1774, était, 
paraît-il. « à la fois juif et chrétien, et fit revivre l'ancienne alliance 
non seulement dans ses formes, mais avec ses pouvoirs magiques. » Il 
en est résulté, outre divers ouvrages, ces enseignements secrets, dont 
on nous donne aujourd'hui la publication. Nous y apprenons, entre 
autres choses, que, « nous qui vivons encore de la vie terrestre, pou- 
vons nous mettre en rapport sensible avec les morts ». Pasqually, du 
reste, néglige de nous en indiquer le moyen ; c'est vraiment dommage ! 
Un des principaux enseignements de cet auteur est celui-ci : « L'homme 
a à remplir, dans la région spirituelle, la même fonction corporisatrice, 
produisant la troisième dimension, que la terre dans la région maté- 
rielle, et en ceci on peut trouver la clé du secret de son mélange, de 
sa complexité et de l'union indissoluble qui en résulte avec la Terre 
principe. » Martinès paraît aussi attacher un grand prix à cette dis- 
tinction entre l'individualité et la personnalité qui a fourni depuis une 
si brillante carrière. En somme ce sont là quelques pages de verbiage 
métaphysique qui ne pourraient avoir d'intérêt que si leur auteur 
était en même temps psychologue, et il ne l'est point. Cet opuscule, 
qui a le mérite d'être court, a fourni à « un chevalier de la rose-crois- 
sante », l'occasion d'une longue et savante préfafce où l'on ne nous 
laisse rien ignorer non seulement de Martinès et de Saint-Martin, 
mais de la Franc-Maçonnerie de leur temps. Les curieux et les érudits 
trouveront profit à la lire. 

André Godfernaux. 



1 



ANALYSES. — V. TOWER. The relation of Berkeley^s, etc. 323 

Cari V. Tower. — The relation of Berkeley's later to his 
EARLIER IDEALISM. 1 br. in-8^ de 71 p. Ann Arbor, 1899. 

Cette brochure est une thèse présentée à Corneli University pour 
le grade de docteur en philosophie. — M. Tower observe, dans son 
Introduction, que Berkeley n'a pas construit de système à proprement 
parler, et que sa philosophie présente deux aspects, l'un négatif, 
V I mmatèrialisme de la première période, l'autre positif, VIdéalisme 
platonicien de la seconde période. Ces deux aspects n'ont pas été 
fondus par lui en une doctrine unique. Et c'est au côté négatif de 
cette philosophie que l'on s'est ensuite attaché. On a considéré Berkeley 
comme un empiriste. Pour juger de la véritable nature de cette philo- 
phie, il faut examiner la position prise par Berkeley à l'égard des 
autres philosophies. Et d'abord, il convient d'étudier son nominalisme. 
— Ce nominalisme est opposé à la doctrine de Locke relative aux idées 
abstraites. Le langage est la grande source d'erreur, et c'est au lan- 
gage que les idées abstraites doivent leur naissance. Berkeley ne nie 
pas les représentations générales, mais il ne peut admettre un contenu 
particulier de conscience, une image, qui n'aurait rien de défini, non 
plus qu'une faculté sans analogue avec celles des consciences infé- 
rieures. (On voit poindre ici, dans le troisième dialogue entre Hylas et 
Philonoûr, l'idée de l'évolution.) — Mais, dès les Principes de la con- 
naissance humaine, Berkeley assigne à la connaissance les notions 
universelles pour objet; ces notions sont particulières dans leur con- 
tenu, universelles par les relations qu'elles impliquent. De là le carac- 
tère personnel de connaissance. Mais de là aussi l'inexactitude de cette 
assertion fréquente : Berkeley négateur des droits de l'universel. 
Melosh accuse Berkeley d'avoir donné des idées une théorie purement 
négative. Le développement de la philosophie berkeleyenne comporte 
une théorie positive. 

La théorie des idées abstraites engageait Berkeley dans l'Immatéria- 
lisme, car qu'est-ce que la matière sinon un nom hypostasié? Il se 
posait déjà la question kantienne : quel est le sens du mot Réalité? 
Quelles sont les idées qui me représentent le Réel? La philosophie 
cartésienne, avec sa séparation de l'idée et de la chose, et le dévelop- 
pement donné à cette philosophie par Locke dans sa théorie de la 
connaissance, devaient engager plus avant Berkeley dans cette voie. 
Pour Locke, la connaissance porte uniquement sur les idées. L'accord 
des idées avec l'expérience suffit à leur assurer une valeur objective. 
Qualités secondes et qualités primaires sont également d'ordre idéal, 
mais les qualités primaires ont leurs correspondants hors de l'esprit 
dans la substance matérielle. Berkeley, objectiviste au sens de Locke, 
va supprimer cette contre-partie matérielle des qualités primaires, en 
s'aidant de la méthode même de Locke. Les qualités secondes, d'après 
celui-ci, sont idéales, parce qu'elles sont relatives et en réalité com- 
plexes. Il s'agit donc d'établir la relativité et la complexité des qualités 
primaires. — La Théorie de la Vision, prenant le mot idée au sens de 



324 REVUE PHILOSOPHIQUE 

sensation, établit une distinction radicale entre les idées de la vue et 
celles du toucher. La grandeur, la figure, le mouvement, ne sont pour 
la vue que des qualités secondes, suggestives des idées tactiles; et ces 
idées visuelles doivent être regardées comme inconscientes. — Les qua- 
lités premières, à l'égard du toucher, sont également décomposables 
en sensations relatives à l'esprit; et, dès lors, le concept de chose doit 
disparaître, soit au sens vulgaire, soit au sens philosophique de 
substrat. Mais il y a une distinction à faire entre les idées envisagées 
comme sensations (sensations proprement dites et images). L'idée, au 
sens de percept, implique un caractère d'universalité, dont le rapport 
à l'esprit subjectif ne rend pas suffisamment compte. De là, le passage 
à l'esprit objectif, raison de cette universalité. — Les idées sont pas- 
sives; l'esprit est actif. Le caractère inefficace de l'esprit individuel à 
l'égard des idées qui ont dans les sens leur origine montre bien dès lors 
que ces idées sont imprimées en nous par un esprit supérieur. Graduelle- 
ment, au mot idée se trouve substitué le mot phénomène, qui exprime 
cette relation à un monde supérieur. Et cette relation est pleinement 
accentuée dans la Siris, où la notion platonicienne des archétypes est 
établie clairement. Mais cet archétype, ou notion, n'est pas une 
chimère; il est en rapport étroit avec les idées-sensations et les idées- 
percepts qui l'ont suggéré; et la dernière philosophie de Berkeley, 
son rationalisme, n'est pas étrangère à sa première philosophie, son 
empirisme. 

Les idées des divers sens sont hétérogènes entre elles; elles ne 
peuvent avoir pour cause une matière inconcevable. Leur liaison, qui 
a pour effet la constitution de l'expérience, est ainsi purement arbi- 
traire et symbolique; elle repose sur l'expérience et l'habitude. Mais le 
principe de cette liaison est l'activité synthétique de l'esprit, telle que 
la Siris va la définir. — Si, dans les premiers ouvrages, la nature était 
un langage arbitraire dépendant de la volonté de Dieu, dans la Siris, 
elle devient un langage rationnel, et l'esprit objectif est conçu comme 
raison plutôt que comme volonté. Le monde est considéré comme un 
tout organique animé par une raison, qui se trouve ainsi immanente 
aux phénomènes. Mais cette nouvelle conception n'est en accord avec 
la première, la conception empiriste, que si la critique des Principes 
n'exclut pas la possibilité des notions, c'est-à-dire des connaissances 
générales. — Lorsque Berkeley nie l'existence des idées abstraites, il ne 
nie pas l'existence des idées générales, lesquelles se résument dans le 
mot relation. Sans doute, il n'admet pas une connaissance qui n'aurait 
pas le particulier pour objet; mais il n'admet pas non plus que l'ori 
puisse hypostasier, comme le fera Hume, les sensations; celles-ci n'ont 
de sens que par leurs relations mutuelles, leur rapport à l'esprit. C'est 
donc par les catégories universelles de la raison que s'explique l'expé- 
rience; et Berkeley en vient tout naturellement, dans la Siris, à l'ad- 
mission d'idées innées, véritables forme*; constitutives. — Dans les pre- 
mières œuvres, Berkeley conçoit l'esprit à la manière de Locke, comme 



ANALYSES. — w. MENGEL. KanVs Begrùndung der Religion 32o 

une sorte de table rase, perçue empiriquement. Mais, par degrés, il 
en vient à une conception plus haute. L'esprit n'est pas connu par une 
idée, chose passive; il est actif, et la connaissance de l'esprit est une 
connaissance par notions. De là, semble-t-il, une distinction entre un 
moi empii^ique et un moi rationnel. L'esprit, ainsi conçu comme actif 
et comme source de connaissance, est apparenté à l'Universelle Raison, 
mais il en demeure distinct. La connaissance de Dieu doit être regardée 
comme l'effort suprême de l'esprit pour unifier la connaissance des 
phénomènes. La doctrine de Berkeley n'est pas sans rapport avec la 
critique de Kant. 

Ainsi le premier idéalisme de Berkeley n'est pas en contradiction 
avec son second idéalisme. Mais il n'a jamais fondu ses idées en un 
système organique. Et c'est pourquoi un critique comme Green a pu 
méconnaître sa doctrine et l'accuser de réduire toute pensée à la sen- 
sation. Eu réalité, pour , Berkeley, esse n'est pas seulement percipi; 

c'est encore concipi ou intelligi. 

J. Segond. 



Wilhelm MengeL — Kant's Begrùndung der Religion, ein Kri- 
TisCHER Versugh. 1 br. in-8° de xii-82 p. — Leipzig, Wilhelm Engel- 
mann, 1900. 

Nul siècle, dit M. Mengel, n'eut moins que le xviii" le sentiment de 
la continuité historique. On peut le caractériser par la rupture avec la 
tradition et la confiance absolue dans la raison. De là, la critique à 
laquelle fut soumise la religion à cette époque. Et M. Mengel nous 
retrace brièvement les conceptions religieuses de VAufklarungsphi- 
losophie, la substitution de la religion naturelle à la religion positive^ 
la méconnaissance de ce qui est historique dans la religion. La philo- 
sophie religieuse de Kant est le produit de ce mouvement, et il y a 
bien des points communs à cet égard entre la pensée de Kant et celle 
de Lessing. Pour étudier cette philosophie religieuse de Kant, qui est 
fondée sur son système tout entier, ce n'est pas tant à la Religion 
dans les limites de la raison, œuvre explicative du christianisme 
positif, qu'il faut s'adresser, qu'à la Critique de la raison pure, à la 
Critique de la raison pratique, et aux Fondements de la métaphysique 
des mœurs. Il faut examiner, en effet, quelle base Kant a pu trouver à 
la religion, soit dans sa philosophie de la connaissance, soit dans sa 
philosophie morale. 

Kant est venu au milieu du débat entre le scepticisme et le rationa- 
lisme métaphysique. Il n'a pas réconcilié, comme on l'affirme, ces 
deux points de vue, car il cherche à ruiner par son propre rationa- 
lisme critique le rationalisme des métaphysiciens. La théorie de la 
conscience repose sur un postulat, un véritable préjugé, celui de la 
valeur absolue de la raison. C'est pourquoi il cherche à fonder une 



326 KEVUE PHILOSOPHIQUE 

connaissance universelle et nécessaire, acceptant pour établi que la 
connaissance scientifique doit offrir ces deux caractère?. La méthode 
synthétique de la Critique de la raison pure 'ne diffère pas, à cet 
égard, de la méthode analytique des Prolégomènes. De ce point de vue, 
il réfute l'empirisme, et il fonde son idéalisme transcendantal, lequel 
enferme la connaissance dans les phénomènes, la soumet à l'indispen- 
sable concours de l'intuition sensible. Le concept de la chose en soi, 
de V inconditionné, est introduit comme explication obligée, mais la 
logique du système défend d'appliquer en rien à ce pur concept les 
catégories de la connaissance, de le concevoir comme réel. 11 est donc 
impossible de fonder sur la théorie de la connaissance une philosophie 
de la religion. 

La philosophie morale repose sur le même préjugé que la philoso- 
phie spéculative, le caractère absolu de la raison. De là, le rejet de 
toute théorie empiriste de l'action, la nature purement formelle de la 
loi morale, l'opposition entière entre les sens et l'entendement. De là, 
Vautononiie absolue de la volonté raisonnable, l'identification de ces 
deux termes volonté et raison, la liberté fondée sur la conformité à la 
loi morale et distinguée radicalement de l'indifférence. De là, la con- 
ception d'une fin de la moralité, qui n'est autre que la volonté raison- 
nable elle-même, et la conception d'une idée de l'humanité (non point 
sensible, mais intelligible), ainsi que d'un règne des fins, c'est-à-dire 
des volontés libres. Tout est formel dans la morale de Kant ; la raison 
sufiit à fonder l'action; la volonté est identifiée avec la chose en soi. 
Nul moyen d'établir sur cette morale une philosophie religieuse. 

Pourtant, c'est à la raison pratique que Kant demande les fonde- 
ments de la religion. Si la moralité est autonome, elle ne peut se réa- 
liser que grâce à des postulats, celui de l'immortalité et celui de l'exis- 
tence de Dieu. Le souverain bien, accord de la vertu et du bontieur, 
exige l'intervention de ces deux vérités. La religion, il faut le recon- 
naître, ne découle pas analytiquement de la morale; mais il y a rntre 
religion et morale une synthèse nécessaire. Cette synthèse est exigée 
par le système tout entier. La sensibilité n'a pas une existence moins 
réelle que l'entendement, la nature que l'esprit; il faut réconcilier ces 
termes opposés, et c'est la théorie du souverain bien qui les réconci- 
liera. — Mais cette religion est purement naturelle, et l'élément histo- 
rique est, aux yeux de Kant, entièrement symbolique. Le véritable 
Christ, tout homme le porte en soi. — La synthèse éthico-religieuse est 
d'ailleurs impossible, étant données les prémisses du système. Conce- 
voir l'absolu comme volonté raisonnable, c'est contredire la doctrine 
criticiste de la Chose en soi, laquelle est inconnaissable. Subordonner 
la réalisation de la bonne volonté à l'existence de la vie future, c'est 
contredire la doctrine de la liberté, laquelle est conformité à la loi 
absolue et ne peut dès lors se réaliser par degrés et se trouver soumise 
à la loi phénoménale du temps. Concevoir Dieu comme législateur de 
la loi morale, c'est contredire la thèse de l'autonomie de la volonté. — 



ANALYSES. — J. DLPROix. Charles Secrétan 327 

Pour un criticiste conséquent, moralité et religion ne peuvent exprimer 
que l'idéal, le rêve, non le réel. Schiller et Lange ont très bien vu 
cette impossibilité de réaliser l'inconnaissable. 

Ainsi ni la philosophie de la connaissance ni la philosophie morale 
n'ont la vertu, dans le système kantien, de fonder la philosophie reli- 
gieuse. Du moins Kant a-t-il eu le mérite d'indiquer la véritable 
méthode religieuse, de rattacher la pensée religieuse à la pensée 
morale, étant donné que la spéculation nous amène à l'absolu mais ne 
nous permet pas de le connaître. Il a même indiqué parfois le lien qui 
unit la pensée religieuse à la pure conscience morale. L'échec de sa 
tentative est imputable en grande partie au caractère purement ratio- 
naliste de son temps. 

J. Second. 



3" Période contemporaine. 

J. Duproix. — Charles Secrét.\n et la philosophie K.a.ntienne. 
1 br. rfle 83 p. (Extrait de la Reuue de théologie et de philosophie). 
Paris, Fischbacher, 1900. 

La brochure de M. Duproix a surtout pour but d'établir, contre 
M. Pillon, que la philosophie de Secrétan repose sur l'expérience, et 
ne consiste pas en une simple déduction de principes métaphysiques. 
Cette interprétation s'appuie sur les ouvrages postérieurs à ]a Philoso- 
phie de la liberté, en particulier sur les Recherches de la méthode et le 
Principe de la morale. Les doctrines métaphysiques de la Philosophie 
de la Liberté peuvent être, d'ailleurs, envisagées comme des inductions 
de l'expérience; et c'est ainsi que M. Duproix les présente de manière 
à établir une pleine conséquence entre tous les éléments du système. 
Cette interprétation générale fait voir, d'un côté, une grande ressem- 
blance entre la fin poursuivie par Secrétan et celle que Kant s'était 
proposée; elle fait voir, d'autre part une différence radicale au point 
de vue du caractère des deux doctrines, différence qui se résume en 
ces termes : la morale Kantienne est formali-ste, la morale de Secrétan 
donne un contenu au devoir. C'est donc avec raison que l'on rattache 
Secrétan à la Critique de la raison pratique; c'est à tort que l'on voit 
en lui un disciple fidèle de l'impératif Kantien. Kant, épris uniquement 
de la raison pure, a laissé de côté la question de l'accord entre les lois 
a priori et le réel. Secrétan a mis cette question au premier plan ; et le 
problème moral est posé par lui de la manière suivante : « Comment, à la 
loi formelle du devoir, trouver une matière qui soit adéquate ? » (p. 11). 
Au lieu de condamner, comme le fait Kant, toute recherche empiriste 
à un résultat utilitaire, Secrétan demande à l'expérience, à. la connais- 
sance de la vie, de donner au devoir-être un sens que la raison pure 
est incapable de lui fournir. C'est que l'unique devoir-être, Vnmqne 
principe à priori, est à ses yeux, celui-ci : « Deviens ce que tu es dans 



328 REVUE PHILOSOPHIQUE 

ta nature essentielle ». C'est-à-dire que ce devoir-être est un autre 
aspect du principe d'identité, qu'il suppose une nature, donc une 
théorie du réel. La morale est solidaire d'une vue d'ensemble sur les 
choses, d'une métaphysique; et cette métaphysique doit se fonder sur 
l'expérience. M. Duproix nous explique très nettement en quoi elle con- 
siste, comment elle est avant tout une réfutation de l'intellectualisme 
admis par Kant, et comment elle met la volonté à la racine de l'être, 
voyant dans la conscience psychologique une simple réflexion de cette 
volonté sur elle-même. L'activité supérieure de cette volonté est la 
raison, laquelle se traduit, dans l'ordre théorique, par l'intelligence, 
et, dans l'ordre pratique, par la conscience morale; de là harmonie 
entre les deux activités de la raison ; de là, aussi, possibilité d'échapper 
au déterminisme de Fintelligence, autrement que par le postulat gratuit 
des néo-criticistes, et d'assurer à la liberté morale sa réalité. L'expé- 
rience devra nous instruire des conditions dans lesquelles cette liberté 
est réalisable. La solidarité dans le temps et l'espace et la sympathie 
sont les deux grands faits qui permettent de donner un contenu à la 
loi du devoir; et la reconnaissance même de ces deux faits soulève le 
problème des rapports entre l'individu et l'espèce. L'étude de ces rap- 
ports nous montre quel est le réalisme de Secrétan, et aussi comment 
à mesure que l'on s'élève à l'humanité l'importance de l'individu lui 
paraît s'accroître, comment dans l'humanité la personne devient pré- 
pondérante, comment enfin une métaphysique universelle de la volonté 
et la proclamation inductive d'une volonté divine permettent d'achever 
l'explication de l'activité morale, harmonie du tout et de l'organe libre 
qui coopère à la perfection du tout. D'autre part, l'attitude prise par 
Secrétan lui permet, toujours en opposition avec Kant, de ne pas attri- 
buer au devoir un caractère individuel, mais d'assurer à la morale un 
caractère social. De là, la prééminence accordée à la charité sur la 
justice, sans que la liberté de chacun ait à en souffrir. 

Ainsi, d'un bout à l'autre, Secrétan est opposé à Kant, et préféré à 
celui-ci : « Sa démarche philosophique, au regard de la méthode cri- 
ticiste, constitue un retour à la réalité, c'est-à-dire à l'humaine vérité » 
(p. 89). M. Duproix va jusqu'à instituer un parallèle entre les deux 
hommes. Secrétan, « nature débordante » (p. S8), « un œil toujours 
ouvert sur le monde extérieur » (p. 89), « ne s'oublie point en lui- 
même dans une contemplation stérile » (Ibid). « Il a pris contact avec 
les hommes, il a tenté de leur communiquer un peu de cette flamme 
qui jaillit en son âme d'apôtre » (p. 86), Kant, « replié sur lui-même » 
(p. 87), « sort de l'humanité, délaissant ses semblables pour entrer au 
néant où il élève la logique formelle à la dignité de métaphysique » 
(p. 79). Et, pour mieux corser le parallèle, M. Duproix cite la célèbre 
page de Michelet sur la « scolastique vivante ». Lui ferons-nous 
observer que cette page est tout juste le contraire des faits, et que 
Kant fut l'être le plus sociable du monde et le moins enfermé dans sa 
métaphysique ";• Mais ce qui nous inspirerait surtout un doute, c'est 



ANALYSES- — Ë. PLATZHOFT. Enœst Renan 329 

le point de départ de Secrétan, la réfutation de l'intellectualisme et la 
théorie de la volonté. Qu'est-ce que la volonté primordiale, et que 
signifie cette réflexion de la volonté sur elle-même qui constitue l'éveil 
de la conscience psychologique ? D'autre part, quel caractère impé- 
ratif peut avoir cette loi de la volonté, unique à priori de la morale? 
C'est une tendance naturelle, une force; et cette tendance n'est assi- 
milable en rien à l'impératif rationnel de Kant. La « volonté de puis- 
sance » de Nietzsche est beaucoup plus près de la volonté de Secrétan 
que la raison pratique des Kantiens. Secrétan a si peu rendu adé- 
quates la matière et la forme de la moralité qu'il a tout ramené à la 
matière, à la nature. Enfin, si la morale Kantienne est si essentielle- 
lement individualiste, d'où vient, comme le montrait récemment 
M. Volânder dans un article des Kantstudien, que les néo-Kantiens, 
en revenant à Kant, ont évolué naturellement vers le socialisme, et 
que les théoriciens socialistes ont évolué naturellement vers Kant? 

J. Segond. 



Eduard Platzhoft. — Ernest Renan. Dresden und Leipzig, 
C. Reissner, 1900. 

Paul HenseL —Thomas Carlyle. Stuttgart, Frommans, 1901. 

Je réunis ces deux études biographiques, parues en des collections 
différentes et portant le nom de deux hommes qui ne se ressemblaient 
guère, Ernest Renan et Thomas Carlyle. La première forme le 
volume IX des Manner der Zeit'; la seconde, le volume XI des Frorri- 
mans Klassiker der Philosophie. 

M. Platzhoft avertit, en son avant-propos, que son travail sur 
Renan, entrepris avec un vif sentiment d'admiration, pourra paraître 
pourtant peu bienveillant dans ses conclusions. Une critique appro- 
fondie l'a rendu plus sévère envers son modèle, mais non pas injuste : 
sa sympathie reste acquise « au Renan de 1848, à l'homme, au tra- 
vailleur, au patriote, à l'écrivain délicat des derniers jours ». Renan 
nous dit-il, pensait être un homme nouveau; il restait au fond un 
homme ancien, et c'est parce qu'il en eut conscience et ne sut pas se 
décider entre deux conceptions antagonistes du monde, qu'il chercha 
un refuge dans le scepticisme. Il nous montre en lui le Breton et le 
Gascon; il le suit attentivement dans sa vie et dans ses œuvres. Je 
pourrais tirer de cette étude bien des citations intéressantes; je me 
borne à celle-ci : 

« Renan voulut à tout prix faire impression. Aucun moyen ne lui 
semblait trop petit pour frapper le lecteur et obtenir le succès. Il 
tomba entièrement, avec le temps, dans la dépendance de son public. 
Mais tout avantage se paye un jour ou l'autre. Une douce méchanceté, 
une ironie voilée de tendresse, un discret abandon, un éclat de rêve 
jeté sur toutes choses dans ses peintures, furent son moyen; les 

TOME LU. — 1901. 22 



330 REVUE PHILOSOPHIQUE 

applaudissements de l'Europe cultivée, sa récompense; le sérieux et 
l'énergie de la pensée, son sacrifice... Renan n'est que le virtuose de 
la philosophie. A tous les instruments il sut faire rendre de doux 
sons, animer ce qui était mort, adoucir ce qui était dur, donner de 
l'attrait à ce qui n'en avait point. Et les hommes l'écoutèrent, ce 
grand charmeur, avec des rires ou des larmes, de l'amour ou de la 
haine, selon que le voulait son caprice; ils le suivirent en troupe 
nombreuse, captivés par sa molle sagesse et par les sons enchanteurs 
de sa musique. Mais quand vint le soir, et que la nuit fut tombée, il 
les abandonna. La chanson caressante se tut: ils ne virent plus autour 
d'eux que le désert, la solitude, la faim et l'obscurité. La troupe, privée 
de son conducteur, se presse en désordre, et tournée vers le ciel 
regarde, muette et découragée, dans la grande énigme, non encore 
résolue, de l'existence, dans les ténèbres d'un avenir plein de mys- 
tère. » 

Le TJiomas Carlyle de M. Hensel est une étude non moins sérieuse, 
et très sympathique. M. Hensel raconte Carlyle plutôt qu'il ne le cri- 
tique : ses écrits, dit-il, ne sont autre chose que l'expression visible de 
son caractère. Sa doctrine même ne comporte pas la discussion, car elle 
ne repose pas sur la subslruction solide d'une théorie de la connais- 
sance, elle n'est que l'alTirmation d'une conviction toute personnelle, 
un jugement absolu sur le sens et le but de la vie. Ce que Carlyle a 
représenté en Angleterre, c'est l'opposition déclarée à cette vue anglaise 
que les connaissances pratiques peuvent sulïire, en l'absence de toute 
haute conception du monde, à régler les problèmes de l'existence. 

Je m'attarderais volontiers à donner quelques extraits de ce Carlyle 
aussi bien que du Renan. Je me borne à recommander l'une et l'autre 
études; les lecteurs français y trouveront quelques pages d'histoire 
plus particulièrement instructives pour eux. 

L. Arrkat. 



Grâce Neal Dolson. — The phflosophy of Friedrich Nietzsche. 
New-York, Macmillan Company, 1901. 

Cette étude porte le n» 3 des Cornell Studies in Philosophy. Il était 
devenu nécessaire, pense M. Dolson, de donner au public américain 
une idée des doctrines de Nietzsche; il le fait en peu de pages, le plus 
clairement possible. Le succès de Nietzsche lui semble venu d'abord 
de ce qu'il a su donner une forme à la fois philosophique et littéraire 
à la passion d'individualisme qui était dans l'air et qui a inspiré 
nombre d'écrivains en ce dernier quart de siècle. Mais quelle est, au 
juste, la signification de sa philosophie? Je me bornerai à relever la 
réponse très claire de M. Dolson à cette question principale. Il refuse 
à Nietzsche toute originalité en esthétique. Ce qu'il a apporté de nou- 
veau, dit-il, ne se trouve que dans sa morale. Encore y procède-t-il 
d'une façon arbitraire. Il ne s'occupe pas de justifier la volonté de 



ANALYSES. — M. E. L. FISCHER. De)' Antichrist 331 

domination qu'il érige en principe souverain; son individualisme à 
outrance ne s'embarrasse jamais des réalités sociales. Peu importe le 
troupeau; l'individu en sa force n'est pas seulement juge du bien et 
du mal, il est à lui-même son unique fin. L'exercice de la puissance 
— non pas la jouissance — demeure la chose essentielle, et cette 
théorie ne saurait donc être considérée comme une forme particulière 
de l'hédonisme. Nietzsche, d'ailleurs, évite le piège où tombent les 
avocats inconséquents de l'individualisme. Il ne traite pas l'individu 
comme l'habitant d'une île déserte; il le laisse parmi les hommes, et il 
ne nie point l'existence des sentiments de pitié, de sympathie : mais 
ces sentiments, le héros de sa morale a pour devoir de les étouffer, et 
les autres hommes ne sont faits que pour servir ses propres fins. S'il 
se rattache à Rousseau par ce retour à un état de nature, le sauvage 
de Rousseau était du moins le « bon sauvage », doué des vertus que 
Nietzsche méprise. Si, d'autre part, il emprunte quelque chose à Dar- 
win, l'évolution qu'il suppose tend à la brutalité, et n'enferme aucune 
idée de sélection ou de perfectionnement. Son système, c'est l'égoîsme 
sans qualification naturaliste ou psychologique; son surhomme 
l'égoïste par excellence. 

En somme, la volonté de domination est le point central de sa doc 
trine;mais cette doctrine reste vague, sans applica tion possible, et tou 
ce qu'on peut invoquer en sa faveur est qu'elle marque une franche 
réaction contre l'abaissement des personnes amené par notre civilisation 
utilitaire. Jusqu'ici, on avait envisagé l'égoîsme comme un simple fait; 
Nietzsche l'élève à la dignité d'un idéal; si étroit, si incomplet que soit 
son système, c'est en cela qu», plus que Max Stirner, il a été novateur. 

L. Arréat. 



Mgr. Dr. Engelbert Lorenz Fischer. — Friedrich Nietzsche. — 
Der « Antichrist » in der neuesten Philosophie. Regensburg, 
Manz, 1901. 

Mgr. Fischer a jugé nécessaire de compléter par une réfutation des 
doctrines de Nietzsche son grand ouvrage, Le triomphe de la philo- 
sophie chrétienne. Cette réfutation est bien conduite, et l'éminent 
prélat montre sa supériorité d'esprit en ne se départant jamais, envers 
ce violent adversaire du Christianisme, d'un sentiment d'admiration 
pour les mérites de l'écrivain, et de pitié pour les misères de l'homme. 
Quelques lecteurs, parmi les chrétiens eux-mêmes, s'étonneront sans 
doute des interprétations si différentes que peut recevoir l'enseigne- 
ment de Jésus, en ce qui regarde Végalité des hommes, par exemple. 
Il ne faut pas oublier pourtant que le Christianisme dérive de plusieurs 
sources, et qu'il a enveloppé trop étroitement la civilisation occiden- 
tale pour avoir des principes inconciliables avec les besoins des 
sociétés. Il est donc possible qu'il apparaisse à l'esprit sous des figures 



332 REVUE PHILOSOPHIQUE 

assez diverses, selon le moment ou le milieu. Nietzsche l'a considéré 
sous l'aspect qui lui était le plus antipathique; et il ne pouvait manquer 
d'être injuste, parce qu'il allait aux excès. Peut-être n'a-t-il pas été, en 
somme, et quoi qu'en pense Mgr. Fischer, le plus redoutable des enne- 
mis, s'il en a été le plus bruyant en ce dernier quart de siècle. 

Le véritable danger ne vient pas, pour l'Eglise, de telle ou telle 
œuvre particulière, mais du tour nouveau des intelligences, de l'usure 
séculaire qui attaque, transforme ou détruit toutes les institutions 
humaines. 

L. Arréat. 



Fr. de Sarlo. — La filosofia scientifica. Loescher, Rome, 1900. 

Voici la conception générale de ce travail, à notre avis, parfois un 
peu trop systématique. La philosophie scientifique est tout ensemble 
naturalisme et agnosticis)ne. Elle a un triple fondement : 1» l'intuition 
mécanique des choses, l'idée que notre esprit a atteint le faite de son 
développement avec la détermination de la mécanique des choses; 
2° la définition de la valeur de la connaissance humaine en se rappor. 
tant aux résultats de la psychologie physiologique; 3" l'idée de l'évo- 
lution avec la méthode évolutioe et génétique. 

Pour rendre bien compte de la manière dont la philosophie scienti- 
fique s'est constituée, l'auteur s'est attaqué aux personnalités aux- 
quelles se rattachent, comme à leurs centres, les recherches dirigées 
dans la mécanique-agnostique, gnosopsychologique et évolutive. C est à 
ces points de vue qu'il examine les idées fondamentales du Du Bois- 
Reymond, d'Helmholtz et de Darvi^in. Ce sont là des savants et des 
philosophes sur lesquels on s'imagine que tout a été déjà dit : 
M. de Sarlo, qui les juge et même les critique avec compétence et 
impartialité, nous prouve, encore une fois, le contraire. 

Sa conclusion est la suivante : La philosophie scientifique a eu pour 
rôle de mettre en lumière quantité de problèmes dont il était impossible 
de demander la solution aux procédés des sciences particulières : 
d'où l'intervention nécessaire des philosophes. C'est de la pénétration 
de la pensée scientifique par la méthode et les conceptions de la 
philosophie critique que sont parties les directions les plus vitales de 
la spéculation actuelle. 

Bernard Pérez. 



C. Zuccante. — Origini della morale utilitaria dello St. Mill. 
Hoepli, 1898. — La morale utilitaria dello St. mill. 1899, Hoepli, 
Milano. 

L'auteur, dans le premier travail, cherche les origines de la morale 
stuarticnne. Il s'agit principalement de Bacon, de Hobbes, de Locke. 

Bacon, par sa manière toute spéciale de considérer les choses en 



ANALYSES. — c. zuccANTE. Origini délia morale iitilitaria 333 

raison de leur utilité, fut un des principaux initiateurs de l'utilitarisme. 
Il s'était surtout préoccupé des recherches de méthode et des sciences 
physiques. Ce fut Hobbes qui appliqua l'empirisme de Bacon à la 
morale, et il en donna une théorie presque complète. Locke, par ses 
travaux de pédagogie et d'éthique, et, d'une manière générale, par ses 
conceptions sur la nature et l'origine des idées de toute sorte, montra 
une tendance franchement utilitaire. Les sentimentalistes eux-mêmes, 
comme Shaftesbury, Hutcheson, sont fidèles à cette tradition en 
quelque sorte de tempérament national; comme le sensualisme (voir la 
Philosophie expérimentale en Italie de M. Espinas) semble être une 
des parties les plus caractéristiques du tempérament italien. Leurs 
héritiers les plus en vue sont Hume, Paley, Benthara, sur lequel l'in- 
fluence d'Helvétius fut d'ailleurs considérable. En résumé, utilita- 
risme et associationnisme, voilà les deux étiquettes sous lesquelles il est 
permis de ranger tout ce qu'il y a, eu de notable dans les divers repré- 
sentants de la philosophie anglaise. 

IL Dans la seconde étude, plus volumineuse et plus importante que 
la première, M. Zuccante analyse en détail la morale de Stuart Mill, en 
la comparant aux théories d'Aristote, de Bentham, de Spencer et 
autres. Sa conclusion, vis-à-vis de l'auteur qui le préoccupe évidem- 
ment, peut se résumer à peu près comme il suit : 

La clef de voûte d'un tel système, dit l'auteur, ne peut être que le 
plaisir. Cependant il n'agit pas seul dans le système de Mill : il colla- 
bore naturellement avec Vassociation. Celle-ci fait naître quantité de 
faits et d'opérations qui paraîtraient n'avoir avec le plaisir qu'un rap- 
port éloigné. Elle est, pour le grand utilitariste anglais, le véritable 
facteur de la morale. 

Il y a cependant là quelque chose d'extérieur et de mécanique; 
Stuart Mill a essayé de le débarrasser de cet élément, sans peut-être y 
avoir réussi. Il a cherché à introduire dans le système ce qui man- 
quait chez Bentham, Yintèriovité. Il n'avait pas vu que l'association 
est elle-même un processus extérieur mécanique; M. Zuccante ne 
l'explique pas assez. Somme toute, toujours d'après ce dernier, l'asso- 
ciationnisme n'a plus aujourd'hui l'autorité d'il y a quelques années. 
Personne ne dirait aujourd'hui, écrit-il, comme Stuart Mill, que la loi 
d'association est pour la psychologie ce qu'est pour l'astronomie la loi 
d'attraction universelle. 

Pour Stuart Mill, l'esprit n'est pas une substance. Aussi a-t-il oublié 
dans sa Morale (l'a-t-il tant oublié que cela?) la valeur de l'individua- 
lité et de la liberté (liberté tout au moins apparente, ajouterions-nous). 
Il ne voit dans l'homme qu'un composé de désirs et d'aversions, de 
plaisirs et de douleurs. Par suite de cette méconnaissance de la valeur 
de l'individu, il a été forcé d'exagérer la valeur de la collectivité. Au 
moraliste, par lui-même impuissant ou à peu près, vient en aide le 
législateur, l'État : c'est de celui-ci, en définitive, comme pour Hobbes 
et Helvétius, et même comme pour Bentham, que l'individu, pour 



334 REVUE PHILOSOPHIQUE 

fcjt. Mill, tient sa vertu, pur tout un ensemble dinlluences et d'institu- 
tions, dont la plus négligeable n'est pas leducation. Stuart Mill va jus- 
qu'à prétendre que la sympathie, les tendances altruistes, de toute 
façon cultivées et développées, acquerront peu à peu l'efficacité d'une 
religion. Dans cette conception de l'évolution éthique, M. Zuccante 
voit un nouveau mécanisme, appliqué à l'homme pour l'améliorer et 
le rendre meilleur. Qu'importe le mot, si la chose avait le pouvoir de 
le rendre, en effet, meilleur, plus libre, en un mot, plus homme? 

Bernard Pérez. 



Nel primo centenario della morte di Xicola Spedalieri (Confe- 
renze, saggi ed articoli commemorativi), 1 vol. in-'i° de 114 p. Roma, 
Fratelli Bocca, 1899. 

Le monument commémoratif de la mort de Spedalieri n'ayant pu 
être érigé à Rome à la date voulue (26 novembre 1895), le Comité a 
tenu du moins à ce qu'un monument d'un autre genre suivît de près le 
centenaire du philosophe des droits de rhornme; et M. Giuseppe Cim- 
bali, le zélé promoteur de la célébration du centenaire, s'est employé 
à réunir en un volume une série de conférences, d'essais critiques et 
d'articles, tous consacrés à la mémoire de Spedalieri. Une proclama- 
tion à la jeunesse italienne, rappelant quelle fut l'œuvre de Spedalieri, 
quels ennemis il rencontra pendant sa vie et après sa mort, et combien 
a été tardive la justice qui lui était due, ouvre ce volume. — Dans une 
conférence sur la pensée de Nicola Spedalieri et le XVII I*^ siècle, 
M. Vadala Papale fait ressortir le caractère révolutionnaire de la thèse 
de Spedalieri, mais en même temps son caractère scientifique; histo- 
rien et juriste, Spedalieri combat la thèse de Rousseau sur l'état de 
nature et l'égalité naturelle des hommes ; il insiste sur le côté rationnel 
de la société; il prélude à Bentham, à Spencer, à Roraagnosi. M. Vin- 
cenzo Lilla traite de la réforme religieuse civile de Nicola Speda- 
lieri', il montre comment Spedalieri vit dans le christianisme l'allié 
naturel des droits de l'homme, s'élevanl avec force contre l'alliance de 
la religion et du despotisme; il fait voir en lui un rationaliste consé- 
quent, et détruit la légende des deux tendances opposées que l'on 
croyait trouver chez Spedalieri, impiété et bigotisme. M. Natoli, dans 
sa conférence : Nei parentali di Nicola Spedalieri; fait ressortir le 
caractère italien de la doctrine des droits de l'homme et de la souve- 
raineté du peuple, et rattache les théories de Spedalieri à celles dé 
Thomas d'Aquin et de Marsile de Padoue. — Les essais critiques sont 
signés : Francesco Guardione {Nicola Spedalieri et les « droits de 
Vhomme »), Giuseppe Cimbali {Le premier centenaire de la mort de 
Nicola Spedalieri, où l'auteur insiste sur l'audace de ce théologien 
qui osa fonder le droit sur les lois naturelles des choses), Marino- 
Martinez {Nicola Spedalieri et Alfred Fouillée, où l'auteur rapproche, 



ANALYSES. — Nel primo centenario di N, Spedalieri 335 

avec certaines insinuations au moins inutiles, la tentative de Fouillée 
pour concilier la thèse organiciste et la thèse contractuelle de la ten- 
tative analogue de Spedalieri, en donnant la préférence à la logique 
plus rigoureuse du philosophe italien), Favitta (Deux philosophes : 
Spedalieri et Mamiani), Abate-Longo (La souveraineté d'après Spe- 
dalieri), Arbib (Un précurseur du XVIII'^ siècle). — Notons, parmi les 
articles, celui du Fanfulla délia do'tnenica : Spedalieri a la recherche 
d'une chaire. — Le volume se termine par une bibUographie des attaques 
dirigées depuis un siècle contre Spedalieri. Nous y lisons ce jugement, 
peu mérité il nous semble, sur Romini : « Grand magasin de sagesse, 
mais esprit des plus mesquins et tout imbu encore d'idées médiévales ». 

J. Second. 



REVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRANGERS 



The psychological Review. 

(Janv.-nov. 1900). 

H. MiiNSTERBERG : Psycliological atomism {Atomisme psychique). 

Nos sensations de couleur, de goût, musculaires, etc., sont-elles 
le dernier élément de conscience, simple, ou bien composées d'élé- 
ments plus simples encore? Le rôle actuel du psychologue est de 
rechercher si l'on peut pousser plus loin l'analyse du phénomène 
mental; en procédant ainsi, il verra que les sensations simples, qui 
nous paraissent radicalement différenciées, sont en réalité formées 
toutes d'éléments semblables : le goût et l'odorat ne diffèrent pas 
plus en leurs éléments que deux sons de hauteurs différentes. Mais 
ces atomes diffèrent par leur qualité, tandis que les atomes du 
physicien sont radicalement identiques, sauf par leur place dans 
l'espace. 

F. Verhoeff : Shadow images on the retina {Ombres portées sur 
larétine). 

Cette question très ancienne, a été étudiée par Scheiner, Le Cat, 
Prietsley, Tupper, Le Conte... Si l'on regarde par le trou d'aiguille 
d'un carton, vertical devant l'œil, et que l'on place sur le rayon 
visuel, entre l'œil et le carton, une tête d'épingle, après avoir dioposé, 
derrière le carton, une surface blanche bien éclairée on voit à quelque 
distance, derrière le carton, l'image agrandie et renversée de la tête 
d'épingle. Ou plutôt c'est l'ombre de cette tête, portée sur la rétine. 
Mais il faut ajouter aux explications précédentes que le renversement 
de la tête d'épingle dépend de la distance du trou : si l'œil est adapté 
à la plus proche vision, et que le carton soit placé au delà, l'image 
apparaît droite; elle disparait quand le carton vient à limite même 
de l'adaptation. Si, maintenant, l'on prend une feuille de papier 
blanc, où Ton fasse une petite marque noire, et-que l'on s'en serve 
comme du carton précédemment décrit, on verra la marque barrée 
d'un trait blanc par l'ombre de la tête d'épingle, si toutefois on peut, 
à volonté, relâcher son accommodation. 

C. WiSLSER, W. RiGHARDSON : Dififusion of the motor impulso (Dis- 
sémination de Vinftux moteur). 

Moins un mouvement est parfait, adapté, plus il y a d'énergie 



REVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRANGERS 337 

inutilement dépensée à tort et à travers. Les auteurs ont essayé 
d'enregistrer des mouvements du bras pour déterminer cette énergie : 
ils ont vu ainsi que chaque mouvement d'un muscle retentit sur ses 
voisins en tout sens, mais surtout retentit sur les muscles habitués 
à agir avec lui. Les auteurs se proposent de développer et de pré- 
ciser ces conclusions. 

MA.RG. Washburn : The color chang-es of the white light after 
images central and peripheral {Changements en couleur des images 
consécutives, centrales et périphériques). 

Si l'on regarde une surface blanche, comme un champ de neige 
sous le soleil, pendant une quinzaine de secondes, et que l'on ferme 
les yeux, on voit, peu après l'image consécutive, une autre image d'un 
blanc bleu, puis verte, enfin rouge. Ces couleurs changent d'ailleurs 
selon l'intensité de l'éclairage et la durée de lu vision. Il n'y a pas 
encore d'explication satisfaisante de ce fait. 

Si maintenant on examine les images du bord de la rétine, on les 
voit plus petites que celles des centres, sans les couleurs de celles-ci 
(pourvu qu'on les évoque dans l'obscurité) et enfin pendant moins 
longtemps. 

M. J. Jastrow signale l'importance du pseudoscope, lorsqu'il s'agit de 
montrer que l'interprétation des positions dans la troisième dimension 
peut être retournée quand on change le point de vue des deux rétines; 
cet instrument complète donc le rôle du stéréoscope. 

Discussions et documents. Sur l'article de Stumpf à propos des 
émotions (H. Gardiner). — Comment les idées générales naissent d'un 
groupe de perceptions (H. Stanley). —Sur une explication des images 
consécutives (S.-I. Franz). — Sur l'immortalité de l'âme. 

J. Dewey : Psychology and Social practice (Psychologie et vie 
sociale). Examen des rapports de la psychologie et de la pédagogie, et 
des services que celle-là peut rendre pour l'éducation et le dressage 
de l'enfant, qui est autre chose qu'un homme en petit. 

Association des psychologues américains (VIII" réunion annuelle) : 
Une longue discussion, sans conclusions définitives, est consacrée 
à examiner comment on doit actuellement enseigner la psychologie, 
étant données les transformations profondes que lui font subir les 
nouvelles méthodes. — Parmi les communications : 

1° Un calculateur prodige, étudié par Lindley et Bryan, qui ont pris 
ses mesures anthropométriques, mesuré ses capacités sensorielles 
et motrices, étudié son type de mémoire et d'imagination, sa rapidité 
de calcul, les conditions de cette rapidité et surtout ses méthodes, très 
nombreuses et qu'il sait parfaitement expliquer en montrant comment 
il y est arrivé. 

2° Examen des écoliers (Kirkpatrick) : ces recherches ont montré 
qu'on ne peut conclure des mesures prises qu'après avoir bien saisi 
comment se fait le développement des facultés, car il arrive parfois 



338 REVUE PHILOSOPHIQUE 

que les éléments inférieurs continuent de se développer alors que les 
éléments supérieurs sont arrêtés. 

3" Les méthodes pour mesurer la fatigue mentale (Bolton). Les 
cercles esthésiométriques s'élargissent-ils sous l'inlluence de la 
fatigue, comme le prétend Griesbach? Et toute fatigue peut-elle avoir 
son symbole dans la fatigue musculaire? La méthode de Griesbach a 
paru faillible; quand à l'ergographe, il permet d'apprécier tout à 
fait la fatigue physique, mais la fatigue intellectuelle lui échappe. 

1° Y a-t-il un espace auditif indépendant? (Picrce). Actuellement, 
dans l'état normal, l'espace auditif est subordonné à l'espace tactile 
et surtout visuel; mais l'auteur prétend que les localisations intra-cra- 
niennes, provenant de sons jumeaux aux deux oreilles, ne peuvent 
s'expliquer que par un espace auditif spécial. 

5° La doctrine kantienne de l'aperception et des catégories) chez 
Kant, n'est pas aussi simple qu'on le suppose souvent, mais comprend 
des processus divers. 

6° Les éléments de la conscience (M. W. Calkins). Examen des 
éléments psychiques simples, qu'on ne peut analyser : 1° sensations 
ou éléments de réalité) ; 2° attributs (éléments affectifs) ; 3° actifs 
(conscience de soi, etc..) 

G. -S. FuLLERTON : The criterion of sensation {Marque de sensa- 
tion). 

A quoi reconnaissons-nous que nous avons une sensation de réa- 
lité? Le psychologue s'en réfère toujours à ce principe que les repré- 
sentations des choses en lui sont autre chose que les choses elles-mêmes, 
ce qui suppose ce principe indémontré : nous vivons au milieu d'un 
monde extérieur. 

Notes : A. Lloyd, Psychologie et j^hysique. 

C. Lloyd Morgan : On the relation of stimulus to sensation in 
Visual impressions (Relations de L'excitation à la sensation dans 
les impressions visuelles). 

Pour graduer les impressions lumineuses, Kirschmann a employé des 
disques décrits dans Amer. Journ. of psychol. (1897, p. 386). C'est 
en employant un dispositif analogue que M. Morgan veut : 1° mon- 
trer que les impressions visuelles vont sans secousse brusque du 
blanc au noir en passant par le gris; 2° déterminer le degré d'exci- 
tation nécessaire pour donner les diverses sensations allant du noir 
au blanc, et l'exprimer en courbes graphiques; 3° fixer la relation de 
l'excitation à la sensation. 

En combinant sur le disque les divers degrés de blanc sur fond 
noir, il obtient une gradation de teintes grises, la photographie du 
disque en rotation lui donne à peu près l'impression produite sur la 
rétine; l'examen des sensations complète ces données. On voit 
ainsi que sur la courbe d'accroissement des sensations, des accrois- 
sements égaux de sensation (10-20-30) résultent d'accroissement 
d'excitation en progression géométrique. Mais la courbe n'est pas la 



REVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRA^GERS 339 

même pour le bleu ou le rouge que pour le blanc, la loi de Weber- 
Fechner n'est donc, de toutes façons, qu'une approximation. 

L. SOLOMONS : A new explanation of "Webers la^w [Une nouvelle 
explication de la loi de Weber). 

C'est l'exposé d'une nouvelle théorie du seuil de la sensation, 
suggérée par ce fait : lorsqu'à une pression s on ajoute brusquement 
une pression d, la pression ds est perçue plus forte directement 
en elle-même, et non par cette comparaison à la précédente, sur 
laquelle Wundt fonde son explication de la loi de Weber. 

Le seuil est si bien variable que deux excitations différentes doivent, 
pour paraître différentes, varier encore autrement que par rapport à ce 
seuil. C'est qu'il faut, pour expliquer ces différences, se rappeler la 
variabilité des processus cérébraux, les fluctuations de l'attention, etc. 

Le seuil varie comme le produit de l'excitation et le pourcentage de 
variabilité de l'excitabilité, etc. Ce qui explique que le seuil ne soit 
pas fixe, mais encore ïa variété non seulement de jugements sur les- 
quels s'appuie la méthode des erreurs moyennes et celles des cas vrais 
et faux. 

M. Meyer ; Eléments of psychological theory of melody {Élé- 
ments d'une théorie psychologique de la mélodie). 

En entendant l'un près de l'autre deux sons différents, nous éprou- 
vons un certain sentiment, indescriptible, mais considéré comme un 
fait mental élémentaire; c'est ce fait qu'il s'agit d'expliquer. L'opi- 
nion commune considère l'échelle diatonique (24, 27, 30, 32...) comme 
la base de toute musique : ainsi. Rameau après Zarlino et avant 
Helmholtz. C'est ce qui a empêché jusqu'ici le développement d'une 
théorie scientifique de la musique, parce qu'on a exclu le nombre 7, 
dont Poole avait cependant entrevu l'importance. 

Ce sont les tons comme 2 : 3 qui forment mélodie, encore est-ce le 2 
qui a la préférence. L'échelle musicale complète ne comprend pas autre 
chose que des puissances de 2, 3, 5 et 7, que l'auteur représente sim- 
plement par les chiffres dont elles sont la puissance. En notant ainsi 
diverses mélodies, il constate que les mélodies sont elles-mêmes décom- 
posables en mélodies partielles, et que les mélodies simples ou com- 
plexes, sont de deux espèces; celles où intervient une pure puissance 
de 2, les autres. Celles-ci n'ont pas de tonique. 

De ses recherches et de ses constatations, il conclut que non seule- 
ment rien ne justifie l'exclusion du nombre 7, mais encore que 
de nombreux faits, obligent à l'adm^ettre dans une théorie scientifique 
de la musique. 

A. KiRKPATRiCK : Individual tests of school children {Épreuves 
individuelles dans les écoles). 

L'une de ces épreuves, consistait à faire regarder aux enfants des 
taches d'encre : ils devaient dire ce qu'ils y voyaient représenté. Les 
plus jeunes étaient les plus afTirmatifs, peut-être parce que le sens cri- 
tique de leurs sensations et images n'était encore guère développé. 



340 HEVUE PHILOSOPHIQUE 

L'auteur discute les résultats et déclare que les véritables tests sco- 
laires sont ceux qui peuvent s'appliquer aussi bien à l'adulte qu'à 
l'enfant, et à toute la classe à la fois. 

Discus^iions et notes. — Description d'un obturateur pneumatique 
pour faire passer un objet sous les yeux durant un temps donné 
(R. Mac Dougall). — Remarques sur la perception du temps par la 
conscience : le temps subjectif paraît, à l'auteur, représenter la forme 
primitive de la conscience de soi (H. Stanley). 

Me Keen C.4TTELL : On relations oftime and space in vision (Re/a- 
tions du temps et de Vespace dans la vision). 

Étude de la manière dont se comporte l'image des objets quand l'œil 
se meut et quand les objets se meuvent. Dans ce dernier cas, si les 
objets à la suite se meuvent si rapidement que l'œil ne puisse les 
suivre, ils lui paraissent éparpillés et sont vus simultanément; la per- 
ception qu'on en a diffère d'ailleurs avec chaque individu, mais plus 
on répète l'expérience, plus cette perception individuelle s'affirme. Les 
phénomènes de fusion et de perception de couleur sont d'ailleurs 
plutôt cérébraux que rétiniens. Enfin ces recherches montrent que nos 
perceptions ne sont pas des copies d'objets extérieurs, mais des adap- 
tations à nos besoins. 

WOODWORTH ET Thorndike : Jugements of magnitude by com- 
parison wilh a mental Standard {Jugements sur les dimensions 
d'après des repères mentaux). 

Les estimations ont été faites sur des poids et sur des longueurs. 
Les résultats montrent : 1° que les jugements par ces comparaisons 
médiates ne concordent pas mieux avec la loi de Weber que les juge- 
ments par comparaison immédiate; 2° que dans ces comparaisons 
médiates (d'après des repères mentaux) quantité d'éléments autres 
que les dimensions des objets, viennent inlluencer le jugement. 

A. PiERGE : Or new explication for the illusory movements seen 
by Helmlioltz on the Zôllner diagram (Nouvelle explication des 
illusions de mouvement sur le diagramme de Zôllner), p. 3.^6-.376. 

Des explications précédentes, celle de Thiéry tombe parce qu'il 
suffit d'agiter le diagramme devant les yeux pour reproduire l'illu- 
sion; celle de Helmholtz est combattue par ce fait, qu'il n'y a pas de 
changement d'inclinaison des obliques durant l'illusion ; enfin, Judd 
appuie à tort son explication sur l'influence des angles, car l'illusion 
persiste lorsqu'en retranchant la verticale, on supprime les angles. 

L'explication proposée par M. P... fait intervenir des mouvements 
d'excitation sur la rétine : la preuve est la correspondance des mou- 
vements réels et des mouvements d'illusion; la façon dont la course 
de ces mouvements est subordonnée au degré d'inclinaison de barres 
obliques ; l'impression que donnent ces mouvements d'un passage 
d'excitations visuelles sur la rétine. C'est d'ailleurs le seul moyen 
d'expliquer dans quelle direction se meuvent les colonnes : dans le 
sens de leurs obliques. 



REVUE DES PÉRIODIQUES ÉTRANGERS 341 

Mary W. Calkins : Eléments of conscious complexes (Éléments 
complexes de conscience), p. 77. 

On conçoit la psychologie tantôt comme l'étude des activités et des 
relations de la conscience, tantôt comme l'étude du contenu de la 
conscience, sans examiner celle-ci en elle-même. Ces deux points de 
vue paraissent s'exclure : il n'en est rien; mais pour s'en rendre compte, 
il faudrait procéder à un classement méthodique des faits psychiques : 
l'auteur en propose un. 

Notes et discussions. — A propos de la distinction établie entre des 
images sensitives et motrices M. H. Bawden, dans une discussion très 
longue et bien documentée, s'efforce de montrer qu'il faut dire, en 
psychologie, images sensitives, et, en physiologie, images motrices. 
Mais on ne doit pas mêler les deux points de vue comme on le fait 
communément dans la classification des aphasies. On parle de mo- 
teurs, visuels, auditifs, sans s'apercevoir qu'un visuel, ou un auditif, 
ne peut pas ne pas être, à un certain moment de son acte mental, un 
moteur, sans quoi l'image resterait inachevée. Seulement on peut être 
purement moteur. 

G. Stratron : A new détermination of the minimum visible and 
its bearing on localisation of the binocular depth [Une nouvelle 
détermination du minimum perceptible et de son influence sur la 
localisation et la profondeur), p. 4-29-435. 

On a récemment encore fixé à 50 ou 60" la distance nécessaire pour 
percevoir une différence de situation : les expériences de M. S... rédui- 
sent cet angle à 7". Cela suffit pour avoir la vision stéréoscopique. 
C'est dire que la sensation de relief tient à peu de chose, ou plutôt pro- 
vient d'éléments complexes. Il semble y avoir interférence d'innom- 
brables intensités différentes de sensations rétiniennes; et, sans doute, 
il en est de même pour toute perception d'espace. 

K. DuNLOP : The effect of imperceptible shadows on the juge- 
ment of distance {Effet d'ombres imperceptibles sur V appréciation 
des distances). 

Quelle est l'influence d'une excitation imperceptible? Par divers pro- 
cédés consistant à graduer l'ombre sous laquelle est vue une figure 
de Mûller-Lyer, M. D... a constaté que cette figure, même lorsqu'elle 
n'est pas perçue, agit sur l'appréciation des longueurs et le jugement 
que nous en portons. Cependant, l'auteur ne se prononce pas définiti- 
vement avant plus amples expériences. 

R. DODGE : Visual perception during eye movement [Perception 
visuelle durant les mouvements de Vœil). 

L'auteur veut démontrer, par quelques expériences, que toute per- 
ception claire d'un objet, durant que l'œil se meut, est une illusion. 
C'est pendant le repos de l'œil que se produit l'excitation qui détermi- 
nera la perception, mais tandis qu'il se meut, l'œil est probablement 
anesthésique; en tout cas, beaucoup moins sensible, car une bande de 
couleur simple est vue beaucoup moins nette, et plusieurs couleurs 



342 REVUE PHILOSOPHIQUE 

juxtaposées donnent une impression indécise. II semble donc que les 
excitations qui ont lieu au passage des divers points de la rétine, 
soient simplement destinées à préparer l'excitation efficace du point 
qui sera sensibilisé quand l'œil, au repos, fixera. 
E. Thorndike : Mental fatigue (La fatigue mentale). 

I. C'est une étude de la fatigue mentale chez l'adulte et l'écolier : 
l'auteur discute chemin faisant les méthodes employées jusqu'à présent 
et leurs résultats. Ses expériences, faites par calculs mentaux , lui 
ont montré que la fatigue trouble peu les résultats. Notre mot fatigue 
désigne d'ailleurs un ensemble d'états mentaux beaucoup plus com- 
plexes qu'on ne dit généralement, s'il y a à la fois de la difficulté à réa- 
liser les associations, de l'absence d'inhibition, de la confusion men- 
tale, de la fatigue des yeux, etc. Au point de vue subjectif, ce n'est que 
de la répugnance à tenter l'effort mental; or, ce sentiment n'est pas 
du tout la mesure de notre inaptitude à réaliser l'effort mental. 

II. Des expériences analogues, reprises dans les écoles, pour savoir 
si le travail de classe fatigue l'intelligence de l'enfant, lui ont montré 
qu'il y a peu de différence dans les aptitudes mentales au début et à la 
fin des classes. En faisant multiplier des nombres, corriger des 
épreuves d'imprimerie, reproduire de mémoire des séries de chiffres, 
de lettres, de syllabes, de dessins, compter des ponctuations, etc., on 
voit qu'il y a peu de différence, et que les résultats se balancent ou à 
peu près. (Reste à savoir si le travail de classe avait été assez intense 
pour épuiser ou même fatiguer l'activité mentale des enfants.) L'au- 
teur signale d'ailleurs quelques-unes des erreurs à éviter dans ces 
expériences : mesurer la volonté au lieu de la capacité mentale, ne 
pas tenir compte de la facilité plus grande que présente un travail 
auquel on est habitué, laisser intervenir dans les expériences un élé- 
ment nouveau qui serve de stimulant mental... 

III-IV. En mesurant la fatigue engendrée par la répétition d'un même 
acte, comme de barrer certaines lettres toutes fois qu'on les rencontre 
dans une lecture, les résultats ont été à peu près les mêmes. A la 
fin de ses expériences, l'auteur s'est demandé si l'on avait le droit de 
mesurer la fatigue mentale par la fatigue physique, comme on l'a fait 
après Mosso : quelques expériences lui ont fait conclure qu'elles ne 
dépendent pas l'une de l'autre. 

H.-C. Warren : Compte rendu du IV Congrès international de 
Psychologie (Rev. philos. Cf. n° de nov. 1900). 

Mahy W. Calkins : An attempted experiment in psychological 
Œsthetics [Recherches expérimentales sur le sentihient esthétique). 

Pour commencer l'analyse de ce sentiment complexe, l'auteur